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Full text of "Essais sur l'architecture des Chinois, sur leurs jardins, leurs principes de médecine, et leurs moeurs et usages"

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ESSAIS 

SUR  L’ARCHITECTURE 

DES  CHINOIS, 

SUR 


LEURS  JARDINS, 

LEURS  PRINCIPES  DE  MÉDECINE, 


'■’"-^Va>>^EURS  MŒURS  ET  USAGES  j 

^  ,  .È\  '-^A  AVEC  DES  NOTES. 

yÆj'  -A  DEUX  PARTIES. 


/PREMIERE  PARTIE. 

■  . . DE  L’ARÇHITECTURE  ET  DES  JARDINS 

DES  CHINOIS. 


A  PARIS, 

DE  LTMPRIMERIE  DE  CLOUSIER, 

KÜE  DE  SORBONNE,  N°.  3gO. 


AN  XI.  M.  DCCCIIL 


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Avertissement. 


AVERTISSEMENT. 

On  donne  dans  ce  'volume ,  divisé  en  deux 
Parties,  après  des  intentions  contraires ,  et 
par  déférence  aux  encouragements  réitérés 
de  quelques  amis ,  pour  lesquels  seuls  est 
destiné  le  petit  nombre  d'exemplaires  qu'on 
en  a  fait  tirer,  quatre  Essais  différents,  ou 
petits  Traités,  renfermant  chacun  un  tout  : 

ràr  /•’Ar'chitëctuï'e  des  Chinois-,  l’autre 
silr  leurs  Jardins,  un  troisième  sur  Zer  Prin¬ 
cipes  de  Mëdecine  adoptés  par  cettt  nation, 
et  le  quatrième  sur  ses  Mœurs  et  Usages^ 

Ils  font  partie  d’une  Collection  générale  , 
que  Ion  a  commencée  avant  1780,  sur  les 
Principes  religieux  ,  moraux ,  physiques  et 
politiques  de  cet  Empire,  et  aussi  sur  les 
Sciences  et  Arts  quv  y  fleurissent  depuis 
quelques  milliers  d’années  ;  ce  qui  embrassoit 
avec  l’Histoire  naturelle,  telle  qu’on  a  pu 
s'en  procurer  des  docurhents  par  les  ouvrages 
les  plus  estimés  qui  ont  paru  dans  les  deux 
siècles  précédents  ,  une  série  d’objets  im¬ 
portants  et  très-'variés  ,  pouvant  faire  trois 
'volumes  in-/^°.  Ils  ont  nécessité  un  grand 
nombre  d’ Extraits  de  Livres  français  et  étran- 
a  ij 


ir  Avertissement. 

^ers ,  et  de  lectures  dont  le  Rédacteur  s*est 
fait  un  paisible  amusement ,  en  se  proposant 
néanmoins  de  leur  donner  son  Cabinet  pour 
tombeau,  à  moins  que  V Homme~de~Lettres 
qui  en  est  maintenant  le  dépositaire  et  le 
propriétaire,  n’en  juge  autrement  ;  le  choix 
du  tout  et  des  parties  séparées  étant  laissé 
entièrement  à  l’habileté  de  sa  plume  exercée 
et  bien  connue  du  public. 

On  n’a  indiqué  dans  le  texte  de  ces  quatre 
Essais  que  par  des  lettres  initiales,  quelques- 
uns  des  Amis  amateurs  des  Arts  et  pleins 
de  complaisance,  qui  ont  bien  voulu  épurer 
le  style  dénué  de  prétentions.  Si  ces  Essais 
ont  quelque  succès ,  il  sera  dû  à  leurs  obser¬ 
vations  et  révisions.  Qu’ils  me  permettent  ici 
de  leur  offrir  le  tribut  de  ma  juste  et  sincère 
reconnoissance . 

Les  Notes  trop  longues  relatives  au  texte, 
sont  renvoyées  à  la  fin  de  chaque  Essai. 


TABLE 


Table  des  Chapithes  et  Articles,  v 


TABLE 

DES 


CHAPITRES  ET  ARTICLES. 

PREMIÈRE  PARTIE. 

DE  ^ARCHITECTURE  DES  CHINOIS. 


T  ,  ,  , 

Introduction  et  Idées  générales  sur 


I Architecture  des  Chinois  et  sur  les 

Lois  somptuaires .  i 

Chapitre  I.  Des  Matériaux^  employés 
dans  les  Bâtiments ,  etc . 7 

Aaticte  I.  Des  Matériaux  ,  Bois,  Briques,  etc,  ibid. 

Article  II.  Des  Colonnes . ta 

Article  lil.  Des  doubles  Toits  et  des  Tuiles 

vernissées .  14 

Article  IV.  Des  Echafauds .  18 

Article  V.  Des  Entrelas  de  Maçonnerie .  ig 

Article  VI. Des  Galeries.. .  20 

Article  VII.  Des  Fenêtres ,  des  Portes  d^ appar¬ 
tements  ,  des  Ferrures  et  des  Fourneaux .  ai 

Chapitre  II.  Des  Temples  et  Pagodes  ; 
Description  de  la  Pagode  de  Chan- 

teloup .  26 

Article  I.  Des  Temples ,  etc .  ihid. 

Article  II.  De  la  Pagode  de  Chanteloup .  33 


Chapitre  III.  Des  Palais ^  des  Maisons 
a  üj 


vj  Table  bEs  ChApithes  et  Articles; 

Page»; 

des  Grands ,  des  riches  Particuliers  et 
de  celles  de  la  'ville  de  Mûitmat-skin . .  S'j 

Maisons  de  Maimat-slûn .  ibid. 

Chapitre  IV.  DesLèouj,  des  Tours  ,  etc.  6o 
Article  I.  Des  Léou ,  ou  Bâtiments  à  plusieurs 

étages .  ibid. 

Article  IL  Des  Tours . 6z 

Article  III.  Des  Arcs  de  Triomphes .  68 

Chapitre  V.  Des  Ponts  j  Chaussées  ,etc.  71 

Article  I.  Des  Ponts,  des  Chaussées  et  Canaux,  ibid. 

Article  II.  De  la  grande  Muraille .  78 

Chapitre  VI.  Mesures  et  Poids  chinois.  86 
Notes  sur  l’Architecture  des  Chinois .  98 

DES  JARDINS  CHINOIS. 

Introduction .  97 

Chapitre  I.  Idées  des  Chinois  sur  les 

Jardins . 106 

Chapitre  II.  Formes  de  leurs  Jardins , 

et  distribution  des  Eaux .  110 

Chapitre  III.  Règles  dans  le  Tracé  des 
Jardins  J  et  Point  central  des  Eues. .  .  laS 
Chapitre  IV.  Ornements  qu’ils  j  ad¬ 
mettent .  \Zi 

Chapitre  V.  Précis  Historique  des  an¬ 
ciens  Jardins  des  Empereurs ,  et  de 

ceux  de  la  Etynastie  régnante .  i4c» 

Article  I.  idxàïns  é.’Yuen~ming-Yucn, . .  ibid. 


Table  ■4)ES  Chapitres  et  Articles,  vîj 

Pages. 

Article  IL  Des  Maisons  de  plaisance  des  Em¬ 
pereurs,  et  de  celles  situées  à  Yuen-ming.Yuen.  i58 
Article  III.  Explication  des  XX  Planches  des 

Palais  Européens  àüYuen-ming-Yuen .  170 

Descriptiption  de  six  Peintures  de  quel¬ 
ques  Maisons  de  plaisance  de  Kieii- 
Long,  dans  le  parc  tZ^Yuen-ming-Yuen.  1,90 
Article  IV.  Détails  sur  la  Décoration  intérieure 

des  Palais  de  l’Empereur,  etc . 209 

Description  d’une  autre  Maison  de  plaisance  à 

Y ang-tchéou . ; . .  216 

Chapitre  VI.  Des  Serres  chinoises  et  de 

leurs  formes,  etc .  221 

Chapitre  VIL  Récapitulation  sur  le  goût, 
la  beauté  et  les  avantages  des  Jardins 
chinois  ,  et  mention  du  Lac  Si-liou. . .  229 
Notes  sur  les  Jardins  Chinois .  233. 


Fin  de  la  Table  de  la  première  Partie. 


vü|  Table  ïjes  Chapitres  ET^fi^RTictEA. 


SECONDE  PARTIE. 

ESSAIS  SUR  LA  MÉDECINE  DES 
CHINOIS. 


Avant-Propos .  247 

Dissertation  et  Théorie  générale  sur  la 
Médecine  et  la  Diététique  des  Chinois .  258 
Extrait  dfun  Mémoire  sur  la  préparation 

des  Viandes, . .  272 

MÉDECINE  ,  Rre  Partie . 282 

Secret  du  Pouls . 283 

Observations  sur  les  prédictions  des  crises 

par  le  pouls .  292 

De  la  petite  Vérole . 396 

Des  maladies  des  yeux  et  de  laNjctalopie  3o5 

Notice  du  Livre  Si-Yuen,  sur  les  divers 

signes  de  mort  violente .  3 12 

Notice  du  Cong-fou  des  Bonzes  Tao-isée.  3i6 

Médecine  ,  IP”^  Partie .  319 

Introduction . ibid. 

Règne  végétal .  326 

Règne  minéral  et  animal .  335 

De  l’Herbier  chinois .  338 

Recueil  de  Remèdes . 343 

Des  Ou-poey-tse .  346 

Tablettes  médicinales. . .  348 


Tabce  des  Chapitres  et  Articles,  ix 

Pages. 


Du  Ngo-kiao ,  ou  Colle  de  peau  d’âne.  349 

Du  sang  de  Serj. . . . .  35a 

Notes  sur  la  Médecine  des  Chinois .  356 

MOEURS  ET  USAGES  DES  CHINOIS. 

Introduction .  373 

Allumettes .  876 

Bains .  377 

Bâtons  d’odeurs  ,  espèce  de  Bougies .  378 

Bougies  ,  Chandelles  et  Mèches .  379 

Bourses . . .  38i 

Bracelets .  38a 

Briquets . 384 

Brouettes,  Chaises-à-Porteurs,  etc.  F'oy,  Porte¬ 
faix . 385 

Chapelets  et  Colliers . ibid. 

Chars  et  Chariots .  387 

Charbon  de  terre . 389 

Chaussures  et  petitesse  des  pieds .  Sgo 

Cloches  et  Tambours . 3g5 

Comédiens .  3g3 

Cris  de  Pékin.  Voyez  Description ,  à  la  fin  du 

volume . .  ^oa 

Cuirasse  Tartare  et  Casaque .  ibid. 

Danseurs  de  corde  et  Bateleurs .  4o5 

Dépêches,  Postes .  ^09 

I^euil . 

Distinctions  des  rangs ,  et  Récompenses  honori¬ 
fiques  . 414 

Ecoles . 41g 


X  Tablé  éés  CiiAPitRÈs  et  Articles- 


Ecrans.  . . . 

EiaücATioN . 

Eventails . . . . . 

Famine . 

Femmes . 

Festins  ,  Repas  et  Visites . 

Fêtes,  Réjouissances  publiques  et  Fêtes  données 

par  l’Empereur . 

CÉRÉMONIES  de  l’ouverture  des  Terres . 

Fête  célébrée  dans  lé  mois  de  Novembre . 

Fêtes  à  certaines  époques . . 

Grands  Yen-YÈn . 

Filles  (Jeunes) . s . 

Foires . . . 

Guérites . 

Jeune.  . . . 

Jeux  . . . . . . . . . 

Livre  qui  contient  Fétàt  annuel  de  la  Chine .... 

Loupes.  . . . . . . 

Mandarins . . . 

Mariages  et  Noces . 

Marionnettes . . . 


Pâgés.' 

419 

4ao 

4ai 

426 

43i 

435 

438 

440 

441 
443 

449 

451 


ibid. 

452 


461 

4% 


Miao-tsée  et  Explication  de  XI  Pein¬ 


tures .  4?^ 

Miroirs  de  métal . . .  47^ 

Modes .  4^1 

Noblesse . . .  ibid. 

Odeurs  et  Parfums .  4®^ 

Peste . 4^® 

Des  Plumails  et  du  Toii-y .  4^9 

Pompe  funèbre . 49* 


Table  des  Chapitres  et  Articles,  xf 

Pages 

Portefaix  ,  Brouettes  ,  Chaises  de  voyage  et 

Chaises-à-porteurs .  49® 

Postes  et  Dépêches .  5oe> 

Présens  (  usage  des  ) .  5o5 

Prisons . a .  5o8 

Salle  où  l’ou  prend  le  Thé .  5iz 

Sépultures,  et  Cérémonies  avant  et  après  les 

Obsèques . îiiV, 

Descriptions  de  III  Peintures  relatives  aux  objets 

précédents .  5i7 

Spectacles .  523 

Superstition,  Horoscope  et  Astrologie  judiciaire,  ôzô 

Tabac .  533 

Tirer  au  Blanc .  534 

Trompettes .  zèztJ. 

Trône  de  l’Empereur .  535 

Voleurs,  Filoux  et  Mendiants .  55S 

Voyageurs .  63g 

Usages  anciens  et  modernes  (^quelques) .  ibid. 
Notes  sur  les  Moeurs  et  Usages  des  Chinois..  544 
Description  d’un  Recueil  de  5o  Peintures 

des  Cris  de  Pékin . 553 

Description  d’un  autre  Recueil  de  Pein¬ 
tures  .  56 1 

Etat  de  la  Collection  de  mes  Recueils , 
peints  ou  gravés  ^  sur  la  Chine .  564 

Fin  de  la  Table  delà  seconde  Partie. 


DE  L’ARCHITECTURE 


DE  L’ARCHITECTURE 

DES 

CHINOIS, 

En  GüÊNiRAL  ET  EN  PARTICULIER  J 

avec  quelques  descriptions  d’Édifices 
publics  remarquables  ,  et  principale¬ 
ment  celle  des  Palais  de  l’Empereur  à 
Pékin,  suivies  d’éclaircissements  sur 
les  Hôtels  des  Grands  et  sur  les  Maisons 
particulières. 

1  NT  RO  DU  CT  I O  N  ct  Idéos  générales  sur 
î Architecture  des  Chinois  et  ses  Lois 
somptuaires. 

L’ Architecture  des  Chinois  porte  le 
caractère  de  la  plus  haute  antiquité  :  on  y  re¬ 
marque  ,  comme  dans  les  anciens  monuments, 
de  l’Egypte  {a)  ,  la  forme  pyramidale ,  le  goût 
des  colonnes  et  leurs  usages,  pour  servir  de 
points  d’appui  ;  mais  l’art  n’a  point  acquis  dans 
laChinelaperfection  qu’onadniire  chezles  Grecs 
et  les  Romains.  Le  climat  très-chaud  des  Chi¬ 
nois,  et  surtout  leur  sol  souvent  ébranlé  par  de 
P  rem.  Part.  A 


3  De  l'Architecture  des  Chinois. 
violents  tremblements  de  terre,  particulière¬ 
ment  dans  la  partie  du  Nord ,  où  est  depuis  long¬ 
temps  la  résidence  de  l’Empereur  et  le  siège  de 
l’Empire ,  ont  exigé  d’autres  principes  et  d’autres 
lois  de  r  Architecture. 

L’objet  unique  du  Gouvernement  est  de 
perpétuer  l’Empire  et  de  ne  point  le  laisser 
s’écarter  de  l’exemple  de  ses  ancêtres.  Tous  les 
rangs  sont  marqués ,  des  lois  somptuaires  en 
maintiennent  l’ordre  :  l’habitation  doit  toujours 
répondre  à  la  dignité  des  personnes.  11  ne  peut 
régner  de  magnificence  que  dans  les  palais  de 
l’Empereur  et  des  Princes ,  ou  dans  les  ouvrages 
publics  :  c’est-là  que  se  déploie  le  génie  de  l’Ar¬ 
chitecte  chinois.  S’il  ne  s’élève  pas  à  la  perfec¬ 
tion  que  nous  connoissons ,  il  a  dans  ses  pro¬ 
portions  ,  dans  sa  symétrie,  dans  la  variété  et  le 
choix  de  ses  ornements,  dans  toute  son  ordon- 
:Uance ,  des  beautés  de  détail ,  quelquefois  même 
•des  hardiesses  et  toujours  une  grandeur  qui 
étonne,  grandeur  qui  est  la  première  beauté  de 
l’Architecture.  Ce  qui  mérite  notre  attention 
encore ,  c’est  une  grande  simplicité  et  une 
grande  diversité  de  moyens.  Dans  les  points 
essentiels  les  Chinois  sont  peut-être  aujour¬ 
d’hui  nos  maîtres. 

-  Pour  connaître  leur  Architecture  et. leurs 


De  l’ArchitegtuPiE  des  Chinois.  3 
différents  ouvrages ,  il  faut  considérer,  à  la  suite 
de  leurs  idées  générales  sur  l’art ,  les  matériaux 
qu’ils  emploient ,  leurs  pagodes  ou  leurs  tem¬ 
ples  ,  leurs  palais ,  leurs  tours ,  leurs  arcs  de 
triomphes ,  les  maisons  pour  les  Grands  et  pour 
les  différentes  classes  du  peuple  ;  la  matière 
la  forme  et  l’usage  de  leurs  colonnes,  les  diverses 
parties  de  leurs  édifices  ;  leurs  ponts  ,  leurs 
chaussées  et  leurs  canaux. Nous  terminerons  ces 
détails  par  un  précis  sur  l'a  grande  muraille  qui 
ferme  la  Chine  du  côté  du  Nord ,  ouvrage  le 
plus  grand  et  le  plus  étonnant  qui  ait  jamais  été 
exécuté  par  les  mains  des  hommes. 

Nous  aurions  du  joindre  aux  descriptions 
des  palais  et  des  maisons  de  plaisance  impé¬ 
riales,  celle  des  jardins,  partie  fort  essentielle, 
liée  intimément  à  l’Architecture  chinoise  :  si 
malgré  cette  correspondance,  nous  en  avons 
fait  deux  petits  Traités,,  c’est  pour  mieux  faire 
connoître  chacun ,  et  pour  montrer  jusqu’à 
quel  point  les  Chinois  savent  ménager  la  na¬ 
ture  et  l’art,  et  user  hahilement  de  toutes  les 
ressources  de  l’Architecture  pour  l’ernhellis- 
sement  de  leurs  jardins.  Tous  les  deux  contri- 
huent,  dans  leur  ensemble,  à  la  eonnoissaüce 
des  maisons  de  plaisance  de  l’Empereur ,.  dans 
les  jardins  duquel  se  txqiivent  réunis  le  gqût 
A  2 


4.  De  l’Architecture  des  Chinois. 
et  la  magnificence  du  plus  riche  empire  de 
l’Orient  et  de  TUnivers. 

La  Chine  distingue,  comme  nous,  l’Archi¬ 
tecture  publique  et  civile  j  celle  des  temples 
surtout,  et  l’Architecture  navale  et  hydrau¬ 
lique.  Nous  destinons  ce  petit  Traite  à  l’Archi¬ 
tecture  publique  seule. 

Les  temples,  les  palais,  les  ponts  et  les 
digues  déposent  en  faveur  des  Chinois  par  leur 
solidité  ,  leur  noblesse  et  leur  grandeur. 

Les  murailles  des  villes  ont  l’épaisseur,  la 
hauteur  et  la  majesté  de  celle  des  Anciens  (b). 
Celles  de  Pékin  surtout  et  ses  portes ,  par  exem¬ 
ple,  sont  dignes  d’une  ville  impériale.  La  beauté 
des  portes  consiste  dans  leur  prodigieuse  élé¬ 
vation  ,  qui  de  loin  font  un  grand  effet.  Leurs 
voûtes  sont  de  marbre  et  le  reste  est  bâti  en 
In-iques  fort  épaisses ,  solidement  maçonnées. 
Les  murs  de  la  ville  répondent  à  la  grandeur  des 
portes  :  ils  sont  si  élevés  qu’ils  dérobent  la  vue 
de  tous  les  bâtiments ,  et  si  larges  qu’on  y  monte 
la  garde  à  cheval.  La  paix  dont  cette  nation  jouit, 
en  fait  plutôt  un  embellissement  qu’une  défense. 
Que  lui  serviroit ,  dit  M.  Cibot,  la  profonde 
théorie  des  Coborn  et  des  Vauban  contre  des 
barbares  qui  l’environnent  ? 

U  Ses  lois  de  police  concernant  les  bâtiments , 


De  l’Architecture  des  Chinois.  5 
pour  prévenir  les  abus  des  richesses  et  main¬ 
tenir  les  rangs ,  ont  fixé  toutes  les  mesures,  et  les 
proportions  convenables  aux  diverses  espèces  de 
palais,  bôtels  et  maisons  :  elles  prescrivent  aussi 
dans  le  plus  grand  détail  comment  doit  être  le 
fou,  ou  palais  d’un  Prince  du  premier,  du  se¬ 
cond  ou  du  troisième  ordre,  d’un  Comte  de  la 
famille  Impériale ,  d’un  Grand  de  l’Empire  , 
d’nn  premier  Président  de  quelque  grand  Tri¬ 
bunal  ,  d’un  Mandarin,  d’un  Lettré  ;  et  ces  lois 
vont  jusqu’à  régler  ce  qui  .concerne  les  édifices 
publics  des  Capitales  et.  des  autres  villes  ,  selon 
leur  rang ,  et  relativement  aux  maisons  des  par¬ 
ticuliers  ,  non  seulement  pour  la  façade  qui 
donne  sur  la  rue  ,  mais  même  pour  l’intérieur 
des  cours  éloignées.  La  loi  ne  défend  pas  à.  un 
homme  en  place  ce  qu’on  peut  appeler  dépenses 
de  bien-être,  de  commodité  et,  de  plaisir,  quand 
elles  sont  enfermées  dans  sa  maison  ;  mais  s’il 
est  accusé  de  luxe ,  il  faut  qu’il  prouve  deux 
choses  ;  la  pi'emière,  que  l’argent  qu’il  a  dépensé, 
étoit  un  argent  bien  acquis ,  ce  qui  dit  beau¬ 
coup  dans  un  examen  légal;  la  seconde  ,  qu’au¬ 
cun  de  ses  parents  n’étoit  dans  le  besoin  (i)  ». 

Nous  ne  sommes  pas  encore  parvenus,  maigre 


(i)  Le  P.  le  Comte.  —  Hist.  univers.  în-L^.  XX. 
—  Mém.  des  Miss.  François  de  Pékin ,  tome  II ,  499- 

A  3 


6  De  l’Architecture  des  Chinois. 
nos  grandes  perfections  acquises  avant  et  depuis 
à, celte  sagesse  de  Gouvernement;  mais 
le  temps  est  un  grand  maître. 

U  N  Artiste  Anglois ,  Cliambers ,  qui  a  écrit 
sur  r Arcliitecture  des  Chinois,  dit  dans  sa  Pré¬ 
face  (i)  :  «  Si  je  trouve  chez  eux  de  la  grandeur 
ët  de  la  sagesse ,  c’est  comparàtivement  avec  les 
peuples  qui  les  environnent.  On  ne  sauroit  ce¬ 
pendant  disconvenir  que  notre  attention  ne  soit 
due  à  cette  race  d’hommes  distincte  et  singu¬ 
lière  qui  ,  demeurant  dans  un  pays  que  sa  situa¬ 
tion  et  sa  politique  ont  séparés  de  toutes  les 
nations  policées ,  a  su ,  sans  le  secours  de  l’exem¬ 
ple  ,  former  ses  mœurs  et  inventer  ses  arts  i). 
Cet  éloge  modeste  s’agrandira  de  lui-même 
par  lés  faits. 


(i)  'Architect.  des  Chinois.  Londres^  1757,  in-fol.  Rg, 


De  l’Architecture  des  Chinois.  7 


CHAPITRE  PREMIER. 


Des  Matériaux  employés  dans  les  Bâti¬ 
ments  ,  et  des  différentes  parties  qui 
contribuent  à  la  solidité ,  à  la  facilité 
de  leurs  constructions ,  ainsi  qu’à  éle¬ 
ver  les  édifices  ,  à  les  clorre  et  à  les 
orner  tant  en  dehors  quAn  dedans. 

Article  I.  Des  Matériaux  ^  Bois  ,  Briques  , 
Pierres  J  Marbre  ,  etc. 

Les  matériaux  dont  on  se  sert  pour  bâtir  sont 
les  bois  et  les  briques  5  ds  sont  en  grande  abon¬ 
dance  dans  l’Empire.  On  emploie  la  tuile  pour 
couvrir  les  bâtiments;  le  mortier  propre  à  la 
construction  est  fait  de  chaux  et  de  sable  ;  on 
fait  aussi  usage  d’un  ciment  de  cliaux  et  tuileau^ 
comme  mortier  plus  solide. 

On  bâtit  peu  en  pierres  à  la  Chine ,  et  on  y 
éprouve  la  disette  de  pierre  tendre ,  mais  si 
cette  disette  la  prive  de  la  solidité  apparente 
de  nos  maisons ,  les  siennes  ne  suffisent  pas 
moins  aux  besoins,  à  la  commodité,  à  l’agré¬ 
ment  de  la  vie  :  par  leur  construction  en  bois-, 
elles  résistent  aux  plus  forts  ébranlements,  ce 
que  les  autres  ne  feroient  pas  (1).  On  y  trouve 


(1)  Dans  tous  les  pays  les  constructions  en  bois  résis¬ 
tent  plus  aux  tremblements  de  terre  que  les  édifices  en 
pierres. 

A  4  ^ 


8  De  l’Architecture  des  Chinois. 
en  revanche  la  brique  et  partout  de  la  terre 
propre  à  eh  faire  de  très-bonne.  Les  montagnes 
et  les  îles  voisines  des  côtes ,  ainsi  que  la  Tar- 
tarie,  sont  la  ressource  générale  de  l’Empire 
pour  les  bois  de  charpente  -,  et  quoiqu’on  bâtisse 
presque  partout  en  bois  ,  à  cause  des  trem¬ 
blements  de  terre,  cette  ressource  seroit  très- 
suffisante,  sans  la  grande  consommation  qui 
s’en  fait  pour  les  barques  dont  les  grandes 
rivières  sont  couvertes.  La  rareté  du  bois  de 
charpente  en  quelques  endroits,  n’a  d’autre 
mauvais  effet  que  de  rapetisser  les  maisons  des 
pauvres  et  de  rendre  la  construction  de  celles 
des  riches  plus  dispendieuses  (i). 

Les  briques,  selon  Cliambers,  sont  ou  sim¬ 
plement  séchées  au  soleil,  ou  cuites  au  four. 
Les  murs  des  maisons  ont  communément  dix- 
huit  pouces  d’épaisseur.  Les  briques  sont  en¬ 
viron  de  la  grandeur  des  nôtres,  et  voici  comme 
on  les  met  en  œuvre.  Les  ouvriers  placent  sur 
la  fondation  trois  ou  quatre  couches  entièrement 
solides  :  ils  disposent  ensuite  leurs  briques  al¬ 
ternativement  en  long  et  en  large  des  deux  faces 
de  mur,  de  manière  que  celles  qui  sont  en  tra¬ 
vers  se  rencontrent  et  occupent  toute  l’épais¬ 
seur,  au  lieu  qu’il  reste  un  vide  entre  celles  qui 
sont  placées  en  long  :  sur  cette  couche  ils  en 
mettent  une  seconde,  où  toutes  les  briques  sont 
en  long  •  les  joints  des  briques  qui  sont  en  tra¬ 
vers  dans  la  première,  sont  dans  celle-ci  couverts 

-  (i)  Mém.  des  Miss. Franc,  de  Pékin,  tom.  lY, 

Sa5etsuiv. 


De  l’Architectuiie  des  Chinois.  ç) 
d’une  brique  entière.  L’ouvrage  se  continue  ainsi 
alternativement  de  bas  en  haut,  et  par  ce  moyen 
on  économise  le  temps,  et  on  diminue  beau¬ 
coup  les  frais  du  travail  et  le  poids  du  mur 
même. 

Les  Lettres  édifiantes ,  Recueil  33  ,  indi¬ 
quent  la  composition  et  la  fabrique  d’une  espèce 
de  briques  fort  chères  qui  s’emploient  pour  le 
pavé  des  appartements  de  l’Empereur.  On  les 
appelle  kint-chouen  ou  briques  de  métal ,  parce 
qu’après  avoir  été  travaillées,  elles  sonnent 
comme  si  elles  étoient  de  cuivre  :  elles  ont  deux 
pieds  quarrés  et  se  font  dans  les  provinces  mé¬ 
ridionales.  L’espèce  de  sable  qu’on  y  emploie 
se  prépare  de  la  même  manière  que  l’émeri  fin 
qu’on  veut  faire  servir  à  polir  des  ouvrages  de 
métal,  c’est-à-dire,  qu’ayant  délayé  ce  sable 
avec  de  l’eau  dans  quelque  vase ,  après  qu’on 
a  laissé  reposer  cette  eau  pour  qu’elle  y  dépose 
les  particules  les  plus  grossières,  on  la  verse 
dans  d’autres  vases  où  on  la  laisse  reposer  en¬ 
core  assez  long-temps ,  afin  que  les  particules 
les  plus  fines  dont  elle  est  imprégnée,  gagnent 
le  fond.  C’est  de  ce  dépôt  qu’est  formée  cette 
espèce  de  briques  :  son  grain  est  si  fin ,  qu’on 
eu  cherche  les  fragments  pour  aiguiser  les  rasoirs 
et  pour  polir  divers  ouvrages  de  métal.  Chacune 
de  ces  briques  revient  à  4.0  onces  d’argent,  ce 
qui  fai  t  cent  écus  de  notre  monnoie  de  F  rance  : 
il  y  a  vingt  ans  qu’elles  coùtoient  Z']S  livres. 
Lors  de  la  pose,  on  unit  ensemble  ces  briques 
avec  une  espèce  de  mastic  composé  de  vernis  ; 


lo  De  l’Architecture  des.  Chinois; 
et  après  la  pose  on  les  enduit  d’un  vernis  qui 
rend  leur  superficie  brillante  et  si  dure ,  qu’en 
marchant  dessus  elles  ne  s’usent  pas  plus  que 
le  fjeroit  un  pavé  de  marbre. 

Les  briques  dont  on  se  sert  pour  les  grands 
édifices  sont  ordinairement  travaillées  très- 
proprement  au-deliors,  et  quelquefois  ornées 
de  différents  dessins  en  sculpture. 

•  Quoiqu’il  y  ait  à  douze  ou  quinze  lieues  de 
Fékin  de  très-beau  marbre  blanc,  et  qu’on  en 
tire  des  masses  énormes  pour  les  sépultures, 
on  ne  s’en  sert  pas,  selon  le  P.  Duhalde,  pour 
la  bâtisse  des  maisons.  On  les  emploie  pour  les 
degrés  qui  montent  aux  salles  du  palais  ;  on 
évite  avec  grand  soin  les  masses  trop  lourdes 
dans  la  construction  des  bâtiments  ordinaires, 
qui  ne  sont  qu’en  bois  :  on  se  contente  de 
creuser  en  terre  les  fondements  jusqu’à  deux 
pieds ,  et  l’on  réserve  la  solidité  pour  les  grands 
édifices  qui  l’exigent. 

Les  Sages  de  cette  nation  ont  pensé  que  tout 
ce  qui  est  difficile  à  entreprendre ,  dispendieux 
dans  l’exécution,  et  qui  intéresse  l’utilité  com¬ 
mune,  doit  être  bâti  avec  une  solidité  qui  ré¬ 
siste,  s’il  se  peut,  à  la  durée  des  siècles  j  mais 
que  les  édifices  de  décoration  dont  le  Gouver¬ 
nement  est  chargé,  ne  doivent  avoir  de  solidité 
qu’autant  qu’il  en  faut  pour  qu’ils  durent  quel¬ 
ques  générations. 

«  Ce  n’est  pas  la  crainte  de  la  dépense,  ob¬ 
serve  M.  Cibot,  qui  a  empêché  de  bâtir  eu 


De  l’Architecture  des  Chinois.  ii 
marbre  ou  en  pierre  ,  puisque  l’Empereur 
fCing-Tsong ,  de  la  Dynastie  des  Tang,  qui 
monta  sur  le  trône  en  825 ,  dépensa  huit  cent 
mille  onces  d’argent  à  faire  traîner  une  seule 
poutre  du  fond  de  l’Empire.  Ce  n’est  pas  non 
plus  la  difficulté  de  transporter  des  colonnes  et 
de  gros  blocs  de  marbre^  puisque  les  jardins 
de  l’Empereur  ont  été  semés  de  rochers  énor¬ 
mes,  leurs  palais  bâtis  sur  des  assises  immenses 
de  blocs  d’albâtre ,  et  que  les  marches  des  es¬ 
caliers  étoient  de  marbre  blanc,  toujours  d’une 
seule  pièce,  quelques  larges  et  quelques  lon¬ 
gues  quelles  fussent.  Ce  n’est  pas  la  disette  de 
pierres  et  de  marbre,  puisque  toutes  les  pro¬ 
vinces  en  ont  en  abondance,  et  que  les  rues 
de  quelques  villes  sont  pavées  en  marbre  de 
toutes  couleurs ,  parce  qu’on  l’a  plus  à  la  main 
que  la  pierre.  Ce  n’est  pas  enfin  la  difficulté  de 
tailler  la  pierre,  puisqu’on  l’emploie  dans  tant 
d’ouvragés  publics  et  que  tout  est  en  pierres 
dans  plusieurs  sépultures,  même  les  battants, 
des  grandes  et  petites  portes-  La  dureté  du 
marbre  n’est  pas  un  obstacle  pour  les  Chinois, 
ils  savent  le  travailler  et  le  polir,  puisqu’il  est 
hors  de  doute  qu’ils  ont  la  science  de  travailler 
e  t  de  polir  la  pmrre  d’ Yu  qui  résiste  bien  davan¬ 
tage,  et  qu’ils  en  font  de  petits  meubles,  etc-  «  (  1  ), 
Mais  si  l’on  ne  bâtit  ni  en  pierre  ni  en  marbre, 
ce  n’est  pas  seulement  à  cause  des  tremblements 
de  terre/ c’est  encore  et  principalement  parce 
que  dans  les  provinces  du  midi ,  la  chaleur  et 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  II,  629. 


12  Dk  l’Architectuke  des  Chinois. 
l’humidilé  du  climat  rendroient  les  apparte¬ 
ments  fort  malsains  ,  et  que  par  le  froid  du 
nord ,  ils  deviendroient  absolument  inhabita¬ 
bles  pendant  plus  de  la  moitié  de  l’année. 

Article  II.  Dss  Colonnes. 

Les  colonnes  sont  au  moins  aussi  commu¬ 
nes  dans  les  édifices  des  Chinois  que  dans  ceux 
des  Européens.  Elles  servent  à  soutenir  le  toit 
et  deviennent  en  cela  partie  essentielle  des  b⬠
timents  :  ordinairement  elles  sont  de  bois  avec 
des  bases  de  pierre  ou  de  marbre  ;  il  ne  s’y 
trouve  point  de  chapiteaux ,  mais  à  leur  place 
le  haut  du  fut  est  traversé  par  les  poutres.  Leur 
hauteur  est  de  huit  ou  douze  diamètres  ;  la  di¬ 
minution  s’y  fait  graduellement  de  bas  en  haut , 
et  le  bas  du  fût  se  termine  en  ove,  faisant  l’effet 
contraire  du  congé  des  colonnes  antiques.  Cette 
même  particularité  se  trouve  dans  les  Anti¬ 
quités  de  l’Egypte  publiées  par  le  Capitaine 
No  RD  EN  et  récemment  dans  le  voyage  de 
M.  Denon.  Les  bases  montrent  une  grande  di¬ 
versité  de  profils  ;  il  n’y  en  a  point  de  fort  beaux  , 
mais  les  plus  réguliers  que  Chambers  ait  vus, 
sont  les  six  (c)  dont  il  a  donné  les  dessins  dans 
la  Planche  XII  de  son  ouvrage  (  i  ). 

Souvent  les  poutres  et  les  colonnes ,  selon 
le  même  Auteur,  sont  faites  de  bois  pre'cieux, 
et  quelquefois  elles  sont  enrichies  de  représen- 


(1)  Chambers,  édifices  des  Chinois.  Londres,  l'jS'j, 
grand  in-fol.  p.  12. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  i3 
tâtions  de  monstres  et  de  feuillages  en  marque¬ 
terie  d'ivoire ,  de  cuivre  et  de  nacre  de  perles  ; 
mais  ordinairement  étant  de  bois  communs,  on 
les  enduit  à  plusieurs  couches  du  beau  vernis 
que  les  Chinois  savent  préparer. 

On  n’appuie  donc  pas  les  poutres  ni  les  toits 
sur  les  murs.  Les  quatre  ordres  d’ Architecture 
admis  en  Europe  peuvent  n’être  pas  inconnus  à 
la  Chine,  mais  ce  peuple  s’est  fait  des  principes 
et  des  règles  qui  y  suppléent. 

La  hauteur  des  colonnes  est  proportionnée  à 
celle  de  l’édifice  :  leur  emploi  pour  soutenir  le 

Poids  du  toit  paroît  le  meilleur  dans  un  pays  ou 
on  ne  bâtit  que  des  rez-de-chaussée ,  à  cause 
des  tremblements  de  terre  qui  ont  fait  tant  de 
dégât  dans  Pékin.  Les  colonnes  en  général  ne 
résistent  pas  toujours,  mais  leur  emploi  est 
une  méthode  sûre,  lorsqu’on  ajoute  les  précau¬ 
tions  qu’on  prend  pour  les  palais  de  l’Empereur 
et  pour  les  hôtels  des  Grands,  précautions  qui 
ont  conservé ,  depuis  plus  de  trois  cent  cin¬ 
quante  ans  ,  la  grande  salle  à  neuf  rangs  de 
colonnes  de  la  sépulture  de  Yong-lo  ,  malgré 
les  tremblements  de  terre  horribles  que  le  Pe- 
tche-li  a  essuyés.  On  pense  bien  que  l’Architec¬ 
ture  n'a  pas  de  ressources  contre  des  balance¬ 
ments  et  des  vacillations  interrompues  tout-à- 
coup  par  des  trémoussements  redoublés  et  des 
soubresauts  subits  qui  font  tout  écrouler  (i). 


<1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  tome  II ,  5i8  et 


i/j.  De  l’Arcsitectore  des  Chinois. 

La  manière  etiiiioise  de  bâtir  nécessite  par 
conséquent  un  emploi  bien  plus  fréquent  des 
colonnes  qu’en  Europe  ;  elles  servent  chez  eux 
également  à  la  décoration  extérieure. 

M.  Grosier  dit,  que  l’Arcliitecture  clii- 
noise  n’est  point  livrée  à  une  routine  aveugle  , 
qu’elle  a  ses  principes  et  ses  règles  ;  que  dès 
qu’une  colonne  a  deux  pieds  de  diamètre  à  sa 
base ,  il  faut  qu’elle  en  ait  quatorze  de  hauteur, 
et  que  d’après  l’une  ou  l’autre  de  ces  mesures  , 
on  peut  déterminer  celles  de  toutes  les  parties 
du  bâtiment  (  i  ). 

Ce  principe  admis,  on  ne  croit  pas  moins  être 
dans  le  cas  d’observer  qu’une  colonne  qui  a 
deux  pieds  de  diamètre  à  sa  base  sur  quatorze 
de  hauteur  ,  doit  paroître  courte  ,  et  il  est  aisé 
d’en  Juger  par  l’élégance  et  le  svelte  de  notre 
colonne  Corinthienne  qui  a  dix  fois  en  hauteur 
le  diamètre  de  sa  base  ,  tandis  que  la  colonne 
chinoise  n'a  que  sept  diamètres  ,  proportion 
du  Toscan  et  du  plus  ancien  Dorique. 

Artïcee  III.  Des  doubles  Toits  et  des  Tuiles 
'vernissées. 

Les  doubles  toits  admis  dans  l’Architecture 
chinoise  sont  construits  sur  des  plans  bien  dif¬ 
férents  des  nôtres  :  ils  présentent  un  coup-d’œil' 
charmant  et  sont  posés  sur  les  colonnes  des  b⬠
timents.  Les  vents  du  nord  et  les  pluies  d’été 

(i)  Supplément  à  l’Hist,  gén.  de  la  Chine , 


De  l’Archïtecture  des  Chinois.  i5 
sont  tels  que  ces  toits  ont  dû  nécessairement 
être  faits  autrement  qu’en  Europe. 

On  ne  peut  juger  des  doubles  toits ,  selon 
que  le  disent  les  Missionnaires  de  Pékin ,  que 
par  des  peintures  exactes,  telles  que  celles  qui 
ont  été  envoyées  en  France  à  un  Ministre  ama¬ 
teur  et  protecteur  des  Arts  (  M.  Bertin  )  ;  par 
ces  peintures  soignées  (que  nous  avons  vues  ) 
on  pourra  connoître  leur  forme,  leur  goût  et 
leurs  différents  plans  ;  encore  ne  donneront- 
elles  jamais  une  idée  vraie  de  la  majesté  que 
les  doubles  toits  ajoutent  à  un  grand  bâtiment, 
de  l’éclat  dont  ils  relèvent  l’Architecture  na¬ 
tionale,  et  surtout  de  l’effet  qu’ils  produisent 
dans  l’ensemble  de  toutes  les  parties  d’un  palais. 
La  différence  de  leur  hauteur,  la  variété  de  leurs 
ornements,  la  diversité  et  le  mélange  de  leurs 
couleurs ,  ne  peuvent  être  compris  que  par  les 
yeux.  On  dira  peut-être  que  tout  cela  est  ré¬ 
servé  pour  les  temples  de  l’Empire  et  pour  les 
grands  palais  de  l’Empereur  ;  mais  c’est  applau¬ 
dir  à  la  politique  économique  des  Chinois,  et  ce 
n’est  pas  faire  un  reproche  à  leur  Architecture. 

En  Europe  les  toits  en  terrasses,  ou  à  l’Iia- 
iienne,  et  les  toits  en  mansardes  ont  été  pré¬ 
férés  par  le  public ,  malgré  leurs  inconvénients. 
Les  toits  doubles  tels  qu’on  en  voit  dans  les 
palais  de  l’Empereur,  où  il  y  en  a  de  plusieurs 
espèces,  s’ils  étoient  employés  par  un  habile 
Architecte,  fourniroient ,  au  moyen  de  leurs 
tuiles  vernissées,  un  nouvel  éclat  aux  maisons 
royales  et  en  feroient  un  ornement  superbe. 


i6  De  l’Architectuhe  des  ChiNOiS- 

Ici  le  temple  appelé  Tien-tan ,  est  d’une 
magnificence  que  rien  ne  peut  égaler  cliez 
l’Empereur  (i). 

Dans  les  villes  presque  toutes  les  maisons 
sont  couvertes  de  tuiles  :  ces  tuiles  sont  en 
demi-canal  et  fort  épaisses  :  on  les  couclie  sur 
la  partie  convexe  ;  et  pour  couvrir  les  joints 
dans  les  endroits  où  les  côtés  se  touchent,  on  en 
met  de  nouvelles,  mais  renversées.  Les  che¬ 
vrons  et  les  pannes  sont  rondes  ou  quarrées  : 
sur  les  chevrons  on  couche  des  briques  minces 
et  de  la  forme  de  nos  grands  carreaux ,  ou  de 
petites  planches  de  bols  sur  lesquelles  on  étend 
un  enduit  de  mortier.  Quand  ce  mortier  est 
un  peu  sec,  on  couche  les  tuiles  ;  ceux  qui 
peuvent  en  faire  la  dépense ,  lient  les  tuiles 
avec  de  la  chaux  ;  les  gens  du  commun  se  ser- 
vent  de  mortier  (2). 

Chah  BERS  confirme  ces  procédés,  et  les 
éclaircit  en  disant  que  les  tuiles  sont  plates 
et  sémi  -  cylindriques  ,  que  les  dernières  se 
mettent  sur  les  joints  des  premières.  La  ma¬ 
nière  dont  elles  sont  tenues,  est  représentée 
dans  la  Planche  XII  de  son  ouvrage  sur  les 
Chinois.  Le  peuple,  ajoute-t-il,  laisse  comme 
les  Goths,  toujours  en  vue  la  charpente  du 
plancher. 

Dans  les  beaux  édifices  les  bouts  des  poutres 
qui  passent  en  saillie  sous  les  doubles  toits. 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  II ,  626. 

(2)  Duhalde  ,  II ,  84. 

sont 


De  l’Architecture  des  Chinois.  17 
sont  sculptés  en  tête  de  dragons  et  d’autres 
animaux,  d’autres  fois  en  feuillages,  et  les  con¬ 
soles  qui  les  soutiennent  sortent  de  la  bouche 
des  mascarons  taillés  en  demi -bosse  sur  les 
colonnes. 

Au  palais  de  l’Empereur  les  tuiles  des  dou¬ 
bles  toits  qui  sont  vernissées  en  jaune,  jettent 
un  tel  éclat,  que  quand  le  soleil  y  donne  on 
les  croiroit  dorées.  La  crête  et  les  arrêtes  de 
de  toit  sont  formés  de  différents  ouvrages  en 
sculpture  de  même  matière  que  les  tuiles  et 
également  vernissés.  On  vernit  ces  tuiles  en 
diverses  couleurs,  la  plupart  très-vives  ;  sa¬ 
voir,  en  bleu,  en  vert,  en  rouge,  en  violet 
et  en  couleur  de  chair  ;  mais  on  ne  s’en  sert 
que  chez  l’Empereur  ou  pour  les  temples.  Les 
tuiles  jaunes  sont  principalement  destinées  pour 
les  combles  des  appartements  que  ce  Prince 
habite. 

C’est  d’après  M.  Cibot  (1)  une  espèce  de 
faïence  grossière  j  mais  placées  au  haut  d’un 
édifice,  l’éclat  de  leur  vernis  et  la  variété  des 
couleurs  eu  relèvent  l'Architecture ,  et  lui 
donnent  un  air  de  magnificence  que  le  plomb 
doré  ne  peut  égaler.  Qu’on  juge  de  l’effet  que  doit 
faire  un  toit  couvert  de  tuiles  brillantées  par  tant 
de  couleurs  différentes,  dans  une  longue  suite 
de  bâtiments  sur  lesquels  on  les  a  distribuées 
avec  goût  et  symétrie  !  Ces  tuiles  impériales 
sont  fort  pesantes,  et  il  est  difficile  de  s’en 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  XIII ,  396. 
Frem.  Part.  B 


i8  De  l’Architecture  des  Chinois. 
procurer.  Leur  grande  manufacture  est  dans  les 
montagnes  à  l’occident  de  Pékin. 

Article  IV.  Des  Echxjfauds. 

M.  CiBOT  (i)  dans  ses  Remarques  sur  l’ou¬ 
vrage  de  M.  Paw  dit,  que  les  Architectes  du 
palais  impérial,  n’emploient  pour  les  échafauds 
dos  plus  énormes  bâtiments  ,  ni  poutres  ,  ni 
charpente  ;  qu’à  l’aide  de  longues  perches  de 
pin  auxquelles  on  ne  donne  pas  un  coup  de 
hache,  où  Pon  n’enfonce  pas  un  clou,  et  qu’on 
fait  servir  pendant  plusieurs  générations,  on 
dresse  des  échafauds  de  cent  et  de  cent  cin¬ 
quante  pieds  de  haut  et  immensément  longs, 
sur  lesquels  on  porte  à  bras  toutes  sortes  de 
matériaux ,  comme  si  l’on  montolt  une  colline  : 
les  ouvriers  y  vont  et  viennent  comme  dans 
une  rue,  et  quelque  multipliés  qu’ils  soient, 
ils  ne  s’embarrassent  pas  les  uns  les  autres.  Le 
plus  grand  bâtiment,  ajoute-t-il,  se  commence 
et  se  finit,  sans  qu’on  entende  parler  d’aucun 
accident. 

On  conçoit,  en  effet,  qu’avec  les  secours  de 
pareils  rampants  très-étendus,  on  peut  monter 
commodément  les  édifices  les  plus  considéra¬ 
bles,  et  que  cela  doit  tenir  à  une  antiquité  très- 
reculée,  et  à  un  usage  perpétué  dans  l’Asie 
d’âge  en  âge.  Les  plus  lourds  fardeaux  peuvent , 
au  besoin,  se  rouler  ainsi  sans  danger  depuis 
le  bas  jusqu’au  faîte  ;  et  n’y  auroit-il  pas  lieu 


(i)  Mém.  des  Miss,  (le  Pékin ,  U,  499. 


De  l’Archi'eec’i'urë  des  Ciimois.  Ï9- 
de  croire  cjue  les  Egyptiens  ernpioyôient  ces 
longs  et  solides  rampants,  pour  condnire  gra¬ 
duellement  et  jusqu’à  la  plus  grande  hauteur 
de  leurs  monuments,  les  masses  souvent  d^un 
poids  énorme  qu’ils  vouloient  transporter  et 
placer? 

Observons  encore  que  nos  échafauds  volants 
ressemblent  en  quelque  sorte  à  ceux  de  la 
Chine ,  car  leurs  difl’érentes  pièces  ne  sont 
liées  qu’avec  des  cordes,  ce  qui  doit  avoir 
lieu  chez  les  Chinois.  Des  constructions  en 
briques  n’ont  pas  besoin  d’échafauds  massifs 
de  charpente.  Les  Italiens,  qui  emploient  or¬ 
dinairement  la  brique  en  matériaux,  les  font 
parvenir  à  toutes  les  hauteurs  par  le  moyeni 
des  treuils  garnis  de  sceaux  qui  la  portent 
ainsi  que  le  mortier  sous  la  main  des  ouvriers. 

A  R  T I  c  L  E  V.  Des  Entrelas  de  maçonnerie. 

C’est  un  des  ornements  les  plus  ordinaires, 
les  plus  fréquents  et  les  plus  variés  que  les 
Chinois  emploient  dans  la  maçonnerie  et  dans 
les  boiseries. 

Au  rapport  de  Chambers,  ils  y  réussissent 
très-bien.  Leurs  entrelas  pOur  la  maçonnerie 
sont  faits  d’une  terre  glaise  bien  conditionnée,- 
jetée  dans  des  moules  de  bois.  Chaque  figure, 
d’une  certaine  grandeur  est  composée- de  plu¬ 
sieurs  pièces  assemblées  atec  tant  de  propreté 
qu’on  n’aperçoit  qu’avec  peine  les  jointures. 

Ainsi  chez  nous  sont  jetées  eii  plâtre  ,  dans 
B  2 


20  De  t’AKCHITECTURE  DES  ChINOIS- 
des  moules,  les  plus  belles  parties  de  nos  cor^ 
niches  d’appartements,  etc.  et  c’est  de  l’habileté 
du  poseur  et  de  la  recherche  que  dépend  la 
difficulté  de  reconnoître  les  joints. 

Selon  le  P.  le  Comte ,  les  carreaux  de  por¬ 
celaine  entroient  dans  les  ornements  intérieurs 
et  extérieurs  d’ Architecture  des  Chinois  :  ils  les 
employoient  au  lieu  de  marbre  ,  et  en  iucrus- 
toient  les  bâtiments. 

Article  VI>  Des  Galeries. 

Ce  n’est  qu’en  Chine  qu’on  peut  voir  des 
galeries  telles  qu’on  va  les  dépeindre,  d’après 
le  Frère  Attiret  (i). 

Elles  servent  â  joindre  des  corps  de  bâti¬ 
ments  assez  éloignés  les  uns  des  autres.  Quel¬ 
quefois  du  côté  intérieur,  elles  sont  en  pilastres, 
et  au-dehors  elles  sont  percées  de  fenêtres  dif¬ 
férentes  entr’elles  pour  la  figure.  Quelquefois 
elles  sont  toutes  en  pilastres,  comme  celles  qui 
vont  d’un  palais  à  un  de  ces  pavillons  ouverts 
de  toutes  parts ,  qui  sont  destinés  à  prendre 
le  frais.  Ce  qu’il  y  a  de  singulier,  c’est  que  ces 
galeries  ne  vont  guère  en  droite  ligne  ;  elles 
font  cent  détours,  tantôt  derrière  un  bosquet, 
tantôt  derrière  un  rocher,  quelquefois  autour 
d’un  petit  bassin.  Rien  n’est  si  agréable  que 
cette  inégalité  :  il  y  a  dans  tout  cela  un  air 
champêtre  qui  enchante  et  qui  enlève. 


(j)  Lettres  édif.  première  édit.  27“.  Rec.  37. 


De  l’Architecture  des  Crinois.  21 
A  Pékin  la  galeiâe  dn  côté  du  midi ,  qui  est 
devant  les  fenêtres  de  l’appartement  de  l’Em¬ 
pereur,  forme  un  avant-toit  et  garantit  les  croi¬ 
sées  des  pluies  et  des  ardeurs  du  soleil. 

On  appelle  Lun-kan  ces  galeries  :  elles  sont 
toutes  ouvertes  et  font  partie  des  édifices  les 
plus  ordinaires  dans  l’Architecture  chinoise. 
Les  deux  côtés  de  la  grande  cour  d’entrée  du 
palais  impérial  à  Pékin,  et  qui  donnent  sur  les 
jardins ,  sont  formés  par  des  bâtiments  im¬ 
menses  dont  le  Lun-kan  va  d’un  bout  de  la 
cour  à  l’autre  (i). 

Article  VII.  Des  Fenêtres,  dès  Portes 
d’appartements  ,  des  Ferrures  et  des 
Fourneauss.. 

Les  maisons  toutes  orientées  au  midi,, ont 
leurs  façades  en  fenêtres ,  et  les  croisées  des, 
appartements  sont  toutes  en  papier  mince  collé 
sur  un  treillis  :  cependant,,  comme  le  remarque 
M.  Cibot  (2),  il  y  a  telle  maison  européenne^ 
impériale,  mais  dans  le  parc  êüYuen-ming- 
juen,  où  par  singularité  et  pour  se  rapprocher 
du  costume  étranger,  les  fenêtres  sont  vitrées. 
On  fait  des  glaces  à  Canton,  ajoute-t-il  ;  et  il 
a  trouvé  dans  un  livre  publié  dès  le  10®  siècle, 
par  les  ordres  de  l’Empereur  Tai-tsbng,  que 
sous  les  Han  occidentaux,  les  fénêtres  de  fa 
grande  salle  du  palais  nommé  Tchao-yang , 

(1>  Mém,  des  Miss,  de  Pékin  ,  XIV,  543. 

(2)  Ibid.  Il,  568. 

B  d 


23  De  l’Architecture  des  Chinois. 
étoient  toutes  en  lieou-lij  ou  verre ,  et  que  la 
lumière  y  pénétroit  tellement  qu’on  y  auroit 
trouvé  un  cheveu,  .  .  .  Que  l’on  avoit  dès-lors 
poussé  le  luxe  si  loin,  que  l’Empereur  Ou-ti, 
qui  monta  sur  le  trône  l’an  lôo  avant  l’ère 
chrétienne,  avoit  dans  son  palais  des  fenêtres 
en  agates  blanches  réduites  en  lames  et  en 
feuilles  très-minces.  :  d'où  il  conclud  que  les 
Chinois  ayant  aussi  du  talc  très-beau  et  à  bas 
prix,  il  faut  que  le  local  et  le  climat  ayent 
empêché  l’emploi  qu’on  pouvoit  faire  du  talc 
et  du  verre  pour  les  fenêtres. 

Chambers  dit  qu’à  Canton  les  fenêtres  sont 
faites  toutes  de  lames  fines  des  écailles  d’huîtres , 
qu’elles  sont  assez  transparentes  pour  laisser 
«ntrer  le  jour,  et  qu’elles  tiennent  lieu  de  verre. 

M.  Valmont  de  Bomare  (  i  )  fait  mention 
d’une  espèce  d’huître  ,  appelée  par  lés  Natu¬ 
ralistes  la  mtrée  ou  vitre  chinoise,  et  par  les 
Hollandois  vitre  transparente ,  que  les  Indiens 
et  les  Chinois  taillent  en  carreaux,  et  dont  ils 
se  servent  en  guise  de  verre  à  vitre  (2). 

Pour  certains  vitraux  de  l’Empereur  on  a 
employé  la  nacre  de  perles  réduite  en  lames  ou 
feuillets  minces  ;  c’est  la  suite  d’un  ancien  luxe» 
Que  des  souverains,  que  les  princes,  les  grands 
et  quelques  particuliers  opulents  se  permettent 
intérieurement  ces  magnificences,  ce  sont  des 


(1)  Dictionn.  d’Hist.  nat. 

^  (2)  J’ai  dans  mon  Cabinet,  à  Paris,  une  lame  de 
l’huître  nommée  la  vitrée. 


De  l’Architecture  des  Ciiiivois.  a3 
exceptions  à  l’usage  général,  mais  l’économie, 
le  bon  marché,  l’habitude  et  la  commodité  Ibnt 
qu’on  préfère  l’usage  du  papier. 

Les  Auteurs  de  l'Histoire  Universelle  (i) 
rapportent,  d’après  les  voyageurs,  qu’au  lieu 
de  vitres  on  se  sert  en  Chine  d’écailles  d’huîtres 
fort  minces  et  d’étofl’es  fines  enduite  d’une  cire 
luisante.  Chacun  use  de  ses  moyens  pour  satis¬ 
faire  ses  goûts ,  mais  la  majeure  partie  des  vitraux 
est  en  papier. 

Pendant  combien  d’années  n’avons-nous  pas 
vu  employer  du  papier  huilé  au  lieu  de  vitraux, 
et  parmi  le  peuple,  et  aux  châssis  des  ateliers 
et  des  manufactures  !  Nos  verres  de  Bohême 
et  les  glaees  non  étamées  sont  presque  récentes, 
eu  égard  à  l’usage  précédent  des  petits  carreaux 
de  verre. 

Le  Frère  Attlret  dit  qu’il  lui  a  fallu  venir 
en  Chine  pour  voir  des  portes  et  des  fenêtres 
de  toutes  façons  et  de  toute  figure  :  de  rondes, 
d’ovales ,  de  quarrées  et  de  tous  les  poligoaes  ; 
en  forme  d’éventail ,  de  fleurs,  de  vases,  d’oi¬ 
seaux,  d’animaux,  de  poissons,  enfin  de  toutes, 
les  formes  régulières  et  irrégulières* 

Les  portes  des  appartements  de  l’Empereur 
pour  les  grandes  pièces  sont  à  deux  battants , 
et  en  plein  bois,  jusqu’à  la  hauteur  de  troiS; 
pieds  J  le  surplus  est  à  jour  et  forme  des  fleurs, 
des  caractères  et  divers  autres  dessins.  Voyez 


B  4 


(i)  Tome  XX ,  wz-4°.  p.  141. 


24  De  l’Architecture  des  Chinois. 
dans  le  Traité  des  Jardins  l’article  Palais  et 
appartements  de  l’Empereur. 

Chez  les  grands  et  chez  les  princes,  au  palais 
même  et  dans  les  appartements  de  l’Empereur, 
il  n’y  a  point  de  ferrures  aux  portes,  ni  aux 
fenêtres.  Elles  sont  coloriées,  vernissées,  dorées 
et  chargées  des  ornements  d’étiquette  ;  mais 
tout  y  est  en  bois  :  elles  s’ouvrent  et  se  ferment 
comme  au  village,  et  il  en  sera  de  même  dans 
mille  ans.  Ce  n’est  pas  qu’on  ignore  que  les 
ferrures  seroient  plus  commodes,  ni  qu’on  ne 
sache  en  faire  -,  mais  on  a  prévu  que  des  portes 
et  des  fenêtres  ainsi  fermées  conserveroient  la 
simplicité,  la  sûreté  de  celles  des  campagnes  ; 
et  cela  est  en  effet  arrivé  de  la  sorte. 

Par  le  mot  ferrures  M.  Cibot  qui  a  donné 
cet  article ,  entend  ferrures  de  portes  ;  mais 
comment  supplée-t-on  en  bois  aux  ferrures 
et  pentures,  aux  gonds  ou  pivots,  aux  char¬ 
nières,  etc.  qui  sont  nécessaires  pour  tenir 
aux  dormants  des  portes  quelconques  à  deux 
vantaux  où  à  un  seul  ? 

L’adresse  et  la  patience  des  Chinois  se 
ploient  à  tout,  d’après  des  modèles  ou  sous 
de  bons  guides.  M.  Cibot  a  encore  consigné  le 
fait  suivant  :  «  Quand  l’Empereur  régnant  fit 
bâtir  sa  seconde  maison  européenne,  M.  Casti- 
glione  fit  entrer  une  grille  de  fer  dans  son  plan  , 
et  M.  Thébaud,  son  collègue,  se  chargea  de 
diriger  les  ouvriers  du  palais  et  de  la  faire 
exécuter  ;  ils  en  furent  quittes  pour  y  mettre 
plus  de  temps  et  plus  de  soins.  Leur  grille. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  25 
quoique  chargée  d’ornements  ,  eut  toute  la 
légèreté  et  l’élégance  qu’on  y  pouvoit  désirer , 
et  elle  plût  beaucoup  lorsqu’elle  fut  placée  «  (i). 

Les  fourneaux  ordinaires  qui  échauffent  le 
pavé  des  chambres  en  Chine,  sont  en  dehors 
dans  une  fosse  où  descend  deux  fois  par  Jour 
le  domestique  chargé  d’entretenir  les  feux.  Ils 
sont  tous  en  forme  de  cône  tronqué  ;  et  par 
un  canal  qui  s’insinue  sous  les  briques  dont  ou 
se  sert,  au  lieu  de  carreaux,  ils  commniquent 
à  la  chambre  une  chaleur  modérée ,  et  pro¬ 
duisent  le  même  effet  que  nos  poêles  en  terre 
cuite. 

On  emploie  pour  l’usage  de  la  cuisine  et  pour 
chauffer  les  chambres  ,  du  charbon  de  terre 
nommé  en  chinois  mei;  on  en  distingue  prin¬ 
cipalement  de  deux  sortes  :  l’une  appelée  mg- 
mei,  charbon  dur;  l’autre  joan-mei ,  charbon 
mou  ou  foible. . .  Avec  de  la  poudre  de  l’une 
de  ces  deux  sortes,  de  la  cendre  tirée  des  four¬ 
neaux,  de  la  terre  pour  lier  le  tout  et  un  peu 
d’eau ,  on  fait  des  mottes  à  brûler  auxquelles  on 
donne  la  forme  d’une  brique. 

Le  charbon  de  bois  dont  on  se  sert  pour  al¬ 
lumer  le  charbon  de  terre  ,  produit  souvent  de 
la  fumée. 

Les  Chinois  ne  donnent  pas  grande  atten¬ 
tion  à  cette  incommodité  quand  elle  est  légère  : 
parce  qu’un  des  côtés  de  leur  chambre  étant  tout 


(1)  Mém.  des  Miss.  Fr.  de  Pékin,  XI,  i6q. 


26  De  l’Architectuke  des  Chinois. 
en  fenêtres ,  qui  ne  sont  que  d’un  papier  mince  , 
comme  on  l’a  dit ,  et  se  ménageant  assez  com¬ 
munément  quelques  petits  carreaux  ouverts  au 
haut  des  fenêtres,  l’air  peut  se  renouveler  et 
la  fumée  se  dissiper  (i). 

Lotis  des  grands  froids ,  les  Brasiers  en  Chine, 
mis  dans  de  grands  bassins  de  cuivre ,  servent 
comme  eu  Italie ,  à  tempérer  encore  l’air  des 
appartements. 


CHAPITRE  II. 


Des  Temples  et  Pagodes  ;  description 
de  la  Pagode  de  Chanteloup. 

APiTICLE  I. 

En  Chine  et  chez  les  peuples  de  l’Iude  les 
Pagodes  sont ,  comme  on  le  sait ,  destinées  au 
culte  des  idoles. 

Chambers  observe  que  les  édifices  dont  les 
Chinois  se  servent  pour  le  culte  sacré ,  n’ont 
point ,  comme  ceux  des  Anciens ,  des  formes 
qui  leur  soient  propres  ;  que  l’espèce  particu¬ 
lière  de  construction  qu’ils  nomment  Ting,  ou 
Kong,  qui  est  la  principale  pièce  d’une  Pagode 
et  de  toute  autre  Maison  ,  entre  indifférem¬ 
ment  dans  toutes  sortes  d’édifices  ;  qu’on  en 
voit  dans  presque  tous  les  temples ,  dans  tous 


(1)  Mém.  des  Miss.  Fr.  de  Pékin,  XI,  160. 


De  l’Architecture  ues  Chinois.  2-7 
les  palais  ,  et  enfin  dans  tous  les  bâtiments ,  où 
l’on  a  voulu  montrer  de  la  magnificence. 

Il  ajoute  qu’à  Canton  on  voit  un  grand  nom¬ 
bre  de  temples  appelés  Pagodes  par  les  Euro¬ 
péens  ;  que  plusieurs  de  ces  temples  sont  extrê¬ 
mement  petits  et  ne  consistent  qu’en  une  seule 
chambre  ;  que  quelques  autres  ont  une  cour 
environnée  de  galeries  au  bout  desquelles  se 
trouve  le  Ting ,  ou  grande  salle ,  où  les  idoles 
sont  placées  -,  qu’il  y  en  a  cependant  un  petit 
nombre  qui  sont  composés  de  plusieurs  cours 
entourées- de  galeries  ;  que  les  Bonzes  y  ont  des 
cellules  ,  et  les  idoles  diverses  salles  ;  que  ce 
sont  proprement  des  Couvents,  dont  quelques- 
uns  renferment  un  grand  nombre  de  Bonzes 
qui  y  sont  attachés  par  des  vœux  particuliers  , 
et  qui  y  vivent  dans  l’exacte  observance  de  cer¬ 
taines  règles. 

La  plus  considérable  de  ces  Pagodes,  dit-il , 
est  celle  de  Ho-nan,  dans  le  faubourg  méri¬ 
dional  de  cette  ville  (1).  Elle  occupe  une  grande 
étendue  de  terrain.  Aussi  contient-elle,  outre 
les  temples  des  idoles,  des  logements  pour  deux 
cents  Bonzes  ,  des  hôpitaux  pour  plusieurs 
animaux,  un  potager  spacieux  et  un  cimetière. 
Les  Prêtres  et  les  animaux  y  sont  enterrés  pêle- 
mêle,  et  honorés  également  par  des  monuments 
et  des  épitaphes...  Les  pavillons  sont  de  diverses 
formes  ;  les  colonnades  en  bois  ont  des  bases  de 


(i)  Ville  dépendante  de  la  belle  et  délicieuse  Province 
de  ce  nom,  baignée  par  le  fleuve  Hoang-ho. 


28  De  l’Akchitecture  des  Chinois. 
marbre  ;  tous  les  bâtiments  son  t  couverts  de  tuiles 
faites  d’une  espèce  grossière  de  porcelaine  peinte 
en  vert  et  vernissée...  Les  Chinois  ont  dans  ces 
temples  des  vases  de  fer  ,  dont  ils  se  servent 

Ïiour  brûler  des  morceaux  de  papier  doré  dans 
es  sacrifices  qu’ils  font  à  leurs  idoles  les  jours 
de  fête  (i). 

Tout  ceci  ne  nous  donne  pas  ime  grande  idée 
de  la  ma'esté  des  Temples  de  cette  Nation.  La 
ville  de  Canton  n’a  pas  vraisemblablement  de 
plus  beaux  édifices  que  ceux  qui  viennent  d’être 
décrits  mais  la  capitale  de  l’Empire ,  et  ce  que 
M.  Cibot  a  consigné  dans  les  Mémoires  des  Mis¬ 
sionnaires  de  Pékin ,  ramèneront  les  lecteurs  à 
d’autres  pensées. 

On  estime  communément  qu’il  y  a  dix  mille 
Miao,  ou  T emples  d’idoles  dans  la  ville  de  Pékin 
et  dans  la  banlieue.  La  plupart  de  ceux  qu’on  y 
voit  dans  la  première  enceinte  du  palais  sont 
beaux ,  et  quelques-uns  magnifiques.  Ceux  des 
provinces  ne  doivent  sûrement  pas  leur  être 
comparés.  Les  Miao ,  dispersés  çà  et  là  dans  le 
reste  de  la  ville  et  aux  environs,  sont  presque 
tous  bâtis  sur  des  plans  différents.  Dans  le  grand 
nombre  il  y  en  a  d’immenses  et  dont  les  bâti¬ 
ments  sont  d’assez  bon  goût  ;  quelques-uns  sont 
médiocres ,  et  les  autres  des  chapelles.  Ceux  qui 
renferment  un  grand  nombre  de  Lamas,,  ou 
de  Bonzes,  ou  de  Tao-sée,  expression,  syno¬ 
nyme  ,  ou  de  Ki-kou ,  espèce  de  Bonzesses  , 


(1)  Architecture  des  Chinois,  Londres in-iol.- 


Du:  l’Architecture  des  Chinois.  29 
sont  communément  beaux  et  bien  entretenus. 
Les  foires  qui  ont  lieu  chaque  mois  dans  les 
différents  quartiers  de  la  ville  ,  se  tiennent 
toutes  dans  les  grands  Miao,  dont  les  vastes  et 
nombreuses  cours ,  toutes  bordées  de  galeries, 
sont  en  effet  très-propres  à  cet  usage.  Mais  c’est 
parle  Tien-tan,  et  le  Ti-tan  ,  les  deux  édifices 
les  plus  considérables  de  Pékin ,  où  l’Empe¬ 
reur  se  rend  solennellement  chaque  année, 
pour  les  sacrifices  au  Ciel  et  à  la  Terre  ,  qu’on 
peut  juger  de  l’Arcbitecture  chinoise  :  elle  y 
déploie  toutes  ses  beautés  ,  toutes  ses  richesses 
et  ses  magnifîeences  (1). 

Le  Tien-tan  est  une  rotonde  avec  un  toit 
à  trois  étages  :  chaque  toit  est  distingué  par  la 
couleur  de  ses  tuiles  ;  le  supérieur  est  de  cou¬ 
leur  de  bleu  céleste,  celui  du  milieu  est  jaune, 
l’inférieur  est  vert.  Son  enclos  est  d’environ 
dix  lis  de  circuit,  ou  une  lieue  commune 
de  France  (2). 

L’Empereur,  en  vertu  de  la  loi  des  premiers 
âges  ,  consignée  dans  plusieurs  endroits  des 
Kmg  et  suivie  par  toutes  les  Dynasties,  ne 
peut ,  disent  les  Missionnaires ,  avoir  dans  au¬ 
cun  de  ses.  palais,  rien  qui  soit  d’une  Archi¬ 
tecture  aussi  riche,  aussi  magnifique  que  le 
Tien-tan.  Cette  loi  s’étend  à  tout  ce  qu’on  y 
voit,  et  à  tout  ce  qui  y  sert,  même  les  instru- 


(1)  Mêin.  des  Miss,  de  Pékin,  II,  571. 

(2)  Description  de  Pékin  ,  par  Delisle  et  Pingré , 
1765,  broch., /«-40. 


3o  De  l’Architecture  des  Chinois- 
ments  de  musique.  Les  flûtes,  les  tambours^ 
les  kin  ,  les  clié  dont  on  fait  usage  dans  la 
musique  des  sacrifices  ,  sont  non  seulement 
d’un  travail  plus  exquis  et  d’une  matière  plus 
choisie,  mais  encore  faits  sur  d’autres  dimen¬ 
sions  et  toujours  plus  grands,  en  sorte  qu’il  est 
vrai  de  dire  qu’on  n’entend  qu’au  Tien-tan 
la  grande  musique  et  la  grande  symphonie 
chinoise. 

Ces  deux  Temples  sont  dédiés  au  Chang-ti, 
mais  sous  deux  différents  titres.  Dans  l’un,  c’est 
l’Esprit  éternel  qu’on  adore  ;  dans  l’autre,  c’est 
l’Esprit  créateur  et  conservateur  du  monde. 

Si  la  Capitale  est  distinguée  par  les  édifices 
destinés  au  culte  religieux,  les  provinces  ne 
sont  pas  moins  bien  partagées  en  temples  d’i¬ 
doles.  Témoin  le  magnifique  Miao,  que  l’Em¬ 
pereur  régnant  a  fait  élever  en  l’honneur  de 
tous  les  attributs  de  Fo ,  à  Géliol  dans  la 
Tartarie,  et  qui  lui  a  coûté  vingt  millions 
de  France. 

La  description  de  la  belle  et  superbe  Pagode 
de  l’île  d’Emotiy ,  faisant  le  port  de  la  pro¬ 
vince  de  Foklen,  qui  a  dans  son  ressort  l’île 
Forniose ,  a  paru  d’abord  dans  le  29'  Recueil 
des  Lettres  édifiantes,  page  76  et  suivantes.  Le 
P.  Laureatl  ne  croit  pas  que  dans  le  reste  de 
l’Asie,  la  superstition  ait  érigé  à  l’esprit  de 
mensonge  de  plus  beau  temple  que  celui  qui 
est  dans  l’île  d’Emouy.  M.  Grosier  a  enrichi 
de  cette  description  son  Supplément  in-4°j  à 
l’Histoire  générale  de  la  Chine  du  P.  de  Mailla. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  3l 
Kous  renvoyons  aux  sources,  mais  M.Goxe  va, 
nous  fournir  quelques  traits  intéressants  plus 
récents  sur  les  Temples  :  ils  sont  pris  dans  le 
Journal  du  savant  M.  Pallas,  dont  il  avoit  eu 
communication.  Les  ouvrages  de  ce  célèbre 
Voyageur  sont  maintenant  publics  :  il  parle  en 
homme  éclairé  de  ce  qu’il  a  vu. 

K  Le  Temple  ou  Pagode,  de  Maitmat-skin ,• 
la  dernière  ville  de  la  Tartarie  chinoise,  limi¬ 
trophe  des  frontières  de  la  Sibérie,  est  un  édifice 
élégant  dans  le  goût  chinois.  Il  est  richement 
décoré  à  l’extérieur  de  colonnes  vernissées,  de 
sculptures  dorées,  de  petites  cloches  et  d’autres 
ornements  particuliers  à  l’Architecture  chinoise. 
11  règne  en  dedans  une  grande  profusion  de  do¬ 
rures  qui  répondent  à  la  parure  de  l’extérieur. 
Les  murailles  sont  presque  toutes  couvertes  de, 
peintures  qui  représentent  les  exploits  les  plus 
célèbres  de  la  principale  idole.  . .  Ce  Temple 
en  renferme  cinq  d’une  stature  colossale,  assises 
les  jambes  croisées  sur  des  piédestaux,  dans  trois 
niches  qui  remplissent  tout  le  côté  du  nord. . . 

((  Il  est  situé  devant  la  Maison  du  Gouverneur 
et  proche  de  la  principale  porte  qui  regarde  le 
sud. . .  Les  étrangers  le  voient  en  tout  temps 
sans  la  moindre  difficulté,  pourvu  qu’ils  soient 
en  compagnie  d’un  des  Prêtres  ou  Bonzes ,  qui 
se  trouve  toujours  au  milieu  de  la  cour.  Cettq 
cour  est  environnée  de  chevaux  de  frise  :  on  y 
entre  du  côté  du  sud  |  il  y  a  deux  portes  avec 
un  petit  bâtiment  entr’elles.  L’extérieur  de  ce 
petit  bâtiment  offre  deux  nichqs  défendues  paç' 


33  Dk  l’Architecture  des  CiiijVois. 
des  grillages,  au  fond  desquelles  ou  trouve  deùX 
chevaux  d’argile  de  grandeur  naturelle,  gros¬ 
sièrement  faits.  Ils  sont  sellés  et  bridés  :  à  côté, 
il  y  a  deux  hommes  habillés  comme  deux  pal- 
freniers.  Le  cheval  à  droite  est  châtain  ;  l’autre, 
de  plus  forte  taille,  a  la  crinière  et  la  queue 
noires.  Le  premier  est  dans  l’attitude  du  galop 
et  le  second  dans  celle  du  pas.  On  aperçoit 
près  de  chacun  une  bannière  déployée  d’étoffe 
de  soie  jaune  avec  des  dragons  d’argent  en 
broderies. 

«  Deux  tours  de  bois  environnées  de  galeries 
sont  au  milieu  de  cette  cour.  La  tour  orientale 
contient  une  grosse  cloche  de  fer,  qu’oii  frappe 
de  temps  en  temps  avec  un  maillet  de  bois  : 
l’autre  renferme  deux  timbales  d’une  grandeur 
énorme  pareilles  à  celles  dont  les  Calmouks  se 
servent  dans  leurs  cérémonies  religieuses.  Des 
bâtiments  habités  par  les  Prêtres  du  Temple^ 
régnent  tout  autour  de  la  cour. 

((  Cette  cour  extérieure  communique  par  une 
belle  porte  avec  la  cour  intérieure  :  celle-ci  est 
bordée  de  chaque  côté  de  petits  compartiments 
ouverts  sur  le  devant  et  défendus  par  un  gril¬ 
lage  :  ces  compartiments  offrent  les  légendes  des 
idoles  représentées  dans  une  suite  de  tableaux 
historiques.  A  l’extrémité  la  plus  éloignée  de 
cette  seconde  cour,  on  volt  un  grand  bâtiment 
construit  du  même  style  que  l’Architecture 
du  Temple.  En  dedans  il  a  soixante  pieds  de 
long  et  trente  de  large  ;  il  est  rempli  d’anciennes 
armes  et  d’instruments  de  guerre  d’une  grosseur 
prodigieuse  , 


De  l’Architecture  des  Chinois.  33 
prodigieuse ,  telles  que  des  lances ,  des  faulx , 
de  longues  piques  qui  ont  un  large  fer,  des 
boucliers,  des  cottes  d’armes  et  des  trophées 
militaires  qui  représentent  des  mains,  des  têtes 
de  dragons  et  d’autres  figures  sculptées.  Tous 
ces  instruments  de  guerre  sont  bien  dorés  et 
rangés  par  ordre  sur  des  gradins  le  long  de  la 
muraille.  En  face  de  l’entrée  on  voit  flotter  un 
grand  étendard  jaune  orné  de  feuillages  et  de 
dragons  en  broderie  d’argent.  Au-dessous  il  y 
a  sur  une  espèce  d’autel  une  suite  de  petites 
tablettes  oblongues  qui  portent  des  inscriptions 
chinoises. 

M  Une  galerie  ouverte ,  décorée  des  deux 
côtés  de  pots  de  fleurs,  conduit  de  la  porte  de 
derrière  de  l’arsenal  à  la  colonnade  du  T emple .  . 
On  remarque  dans  les  entre  -  colonnemenis 
deux  tablettes  d’ardoises ,  entourées  de  cadres 
de  bois  d’environ  six  pouces  de  haut  et  larges 
de  deux  ;  on  y  lit  des  inscriptions  relatives  à 
la  bâtisse  du  Temple  ou  Pagode  (i)  »• 

Article  II. 

Il  existe  en  France  une  belle  Pagode  qui  a 
attiré  la  curiosité,  les  regards  et  l’admiration 
de  tous  les  voyageurs  :  ou  la  doit  à  la  recon- 
noissance  du  Duc  de  Choiseul.  Touché  de 
l’amitié,  du  zèle  et  du  dévouement  que  lui 


(i)  Coxe,  Nouvelles  découvertes  des  Russes,  ^«-4“- 
1781,  p.  279. 

Prem,  Part. 


C 


34  De  l’Aiiciiitecture  des  Chinois. 
avoient  montré  tant  de  personnes  illustres, 
après  sa  disgrâce  et  son  exil  de  la  Cour  de 
Louis  XV ,  il  conçut ,  selon  que  le  dit  M. 
Dutens  (a) ,  qui  parle  de  ce  Ministre  en  homme 
attaché  et  plein  de  sensibilité,  le  dessein  d’éri¬ 
ger  dans  son  parc  de  Chanteloup ,  situé  près 
d’Amboise  sur  les  bords  de  la  Loire ,  un  mo¬ 
nument  durable  et  digne  du  sentiment  dont  il 
étoit  pénétré.  La  dépense  (  à  laquelle  le  Duc 
de  Ghoiseul  ne  regarda  jamais)  ne  l’étonna  pas. 
Une  somme  considérable  fut  employée  à  cet 
ouvrage  ;  l’exécution  ne  prit  que  trois  années, 
et  tous  les  yeux  surpris  furent  attirés. . .  vers 
la  Pagode  de  Chanteloup,  qui  est  le  plus  bel 
édifice  en  ce  genre,  que  dans  les  temps  anciens 
et  modernes  aucun  particulier,  aucun  grand 
Seigneur  ait  fait  élever.  .  .  On  ne  parle  pas  du 
Château,  dont  la  magnificence  est  connue.  . . 

Parmi  les  beautés  des  Jardins  de  Kievr,  à 
six  mille  de  Londres,  la  Princesse  de  Galles, 
sur  les  conseils  du  Lord  Bute,  a  fait  bâtir  une 
Pagode  à  l’imitation  de  celles  de  la  Chine.  Elle 
est  en  briques  jusqu’au  troisième  étage  ;  les 
autres  étages  sont  eu  bois  :  aussi  a-t-elle  été 
faite  sans  aucune  autre  intention  que  d’étre  un 
objet  propre  à  être  vu  de  loin,  et  pour  pro¬ 
curer  dans  le  parc  de  la  Princesse  une  vue 
étendue  des  environs. 

«  La  Pagode  de  Chanteloup ,  au  contraire ,  est 
toute  bâtie  de  pierres  de  taille ,  dont  la  coupe 
irès-estimée  des  Architectes,  la  rend  si  solide, 
que,  selon  les  apparences,  il  n’y  a  à  craindre 


De  t’ Architecture  ues  Cumois.  35 
contre  la  durée  de  ce  monument ,  que  les 
événements  extraordinaires. 

<(  pLEE  est  à  sept  étagîes:  le  rez-d'er^cliaussée 
est  entouré  d’une  colgnnade  ;  le  second  étage 
est  rond,  les  autres  sont  octogones  et  vont  en 
diminuant  vers  le.  haut.  lyloins  écrasé  que  la 
pyramide  et  plus  large  vêts  sa  base  que  l’obé¬ 
lisque,  ce  monument  offre  aux  yeux  des  spec¬ 
tateurs  la  forme  la  plus  élégante  et  bi  plus 
agréable  dont  1’, ArçlittectUFe-  puisse  ,  cire  sus¬ 
ceptible.  Quelque  hardie  que  paroisse  d’entre¬ 
prise,  Insprit  est  tranquillisé  par’,  là'  solidité 
de  Sa  structure,  l’oeil  ,ést  enchanté  par  l’élé¬ 
gance  de  la  forme  et  dés  proportions  ;  et  le 
résultat  de  cet  ensemble  occasionné  ün  saisis¬ 
sement  de'  plaisir  quO  jé  h’ai  jamais  senti  ett 
contemplant  aucun  autre  édifice. . 

«  On  entre  par  un  perron,  dans  un  vestibule 
ouvert  à  seize  embrasures,  bâti  en  voûté  comme 
lès  autres  étagés,  dont  toutes  les  voûtes  sont 
percées  par  rescaliér.  Delà  on  monte  dans  un 
salon  à  huit  croisées,  revêtu  de  tables  de  mar¬ 
bré  dé  six  pieds  et  deriii  de  haut,  sur  quatre 
de  large.  La  première  qui  s’offre  àla  vue  indique 
robjét  dû  nionuniént.’ 

<(  Les  cinq  tables  suivantes  son t  tofites  rem¬ 
plies' dés' noms  des  personnes  qui  sont  venues 
àCbanteloup  pendant  l’exil  du  Duc  de  Clioiseul, 
écrits  en  lettres  d’or  et  par  ordre  alphabétique. 
La  sixième  représente  le  plan  et  la  coupe  de  la 
Pagode,  avec  cette  inscription  an-dessous  : 


36  De  l’Architecture  des  CiiiNoisr 
Ce  monument 

Construit  sur  les  dessins  et  par  les  soins 
De  Louis  Denys  le  Camus ,  Architecte, 

Fut  commencé  le  2  du  mbis  de  Septembre  lyyS. 

Achevé  le  3o  du  mois  d’ Avril  de  l’année  1778* 
Sa  hauteur  est  (3,6  120  pieds  et  demi.  , 
Le  dernier  étage  .  ;  •  -  i 

Est  élevé  au-dessus  du  niveau  de  la  mer 
De  96' toises  et  quatre  pouces.  , 

«  Au  bas  de  la  cinquième  tablé  de  marbre  es  t 
une  inscription  touchante,  pour  perpétuer  la 
recomioissance  du  Duc  , (3e  ClipiseuLà  Madame 
la  Duchesse  de  Choiseui  son  épouse,  et  à  la 
Duchesse  de  Gramont  sa  sœur,  qui  pendant 
son  exil  ont  fait  le  bonheur  de  ses  jours  et 
l’ornement  de  sa  retraite  a. 

Cette  description  si  biçn  faite  par  M.Dutens 
et  abrégée  ici,  est  étrangêrë  à  mon  sujet,  mais 
elle  y.  rentre  naturellement  ;  et  un  tel  rap¬ 
prochement  hë  (iéplaira  pas  sans  d(Jufe  à  mes 
lecteurs.  Oh  sait  qu’ après  la  mort  du  Duc  de 
Choiseul,  arrivée  en  17 85,  sa  belle  Terre  d’Am- 
boise  a  été  acquise  par  le  Duc  de  Penthièvre , 
ce  père  des  pauvres,  qui  n’est  plus  ;  et  la  Prin¬ 
cesse  de  Lamballe  sa  bmc ,  dont  la  fin  a.  été  si 
funeste  ! . ...  La  Pagod(3  e^ciste-t-elle  encore  ? 
je  l’ignore.  :  .  :  . 


De  l’Arciiiteottjre  des  Chinois.  3  7 


CHAPITRE  III. 


Des  Palais,  des  Maisons  des  Grands,  des 
riches  Particuliers  et  de  celles  de  la  Ville 
de  M'aitmat-skM.  ,  ■ , . ,  , 

Enhous Bornant  au plan  que  nous  nous  sommes 
fait  de  donner  l’iiistoire  ancienne  des  Palais  et 
de  leur  distribution,  puis  dc' traiter  séparément 
dès  jardins  qui  environnent  toujoùrs  les  palais  , 
nous  procédons  à  l’ancienne  histoire  de  ces 
édifiçes ,  fort  simples  d’abord,  et  devenus  ma¬ 
gnifiques  selon  le  goût  et  le  luxe  des  Empereurs 
de  chaque  Dynastie.  M.  Cibotet  ses  collègues  (1) 
seront  lios  principaux  guides  dans  cette  descrip¬ 
tion  sommaire. 

Il  résulte  de  tout  ce  qu’on  trouve  dans  les 
plus  anciens  monuments,  sur  le  palais  dusage 
Enijpereur  Tao,.  qu’on  avoit  planté  plusieurs 
allées  d’arbres  à  la  porte  d’entrée  qui  étolt 
tournée  au  riiidi,  et  que. c’éloit  sous  ces  allées 
qu  on  attendoît  l’audience.  Cette  entrée  donùoit 
sur  une  grande  cour  qui  avoit  deui  portes  laté¬ 
rales,  l’uüe  à  Porient  et  l’autre  à  l’occident.  Au 
fond  étoit.  la.  porte  paroù  Tao  entroit  dans  sà 
maison,  derrière  laquelle  étoit  lé  marché  :  dans 
le  milieu  de  la  cour  s’élevoit  une  plate-forme 
de  trois  pieds  de  haut  et  toute  dé.  terre  ;  on  y 

(1),  Duhalde ,  le  P.  le  Comte et  Mém.  des  Miss.  Fr. 
de  Péluii. 

G  3. 


38  De  L’AucaiTECTURE  des  Chinois. 
niomoitpar  trois  marches  de  gazon  pour  entrer 
dans  la  salle  d’audience  qui  étoit  ouverte  aux 
quatre  expositions ,  ou  rhumbs  de  vent  nord  et 
sud,  est  et  ouest  :  elle  n’avoit  que  du  chaume 
pour  toit. 

Chun,  successeur  d'iFao,  avoit  donné,  selon 
le  Chou-kingj  aux  quatre  portes  de  son  palais 
un  air  de  grandeur  et  de  majesté  qui  inspiroit 
le  respect.  Les  portes  du  midi,  de  l'orient  et 
de  roccident  s’ouvroient  sur  la  grande  cour  qui 
lès  environ  noit  :  la  porte  du  nord  étoit  livrée 
au  Service  des  domestiques.  Cet  usage  des  pre¬ 
miers  temps  de  la  Monarchie  s’observe  encore 
aujourd’hui  dans  tous  les  grands  palais.  Chun, 
a  Son  couronnement,  fit  ouvrir  les  quatre  portes 
de  la  salle  d’audience  pour  être  entendu  de 
tout  le  monde. 

Ce  fut  l’Empereur  Yu  qui  bâtit  le  premier 
palais  et  qui  rendit  sa  demeure  plus  digne  d’un 
souverain  :  c’est  tout  ce  qu’on  en  sait  j  il  faut 
descendre  jusqu’à  la  troisième  Dynastie  pour 
trouver  des  détails. 

Le  Tchèou-li,  le  Li-ki,  parlent  en  plusieurs 
endroits,  des  palais  des  Ém  pereurs  de  la  troi¬ 
sième  Dynastie.  Le  palais  du  Prince  occupoit 
à-peu-pres  le  tiers  de  la  ville  où  il  faisoit  sa  ré¬ 
sidence,  et  le  tiers  de  ce  lerrain  étoit  un  jardin 
du  côté  de  l’occident  j  mais  comme  les  cinq 

Ïiremières  cours  et  leurs  bâtiments  étoient  moins 
argeS  que  les  six  kong  de  l’Empereur  et  les  six 
mei  de  l’Impératrice,  qui  terminoient  le  palais, 
il  y  avoit  eûcore  un  petit  jardin  du  côté  (Je  l’est 


De  l’Architecture  des  Chinois.  'ôg 
le  long  des  cours.  La  première  cour,  qui  se 
nommoit  la  porte  élevée  ,  étoit  plantée  d’ar¬ 
bres;  la  seconde,  dite  des  salles  et  des  palais, 
étoit  celle  ou  étoient  les  salles  des  Ancêtres  ; 
la  troisième ,  nommée  la  Cour  des  Cérémo¬ 
nies ,  étoit  celle  où  s’arrêtoient  les  Princes 
étrangers  et  où  étoient  les  Receveurs  de  la 
Cour  et  plusieurs  bureaux  ;  la  quatrième,  qu’on 
appeloit  la  Cour  des  Audiences ,  étoit  envi¬ 
ronnée  des  logements  des  grands  Officiers  et 
des  salles  d’audiences  des  Ministres;  la  ein- 
quième  enfin  ,  se  nommoit  /a  Cour  du  chemin, 

f)arce  que  c’étoit  la  dernière  pour  entrer  dans 
a  demeure  de  l’Empereur ,  et  eelle  où  il  pas- 
soit  pour  venir  à  la  salle  du  Trône,  qui  étoit 
au  milieu  sur  une  plate-forme  et  qui  avoit 
quatre  portes  comme  celle  du  palais  modeste 
de  Yao. 

Si  l’on  compare  le  plan  et  la  distribution  du 
palais  impérial  d’aujourd’hui  avec  cette  ancienne 
description ,  on  verra  qu’il  a  été  bâti  sur  le  mo¬ 
dèle  de  celui  des  Tchéou,  mais  plus  dans  le 
grand  et  avec  cette  magnificence  que  les  temps 
ont  amenée.  Tout  y  annonce  véritablement  la 
grandeur,  la  puissance ,  la  richesse  et  la  majesté 
d’un  Empereur.  Quoique  les  bâiiments  qui  en 
environnent  les  cinq  cours ,  ne  soient  qu’en 
bois,  les  couleurs,  la  dorure,  le  vernis  et  la 
beauté  des  tuiles  jaunes  ,  vertes  et  violettes  , 
dont  ils  sont  couverts,  répondent  si  bien  à  leur 
largeur  et  à  leur  élévation ,  que  le  coup-d’œil 
en  est  également  imposant. 


4o  De  l’Architecture  des  Chinois. 

La  première  cour  a  870  pieds  de  large  sur 
1200  de  longueur;  la  seconde,  260  sur  834 J 
troisième,  260  sur  996;  la  quatrième,  45o  sur 
400  ;  la  cinquième ,  qui  conduit  à  la  salle  du 
Troue ,  4^0  sur  36o. 

Les  jardins  sont  aujourd’hui  ,  comme  du 
temps  de  la  Dynastie  des  Tchéou,  à  l’occident 
et  d’une  grandeur  immense,  ainsi  qu’on  peut 
le  voir  dans  la  Carte  gravée  à  Londres.  Les 
premières  cours  sont  accompagnées  d’un  jardin 
a  l’est,  de  même  que  du  temps  des  Tchéou. 

Nous  ne  faisons  cette  remarque  que  pour 
confirmer  l’adoption  des  anciens  usages  et  la 
preuve  que  les  révolutions  des  siècles  n’y  ont 
point  apporté  de  changements.  Les  Lettrés  chi¬ 
nois  n’ont  pas  oublié  cette  l’éflexion,  et  ils  dé¬ 
montrent  que  les  murs  de  Pékin ,  la  muraille 
jaune ,  les  fossés  et  les  murs  du  palais ,  l’enceinte 
de  la  demeure  propre  de  l’empereur,  corres- 
poivdent  aux  agrandissements  successifs  dont 
parle  l’histoire. 

Dans  les  premiers  temps ,  vers  lesquels  nous 
reportons  encore  l’attention,  l’Empereur  avoitsa 
maison  au  milieu  de  la  colonie  et  attenante  à  la 
salle  où  l’on  s’assembloit  pour  les  affaires.  Cette 
salle  n’étant  pas  assez  vaste  pour  les  grandes 
assemblées;,  on  y  fit  quatre  portes,  et  la  multi¬ 
tude  se  tint  autour  dans  la  cour  :  voilà  l’origine 
de  la  salle  du  Trône.  La  colonie  s’étant  répan¬ 
due  dans  les  terres,  on  augmenta  la  maison  de 
l’Empereur  de  tout  le  logement  nécessaire  pour 


De  l’Architectuke  des  Chinois. 
sa  famille.  Ses  Ofiiciers  et  ses  aides  se  logèrent 
auprès ,  et  on  l’environna  d’un  fossé  et  d’une 
muraille  pour  être  en  sûreté  contre  les  surprises 
des  mutins  et  des  rebelles ,  qui  ont  toujours 
des  motifs  pour  se  soustraire  au  sceptre  des 
lois.  L’Empire  s’étant  agrandi  par  les  progrès 
de  la  population ,  et  la  famille  Royale  s’étant 
accrue  elle-même,  on  garda  cette  première  en¬ 
ceinte  pour  elle  et  pour  les  tribunaux  où  étoient 
les  tributs  et  les  registres  publics.  Les  mar¬ 
chands  ,  les  ouvriers  attachés  à  la  Cour  et  les 
officiers  qui  étoient  de  service  ,  se  rangèrent 
autour  de  cette  grande  enceinte  dans  les  endroits 
que  n’occupoient  pas  les  jardins  et  les  terres  de 
l’Empereur  ;  ils  s’y  environnèrent  d’un  mur 
pour  leur  propre  sûreté.  Cette  enceinte  ne  suf¬ 
fisant  plus,  quand  la  Cour  fut  devenue  la  capi¬ 
tale  d’un  grand  Empire ,  on  bâtit  de  nouvelles 
maisons  tout  autour  ;  on  les  aligna  en  rues  pour 
la  commodité  publique,  et  on  s’y  environna  dé 
murailles  qu’on  fit  plus  hautes  et  plus  fortes  à 
proportion  que  l’état  des  affaires  exposoit  à  y 
être  attaqué.  Ce.plan  de  capitale  une  fois  trouvé  , 
on  i’a  suivi  depuis  :  c’étoit  le  besoin  qui  l’avoit 
tracé  ,  et  le  besoin  est  le  guide  le  plus  sûr  de 
nos  inventions. 

Ces  traits  historiques  nous  permettent  des 
rapprochements  modernes,  que  l’on  suivra  avec 
plus  d’intérêt. 

Le  bâtiment  que  les  Européens  appellent  la 
Salle  du  Trône  ,  est  élevé  sur  une  plate¬ 
forme  de  marbre  blanc,  orné  de  tout  ce  que 


42  De  l’Architecture  des  Chinois. 
r Arclillecture  a  inventé  de  pins  magnifique ,  et 
ouvert  en  effet  aux  quatre  points  cardinaux  par 
de  grandes  portes  qui  donnent  sur  la  belle  ga¬ 
lerie  dont  il  est  entouré.  Le  Trône  de  l’Empe¬ 
reur  est  élevé  sur  une  estrade  couverte  de  riches 
tapis.  Le  Monarque  n’y  monte  que  pour  de 
grandes  cérémonies  j  il  y  reçoit  les  hommages 
des  Princes  tributaires  ,  des  Princes  de  son 
»ang,  des  Grands  de  l’Empire  et  des  premiers 
Magistrats  de  tous  les  Tribunaux ,  prosternés  à 
terre  dans  la  grande  cour ,  qui  est  au  bas  de  la 
plate-forme,  comme  (7Ah7Z  les  recevoit  dans  la 
Salle  d’Audience  où  il  étoit. 

Quant  aux  placets  qu’il  reçoit  des  Ministres 
et  des  Députés  de  ses  Tribunaux  ,  à  qui  il 
donne  Audience  tous  les  jours  pour  les  affaires 
de  l’Empire ,  il  y  a  une  salle  destinée  à  cet  usage 
dans  laquelle  ils  sont  introduits  et  où  l’on  parle 
au  Prince  avec  la  plus  grande  liberté  (i). 

Le  P.  le  Comte  décrit  ainsi  le  palais  impérial 
de  Pékin  (2).  «  Il  consiste  en  neuf  grandes 
cours  de  plein-pied  toutes  sur  une  même  ligne, 
car  je  ne  compte  pas  ,  dit-il  ,  celles  qu’on  a 
pratiquées  sur  les  ailes  pour  les  ofiiciers  et  les 
écuries.  Les. portes  de  communication  sont  de 
marbre,  et  portent  de  gros  pavillons  d’une  Ar¬ 
chitecture  gothique  ,  dont  la  charpente ,  qui 
est  à  l’extrémité  du  toit ,  devient  un  ornement 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  I,  226  et  suiv. 

(2)  Tome  ,I ,  in-12',  p.  104. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  43 
assez  bisarre  par  un  grand  nombre  de  pièces  de 
bols  posées  en  saillies  les  unes  sur  les  autres  en 
forme  de  corniche ,  ce  qui  de  loin  produit  un 
assez  bel  effet. 

«  Les  ailes  des  cours  sont  fermées  ou  par  de 
petits  corps-deJogls  ou  par  des  galeries  ;  mais 
quand  on  vient  aux  appartements  de  l’Empe¬ 
reur  ,  les  portiques  soutenus  par  de  grosses, 
colonnes ,  les  degrés  de  marbre  blanc  par  les¬ 
quels  ont  monte  dans  les  salles  avancées ,  les 
toits  éclatants  de  tuiles  dorées  (  c’est-à-dire , 
en  couleur  jaune  yernissée  ),  les  ornements  de 
sculpture,  les  vernis,  les  dorures,  les  pavés 
qui  sont  presque  tous  de  marbre  ou  de  porce¬ 
laine  ,  mais  surtout  le  grand  nombre  des  diffé¬ 
rentes  pièces  qui  le  compose  :  tout  cela  présente 
un  ensemble  majestueux  et  magnifique,  conve¬ 
nable  au  palais  d’un  grand  Prince  ». 

Duhalde  a  donné  aussi  la  description  de  ce 
somptueux  édifice  dans  le  Tome  2^  in— fol.  p.  lo 
et  suiy.  de  Son  grand  ouvrage. 

Le  Freré  Attiret  a  écrit  plus  récemment  en 
1743  :  U  Que  ce  palais  est  au  moins  de  la  gran¬ 
deur  de  Dijon  ,  qu’il  comprend  en  général 
quantité  de  corps  de  bâtiments  détachés  les  uns 
des  autres,  mais  dans  une  belle  symétrie,  et 
séparés,  tant  par  de  vastes  cours  que  par  des 
jardins  et  des  parterres;  que  la  façade  de  tous 
ces  corps  de  bâtiments  est  brillante  par  la  do¬ 
rure,  le  vernis  et  les  peintures;  que  l’intérieur 
est  meublé  de  tout  ce  que  la  Chine,  les  Indes 


44  De  l’Architecture  des  Chinois. 
et  l’Europe  ont  de  plus  beau  et  déplus  précieux  j 
nous  avons  cité  jusqu’à  présent  tous  témoins 
OGtdaires  (i). 

Deux  Savants  Astronomes  de  F  Aeadéniie  des 
Sciences,  dans  la  description  qu’ils  ont  publiée 
en  1765,  de  Pékin  et  du  Tsé-Kin,  ou  palais 
impérial  (2)  disent  : 

((  La  forme  de  ce  palais  est  une  espèce  de 
quarré  un  peu  plus  long  que  large  :  il  est  envi¬ 
ronné  de  fortes  murailles  crénelées,  construites 
de  briques  ,  et  couvert  de  tuiles  vernissées  de 
couleur  jaune  :  sur  chaque  porte  est  un  pavil¬ 
lon  vaste  et  élevé  :  de  semblables  pavillons  ter¬ 
minent  aussi  les  quatre  coins  de  l’enceinte  du 
palais ,  qui  a  environ  six  lis  de  tour.  Le  li , 
mesure  itinéraire  des  Chinois,  contient  296  de 
nos  toises.  Les  murs  sont  environnés  d’un  large 
fossé  revêtu  de  pierres  de  taille  :  vis-à-vis  des 
portes  septentrionale,  orientale  et  occidentale, 
on  traverse  ce  fossé  sur  des  ponts-levis. 

«  Le  dedans  du  palais  est  une  enfilade  de  cours 
et  de  salles,  ou  d’appartements,  qui  semblent 
se  disputer  le  prix  de  la  beauté  et  de  la  magnifi¬ 
cence  )) . 

M.  CiBOT,  dans  ces  dernières  années,  corrige 
quelques  erreurs  de  ceux  qui  ont  écrit  avant 
lui ,  et  il  enrichit  encore  les  descriptions  précé¬ 
dentes.  «  Le  Louvre  (3),  dit-il,  seroit  au  large 


(1)  Lettres  édif.  XXVII,  Rec.in-ia, 

(2)  Brochui-e  in-4°-  . 

(3)  Mém.  dés  Miss,  de  Pékin. 


De  l’Architecture  des  Chinois..  4^ 
dans  une  des  cours  du  palais  de  Pékin  ^  et  oa 
ten  compte  un  bon  nombre ,  depuis  la  première 
entrée  jusqu  à,  l’appartement  le  plus  reculé  de 
l’Ëmpcreur.  Le  palais ,  qui  offre  l’aspect  le  plus 
imposant  à  un  étranger,  a  deux  cents  trente- 
six  toises  deux  pieds  de  l’est  à  l’ouest,  et  trois 
cents  deux  toises  neuf  pieds  du  nord  au  midi  : 
à  quoi  il  faut  ajouter  que  les  trois  ayant-cours, 
qùoiqu’environnées  de  bâtiments  ,  et  plus 
grandes  que  les  au, très ,  ne  sont’  pas  comptées 
dims  ces  mesures.  Tant  de  milliers  de  toises, 
(la  toisé  chinoise  est  dé  dix  pieds  ;  voyez  Me- 
sirres)  toutes  couvertes  et  environnées  de  tours, 
de  galeries,  de  portiques  et  d’immenses  bâti¬ 
ments,  produisènt  d'autant  plus  d’effet  que  les 
formes  en  sont  plus  variées  ,  les  proportions 
plus  simples  ,  les  plans  plus  assortis  et  leur  to¬ 
talité  plus  rapprochée  du  mëine  but  :  car  tout 
s’embellit  à  mesure  qu’on  approche  du  Trône 
et  des  appariements  de  l’Empereur;  les  cours 
latérales  ne  peuvent  pas  être  comparées  à  celle 
du  milieu,  ni  belles  qui  sont  des  premières  anx 
cours  qui  sont  pins  reculées.  Il  en  est  de  même 
de  tout  le  reste. 

Cf  Les  derniers  bâtiments  qui  sont,  non  pas 
dé pbrcelainé’,  ni  dorés,  comme  le  dit  la  fable  , 
mais  d’une  faïence  grossière  émaillée  en  jaune 
de  citron  et  chargée  d’ornements  en  relief,  en¬ 
chérissent  sur  lés  autres  par  leur  couronnement 
et’ par  les  angles  de  l’arrête  qui  sont  plus  dé¬ 
corés. 

K  Les  péristyles  des  bâtiments  intérieurs  sont 


46  De  l'Architecture  des  Chinois. 
bâtis  sur  une  plate-forme  de  marbre  blanc, 
au-dessus  de  laquelle  ils  ne  sont  élevés  que  de 
quelques  marches;  mais  cette  plate-forme,  qui 
a  sa  hauteur  et  sa  largeur  déiermihées, . . .  est 
ouverte  par  trois  escaliers  de  marbre,  un  grand 
au  milieu  et  deux  latéraux,  séparés  les  uns  des 
autres  par  des  balustrades  de  marbre  en  rampe, 
entre  lesquelles  sont  des  gradins  qui  portent  de 

fpands  vases  de  bronze  et  des  figures  symbo- 
iques...  Il  faudroit  des  volumes  pour  décrire 
les  différents  palais  de  l’Empereur  dans  la  Ca¬ 
pitale  et  aux  environs,  dans  les  provinces  et  au- 
delà  de  la  grande  muraille. . . .  Mais  quoique  la 
politique  les  ait  commandés, pour  soutenir  la 
majesté  du  Trône,  elle  a  eu  l’attention  de  les 
faire  tous  plus  petits  ,  moins  magnifiques  , 
moins  ornés  que  celui  de  Pékin ,  et  même  quel¬ 
quefois  très-simples  ». 

,  Nous  terminons  cet  article  par  le  trait  sui¬ 
vant  ,  donné  par  M.  Amiot  (i),  trait  qui  atteste 
la  bonté  de  l’Empereur  pour  ses  peuples  et  sa 
prévoyance  (a).  . 

((  Ce  Prince  voulant  employer  à  beaucoup 
de  travaux  publics  un  grand  nombre  d’honymes 
que  la  famine  avoit  chassés  des  provinces  et  fait 
reflner  dans  la  capitale,  a  donné  l’ordre  de  cons¬ 
truire  un  magnifique  palais  pour  s’y  retirer, 
lors^u’après  avoir  atteint  la  quatre-vingt-sixième 
annee  de  son  âge,  il  abdiquera  l’Empire  et  ne 
se  mêlera  plus  des  affaires  du  Gouvernement. . . 


(i)  Mém.  des  Miss.  Fr.  de  Pékin ,  XIII ,  468. 


De  l’Architècttjre  des  Chinois.  4? 
Ce  palais  d^attente  (  élevé  aux  frais  de  son  trésor 
particulier ,  dans  l’immense  enceinte  dont  nous 
avons  parlé)  est  déjà  achevé  et  meublé  en  partie 
à  la  manière  du  pays.  L’Empereur  y  a  ajouté 
tout  ce  qui  étoit  plus  particulièrement  de  son 
goût,  en  fait  de  curiosités  étrangères ,  et  chaque 
jour  il  y  ajoute  quelque  chose  de  nouveau.  C’est 
un  délassement  qu’il  prend  après  avoir  vaqué 
avec  ses  Ministres  aux  affaires  de  l’Etat. 

«  Le  désir  de  secourir  le  plus  grand  nombre 
possible  d’indigents  lui  a  fait  venir  la  pensée  de 
décorer  l’extérieur  de  ce  même  palais  de  plu¬ 
sieurs  Pei ,  ou  arcs  de  triomphes ,  sur  lesquels 
on  doit  graver  les  principaux  événements  de 
son  glorieux  règne.  Plusieurs  milliers  de  tra¬ 
vailleurs  se  sont  en  conséquence  transportés 
dans  les  carrières  de  marbre  pour  en  détacher 
des  blocs  de  quinze  à  vingt  pieds  en  quarré  : 
plusieurs  autres  milliers  ont  été  occupés  à  les 
transporter,  à  les  tailler ,  à  leur  donner  la  forme  , 
à  y  graver  les  caractères  et  à  les  placer  sur  leurs 
piédestaux  ,  qui  sont  eux  -  mêmes  des  blocs 
énormes  sculptés  en  forme  de  tortues.  Indépen¬ 
damment  de  ces  travaux,  l’Empereur  avoit  fait 
creuser  de  nouveau  un  canal  qui  prend  au  pied 
de  la  montagne  dite  Hiang-chan  jusqu’à  la  ri¬ 
vière  près  du  faubourg  de  Pékin  du  côté  de 
l’ouest;  ce  qui  comprend  un  espace  d'environ 
trois  lieues  de  longueur. 

«  Les  petits  bâtiments  qui  sont  semés  dans 
les  jardins  et  parcs  dù  Souverain  et  des  Princes, 
n’ont  pas  cette  sorte  de  symétrie  monotone  à 


48  De  l’Arcuïtecture  des  Chinois. 
laquelle  les  hôtels  des  Grands,  les  Tribunaux, 
les  édifices  publics  sont  assujettis,  ni  à  ce  sé¬ 
rieux  qui  leur  est  convenable.  Le  même  goût 
qui  a  fait  imaginer  ces  vallons  enfoncés  ,  ces 
grottes  sauvages ,  ces  rochers  escarpés ,  a  donné 
naissance  à  la  liberté  de  la  construction  de  ces 
petits  édifices  pour  assurer  plus  de  relief  et  de 
piquant  à  leur  ravissante  irrégularité  ». 

Les  anciens  Chinois  avoient  coutume  de 
tourner  toutes  les  maisons  au  midi ,  parce  que, 
selon  eux,  c’étoit  l’exposition  la  plus  saine  et 
la  plus  commode.  Cet  usage  ancien ,  qui  est 
devenu  une  étiquette  de  grandeur  pour  les  pa¬ 
lais  ,  a  tellement  prévalu  pour  les  maisons  des 
particuliers,  que  jusques  dans  les  villes  on  cher¬ 
che  cette  exposition ,  et  on  s’y  attache  ,  aux  dé¬ 
pens  même  du  coup-d’ceil  des  rues. 

Dans  les  grands  édifices  composés  en  géné¬ 
ral,  comme  les  moindres,  d’un  seul  rez-de- 
chaussée  ,  ce  rez-de-chaussée  est  élevé  de  plu¬ 
sieurs  pieds  par  une  plate  -  forme  :  il  doit  avoir 
une  galerie  par-devant ,  et  sa  hauteur  du  pavé 
au  plafond  est  depuis  quinze  jusqu’à  quarante 
pieds. 

La  magnificence  des  maisons ,  selon  le  goût 
Chinois,  consiste  d’ordinaire  dans  la  grosseur 
des  poutres  et  des  colonnes,  dans  le  choix  du 
bois  le  plus  précieux  et  dans  la  belle  sculpture 
des  portes.  Ils  n’ont  point  d’autres  degrés  que 
ceux  qui  servent  un  peu  à  élever  la  maison  au- 
dessus  du  rez-de-chaussée  ;  mais  le  long  du 
corps-de-logis  règne  une  galerie  couverte  de  la 
largeur 


De  L’ARCHIfECTURÏ  DES  CHINOIS.  ^9 
largeur  de  six  à  sept  pjeds  et  revêtue  ^  belles 
pierres  de  taille. 

On  voit  plusieurs  maisjons  où  les  portes  du 
milieu  dé  chaque  corps  de  bâtiment  se  répon¬ 
dent  ;  ainsi  l’on  découvre  d^ abord  en  y  entrant 
une  iQngue  suite  de  pièces  ou  d’appartements. 
Chez  lés  gens  du  commun  les  murailles  sont 
faites  de  briques  qui  ne- sont  pas  cuites,  mais 
par  le  devant  elles  sont  niçrustées  de  briques 
qui  le  sont.  .  . 

Ljes  maisons  des  Grands  et  celles  des  per¬ 
sonnes  riches,  comparées  aux  jaôtres,  ne  méri¬ 
tent  pas  graude  attention  :  on  ne  doit  pas,  quant 
aux  premières ,  selon  Duhalde ,  leur  donner  le 
nom  de  palais  ;  elles  n’ont  que  le  rez-de- 
chaussée  ,  mais  elles  sont  plus  élevées  que  les 
maisons  ordinaires.  La  couverture  est  propre  ; 
le  haut  du  toit  a  divers  ornements  ;  le  grand 
nombre  des  cours  et  des  appartements,  puis 
des  pièces  propres  à  loger  les  domestiques, 
suppléent  à  leur  beauté  et  à  leur  magnificence. 

Ce  n’est  pas  que  les  Chinois  n’ainient  le  faste 
et  la  dépense  ;  mais  la  sage  coutume  du  pays 
et  le  danger  de  faire  des  dépenses  superllues 
et  contraires  à  l’usage  les  arrêtent  malgré  eux  ; 
,de  plus  les  lois  somptuaires  en  impççent  è  tous 
les  états. 

Les  hôtels  des  principaux  Mandarins,  des 
Princes  et  des  personnes  riches  et  puissantes, 
surprennent  par  leur  vaste  étendue. 

Ces  hôtels  ,qi).e  les  hlanî^^i’ins  .ççcupent  :?p- 
Prem,  Part.  . D 


5o  De  l’Architecture  bES  Chinois. 
partiennent  à  l’Empereur ,  qui  les  loge  :  leurs 
charges  ne  sont  proprement  que  des  commis¬ 
sions  dont  on  les  dépouille  ^  quand  ils  ont  fait 
quelque  faute  ;  et  lors  même  que  leur  conduite 
est  sans  reproche , .  on  leur  donne  souvent ,  au 
moment  où  ils  s’y  attendent  le  moins,  le  gou^ 
vernement  d’une  province  dans  laquelle  ils  sont 
obligés  de  se  rendre  :  cette  instabilité ces  vi¬ 
cissitudes,  les  empêchent  de  meubler  riche¬ 
ment  une  maison  qu’à  chaque  instant  ilspeuvent 
abandonner. 

L’exécution  prompte  et  rapide  d’un  bâti¬ 
ment  (i)  est  un  mérite  très-grand  aux  yeux  de 
tout  propriétaire  opulent.  A, la  Chine  l’Empe¬ 
reur,  les  Grands  et  les  autres  États  en  recueillent 
le  fruit  à  proportion  de  leur  aisance.  Les  édi¬ 
fices,  suivant  ce  que  dit  le  Frère  Attiret,  à 
l’occasion  des  pavillons  élevés  dans  les  jardins 
de  l’Empereur,  étant  tous  des  rez-de-chaussée, 
on  multiplie  les  ouvriers  à  l’infini  :  tout  est 
fait ,  ajoute-t-il ,  quand  la  plate-forme  est 
assise  et  que  l’on  porte  les  matériaux  sur  le 
Heu,  il  n’y  a  plus  qu’à  les  poser  ;  et  après 
quelques  mois  de  travail,  la  moitié  de  l’oUvrage 
est  finie.  On  diroit  que  c’est  un  de  ces'  palais 
fabuleux,  qui  se  forme  tout-d’ un-coup  par 
enchantement  dans  un  beau  vallon  ou  sur  la 
croupe  d’une  montagne. 

M.  CiiAMBERS  (2)  n’a  séjourné  qu’à  Canton  ; 


(1)  Lettres  édif.  27®.  Rec.  Sg. 

.  (2)  Architecture  des  Chinois ,  in-fol,  7  et  suiv. 


De  I’Architecture  des  Cnmois.  5i 
s’il  avoit  pu  se  procurei’  une  entrée  dans  l’inté¬ 
rieur  de  l’Empire  et  observer  les  grands  édifices 
de  la  capitale,  les  détails  suivants,  qui  sont 
curieux  en  eux-mêmes,  le  seroient  davantage, 
d’après  la  comparaison ,  et  on  auroit  eu  le  goût 
et  le  sentiment  d’un  Architecte  européen  sur 
la  décoration  générale  du  palais  impérial,  à 
joindre  aux  réflexions  des  savants  -  Mission¬ 
naires  ,  de  qui  seuls  nous  tenons  des  rensçi- 
gnements. 

L’Artiste  anglois  parle  ainsi  d’un  bâtiment 
dont  la  singularité  l’a  frappé,  et  qui  est  placé 
au  milieu  d’un  petit  lac ,  dans  un  jardin  de 
Canton. 

«  Le  soubassement  qui  le  soutient  est  assez 
haut  J  une  balustrade  l’environne.  Les  bases 
des  douze  colonnes  de  ce  pavillon  ont  un  profil 
fort  semblable  à  celui  d’une  base  toscane  de 
Palladio.  Le  toit  qui  repose  sur  ces  colonnés 
est  couronné  d’une  lanterne.  L’idée  de  l’orne¬ 
ment  du  haut  est  prise  de  celui  qui  se  trouve 
sur  le  sommet  des  tours.  Le  haut  du  fût  des 
colonnes  est  percé  par  des  poutres  <jui  sou¬ 
tiennent  le  toit .,  et  dont  les  extrémités  sont 
ornées  de  petits  mascarons  et  de  clochettes  : 
une  frise  ornée  d’entrelas  règne  tout  autour 
dans  les  entre-colonnes  sous  le  toit  a. 

Il  ajoute  :  «  La  distribution  des  maisons  est 
parfaitement  uniforme,  il  seroitpeu  convenable 
et  dangereux  de  se  singulariser  à  cet  égard  n. 

Les  Chinois  mettent  en  cours  et  en  allées 


Sa  De  l’Architecture  des  Chinois* 
plus  de  la  moitié  du  terrain  des  maisons.  Celles 
des  marchands  de  Canton  sont  toutes  au  bord 
de  l’eau  :  elles  sont  étroites  et  fort  longues.  Le 
^•e?-de-chaussée  est  traversé  au  milieu  par  une 
longue  allée  qui  s’étend  de  la  rue  à  la  rivière. 
Les  appartements  occupent  les  deux  cotés  :  clia-f 
cuu  d’eux  consiste  en  un  salou  pour  recevoir 
les  visites,  en  nne  petite  chambre  à  coucher  et 
quelquefois  en  un  cabinet  ou  une  étude.  Au- 
devant  de  chaque  appartement  se  trouve  une 
cour ,  à  l’extréntité  de  laquelle  il  y  a  ordinai¬ 
rement  un  vivier  qu  une  citernç  avec  un  roc 
artificiel  au  milieu.  Qn  y  fait  croître  des  bam¬ 
bous  et  diverses  sortes  de  plantes  :  tout  ceci 
forme  un  petit  paysage  assez  joli.  La  citerne  ou 
le  vivier  renferme  dés  poissons  dorés  :  quel¬ 
ques-uns  sont  si  familiers,  qu’ils  viennent  à  la 
surface  de  l’eau  et  se  laissent  nourrir  à  la  main. 
Les  côtés  des  cours  sont  quelquefois  ornés  de 
pots  à  fleurs  et  quelquefois  d’arbrisseaux  fleuris, 
de  vignes  ou  de  bambous,  qui  forment  des  ca¬ 
binets  de  verdure.  On  place  généralement  au 
miliett,  sur  un  piédestal,  un  grand  vase  de 
porcelaine ,  où  croissent  de  belles  fleurs ,  telles 
que  le  Lien-hoa  et  le  Nénuphar,  plantes  aqua¬ 
tiques  qui  se  tirent  des  lacs  et  des  marais.  On 
tient  souvent  dans  ces  petites  cours  *des  faisans, 
des  poules  de  Bantam ,  et  d’autres  oiseaux  cu¬ 
rieux  à  beau  plumage,  et  animaux  rares  dont 
le  soin  est,  selon  M. Poivre,  nu  des  plus  douit 
amusements  des  Chinois  opulçnts. 

Les  Planches  V  et  VIII  de  l’ouvrage  de 


De  l’Architecture  des  CiiiNOiSi  53 
Cliambei'S  donnent  lé  plan  du  joli  litUiméiit 
précédétnment  décrit  et  de  quelques  màisttDâ 
de  pattiéüliers  aisés. 

«  La  grande  diambre  ,  cohiinue-t-il ,  pour 
faire  coiinoitre  les  ameublements,  a  cortimu- 
nément  i8  à  26  pieds  de  long,  sur  20  de  large  ; 
le  côté  qui  regarde  la  cbur  est  entièrement  ou¬ 
vert,  biais  une  natte  dé  cannes,  qu’on  abaisse 
quand  on  veut,  garantit  de  la  pluie  et  des  ar¬ 
deurs  du  soleil.  Le  pavé  est  composé  de  quartiers 
de  pierre  ou  de  marbre  de  diverses  couleurs. 
Les  murs  dès  côtés  sont  revêtus  de  nattes,  à  la 
hauteur  de  3  ou  4  pieds  de  terré  ;  le  reste  est 
proprement  garni  de  papièr  blanc,  cramoisi  ou 
doré.  Au  lièu  de  tableau*  les  Chinois  suspen¬ 
dent  de  grandes  piècés  de  saûn  ou  de  papier  j 
mises  en  cadres  ,  et  peintes  en  imitation  du 
marbré  ou  du  bambou.  Ôn  y  voit  écrits,  en 
caractères  d’uii  bleu  d’àràr,  des  distiques  dé 
morale  et  des  provèrbes,  tirés  des  ouvrages 
des  Philosophes  chinois.  Le  fond  du  salon  est 
tout  composé  dé  portes  brisées,  dont  le  dessus 
ést  un  treillis,  couvert  d’üné  gaze  peinte,  qui 
fait  entrer  lé  jour  dans  la  chambre  à  coucheri 
Les  portes  sont  de  bois  ;  l’ouvrage  en  est  très- 
propre  ;  elles  sont  ornées  de  divers  caractères 
et  de  figures ,  et  quelquefois  enduites  d’un 
Hche  vernis  j  et  peintes  en  rouge,  en  bleu,  en 
jaune ,  ou.  eii  quelqu  autre  couleur, 

«  Les  meublés  du  saloll  consistent  ên  cliàisès  j 
Bll  tabourets  j  et  en  tables  faites  de  bois  de  i-ôsé^ 
d  ébene,  de  bois  vernissé,  et  quélquefôis  sitii^ 
D  3 


54  De  l'Architecture  des  Chinois. 
plemént  de  bambou,  qui  est  à  bon  marcbe',  et 
cependant  fort  propre.  Lorsque  les  meubles 
sont  de  bois,  les  placets  sont  souvent  dé  marbre 
ou  de  porcelaine.  Quoique  ces  .  sièges  soient 
durs ,  ils  n’ont  rien  de  désagréable  dans  un 
climat  où  les  ardeurs  de  l’Eté  sont  exces¬ 
sives.  Des  guéridons  de  quatre  à  cinq  pieds  de 
haut,  placés  aux  coins  de  la  chambre,  sou¬ 
tiennent  des  assiettes  ou  des  jattes  de  citrons 
et  d’autres  fruits  odoriférants,  des  branches  de 
corail  dans  des  vases  de  porcelaine  ,  et  des 
globes  de  verre  qui  contiennent  des  poissons 
dorés ,  avec  une  herbe  assez  semblable  au  fe¬ 
nouil.  Les  Chinois  mettent  aussi  sur  les  tables, 
qui  ne  sont  faites  que  pour  l’ornement,  de  petits 
paysages,  composés  de  rocailles,  de  plantes, 
et  d’une  espèce  de  lis  qui  croît  au  milieu  des 
cailloux  couverts  d’eau.  Ils  ont  encore  des 
paysages  artificiels,  faits  d’ivoire,  de  cristal, 
d’ambre,  de  perles  et  de  diverses  pierreries  :  j’en 
ai  vu  qui  coûtoient  mille  taels  ou  plus  de  trois 
cents  guinées  -,  leur  industrie  se  marque  émi¬ 
nemment  dans  ces  sortes  d’ouvrages.  Outre  ces 
paysages  les  tables  sont  décorées  de  vases  variés 
de  porcelaine  et  de  petits  vaisseaux  de  cuivre 
fort  estimés.  Les  formes  de  ces  vases  sont  géné¬ 
ralement  simples  et  agréables  ;  ceux  qui  sont 
réellement  antiques  se  vendent  un  prix  excessif^ 
èt  un  seul  ne  coûte  pas  moins  de  3oo  livres 
sterlings.  On  les  conserve  dans  des  boîtes  de 
carton ,  et  ce  n’est  que  dans  des  occasions 
extraordinaires  qu’on  en  fait  parade  :  personne 
n’y  touche  que  le  maître  j  et  pour  en  ôter  la 


De  l’Architecture  DES  Chinois.  55:, 
p.oussière  ,  il  se  sert  de  temps  en  temps  de 
pinceaux  (ou  de  plumails)  faits  pour  cet  usage. 

L’un  des  principaux  ornements  des  appar¬ 
tements  consiste  dans  les  lanternes  (i). 

«  Une  cloison  de  portes  brisées,  ou  de  grands 
vantaux ,  fait  la  séparation  du  salon  et  de  la 
chambre  à  coucher.  Quand  il  fait  chaud ,  on 
ouvre  ces  portes  dans  la  nuit  pouf  donner 
passage  à  l’air  frais.  La  chambre  où  l’on  couche 
est  fort  petite,  et  elle  n’a  pour  tout  meuble  que 
le  lit,  et  quelques  coffres  vernissés  où  l’on  ren¬ 
ferme  les  habits,  etc.  Les  Hts  sont  quelquefois 
de  la  deriilére  magnificence  :  les  cadres  res¬ 
semblent  fort  à  ceux  dont  nous  nous  servons  en 
Europe  :  ils  sont  faits  de  bois  de  rose  sculpté, 
ou  d  ouvrages  de  laque  :  les  rideaux  sont  dé 
taffetas  ou  dç  gaze,  quelquefois  à  fleurs  d’or, 
ét  communément  teints  en  bleu  ou  en  pourpre. 
Une  bande  de  satin  d’un  pied  de  large  vers  lé 
haut,  fait  le  tôuf  du  lit,  et  Ton  y  voit  dans  des 
compartiments  de  diverses  formes  des  dessins 
de  fleurs,  de  paysages,  ou  dè  figures  humaines, 
entremêlés  de  sentences  morales  et  de  fables, 
écrites  en  encre  de  la  Chine  ,  en  vermillon. 

«  Les  meubles  du  cabinet  consistent  en  fâuA 
teuils ,  en  lits  dé  repos  e.t  en  tables  ;  il  s’y  trouve 
des  table  ttès  chargées  de  livres  j  et  sùr  une  table, 
près  de  la  fenêtre,,  sont  rangés,  dans  le  plus 


(i)  On  verra  dans  le  Traité  des  Jardins ,  Y  article  VI-, 
sur  la  décoration  intérieure  des  Palais ,  sur  les  amenble- 
ments,  etc.  d’abondance  des  détails  nous  y  fera  revenir, 

'  0  4'" 


56  Dé  l’Architecture  des  Chinois. 
grand  ordre  ,•  des  pïncèaüx,  et  tout  ce  dont  ott 
a  besoin  pbüt  efcrirè,  lès  inétrdnients  dont  leà 
Chinois  ,sè  servent  pour  les  calculs  arithméti¬ 
ques  (rabac|ue)j  et  quelques  livres  chinois. 

((  Ou+KE  ces  appartements,  le  rez-de-chaus¬ 
sée  reiiferme  encore  la  salle  à  mariger,  la  cui¬ 
sine  3  le  logement  des  domestiques,  le  bain,  les 
commodités  j  les  burfeaux  et  comptoirs^  et  vers 
la  rue  les  boutiques. 

'((  L’Éf  Age  Supérieur  consisté  ëii  plusieurs 
grandes  sâlleS  que  rbii  divise  cbmmfe  l’on  veut,. 
Si  l’bn  a  deS  étrangers  à  léger.  Les  clbisons  sé 
Font  âü  moyen  de  gràndes  ieullles  dé  paravent 
de  2  où  3  pieds  de  large  sur  Ib  à  Ib  dé  hauteur, 
■què  i’dh  tient  en  reSérye  pourle  béSôih  :  on  les 
fixe,  eh  peu  d’iiéùrès  âù  plan  cher  et  au  plàfo.nd  , 
pour  former  autant  d’appartéhièntS  qu’ir  est  né¬ 
cessaire.  Quelques -  unes  de  cés  ftmîllès  sont 
coupées  depuis  le'  haut  jusqu’à  4  ptéds  de  terre  ; 
leurs  buvériüres  rehipliês  dé  très-mihees  écailles 
d’huîtres,  qüi  tièiinèut  liéu  dé  yërre,  sont  assez 
transparentes  pbür  faire  éntrër  le  jour.  ‘ 

((  La  façade  des  maisons  chinoises;,  qui  re¬ 
garde  la  rue ,  est  employée  en  houtiques  ;  elles 
n’ont .âucùriè  autre  buyertUré  que  la  porte,  de¬ 
vant  laqUellè  oh  'pend  une  natté  bu  l’on  place 
Un  écran  pbUr  empêcher  les  pàsSants  d’y  regar¬ 
der.  Les  maisohs  dés  marchands  dé  Canton  ont 
ün  air  assez  gai  et  assez  joli  delà  riVièfù». 

Après  la  descriptibn  deS  hôtels  des  grands 
dans  la  capitale ,  et  des  maisbnS  des  riches  par- 


Dé  t’AftcWiî’EC'i'uKt;  t)î:5  CHiivois.  5'f 
ticuliers  clë  GantOti,  nôüS  ei’OyOïis  qu’ôti  A'crra 
encorë  atéc  cé  qiie  M.  Coxfe  dit  des 

inâisBùs  de  la  det-nière  tille  Tattàre  de  la  Chitie  j 
dont  iiGHS  avoïis  pai-lë  à  l’atticle  Temples  (i)i. 
C’est  foUtnir  des  pièces  de  comparaison  en  dit- 
fèrënts  geiirés.- 

Maisbüs  de  Maitrtiàtscliin  j  0:1116  chinoise  > 

Jtvhîière  de  là  Tartàriè  et  de  là  Sibérie  (2). 

La  ville  de  Maitràatsbhih  est  une  fof-mé 
oblonguei  sa  Idngüèür  est  dë  60O  v'eCgës^  et  sà 
largeur  de  l^oo  :  (  selon  l’évaluation  générale  , 
la  yëcge  répOüd  à  10  pieds  de  France  ).  Elle 
contient  200  maisons  et  environ  1200  habitants  j 
elle  a  deux  rues  principales,  larges  d’environ  8 
verges  qui  se  coupent  rtine  et  l’autre  vers  le 
milieu,  à  angles  droits,  et  deux  âutres  plus 
petites ,  qui  se  prolongent  du  nord  au  stid.  CeS 
rues  ub  sont  pas  pavées,  mais  couvertes  de  gra¬ 
vier  et  d’une  propreté  singulière. 

LeS  iUaiSoHSj  cjui  sont  Spaciëüsës  ét  bâtiës 
en  bolfe  d’ùnë  manière  üOifbï'mè  j  ont  uli  sëüî 
étage  ,  et  iettr  diàutétir  U’éîOéède'  Jtas  14  pieds  j 
eiles  sôtft  endllites  dé  pMtre  ét  peintes  en  blanc  ; 
ell'ëS  ont  tOulfes,  au  inilien,  Unè  céür  de  70 


(1)  C'ôxê  ,  hôuVellës  'd'écôüvëftës  des  É'ùssés.  jPâ>-iï, 

1781 ,  l?ag- ^72. 

(2)  Gëtte  vaste  ètendüè  dé  pays ,  à^peléë  aüjonrd’liiu 
Sibérie ,  et  conquise  par  les  Russes  ,  s’étend  des  confins 
de  l’Europe  ju’squ’à  l’Océan  Oriental,  et  de  la  Mer  Gla¬ 
ciale  jusqu’aux  frontières  aetuélles  de  la  Ghine. 


58  De  l’Architecture  des  Ghiptois. 
pieds  en  quarré  parsemée  de  gravier  ,  et  elles 
paroissent  fort  propres  ;  elles  contiennent  une 
salle  quelques  magasins  et  une  cuisine.  Le  toit 
des  maisons  qui  appartiennent  aux  gens  les  plus 
riches ,  est  de  planches ,  mais  celui  des  autres 
est  de  lattes  recouvertes  de  terre.  Du  côté  de  la 
rue ,  la  plupart  de  ces  édifices  ont  des  arcades 
de  bois ,  soutenues  par  de  gros  poteaux.  Les 
fenêtres  sont  aussi  grandes  qu’en  Europe;  mais 
comme  le  verre  et  le  talc  de  Russie  sont  chers, 
on  y  supplée  avec  du  papier,  et  avec.quelques 
carreaux  de  vitre  pour  éclairer  la  salle. 

Cette  salle  a  rarement  vue  sur  la  rue  ;  c’est 
une  espèce  de  boutique  où  les  différents  échan¬ 
tillons  des  marchandises  sont  placés ,  dans  des 
armoires  garnies  de  rayons ,  et  fermées  avec  des 
portes  de  papier  pour  en  écarter  la  poussière. 
Les  fenêtres  sont  communément  ornées  de  pe¬ 
tites  peintures  ,'  et  les  murailles  tendues  en  pa¬ 
pier  de  la  Chine.  Une  moitié  du  plancher  est 
d’un  argile  bien  battu,  et  l’autre  est  couverte 
de  planches.y  ét  s’élève  d’environ  un  pied.  C’est- 
là  que  la  famille  s’assied  le  jour  et  dort  la  nuit. 
A  côté  de  cette  espèce  d’estrade,  et  à-peu-près 
sur  le  même  niveau,  il  y. a  un  poêle  quarré  fait 
en  briques,  ayant  dans  la  partie  supérieure  une 
excavation (i )  cylindrique,  droite  et  perpendi¬ 
culaire  ;  on  le  chauffe  avec  de  petits  morceaux 
de  bois.  Le  tuyau  de  fumée  sort  du  fond  du 
poêle,  et  se  prolongeant  en  zig-zàg  au-dessous 

(i)  C’est  sans  doute  un  tuyau  de  chaleur,  la  fumée 
ayant  son  issue  particulière...  .  .. 


De  L’AReiiiTECTURE  DES  Ghinois.  59  ' 
de  l’estrade,  aboutit  à  une  cheminée  qui  dé¬ 
bouche  dans  la  rue.  Ainsi,  quoique  le  poêle 
soit  toujours  ouvert  et  la  flamme  visible,  jamais 
la  chambre  n’est  remplie  de  fumée.  On  ne  trouve 
presque  aucun  meuble  dans  l’intérieur  de  la 
maison,  excepté  une  grande  table  à  manger, 
et  deux  autres  plus  petites ,. vernissées  et  placées  . 
sur  l’estrade;  l’une  de  celles-ci  porte  toujours 
un  réchaud  rempli  de  feu,  où  on  allume  les 
pipes,  quand  le  poêle  n’est  pas  chaud. 

Oiv  voit  dans  la  grande  pièce  plusieurs  petites 
niches  couvertes  de  rideaux  de  soie,  devant  les¬ 
quelles  il  y  à  des  lampes  qu’on  allume  les  jours 
de  fêtes.  Ces  niches  renferment  des  idoles  de 
papier  peint,  un  vase  de  pièrre  ou  de  métal > 
ôù  l’on  rassemble  les  cendres  dé  l’encens,  plu¬ 
sieurs  petits  ornements ,  et  des  fleurs  artificielles. 
Les  Chinois  permettent  volontiers  aux  étrangers 
de  tirer  ces  rideaux  et  de  regarder  leurs  idoles. 

Le  même  climat  des  provinces  méridionalés 
de  la  Chine  a  décidé  dès  l’antiquité  la  même 
bâtisse,  à-peu-près,  et  les  mêmes  divisions  des 
appartements  au  Japon,  La  plupart  des  maisons 
au  rapport  de  Thunberg  (  1  ) ,  sont  très-spacieu¬ 
ses,  quoiqu’elles  ne  soient  composées,  comme 
celles  des  Chinois ,  que  d’un  rez-de-chaussée 
et  d’un  seul,  étage.,.  Les  Japonols  n’occupent 
jamais  que  lé  rez-de-chaussée  ;  le  premier  (  dans 
les  maisons  des  particuliers  ^  ne  servant  que 
comme  magasin  ou  grenier.  Ces  maisons  sont 


(0  Thunberg,  voyage  au  Japon.  1794,  in.S». 


6b  De  l’Architecture  deS  Chinois. 
d’une  construction  particulière  à  ce  peuple  (  et 
èlles  diffèrent  en  cela  de  céllés  des  Chinois  )  ; 
elles  sont  de  charpenté  ét  eii  paiinéaux  faits 
àvéc  des  hiorceàux  de  batnhoü ,  reéôüvérts  de 
terré  glaise  ,  au  point  qu’à  rextéfieUr  oïl  les 
Groiroit  hâtiès  éil  piérrés-.  Là  divisibli  intériéuré 
sé  fait  par  le  mbyeU  dé  châssis  de  bois  sur  les-* 
quels  bn  colle  ùn  gros  èf  fbH  papier.  Ges  châssis, 
qu4  glisSéht  dans  les  fcoülisfees,  (  cOnlrüe  nos  dé¬ 
corations  théâttàlës  )'j  peuvent  Sé  mettre  eu 
place  et  s’enlever  à  volonté  >  et  cela  dans  très- 
peu  de  temps ,  selon  qu’on  véut  multiplier  les 
pièces,  DU  leur  donner  plus  d’étendué. 


CHAPITRE  IV. 

Article  I.  Des  Lmou,  ou  bâtiments 
à  plusieurs  étages  i 


PekTijant  plusieurs  siècles  Tusagé  a  été  de 
construire  pour  les  grands ,  des  édifices  à  plu¬ 
sieurs  étages  ,  nommés  Léou ,  lorsque  la  cour 
étoit  dans  les  provinces  du  midi.  Les  petits 
palais  que  les  Empereurs  bâtissoient  dans 
leurs  jardins  de  "plaisance,  étoient  dés  Léou. 
Leur  goût  pour  cétte  espèce  d’architecturè ,  en 
vint  jusqu’à  bâtir  d’immenses  cbéps-de-logis  , 
qui  avoient,  depuis  i5o  pieds  de  haut  jusqu’à 
200  ;  et  les  pavillons,  bü  tours,  des  extrémi¬ 
tés,  s’élevoient  au-delà  de  3o0j  mais  commé 
tout  ce  qui  n’est  pas  fait  pour  le  climat,  ne  sau- 
roit  se  soutenir  long-temps,  les  Empereurs  se 


De  l’Architecture  des  Chinois.  6| 
fdégoûlèreutdcsieqa^  même  avant  d’avoir  quitté 
les  provincps  du  midi.  Cependant ,  soit  pour  en 
conserver  l’idée,  soit  magnificence ,  pu  pour 
mettre  plus  de  variété  dans  les  bâtiments ,  il  y 
a  encore  des  Léqu  à  plusieurs  e'tages  dans  le  parc 
d"Yue.n-mirig-fii,m,  dans  celui  de  Qq-rho-eiilh  , 
pn  Tartarie;,  et  dans  les  grands  jardins,  du  palais 
de  Pékin.  On  en  voit  aussi  plusieurs  dans  les 
grandes  rues  de  cette  capitale,  et  un  très-grand 
nombre  dans  plusieurs  villes  du  Kiang-nan  et 
Tche-kiang. 

«  A  quoi,  pour  les  grands,  serviroient  des 
jLe'ou  ,  ajoute  M.  Cibpt  (i),  auteur  de  ces  re¬ 
cherches  historiques ,  quand  ik  ont  cinq  grandes 
cours  environnées  de  bâtiments  ?  Les  Léon  ne 
seroient  pas  plus  convenables  ppur  le  peuple , 
à  qui  il  faut  nne  cour  reculée  pour  les  femmes, 
Enfin,  un  re?-der-çhaussée  bâti  sur  une  plate¬ 
forme  élevée  ,  précédée ,  comme  dans  toutes 
les  grandes  maisons,  d’une  cour  d’entrée  au 
midi,  et  agrandi  d’un  jardin  au  nord,  n’est-il 
pas  plus  sain  qu’un  bâtiment  à  plusieurs  étages  ? 
Au  moins  est-il  certain ,  qu’autant  les  rues  des 
villes  gagnent  pour  le  coup-;d’œil,  en  Europe, 
à  être  bordées  de,  hautes  maisons,  autant  on  est 
à  plaindre  d’être  réduit  à  respirer  l’air  de  ces 
rues ,  surtout  quand  elles  sont  étroites. 

cc  Qui  sait  si  la  Chine  ne  doit  pas  à  cela  d’être 
moins  exposée  aux  maladies  épidémiques  qu’en 
occident  è  Car,  enfin,  une  ville  toute  en  rez-^ 


(i)  Mém.  des  Mission,  de  Pékin ,  in-4®.  II,  55i. 


62  De  l’Architecture  des  Chinois. 
de-cbaussées ,  dont  les  rues  sont  larges,  et  léS 
maisons  dégagées  par  des  cours,  doit  être  aussi 
saine  cjue  la  campagne ,  puisque  l’air  y  circule 
librement.  En  un  mot  les  grandes  chaleurs  et 
les  grands  froids  ne  permettent  pas  d’babiter 
des  bâtiments  de  cette  espèce».  Ces  iebu  rece¬ 
vront  des  explications  plus  grandes  dans  l’article 
suivant. 

Article  II.  Des  Tours. 

Les  Cbinois ,  selon  Cbambers ,  donnent  le 
nom  de  Taa  à  leurs  tours,  et  les  Européens  les 
appellent  pagodes,  édifices  dont  nous  avons  parlé 
précédemment,  en  les  considérant  comme  tem¬ 
ples  destinés  au  culte  des  idoles  ;  mais  il  s’agit 
ici  des  tours  qui  sont  fort  communes  à  la  Chine. 
Duhalde  dit ,  qu’en  certaines  provinces  il  s’en 
trouve  dans  chaque  ville  et  même  dans  les  gros 
bourgs.  Les  plus  considérables  de  ces  édifices 
sont  la  fameuse  tour  de  porcelaine  de  Nankin 
et  celle  de  Tong-tchang-fou.  Nous  ne  parlerons 
que  de  la  première,  quoique  l’une  et  l’autre 
soient  d’une  grande  magnificence. 

La  forme  de  ces  Taas,  continue  l’historien, 
est  assez  communément  la  même  ;  ce  sont  des 
octogones  divisés  en  sept,  huit  et  quelquefois 
dix  étages,  qui  de  la  base  au  sommet  diminuent 
par  degrés ,  tant  en  hauteur  qu’en  largeur. 
Chaque  étage  a  une  espèce  de  corniche  qui  sou¬ 
tient  un  toit,  au  coin  duquel  sont  suspendues 
des  clochettes  de  cuivre.  Autour  de  chaque 
étage  règne  une  galerie  étroite  bordée  d’une 
balustrade  y  ces  édifices  portent  ordinairement 


De  l’Architecture  des  Chinois.  63 
au  sommet  une  longue  perche  ou  mât,  d’une 
force  convenable ,  et  environné  de  divers  cercles 
de  fer ,  dont  les  diamètres  sont  différents  pour 
conserver  la  forme  pyramidale  :  huit  chaînes  de 
fer  les  soutiennent,  étant  attachées  par  un  bout 
au  haut  du  mât,  et  par  l’autre  aux  angles  du 
toit  du  dernier  étage. 

A  l’aide  de  ces  préliminaires,  le  lecteur  ne 
sera  pas  arrêté.  La  description  de  la  tour  de 
Nankin ,  donnée  par  Nieuhof,  Ambassadeur 
des  Hollândois  en  1 655,  et  celle  publiée  sur  la 
fin  du  siècle  dernier  par  lè  P.  le '‘Comte;  toutes 
deux  d’accord  par  les  traits  principaux  donnent 
de  l’ensemble  de  cet  édifice ,  l’idée  de  l’ouvrage 
le  plus  solide  et  le  plus  singulier  de  l’orient. 

C’est  ,  un  octogone  d’environ  4°  pieds  de 
diamètre ,  de  sorte  que  la  largeur  de  chaque 
face  est  de  i5  pieds.  Les  étages  sont  au  nombre 
de  9,  dont  chacun  est  orné  d’une  corniche, 
3  pieds  au-dessous  des  fenêtres,  et  d’un  toit  en 
saillie  qui  couvre  la  galerie  extérieure ,  régnant 
autour  de  chaque  étage,  galerie  bordée  d’une 
balustrade.  A  chaque  angle  du  toit  sout  sus¬ 
pendues  des  clochettes  de  cuivre,  qui  rendent 
un  son  fort  agréable  quand  elles  sont  agitées 
par  le  veut.  Les  galeries  sont  décorées  de  pein¬ 
tures  ;  la  lumière  a  été  bien  ménagée  par  des 
ouvertures  dans  ces  étages,  qui  ont  tous  la  même 
hauteur,  à  l’exception  du  premier  qui  est  plus 
haut  que  chacun  des  autres.  Ce  premier  étage 
au-dehors  est  revêtu. de  porcelaine,  et  les  autres 
offrent  un  mélange  de  teintes  vertes  et  jaunes., 


64  De  l’ Architecture  des  Chinôis. 
ou  émaillés  de  ees  couleurs.  Les  matériaux 
employés  sont  liés  avec  tant  d’habileté  que  l’ou¬ 
vrage  entier  paroîi  d’une  seule  pièce. 

L’escalier  inlécieqr  est  petit,  peu  com- 
piode  et  extréipement  haut,  t^es  étages  sont 
séparés  entr’eux  par  d’épaisses  solives  qui  se 
croisent  pour  soutenir  le  plancher ,  et  qui 
forment  un  plafond  embelli  d’une  grande  va¬ 
riété  de  peintures. 

Le  P.  Lecoi)ite  ayant  cpnipté  190  degrés, 
chacun  de  10  pouces,  la  hauteur  totale  doit  être 
de  i58  pieds.  En  y  joignant  celle  du  perron, 
■celle  du  neuvièpie  étage ,  qui  n’a  pas  de  degré  j 
et  celle  du  toit,  on  peut  donner  à  celte  four 
200  pieds  depuis  le  rez-de-chaussée. 

Le  couronnement  de  l’ouvrage  est  une  des 
plus  belles  parties.  Il  consiste  en  un  fort  long 
mât,  diminuant  de  circonférence  à  mesure  qu’il 
s’élève,  garni,  comme  on  vient  de  le  dire,  de 
cercles  de  fer  de  différents  diamètres,  cercles 
maintenus  par  des  chaînes  de  mênte  métal,  etc. 
Une  grosse  boule  dorée  termine  le  sommet,  ou 
la  pyramide ,  qui  élève  encore  la  tpur  de  3o  pieds. 

Oît  prétend  que  cette  tour  a  été  .construite 
par  les  Chinois,  lorsque  les  Tartares  eurent 
fait  la  conquête  de  la  Chine,  sous  Gengiskan, 
dans  le  id*?  siècle.  De  la  galerie  la  plus  haute 
on  découvre,  non  seulement  la  ville  de  Nankin, 
mais  encore  tout  le  pays  voisin  au-delà  du  grand 
fleuve  Æiar^g  J  appelé  par  les  Chinois  /e  fils 
de  la  mer. 


De  l’Architecture  des  Cmipjois.  65 
.  A  en  .croire  M. '^pniïerijt ,  toutes  les  tours 
sont  à  neuf  étages,  et  c’est  une  siiite  .de  d.a 
superstition, des  Chinois  pour  le  nombre  neuf. 
Il  prescrit  une  règle  générale,  queChambersn’a 
pas  admiçe,  et  qui  est  affoiblie  pard’extrait  sui¬ 
vant  de  Mi'Gibot ,  relativement  aqx  usages  et.  à 
l’élévation  des  tours  chinoises  :  mais  il  est  très- 
dilFérent  de  plaisanter  sur  les  usages  d’une 
patiou,  ou  d’en  être  .iustruit.  M.  S.  ajQute, 
peut-être  i^vec  raison, .que  ces  tours  avpieut 
été, construites  pour  , annoncer. dans  la  capitale, 
par  le  nipyeu  des  .signaux,  ç.e  qui  ,s.e,passpit 
juçqu’,au,x  limites,  du  royaume  ;  ,  qu’il  y  en  avoit 
de  trois  en  trois  lieues,  mais,  qu’elles  tombent 
aujourd’hui  en  .ruines,  et, qu’elles  ne  servent 
que  de  corps-de-garde, (i). 

«  Le  mot  de  tour,  dit  le  savant  Mission¬ 
naire  (2),  est  un  terme  vague,  dont  les  Euro¬ 
péens  se  <servent  également  pour  indiquer  ; 

1°.  Les  Tai,  011  plates-formes ,  élevées  des 
anciens  Chinois,  pour  observer  le  ciel,  pour 
suivre  les,  révolutions  de  l’atmosphère  et  en  faire 
le  journal,  puis^ppur  prendre  le  grand, air  et 
jouir  au  frais  de  . la  vue,  de,  la  campagne. 

2°.  LEs,iïba  ou  LéoUj  c'est-à-dire  des  édifices 
à  plusieurs .  étages  et  isolés,  ronds,  quarrés, 
hexagones,  octogones ,  en  pierre,  en. brique, 
en  faïence  ou. en  bpis,-et  très-fameux  depuis 
Tsin-chi-hoang.Gxi  eut  fait  .élever  un  si 


(1) .So)aperat,<y'',oyage  aiisdué.  Orient.  Il .  in-4°.;3o. 

(2)  Mém.  .(jles  At.is^i,9nn.  .de  Eykiii ,  II ,  565, et  pù''- 

P rem.  Part.  Ê 


^6  Dé  l’Architecture  des  Chinois» 
grand  nombre,  tous  plus  magnifiques  les  uns 
■que  les  autres. 

3°.  Les  Ta,  espèce  de  tour  sépulcrale  ou  su¬ 
perstitieuse,  qui  est  massive  pour  l’ordinaire, 
comme  une  pyramide,  d'une  figure  bizarre  et 
singulière,  et  qui  n’est  pas  un  ouvrage  chinois, 
l’idée  en  étant  toute  due  aux  Lama. 

((  On  a  envoyé  en  France  (à  M.  Ber  tin),  avant 
1789,  plusieurs  peintures  de  ces  trois  espèces 
de  tours..  .  Sou-chi-pa  disoit  dans  une  ode, 
long-temps  avant  l’ère  chrétienne  :  «  Quand 
j’élève  mes  regards  vers  le  hou  de  pierre,  il  me 
faut  chercher  son  toit  dans  les  nues».  Tou-po 
dit  de  celui  de  la  capitale  des  ïang  :  F  émail 
de  ses  briques  dispute  l’éclat  à  l’or  et  à  la 
pourpre,  et  réfléchit  en  arc-en-ciel  jusqu’à  la 
'ville,  les  rayons  du  soleil  qui  tombent  sur 
chaque  étage.  Le  hou  de  Lo-yang ,  nommé 
Y-fong,  étoit  à  douze  étages,  et  avoit  aux  six 
façades  de  chaque  étage  c^uatre  fenêtres  en  fleurs 
de  nénuphar  toutes  dorees.  Tel  de  ces  édifices 
a  eu  5oo  pieds  de  hauteur.  Il  y  a  eu  de  ces  hou 
en  marbre  blanc,  en  briques  dorées,  en  bois 
de  cèdre  et  même  en  cuivre,  au  moins  en  partie. 
Le  nombre  des  étages  étoit  3,  5,  7 , 9 ,  et  alloit 
jusqu’à  i3.  Leur  forme  extérieure  varioii  beau¬ 
coup,  ainsi  que  leur  décoration  intérieure. Nous 
trouvons  qu’il  y  en  avoit  qui  étoient  à  galerie 
ou  à  balcon,  et  qui  diminuoient  à  chaque  étage 
de  la  largeur  de  la  galerie  ou  du  balcon.  D’autres 
avoient  un  escalier  qui  tournoit  tout  autour 
avec  sa  rampe ,  et  qui  s’arrêtoit  tantôt  à  une  face 


De  L’ARCHI'tECTÜRE  DES  ClIINOlS.  6/ 
de  chaque  étage,  tantôt  à  l’autre  pour  faire  uu 
repos.  Quelques-uns  étoient  bâtis  au  milieu 
des  eaux,  sur  un  massif  énorme  fait  de  rochers 
escarpés,  où  l’on  faisoit  croître  des  arbres  et 
des  fleurs,  et  sur  lesquels  on  ménageoit  des 
cascades  et  des  chutes  d’eaux.  On  montoit  sur 
ce  massif  par  des  escaliers  taillés  grossièrement , 
qui  tournoient  autour  d’un  gros  rocher,  et  pas- 
soient  sous  un  autre,  ou  même  au  travers,  par 
des  voûtes  et  des  cavernes  imitées  de  celles  des 
montagnes,  et  suspendues  comme  elles  en  pré¬ 
cipices.  Quand  onétoit  arrivé  sur  la  plate-forme, 
on  y  trou  voit  des  jardins  enchantés.  C’est  du 
milieu  de  ces  jardins  que  s’élevoit  le  Léou,  qui 
devoit  être  d’une  magnificence  extraordinaire, 
pour  représenter  ceux  des  immortels,  ou  être 
comme  une  grande  pointe  de  rocher  couverte, 
du  bas  en  haut ,  d’arbrisseaux  et  de  fleurs  sau¬ 
vages,  qui  croissoient  çà  et  là. 

«  Le  dernier  Empereur  de  la  Dynastie  des 
Chang,  laquelle  a  duré  et  dépassé  l’an  ii55 
avant  Jésus  —  Christ ,  fit  bâtir  une  pyramide 
quarrée,  dont  le  circuit  étoit  de  près  d’une 
lieue  de  ce  temps-là,  et  qui  avoit  10,000  pieds 
de  hauteur.  Le  pied  d’alors,  selon  les  Anti¬ 
quaires  chinois ,  ii’avoit  au  plus  que  six  pouces 
d’aujourd’hui.  » 

Cette  élévation  paroît  bien  considérable  : 
l’Historien  chinois,  d’après  lequel  M.  Cibot 
cite  ce  fait ,  sans  autre  déploiement  de  cir¬ 
constances  ,  ni  de  localité ,  ménte-t-il  une  con¬ 
fiance  entière  :  car  la  hauteur  de  10,000  pieds 


68  De  l’Architecture  des  Chinois. 
r,édtiits  à  5opo,  répond  r  environ  800  et  plus 
de  pos  toises  ?  Quelle  hautettr  incroyable  ! 

Les  TartaresManclioux,  ayantipris  la  religion 
des  Lama ,  ont  adopté  la  superstition  des  Ta, 
et  ont  fait  bâtir  des  tours  de  diverses  bauteurs 
dans  les  lieux  qu’ils  ont  déterminés  être  con¬ 
venables  à  procurer  le  bonbeur,  d’ajircs  leurs 
idées  superstitieuses. 

Article  IÏ'I.  Arcs  de  triomphé  nopxmés 
Pay  -  iéou. 

Les  arcs  de  triojnpbe  on,t  la  plupart  po.ui 
ornements  ,  des  figures  d’iiommes ,  d’oiseaux . 
de  fleurs  fçrt  ressemblantes  et  travaillées  à  jour  j 
qui  sont  comme  liées  ensemble  par  des  cordons 
en  saillie,  évidés  nettement,  ,et  engagés  les  uns 
dans  lès  autres  s^ns  confusion  ;  ce  qui  montre 
l’habileté  des  ouvriers  d’alors.  Car  on  remarque 
que  les  arcs  de  triomphe,  nouvellement  érigés 
dans  cpielejues  villes ,  n’ont  rien  qui  approche 
des  audcins  ponr  le  talent.  La  sculpture  y  esi 
fort  épRrgHce ,  et  paroît  grossière  j  tout  y  esl 
massif,  rien  ele  vide  ni  d’aniiné. 

Dans  les  anciens,  comme  dans  lés  nouveaux 
Paj-léou ,  l’ordre  est  le  même  :  il  est  hier 
rliftérent  du  nôtre,  tant  par  la  dispositior 
générale  que  par  la  proportion  des  parties.  Ku 
chapiteau  ni  corniche  ;  ce  qui  a  quélq.ue  rappor: 
à  nos  frises,  est  d’une  hauteur  qui  choque  l’oei 
accoutumé  à  l’Architecture  européenne  ;  cette 
hauteur  est  au  contraire  d’autant  plus  du  goûl 


De  l’Architecture  des  Grinois.  69 
des  Chinois,  qti’ell'e  donne  pins  dte  placë  aùx 
ornements  qui  bordent  les  inscriptions  q'non' 
veut  y  graver. 

Les  arcs  dë  trioriiphe  orûent  les  rues’  d’un 
grand  nombre  de  villes  dans  chaque  province. 

Canton,  au  rapport  de  Ghambers,  est  décoré 
de  plusieurs  Paj-léoti>  ,■  riiais-  ils  ne  sont  pas 
beaux ,  et  le  plus  passable  est  celui  donné  dans 
la  Planche  XI  de  son  ouvrage. 

M.  Cibot  prévient  (1)  qu’on  ne  voit  pas  dans 
l'es  arcs  de  triomphe  chinois,  datïs  les  portes 
des  villes,  dans  les  palais  et  les  appartemeutsr 
de  l’Empereur,  nos  Caryatides,  nos  termes,  nos 
bustes ,  ni  lios  statues  ;  et  que  si  l’on  mettoit  ce 
genre  de  décoration  sous  les  yeu’x  des  Chinois, 
ils  ne  les  adopterOient  pRsl  Cette  nation qvii 
a  le  mérite  d’être  originale,  ajoüte-t-il,  n’imite 
qu’avec  peine  les  inventions  des  autres  peuples, 
il  faut  des  ordres  absolus  pour  quelle  s’y  ploie, 
a  l’égard  des  travaux  que  l’Empereur  commande 
dans  ses  palais  ,  et  qui  sont  alors,  dirigés  par 
quelque  Européen  choisi  pa^mi  les  missionnai¬ 
res  ;  ou  qu’étant  très-épris  de  l’amour  du  gain,, 
les  ouvriers  Chinois  soient ,  comme  à  Canton 
bien  payés  de  tout  ce  qu’ilk  imitent  venant  d’Eu¬ 
rope.  Les  liaisons  continuelles  et  commerciales 
qu’ils  ont  avec  les  Européens  adoucissent  leur 
répugnance  pour  cette  imitation' d’objets  étran¬ 
gers  contraires  à  leurS  usages  et  à  leur  manière 


(i)  Duhalile  ,  etc.  lilém.  des  Missioniiv de -Pékin. 

E  3 


*jo  De  l’Architecture  des  Chinois. 
d’opérei',  accréililée  chez  eux  depuis  des  milliers 
d’années. 

Ow  voit  un  très  -  grand  nombre  d’arcs  de 
triomphe ,  non  seulement  dans  toutes  les  villes 
des  Chinois,  mais  sur  les  montagnes ,  sur  les  col¬ 
lines  ,  et  le  long  des  chemins.  Ces  monuments  ont 
été  érigés  pour  éterniser  la  mémoire  de  leurs 
héros,  c’est-à-dire,  des  Princes,  des  Généraux, 
des  philosophes  et  des  Mandarins  qui  ont  rendu 
service  au  public,  ou  qui  se  sont  signalés  par 
de  grandes  actions.  On  en  compte  plus  de  iioo 
élevés  à  la  gloire  de  leurs  liommes  illustres , 
parmi  lesquels  il  y  en  a  près  de  200  d’une  gran¬ 
deur  et  d’une  beauté  extraordinaire.  Quelques- 
uns  ont  aussi  été  érigés  en  l’honneur  des  femmes 
illustres ,  qui  par  leur  sagesse  et  leurs  vertus , 
ont  mérité  et  obtenu  que  leur  mémoire  se  con¬ 
servât  par  de  pareils  monuments,  que  l’histoire 
n’omet  pas. 

Ces  arcs  de  triomphe  ont  ordinairement  une 
porte  ou  trois  au  plus ,  savoir  une  grande  au 
milieu ,  et  deux  plus  petites  aux  côtés.  Quel¬ 
ques-uns  sont  de  bols,  à  la  réserve  des  piédes¬ 
taux  construits  en  marbre  ;  d’autres  sont  en 
pierre ,  et  d’autres  en  partie  de  pierre  et  en  par¬ 
tie  de  bois.  Les  anciens,  comme  on  l’a  dit,  sont 
travaillés  avec  plus  d’art  et  de  magnificence  que 
ceux  élevés  depuis  la  Dynastie  conquérante  et 
régnante,  qui  sont  plus  grossiers  et  montrent 
que  les  arts  ont  décliné  après  cette  époque.  On 
y  voit  des  figures  humaines ,  des  grotesques , 
des  fleurs,  des  oiseaux  qui  s’élancent  en  diverses 


De  l’Architecture  des  Chinois.  yr 
attitudes ,  et  d’autres  ornements  qui  ont  tant  de 
saillie  qu’ils  paroissent  presque  détachés.  Ces 
sortes  d’ouvrages  ont  leur  beauté,  surtout  quand 
plusieurs  sont  placés  de  file  dans  une  longue  rue, 
ou  au  milieu  d’une  grande  place,  ou  dans  la 
campagne,  à  quelque  distance  du  chemin  (i). 


CHAPITRE  V. 

Article  I.  JDes  Ponts  ,  des  Chaussées 
et  Canaux. 


Les  Chinois  distinguent  plusieurs  espèces  de 
ponts  :  les  ponts  de  besoin ,  les  ponts  de  com¬ 
modité  ,  les  ponts  de  passage ,  les  ponts  de  ma¬ 
gnificence  ,  les  ponts  à  demeure ,  les  ponts  pas¬ 
sagers,  les  ponts  de  fantaisie,  de  caprice  et  de. 
curiosité.  Les  règles  pour  les  construire  sont 
très-différentes.  Les  ponts  des  trois  premières 
espèces  sont  si  multipliés  ,  surtout  dans  les. 
provinces  du  midi,  qui  sont  arrosées  de  tant  de 
de  rivières,  et  entrecoupées  de  tant  de  canaux,, 
qu’on  n’exagéreroit  peut-être  pas  (  c’est  cepen¬ 
dant  une  trop  forte  assertion  de  M.  Cibot  )  en 
disant  qu’il  y  a  plus  de  ponts  à  la  Chine  que 
dans  tout  le  reste  de  l’univers.  Combien  n’en  a-t-il 
pas  fallu  faire  sur  le  canal  impérial  ?  Les  ponts  de 
cette  espèce  sont ,  par  leur  commodité  et  leur  uti¬ 
lité,  des  ouvrages  digues  de  la  majestéde  l’Em¬ 
pire  :  les  uns  sont  en  pierres  ou  en  marbre ,  ou  en. 

(1)  Hist.  Univers.  4e.  XX,  217. 

E  4  ' 


'^2  De  l’Architecture  des  Chinois. 
briques;  les  autres  en  bois  ou  en  bateaux  :  ceux-ci 
sont  connus  sous  le  nom  de  ponts  flottants.  Sue 
Ife  fleuYe  Jaune  et  sur  le  Kiang  il  y-  en'  a-  plu¬ 
sieurs  qui  l’emportent  autan  t' sur  celui  deRoUCrt 
que  ces  fleuves  sUr  la'Sein  e:si  l’on  doiinolü  leurs 
dimensions  en  bauteur ,  largeür  et  longueur,  oii 
ne  seroit  pas  cru. .  . .  On  ne  peut  s’empêcher 
d’admirer  la  hardiesse'^,  le's  lumières,  la  pré¬ 
voyance  et  les  efïbrts'de  génie  (ïës  architectes 
habiles  qui  ont  dirigé  ces  ouvrages  ,  et  qui  leur 
ont  donné  ûne  solidité  qui  a  résisté' à  plusiëürs 
siècles.  Que  l’on  pense  à  la'puissance  des  Empe¬ 
reurs  ,  qui  étendoient  leur  sceptre  jusqu’à  la- 
nier  Ca'sjàifeiiné  ët  jus'fju’à  Elnde  ,  et  Pon  sera 
riihins  surpris  d’ëntend'rë  pailer  de  jibnt^  de 
niaébrë  ,  de  pônts'largëS  dé  26  toiSes  /  dë  pOiitS 
dhaègés'  d'onieméiits'  et  de  Bas-reliefs  jüsqtiës 
dans  réaü  ,  de  ponts' bOrdés  d’uü'é  donble  allée 
d’aibrésy  de  pOiits  couverts  d’un  Ibng  pér'ystile' 
jiat  les  côtés  et  aux!  deux’  bouts",  de  jionts  etgàlë- 
ries  ,' ët  surmontés  d^niie  platé-fbrme  ,  ëtcl  Un' 
Empereur  de  la  Dynastie  des  Sôli'i,  en  fît  fiii'r'ë, 
dans  l'a  seule  ville  de  Soit-tcheon ,  4°  j  dont 
âncuu  ne  ressembloit  à  Fautrë —  Ees'  ponts 
vraiment  utiles  et  dont  la  description' mériteroit 
d’être  faite  aiteC  soin  ,  sont  ceux  qui  ont  été 
iinaginés' ët  exécutés  d’un  jour  à  l’autre  ,  pour 
subvenir  à'  la  rupture  d’uii  autre  jiônt,  re¬ 
médier  à,uné  inondation,  faciliter  la  communi¬ 
cation  d’uhe  armée  ,  lui  ouvrit  un  passage  ,  ou 
pour  abrégër  le  chemin  des  vivres  qù’on  lui 
portoit.v.  Aussi  les  noms  de  ponts  en  arc-en- 
ciel ,  en  levier  J  en  halanéier,  à  poulies  ,  en 


Dé  L'A'RCHi'fECTUÎtE  UES  GltlNOIS.  ']'S 
cbulisses  y  a'  double  bdscül’6',  erîcompûs-,  eri 
fagots  éficrès  y  eiï-pôütreÿ  émpüillées  ,  en  bar- 
'  ques  renversées'  ,■  en  cordes  tendues ,  etc.  ne 
sont-ils  rappelés  que  pour  les  hommes  de  génie 
à  qui  ces  noms  seuls  diront  des  choses. 

TJ]t  cehseut»  intègre  il’hésita  pas  de  faire  des 
représentations  hardies  à  FEm^ereur  Yang-ti, 
te  Sàrdantiple  de  là  Chine  ,  sur  l’abüs  des  ponts 
qü'il  multiplioit  dans  ses  jardins  pour  les  em¬ 
bellir  ,  tandis  que  les  plüs  nécessaires  se  dé- 
tériofoient  dans  toutes  les  provinces  de  l’Em-^ 
pire  (i); 

Les  ponts  de  pierres  sont  la  plupart  (2)  hâtis 
comme  les  nôtres  sur  de  grands  massifs  de  pier¬ 
res,  capables  de  rompre  la  force'de  l’eau,  et  dont 
la  voûte,  pour  sa  largeur  et  sa  hauteur  ,  laisse 
uià  passage  libûe' âü's-pliis  grosses  Bârc|Ues.  Léur 
Bûtobr'è  est  tVès-graiid  à  là  Chiné  ,  et  FEmpe- 
reltV  actueFn’épargné  jamais  l‘à  dépensé  ,  qü'ànd 
il  en  faut  CoriSt'rüiré'  pour  Futilité  puBlipué. 

Il  n’y  eii  a  guère  de  plus  Beau  qu-e  celui 
qu’on  voit  's  Fqu-tcheou-fbu ,  capitale  de  la  pro¬ 
vince  dé  Fo-kien.  La  rivière  qui  passe  auprès 
de  cette  ville  ,  est  large  d’une  demi-lieue  :  elle 
est  quelquefois  divisée  en  petlt's  Bras  ,  et  quel- 
cjuefois  éoupée  par  de  petites  îles.  Des  uns  et  des 
atitres  on  en  a  fait  comme  un  tout  en  joignant 
tes  îleS'  par  des  pbntS  qûi  ,  t’bus^  etisénVBle ,  font 
huit  stades-,  ou' lis,  et  yô  tbîseSmhinoisës.  Un 

(1)  Mém;  des  Miss,  de  Pëlun  ,  II  ,  SSy. 

(2;  Duhalde  ,  tom'.  I ,  fol.  3i  et  svtiv.' 


74  De  l’Architecture  des  Chinois. 
seul ,  qui  est  le  principal ,  a  plus  de  cent  ar¬ 
cades  bâties  en  pierres  blanches ,  et  garnies  sur 
les  côtés  de  balustrades  en  sculpture. 

Mais  le  plus  beau  de  tous  est  celui  de  Sueno- 
tckeou  :  il  est  bâti  sur  la  pointe  d’un  bras  de 
mer,  que  sans  ce  secours,  il  faudroit  passer  en 
barque  et  souvent  avec  danger.  Selon  Duhalde ,  il 
a  2020  pieds  chinois  de  longueur,  sur  20  de  large 
(  proportion  qui  paroît  peu  vraisemblable  )  (  1  )■ 
Il  est  soutenu  de  202  gros  piliers,  126  de  cha¬ 
que  côté.  Toutes  les  pierres  ,  tant  celles  qui 
traversent  d’un  pilier  à  l’autre ,  que  celles  qui 
portent  sur  ces  traversiers  et  qui  les  joignent 
ensemble  ,  sont  d’une  égale  longueur  et  d’une 
même  couleur  grisâtre  ;  l’épaisseur  est  aussi  la 
même. 

On  ne  comprend  pas  aisément  où  l’on  a  pu 
trouver ,  et  comment  on  a  taillé  tant  de  rochers 
également  épais  et  également  larges ,  ni  com¬ 
ment,  malgré  leurs  poids  énormes,  on  apules 
placer  sur  des  piliers  assez  hauts  pour  laisser 
passer  de  gros  bâtiments  qui  viennent  de  la  mer. 
Les  ornements  n’y  manquent  pas  ;  ils  sont  faits 
de  la  même  espèce  de  pierre  que  le  reste  du 
pont.  Tout  ce  qu’on  voit  ailleurs  est  beaucoup 
moins  considérable ,  quelque  estime  qu’on  en 
fasse  dans  le  pays. 

Il  y  en  a  quelques-uns  qui  font  partie  du 
chemin  percé  au  travers  des  montagnes  qui  en- 

(i)  Le  pied  chinois  est  de  10  pouces  j  et  la  toise  de 
JO  pieds.  Voyez  ci-après  le  chap.  VI. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  ']5 
vironnent  la  ville  de  Hang-tchong-fou  :  ils  sont 
en  quelques  endroits  d’une  hardi  esse  incroyable; 
leur  élévation  est  telle  qu’on  ne  voit  pas ,  sans 
frissonnement  et  sans  une  espèce  d’horreur ,  le 
fond  du  précipice.  Quatre  cavaliers  y  peuvent 
marcher  de  front  :  chacun  de  ces  ponts  a  des 
garde-foux  pour  la  sûreté  des  voyageurs  ,  et 
l’on  a  bâti,  à  certaines  distances  des  villages 
dans  ces  pays  montueux,  des  hôtelleries  pour 
leur  commodité. 

Ming  -  hoang  ,  de  la  Dynastie  des  Tang  , 
fit  faire  un  pont  tout  de  fer  et  de  bronze  :  on 
observe  dans  la  construction  de  ces  momunents 
autant  la  hardiesse  des  Architectes  que  la  variété 
et  la  fertilité  des  moyens.  C’est  aussi  dans  la 
construction  des  voûtes  que  les  Artistes  chi¬ 
nois  déploient  leur  science ,  lorsqu’ils  édifient 
des  portes  de  villes  et  d’autres  monuments  pu¬ 
blics  ,  pour  lesquels  on  doit  désirer  la  solidité 
et  la  longue  durée. 

Voila  les  grands  et  importants  ouvrages  qui 
ne  doivent  jamais  être  oubliés  par  les  Princes 
occupés  de  l’avantage  des  peuples  ;  l’entretien 
des  grands  chemins  d’un  Empire  demande  éga- 
ment  leurs  soins. 

CiiAMBERS  avertit  qu’il  a  donné  ,  dans  la 
planche  VII  de  son  ouvrage  ,  le  dessin  d’un  joli 
pont  qui  ornoit  le  jardin  d’un  marchand  à  Can¬ 
ton  ;  il  ajoute  :  «  ce  pont  étoit  tout  de  bois ,  à  la 
réserve  d’un  garde-fou  de  brique,  ou  terre  cuite, 
et  des  pilliers  de  pierres,  couvertes  d’un  enduit 
déplâtré,  et  suivant  la  coutume  des  Chinois, 


76  De  l’Architecture  des  Chhvois. 
bizarrement  décorées  de  figures  irrégulières. 
Ces  ornements  ont  néata moins  leur  symétrie 
régulière,  de  laquelle  résulte  unfe  élégance  et 
un  agrément,  au  premier  coup-d’œil,  propre 
à  fixer  avec  plaisir  l’attention  :  l’emploi  quon 
en  pourroit  faire ,  dans  nos  jardins ,  réussiroit 
auprès  des  amateurs  délicats 

Nous  ne  voyons,  d’après  la  lecture  des  rela¬ 
tions  des  deux  dernières  Ambassades  angloises 
et  liollandoises  en  Cbine ,  rien  d’essentiel  à 
ajouter  aux  renseignements  précédents ,  si  ce 
n’est  l’observation  suivante  de  M.  Sl'auntôn  : 
«  plusieurs  ponts  sont  jetés  sUr  des  pierres  en¬ 
caissées  dans  des  claies;  on  les  construit  avec 
promptitude  et  à  peu  de  frais.  On  a  recours  à 
ces  encaissements  qui  se  confondent  d’eüx- 
mêmes,  dans  les  endroits  où  l’ouvrage  le  plus 
solide  ne  résisteroit  pas  long-temps  aux  torrents 
qui  se  précipitent’  du  haut  déS' montagnes.  Ces 
encaissements  sont  de  différentes  dimensions  , 
et  proportionnés  à  l’accroissement  qu'e  prend 

la  rivière  quand  elle  déborde D’autres  ponts , 

celui  nommément  de  Jen-seiig,  ville  grande  et 
très-peuplée,  est  formé  de  bateaux ,  et  s’ouvre 
pour  laisser  passer  les  barques,  les  jonCques,  etc. 
Cette  ville,  dans  la  traversée  paroît  aussi  longue 
que  celle  de  Londres,  et  contenoit,  au  rapport 
des  Mandarins,  700,000  âmes  (1). 

Un  voyageur  plus  récent  encore.  Monsieur 


(1)  Amb.  de  lord  Macartney  ,  toin,  ÏII,  i3,  et  loin. 
II ,  208, 


Pe  l’Architecture  des  Chinois-  77 
Cossigny  ,  tiiès-.impartial  dans  toutes  ses  asser- 
■tions,  dit  dans  son  voyage  . à  Canton  (1^  :  «  Ren¬ 
dons  ftiixCldnois  le  tribut  d’éloges  qui  leur  est 
dûÿ  ils  on,t  été  les  premiers  à  construire  des 
.canaux, de  nayiga-tion  et  des  ponts,  qui  sont  les 
travrftH^^  les  plus  utiles  que  puisse  enta’epr.endre 
n,ne  ,Hiatio,n,.  On  voit  rapplicaûan  qu’ils  ont  su 
faire  (de  Ja  igéométrie  à  ces  constructions ,  et 
leur  scieHce  dans  la  naupe  .des  pierres  » . 

Ce  grand  nombre  de  fleuves,  de  rivières  et  de 
canaux  qui  arrosent  la  Chine  ;  leur  inappré¬ 
ciable  utilité  pour  fertiliser  les  terres  ,  l’abon¬ 
dance  infinie  qufils  procurent  au  pays,,  en  faci¬ 
litant  le  transport  des  marchandises,  de  toutes 
les  extrémités  de  l’Empire  dans  les  grandes  villes 
et  dans  la  capitale ,  ont  toujours  fixé  l’attention 
du  -gouvernément.  Ainsi  ,  soit  pour  contenir 
les  inondaitionsdes fleuves,  et  arrêter  les  ravages 
qu’a  causés  le  Hoang-ho,  ouïe  fleuve  Jaune ,  soit 
pour  surveiller  les  bords  du  canal  royal  (^H'iu-ho), 
il  a  fallu  élever  des  digues  de  toutes  espèces  ,  et 
construire  des  écluses  ,  des  chaussées  d’une 
grande  solidité  ;  tops  ces  travaux  sont  familiers 
aux  Chinois,  qui  en  cultivent  l’art  depuis  des 
siècles  ,  etle  mettent  journellement  en  pratique. 
Aussi  voit-on ,  comme  le  long  du  cours  du  Pei- 
ho ,  et  partout  où  le  besoin  l’a  exigé ,  des  para¬ 
pets  de  granit  ,  des  levées  d’une  grande  hauteur , 
jointe  à  la  solidité,  et  l’attention  qu’on  a  eue  , 
d’employer  des  honnpes  de  mérite  ,  habiles  in- 


(.1)  Page  352. 


yô  De  ]:.’Auciiitectuh.e  des  Chiwoisi. 
génieurs  en  ponts  et  chaussées ,  quoique  ce  titre 
ne  soit  pas  connu  en  Chine  j  pour  opposer 
des  boulevards  aux  inondations  fréquentes  qui 
ont  désolé  des  villes  et  des  provinces  entières. 
M.  Staunton  rend  justice  aux  Chinois,  en  toute 
occasion  ,  dans  sa  relation  de  l’ambassade  de 

L.  Macartney,  page  233.  Ce  savant  anglois  et 

M.  Van-Braam,  qui  ont  traversé  la  Chine,  et 
qui  ont  eu  des  facilités  d’examiner,  de  compa¬ 
rer  ,  sont  fort  différents  de  quelques  voyageurs 
intrépides  renfermés  dans  Canton,  où  ils  ont  écrit 
dans  leur  cabinet  des  diatribes  contre  ceux  dont 
ils  n’avoient  lu  qu’avec  passion  et  de  forts  pré¬ 
jugés,  les  ouvrages  importants. 

Article  II.  De  la  grande  Muraille- 

La  nature  a  pris  soin  de  fortifier  la  Chine 
dans  les  endroits  foibles  où  elle  pourroit  être 
attaquée.  La  mer ,  qui  environne  six  de  ses  pro¬ 
vinces,  est  si  basse  vers  les  côtes,  qu’il  n’y  a 
point  de  grand  vaisseau  qui  puisse  en  appro¬ 
cher  sans  se  briser  ;  et  les  tempêtes  y  sont  telle¬ 
ment  fréquentes ,  qu’il  n’est  point  d’armée  navale 
qui  puisse  y  tenir  en  sûreté.  Des  montagnes 
inaccessibles  s’élèvent  à  l’occident  ;  et  la  Cliine 
n’en  est  pas  moins  défendue  de  ce  côté-là,  qu’elle 
l’est  par  la  mer  et  par  la  grande  muraille. 

Ce  fut  dans  des  vues  politiques  que  le  fameux 
Empereur  Tsin-che-hoang-ti,  connu  sous  le 
nom  ôl Incendiaire  des  livres ,  se  détermina, 
l’an  214  avant  Jésus-Christ,  à  faire  construire 
cetle  muraille  célèbre ,  qui  borne  la  Chine  au 


De  l’Architecture  des  Chinois.  79 
septentrion ,  afin  de  renfermer  les  trois  grandes 
provinces  du  Pe-/re-Z4  de  Chen-si  et  de  Chan-si, 
et  de  les  couvrir  contre  les  irruptions  si  fré¬ 
quentes  desTartares,  leurs  redoutables  voisins. 

Cette  muraille  s’étend  depuis  la  mer  jus¬ 
qu’aux  extrémités  de  la  province  de  Chen-si 
elle  peut  avoir  5oo lieues  de  long,  et  sa  largeur 
est  telle,  que  six  cavaliers  peuvent  y  marcher 
de  front. 

Elle  est  bâtie  en  majeure  partie  en  briques, 
de  même  que  celles  qui  environnent  les  grandes 
villes  de  cet  Empire,  et  il  y  a  des  tours  et  des 
corps-de-garde  de  distance  en  distance. 

Deux  choses  font  particulièrement  admirer 
cette  entreprise.  La  première  est  que  dans  sa 
vaste  étendue  de  l’orient  à  l’occident  ,  elle  passe 
en  plusieurs  endroits  par-dessus  des  montagnes 
très-hautes ,  sur  lesquelles  elle  s’élève  peu , 
étant  fortifiée  à  certaines  distances  par  de  grosses 
tours,  qui  ne  sont  éloignées  les  unes  des  autres 
que  de  deux  traits  d’arbalète,  pour  ne  pas  laisser 
d’endroits  sans  défense.  On  ne  comprend  pas 
comment  a  pu  être  élevé  à  une  si  grande  hau¬ 
teur  cet  énorme  boulevard ,  dans  des  lieux  secs 
et  arides,  où  il  a  fallu  porter  de  fort  loin,  et 
avec  des  travaux  incroyables,  l’eau,  la  brique, 
le  ciment,  et  tous  les  matériaux  nécessaires  pour 
la  construction  d’un  pareil  ouvrage. 

La  seconde  est  que  cette  muraille  n’est  pas 
continuée  sur  une  même  ligne ,  mais  qu’elle 
forme  des  sinuosités  en  divers  endroits ,  selon 
la  disposition  des  montagnes  j  de  telle  manière 


8o  De  t’ Architecture  des  'Chinois. 
qu’au  lieu  <i’un  mur^  on  pourroit  dire  qu’il  y 
èn  a  pres'quo  trois  qui  entourent  cette  grande 
partie  de  la 'Chine  vers  le  septentrion,  où  elle 
regarde  la  Tartarie. 

■C’est  ainsi  que 'Duhalde ,  fort  abrégé  ici,  a 
présenté  les  motifs  et  l’exécution  de  'la  grande 
muraille  (i). 

Le  Père  Gerbillon ,  qui ,  dans  ses  différents 
voyages  en  Tartarie,  à  la  suite  de  l’Empereur 
Rang-hi  ,  observa  soigneusenient  ce  rempart 
de  la  Chine  ,  et  plusieurs  endroits  où  le  temps 
avoit  fait  des 'brèches,  dit  que  sa  bâtisse  est 
composée  de  deux  faces  de  mur,  chacune  d’un 
pied  et  demi  d’épaisseur,,  dont  rintervalle  est 
rempli  en  , terre  jusqu’au  parapet.  lia  quantité 
de  crénaux-,coiiime  desqpjirsdont  iles^t  flanqué. 
A  la  hauteur  de^ffon  V  pipds  depuis  le  sol,  le 
mur, est  bâti  de;grgudes,pieçres.quarrées,  mais 
le  reste  est  de  .briques et  le  .mortier  jparoît 
excellent.  Sa  hauteur  totale  est, entre  iS.etao 
pieds,  mais  il  .y  a  peu  de  tpurs  qui  n’eu. ait  au 
moins  4o  ,  sur  tme  .base,  de  i'5,  à  .i6,piçds,quar- 
rés  ,  qui  diminue  insensiblement,  à  mesure 
qu’elle  s’élève.  On  a  fait  des ,  degrés,  de  brique 
ou  de.pierre, , sur  la  plate-forme,  qui  est  eptre 
les  parapets,  ppur  .monter  .çt  descendre  plus 
facilement. 

No  us  trouvons  dans  une  relation  de  la  Tartarie 
asiatique,  volupté  in-12,  inipfipié  ,à,Anisterdam 


(1)  Duhalde,  1 , 38  et  suiv. 

en 


De  l’Akchitectuiie  des  Chinois.  8i 
en  lySy  ,  page  66,  le  détail  ci-après  ;  car  il  est 
bon  d’avoir  les  opinions  des  voyageurs  et  des 
historiens. 

(c  On  prétend  que  cette  grande  muraille  a  en 
totalité  plus  de  35o  lieues  d^llemagne  en  long  ; 
et  il  est  étonnant,  qu’après  avoir  subsisté  tant 
de  siècles,  elle  soit  encore  à  présent  eu  si  bon 
état. 

«La  fondation  est  partout  en  pierres  de  taille, 
jusqu’à  6  pieds  de  hauteur  ;  le  reste  jusqu’à  la 
hauteur  de  5  toises  est  en  briques,  de  sorte 
qu’elle  a  en  tout  6  toises  d’élévation  et  environ 
4  de  largeur  (i).  En  dehors  elle  est  toute  revêtue 
de  pierres  de  taille ,  du  moins  du  côté  par  où 
l’on  arrive  de  Selinginsk  (2).  Elle  a  quatre 
grandes  portes  de  fer  ;  savoir  ;  celle  de  Léatong, 
deDaoure,de  Leling,  du  Thibet,  et  de  5oo  toises 
en  5oo  toises,  de  grandes  tours  quarrées  d’en¬ 
viron  12  toises  de  hauteur ,  qui  en  défendent 
l’entrée  ». 

On  dit  quelle  étoit  autrefois  gardée  par  un 
million  d’hommes,  mais  à  présent  que  les  Tar- 
tares  de  l’est  obéissent  à  la  Chine ,  le  nombre 
en  est  infiniment  moindre  ,  et  l’on  se  contente 
de  garder  les  postes  les  plus  importants. 

C’est  pour  arrêter  les  irruptions  que  les  Tar- 
tares  faisoient  en  Chine  que  fut  élevée,  selon 

(  1  )  Cette  élévation  de  36  pieds  paroît  la  pins  vraisem¬ 
blable  ,  en  égard  à  la  hauteur  des  tours. 

(a)  Selinginsk ,  ville  de  Russie  ,  dans  la  Sibérie ,  sur 
la  rive  orientale  du  Sélinga,  à  3oo  lieues  de  Pékin. 

P rem.  Part.  I" 


Sz  De  l’ Architecture  des  Ciimoiâ. 
le  témoignage  de  tous  les  historiens  (i),  cette 
fameuse  muraille,  qui  commence  dans  le  voi¬ 
sinage  du  fleuve  Jaune  (le  Hoang-lio),  et  qui 
s’étend  jusqu’à  la  mer  de  Kamtzachatka.  Le  tiers 
de  la  nation  fut,  dit-on,  employé  à  la  cons¬ 
truire,  et  l’ouvrage  fut  porté  en  cinq  ans  à  sa 
perfection ,  quoiqu’il  fallut  pratiquer  de  larges 
voûtes  pour  le  "cours  des  eaux ,  et  ménager  des 
issues  pour  le  passage  des  troupes.  Lorsqu’on 
dit  qu’elle  a  5oo  lieues  de  longueur,  on  y  com¬ 
prend  les  espaces  remplis  par  les  montagnes, 
et  ceux  où  il  n’y  a  qu’un  fossé  ;  car  on  ne  doit 
strictement  compter  que  loo  lieues  de  murs, 
construits  partie  en  brique  et  partie  en  terre 
battue.Ils  sont  flanqués  par  intervalle  d’un  grand 
nombre  de  tours  ,  suivant  l’ancienne  méthode 
de  fortifier  les  places.  Ce  monument  de  l’activité 
chinoise  fut  si  solidement  établi ,  qu’il  subsiste 
encore  presque  entier,  après  2000  ans. 

Le  boulevard  par  lequel  cette  muraille  com¬ 
mence  à  l’extrémité  orientale,  est,  suivant  les 
rédacteurs  de  l’histoire  universelle  (2),  en  grosse 
masse  de  pierre  élevée  dans  la  mer,  sur  un  fon¬ 
dement  de  plusieurs  vaisseaux,  pleins  de  fer  et 
de  grands  quartiers  de  pierre ,  qu’on  a  fait'couler 
à  fond ,  et  sur  lesquels  l’ouvrage  a  été  élevé ,  et 
si  bien  cimenté ,  qu’il  en  eut  coûté  la  vie  à  l’Ar¬ 
chitecte,  si  l’on  eut  pu  faire  entrer  un  clou  entre 
les  pierres.  Ce  boulevard  est  à  l’orient  de  Pékin 
et  presque  à  la  même  hauteur ,  et  d’une  force 


De  l’Architecture  des  Chinois.  83 
extraordiuaire  :  à  une  petite  distance,  à  l’occi¬ 
dent,  on  trouve  la  première  porte,  nommée 
Chang-hai-quan ,  qui  est  d’une  grande  éléva¬ 
tion  et  d’une  extrême  solidité  ;  les  autres  portes 
sont  construites  de  la  même  manière,  et  toutes 
sont  défendues  par  des  forts  assez  grands,  dans 
le  goût  des  Chinois.  Après  cette  construction 
les  vastes  Etats  de  l’Empire  de  Chine  étoient 
protégés,  ou  hors  d’insulte  de  tous  côtés,  et 
comme  séparés  de  l’univers  ;  savoir  :  au  nord, 

Ïiar  ce  nouveau  rempart,  à  l’occident,  par  de 
lautes  et  inaccessibles  montagnes ,  et  par  d'’im- 
menses  déserts  sablonneux  ;  enfin ,  au  midi  et  à 
l’orient,  par  l’océan. 

Les  auteurs  des  différentes  relations  s’accor¬ 
dent  tous  sur  les  faits  principaux  qui  vont  être 
confirmés  par  MM.  Cibot  et  Amiot,  nos  écri¬ 
vains  les  plus  récents  :  on  y  trouvera  des  faits 
historiques  curieux. 

Les  Annales  racontent,  dit  M.  Cibot  (i), 
comment  le  prince  de  Tchao,  nommé  Ou-ling, 
commença  la  grande  muraille ,  l’an  3o3  avant 
l’ère  chrétienne,  et  la  conduisit  depuis  les  confins 
du  Fe-tche-li  jusqu’au  Hoang-ho,  puis  le  prince 
de  Yen,  depuis  le  Z.eao-iwzg',  jusqu’à  la  pro¬ 
vince  de  Chen-si,  et  encore  les  princes  de  Tsin, 
Ting-tao-fou ,  jusqu’à  la  première  entrée 
du  Eloang-ho.  Elles  racontent  aussi  que  Tsin- 
che-hoang-ti  fit  rétablir ,  compléter  et  joindre 
ces  trois  parties  de  murs,  quand  il  eut  réuni 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  II,  461- 

F  a 


84  De  l’Architecture  des  Chinois. 
tout  l’Entpire  sous  sou  sceptre  ;  mais  ffue  pour 
la  partie  q,ui  va  depuis  le  nord  de  Tiiig-tao^'oii 
jusqu’à  Kiu-jw-koan ,  à  l’extrémité  occiden¬ 
tale  du  Chen^si ,  elle  ne  fut  bâtie  que  plus  de 
200  ans  après-,  sous  le  règne  du  célèbre  Ou-ti, 
des  Han  occidentaux. 

Dans  l’histoire  de  l’Empereur  Tsin-che^ 
hoang-ti,  par  M.  Amiot  (j),  il  est  dit  que  ce 
prince,  le  premier  de  sa  Dynastie,  lorsqu’il  fut 
paisible  possesseur  dii  trône,  fit  plutôt  ve- 
Consiruire  que  rétablir  et  rejoindre  la  grande 
niuraille  5  que  l’an  214  avant  Jésus^Çlirist  Ü 
employa  les  bras  de  quatre  millions  d’hommes 
pour  cet  immense  ouvrage ,  qu’il  les  fit  sur¬ 
veiller  par  trois  cent  mille  hommes  de  ses 
tronpes,  à  la  tête  desquels  éloit  son  général 
]\Ioiigr^tien ,  à  qui  il  de  voit  ses  plus  impor¬ 
tantes  victoires  ,  et  rju’on  ne  cessa  de  travailler 
que  dix  années  après. 

Cette  opinion  diffère  de  la  préeédente,  mais  , 
elle  se  rapproche  davantage,  quant  aux  époques 
et  aux  faits  principaux,  du  récit  des  autres 
historiens ,  et  nous  avons  cru  devoir  les  pré¬ 
senter  toutes  deux. 

M.  Staunton,  d’après  les  traditions  chi¬ 
noises  ,  dit  que  l’époque  certaine  de  l’achè¬ 
vement  remonte  à  trois  siècles  au-delà  de  l’ère 
chrétienne.  Il  relève  son  admirable  solidité  et  les 
travaux  immenses  qu’elle  a  occasionnés  j  enfin, 
il  la  considère  comme  propre ,  faute  d’autres 


(i)  Méni.  des  Miss,  de  Pékin,  HI,  264. 


De  L’ARcriî'i’ECTüiiË  i4ês  Citisrois.  85 
enttéiilis,  à  écartef  des  fertiles  provinces  dé  le 
Chine,  les  hétes  féroces  qui  ahondent  dans  là 
Tartarie.  Ou  trouvé  dftiis  le  meme  volume  dës 
détails  curieux  sur  la  haüieui',  l'épaisseur  de 
Ce  hïür  immense,  et  aussi  Stir  les  tours  qui  lè 
défendent,  d’après  les  mesures  prises  pai*  lê 
capitaine  Parisli  (i). 

Left-ère  Attiret,  comme  le  dit  M.  Amiot  (3) 
en  1754,  avoit  été  vivement  frappé  à  la  vue  de 
ce  long  rempart  de  l’Empire  :  il  trouvoit  que  les 
Missionnaires  qui  en  ont  parlé  fort  au  long  , 
n’en  donnoient  qu’une  foible  idée.  11  s’étoit 
proposé  d’en  faire  le  dessin ,  mais  ses  travaux 
rtiultipliés  le  liii  permeltoient-ils  ?  Il  disôit  qüé 
c’eSt  un  des  plus  beaux  ouvrages  qu’il  y  ait  àü 
monde,  eu  égard  au  temps  où  cette  muraille 
immense  a  été  faite ,  et  à  la  nation  qui  l’a  ima¬ 
ginée  et  exécutée. 

Le  frère  Attiret ,  ou  quelqu’ autre  Mission¬ 
naire  Jésuite ,  a  cependant  rempli  cette  labo¬ 
rieuse  tâche  le  dessin  de  la  grande  muraille  a 
été  levé  et  envoyé  eù  Eürôpé  aUx  Jésuites  de 
Paris ,  ou  à  M.  Rouillé  ,  Ministre  de  la  Ma¬ 
rine;  car  M.  MesSier,  célébré  Astronome  de 
l’Académie, des  Scienoés,  et  associé  à  toutes 
celles  de  l’EurOpe  ;  M.  Méssier  ,  de  l’Ins¬ 
titut  National ,  à  qui  l’on  peut  ét  l’On  dnit 
rendre  cette. rare  justice,-  que  les  travaux^  les 
succès  et  la  réputartion  n’ofît  fait  qu’accroître  sa 


(1)  Amb.  de.lord  Macartney,  III,  16,  za  ,  zô. 
(a>  LétÉv  Edif.  XXIIl ,  Sig. 

F  3 


86  De  l’Architecture  des  Chir^ois. 
modestie  et  l’oubli  de  lui -même,  se  rajtpelle 
très-bien  qu’il  y  a  3o  années  environ  ^  étant  élève 
du  savant  Josepli-Nicolas  Delisle,  l’Astronome, 
il  a  copié  pour  lui,  et  certainement  avec  l’exac¬ 
titude,  la  précision  qu’on  lui  connoît,  une  carte 
immense,  ou  dessin  sur  satin,  donnant  l’éten- 
dite  entière  et  tous  les  contours  de  la  grande 
muraille.  L’original  a  disparu ,  mais  la  copie 
laissée  entre  les  mains  de  M.  Delislè  a  été  placée, 
selon  l’opinion  de  M.  Messier,  dans  le  dépôt 
des  plans  et  cartes  de  la  Marine,  mis  depuis 
sous  l’inspection  de  M.  de  Cbabert. 

Le  P.  Dentrecolles  écrivoit ,  vers  tySo,  que 
la  construction  de  la  grande  muraille  é toit  d’une 
telle  solidité  ,  qu’elle  a  résisté  aux  siècles  qui 
se  sont  écoulés  j  qu’il  n’y  a  d’autres  ouvertures 
que  celles  qu’on  y  a  faites  à  mains  d’hommes  , 
et  que  tout  le  reste,  jusqu’à  la  cîme  des  mon¬ 
tagnes  les  plus  hautes  a  tenu  même  cotitre  les 
tremblements  de  terre: 


CHAPITRE  VL 

Mesures  et  Poids  des  Chinois. 


Les  mesures  ont  ici  leur  place  convenable  à 
la  suite  de  l’Architecture  ;  mais  les  poids  et  les 
monnoies  s’y  trouvent,  et  nous  ne  détacherons 
rien,  de  cet  excellent  mémoire  qui  nous  a  été 
donné  par  les  avant  Gabriel  Broder,  notre  ami. 

Le  pied  Chinois. 

Sous  la  dynastie  des  Hia,  il  étoit  de  lo 


De  l’Architecture  des  Chinois.  87 
pouces;  sous  celle  des  Chang  il  étoit  de  12 
pouces.  ■' 

Quand  cette  Dynastie  eut  pris  le  nom  de 
e  çied  fut  de  9  pouces. 

Sous  la  dynastie  des  Tcheou,\\  fut  de  8  pouces. 

Sous  la  dynastie  des  Tsing,  ou  des  Tartares , 
qui  gouvernent  maintenant  la  Chine,  le  pied  est 
aujourd’hui  comme  il  étoit  au  commencement, 
de  I O  pouces. 

On  distingue  3  sortes  de  pieds,  le  pied  de 
palais ,  celui  des  ouvrages  publics ,  et  celui  des 
tailleurs. 

Le  pied  du  palais ,  est  au  pied  de  Paris  ,  comme 
97  f  à  100.  M.  de  Mairan  avoit  reçu  du  père 
Parennln  un  demi-pied  de  la  Chine ,  bien  et 
duement  étalonné  ;  en  le  comparant  avec  notre 
pied  de  roi ,  il  en  a  conclu  que  le  pied  de  la 
Chine  équivaut  à  1 1  pouces  10  lignes  et  quatre 
dixiémes  de  ligne  de  notre  pied.  Les  divisions 
et  sous-divisions  sont  toutes  décimales. 

Le  pied  du  ti’lbunal  des  ouvrages  publics  , 
qui  s’appelle  Kong-pou  ,  dont  se  servent  les 
Architectes  et  les  ouvriers,  est  d’une  ligne  plus 
court  que  le  pied  du  palais. 

Le  pied  des  tailleurs  p'ôur  mesurer  les  soie¬ 
ries  ,  draps ,  toiles ,  etc.  est  de  7  ligues  plus  long 
que  le  kong-pou. 

Ce  pied  des  tailleurs  a  quelques  différences 
dans  les  diverses  provinces  ou  villes  ;  par  exem¬ 
ple  ,  le  pied  des  tailleurs  est ,  à  Nankin ,  d’uu 
pied  un  pouce  et  sept  lignes  du  pied  de  Paris , 
et  dans  la  province  de  Nankin  il  n’est  que  d’uu. 
pied  et  un  pouce. 


88  De  l’Architecture  des  Chinois. 

Le  Tchang,  ou  la  toise  chinoise,  coniiem 
dix  pieds  Chinois.  Le  pied  Chinois  se  nomme 
tché. 

Division  du  pied  Chinois.  Le  pouce  est  la 
dixième  partie  du  pied,  en  Chinois,  le  tsun. 

ten ,  le  grain  du  gros  millet,  ou  la  ligue , 
est  la  dixième  partie  du  pouce. 

Le  fy  est  la  dixième  partie  du fen. 

Le  hao  est  la  dixième  partie  du  Ij ,  ou  la  cen¬ 
tième  partie  d’une  ligne. 

Le  sée  est  la  dixième  partie  du  hüo,  ou  la 
millième  partie  d’une  ligne. 

Le  hou  est  la  dixième  partie  du  sée. 

Douei  est  la  dixième  partie  du  hoü. 

Le  kié  est  la  dixième  partie  du  OUei,  ou  la 
dix  millième  partie  dixfen. 

Le  Pas  et  le  Li  Chinois. 

Le  pas  est  de  6  pieds  Chinois. 

liC  li  à  3oq  pieds  Chinois,  et  selon  d’autres , 
36o. 

Les  Missionnaires  évaluent  continuellement 
dans  leurs  ouvrages  lo  U  à  une  lieue  commune 
de  France. 

Le  P.  Gaubil  a  examiné  avec  la  plus  scrupu¬ 
leuse  attention  le  pied  Chinois ,,  dont,  se  sont 
serviles  Arpenteurs  quePEmpereuravoit chargé 
de  lever  les  plans  de  la  ville  tartare  de  Pékin  ,* 
il  a  trouvé  que  le  pied  é toit  à  notre  pied  de  roi, 
comme  looo  à  iai6.  Le  A,  selon  cette  évalua¬ 
tion,  est  de  296  de  nos  toises. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  89 
Le  Mou  Chinois.  Le  mou,ourarpent  contient 

100  pas  Chinois,  e  t  le  pas  est  de  1 0  pieds  (  i  ). 

Cent  monfontmi yw ,  ou  la  portion  d’un  père 

de  famille  ;  il  a  encore,  outre  cela,  S  mon  y  ou 
5oo  pas ,  pour  sa  maison  ou  son  habitation. 

Sous  la  dynastie  des  Hia,  on  donnoit  à  cha¬ 
que  père  de  famille  5o  mou,  et  il  payoit  pour 
impôt  le  produit  de  5  moM,,  c’est-à-dire  la  di¬ 
xiéme  partie. 

Sous  la  dynastie  des  Yn  ,  les  terres  furent 
divisées  en  quarrés.  63o  mou  fbrnioient  9  quar- 
rés,  dont  l’espace  se  nommoitcAing-,  parce  que 
cette  ligure  quarrée  ressemble  au  caractère  chi¬ 
nois  chins.  Chacun  de  ces  9  quarrés  contenoit 
70  mou  :  nuit  peres  de  famille  les  cultivoient. 
Le  quarré  du  milieu,  qu’on  nommoit  le  quarré 
public,  ou  le  quarré  cOnimun  ,  étoit  cultivé  en 
commun  par  les  8  pères  de  famille ,  et  il  étoit 
consacré  à  payer  1  impôt.  On  payoit  alors  le 
neuvième.  Les  huit  autres  quarrés  latéraux  ap- 
parienolent  à  chacun  des  â  pères  de  famille  sans 
aucun  impôt.  . 

Sous  la  dynastie  des  Tchéqu,  on  donna  à 
chaque  père  de  famille  \oo  .mou.  Dans  les  cam¬ 
pagnes  voisines  de  la  métropole ,  on  suivoit  la 

101  de  la  Dynastie  des  Hia.  Dix  pères  de  famille, 
cultivoient  1000  mou.  Ces  1000  mou  étolent  en¬ 
tourés  d’un  canal  ;  on  nommoit  cet  espace  un 

(i)  Le  Tchang,  oula.  toise  chinoise  contient  10 pieds 
chinois.  M.  de  Mairan  a  évshièle  F îed  chinois  ait  pou¬ 
ces  10  lignes  et  4  dixièmes  de  ligne  de  notre  pied.  ■ 


90  De  l’Architecture  des  Chinois. 
heu ,  Dans  les  campagnes  éloignées  delà  métro¬ 
pole,  on  suivoit  la  loi  de  la  dynastie  des  Y^n  : 
huit  pères  de  famille  cul ti voient  ensemble  neuf 
miarrés ,  ou  900  mou ,  qu’on  appeloit  un  ching. 
Ces  I O  ou  ces  8  pères  de  famille ,  payoient  pour 
impôt  un  dixième.  Mais  sur  cette  dixième  por¬ 
tion  qui  payoit  l’impôt ,  on  défalquoit  dans  la 
part  des  10  pères  de  famille  20  mou  pour  leurs 
'maisons  et  leurs  jardins.  Dans  la  part  des  8  pères 
de  famille ,  on  défalquoit  1 4  mou  sur  les  70  mou 
du  neuvième  quarré  ,  pour  lé  môme  usage. 

Le  pied  antique,  étoit  beaucoup  plus  court 
que  le  pied  moderné.  Selon  le  docteur  Kin-lf- 
Kian^yh^i  thow modernes,  font  1 00  moH anciens. 
Divisions  pour  les  mesures  anciennes  des  pos¬ 
sessions  chinoises. 

Six  pieds  font  un  pas. 

Cent  pas  font  un  mou. 

Cent  mou  font  un  fu ,  ou  la  portion  d’un  père 
de  famille. 

Trois  fu  font  un  ho,  ou  une  suite  de  mou 
quarrés. 

Trois  uo  font  un  ching  y  ou  neuf  quarrés  cha¬ 
cun  de  1 00  mou. 

Le  ching  est  une  figure  quarrée ,  dont  tous 
les  côtés  sont  de  3oo  pas ,  ou  d’un  li  ;  ainsi  toute 
la  figure  contient  90,000  pas  quarrés ,  c’est-à- 
diré,  g  fil  y  ou  900  mou. 

Divisions  pour  les  mesures  anciennes  des  habi¬ 
tations  chinoises. 

,  Quatre  ching  font  un  je,  ou  un  petit  hameau.. 

Quatre  je  font  un  tien. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  91 

Quatre  tien  font  un  hieiii  ou  une  ville  murée. 

Quatre  hien  font  un  tu  ,  ou  une  contrée ,  ou 
un  grand  quarré  dont  chaque  côté  contient 
32  U. 

Poids  Chinois. 

Kin,  la  livre  chinoise  ;  elle  contient  16  onces, 
qui  font  18  onces  de  la  livre  de  France,  poids  de 
marc.  ' 

Léangy  l’once  chinoise ,  ou  la  seizième  par¬ 
tie  de  la  livre  chinoise.  Cette  once  est  plus  forte 
que  celle  de  France ,  d’un,  gros.  L’once  de  France 
ne  pèse  que  8  gros  j  l’once  cliiuoise  en  pèse  neuf. 
Les  Portugais  lui  ont  donné  le  nom  de  Tael;  et 
c’est  sous  ce  nom  qu’elle  est  connue  en  Europe. 

Tsien  ,  la  dixième  partie,  du  léang  ou  de 
l’once  chinoise.  Les  Portugais  donnent  au  tsien 
le  nom  de  mas. 

Fen  ,  la  dixième  partie  du  tsien. 

Liy  la  dixième  partie  du fen. 

HaOy  la  dixième  partie  du  li. 

Quand  il  s’agit  de  poids  d’or  ou  d’argent ,  la 
livre  chinoise  a  plusieurs  autres  divisions  au- 
dessous  du  Aao. 

Se,  la  dixième  partie  du  hao. 
la  dixième  partie  de  j'e. 

Tchin,  la  dixième  partie  de  fou  :  tchin  signi¬ 
fie  grain  de  poussière. 

Y ai,  la  dixième  partie  du  tchin. 

Miao ,  la,  dixième  partie  de  jai. 

Mo  ,  la  dixième  partie  de  miao. 

Tsiun,  la  dixième  partie  de  mo. 

Sun,  la  dixième  partie  du  tsiun- 


92  De  l’ Architecture  des  Chinois. 

Outre  le  kin  ,  ou  la  livre ^  les  Chibois  ont  le 
ehe,  ou  le  tan^  qui  est  de  120  km  ,  ou  de 
120  livres  :  c’est  la  charge  d’un  boninie  fort. 

Monnaie  Chinoise. 

Les  Chinois  n’ont  que  de  la  monnoie  de 
cuivre. 

Valeur  du  poids  d’argent  chez  les  Chinois. 

Le  léang ,  ou  le  tael ,  ou  Fonce  chinoise , 
vaut  7  liv.  10  sols  de  notre  monnoife  de  France  : 
ainsi  dix  tœls  font  76  liv.  tournois. 

Le  tien  vaut  i5  s.  0  d. 

Ysc  fen,  vaut  1 . .  .6 

Le  li ,  vaut  ... - 1  j 

Le  Hao  vaut . . . -5^  de  denier. 

Valeur  du  poids  d’or  chez  les  Chinois. 

La  valeur  du  poids  d’or  varie  chez  les  Chi¬ 
nois  selon  que  l’or  est  plus  ou  moins  commun. 
Il  est  ordinairement  plus  commun  dans  les 
mois  où  les  vaisseaux  d’EurOpe  arrivent  à  Canton , 
Poids  Chinois  pour  le  blé,  le  riz,  etc. 

Tan,  ou  che. 

'Peu  ,  dixième  partie  du  tan. 

Chili,  dixième  partie  du  teu. 

Ho  ,  dixième  partie  du  cMn, 

Cho  ,  dixième  partie  du  ho. 

Chao,  dixième  partie  du  cAo. 

Chua,  dixième  partie  du  cheto. 

Quej,  dixième  partie  du  clïUa. 

So,  dixième  partie  du  quéy. 

■Fis. 


De  l’Architecture  des  Chinois.  gZ 


NOTES 

SUR  L’ARCHITECTURE  DES  CHINOIS. 


Page  I.  (æ)  JLies  Egyptiens  n’ont  pas  connu  les  ordres 
d’Architecture  ,,  mais  ils  ont  employé  les  pilastres  et  les 
colonnes  ;  il  les  ont  ornés  de  chapiteaux ,  de  bandeaux, 
de  bases  et  de  cannelures  :  ils  ont  profilé  et  décoré  les 
entablements. 

Dans  l’emploi  des  colonnes ,  ils  ne  les  ont  pas  regar¬ 
dées  comme  un  moyen  solide  pour  percer  et  aligner  les 
espaces  immenses  que  leurs  bâtiments  occupoient  ;  mais 
elles  leur  étoient  nécessaires  pour  soutenir  leurs  pla¬ 
fonds  ,  puisqu’ils  ignoroient  absolument  l’art  de  faire 
des  voûtes. 

Quand  les  bois  auroient  été  communs  en  Egypte ,  les 
Égyptiens  se  seroient  bien  gardés  d’en  employer  dans 
leurs  bâtiments  ;  ils  employoient  les  pierres  etvouloient 
qu’elles  ne  dussent  leur  force  qu’à  elles-mêmes  et  à  la 
justesse  de  leur  coupe  :  c’est  pourquoi  ils  n’ont  jamais 
introduit  aucun  métal  pour  la  liaison  de  leur  bâtisse. 

La  grandeur  des  pierres  que  les  Égyptiens  ont  mises 
en  oeuvre  estseule  capable  d’exciter  l’admiration.  Quelle 
patience  n’a-t-il  pas  fallu  pour  les  tailler;  quelles  forces 
pour  les  mettre  en  place?  {Caylus  ,  Antiquités ,  Dis¬ 
cours  ,  tome  1.  Paris  ,  s'jbz,  in-4'’.  ). 

Les  Grecs  ont  tiré  de  l’Égypte  leurs  premières  con- 
noissances  en  Architecture;  mais  quelle  grâce  ,  quelle 
perfection  ne  lui  ont-ils  pas  donné ,  en  inventant  les 
ordres  Doriqud Ionique  et  Corinthien  ,  ce  dernier  si 
superbe  ;  en  fixant  lés  élégantes  proportions  de  ces 
ordres,  et  donnant  des  modèles  achevés  dans  tous  les 
genres  ?  N’admirera- t-on  pas  toujours  la  beauté ,  la  pu¬ 
reté  de  leurs  dessins  dans  la  sculpture  dont  ils  ont  dé¬ 
ployé  les  richesses  ? 

P.  4-(é)  Un  ami  aussi  distingué  par  son  goût  en  Archi¬ 
tecture  que  par  sa  science  de  l’Antiquité ,  et  qui  n’est 
plus  ,  m’a  communiqué  la  note  suivante  : 

«  le  ne  crois  pas  que  les  murs  de  l’enceinte  des  villes 


94  De  l’Architecture  des  Chinois. 

eussent  en  général  chez  les  Anciens  l’épaisseur  des 
nôtres ,  selon  la  manière  de  fortifier  depuis  deux  cent 
cinquante  ans.  Les  murs  de  Rome  construits  sous  Auré- 
lien ,  n’en  approchent  pas  :  ils  ne  sont  point  appuyés 
par  des  terre-pleins  ,  comme  nos  bastions  ,  nos  cour¬ 
tines  ,  nos  demi-lunes ,  etc.  ce  qui  leur  donne  à  la  crête 
une  largeur  capable  de  recevoir  trois  ou  quatre  voitures 
de  front.  Au  reste  ,  toutes  les  anciennes  murailles  de 
nos  villes  sont  assez  larges,  pour  qu’on  puisse  y  monter 
les  gardes  et  y  faire  les  rondes  à  cheval. 

P.  12.  (c)  Nous  ne  connoissons  dans  l’Architecture  que 
quatre  ordres  à  la  rigueur ,  et  on  peut  les  appeler 
primitifs  ;  et  six  en  comprenant  le  Toscan  et  le  Com¬ 
posite  ;  l’un  et  l’autre  connus  et  employés  chez  les 
anciens.  Le  premier ,  simple  sans  ornements ,  et  se  rap¬ 
prochant  du  Dorique,  mais  avec  des  proportions  en¬ 
core  plus  mâles.  Le  second,  formé  à  son  chapiteau  de 
rionique  et  du  Corinthien,  mêmes  proportions  que 
le  Corinthien  pour  la  longueur  du  fût  ;  quelques  dif¬ 
férences  dans  les  ornements. 

P.  34.  (a)  OEuvres  mêlées  de  Dutens  ,  1 7S4,  in-8°.  p.  34g. 
—  M.  Barthélémy  de  l’Acad.  des  Belles-Lettres ,  dans 
son  éloquent  voyage  du  jeune  Anacharsis  en  Grèce ^ 
Paris ,  1788,  5  vol.  in-4'’.  a  fait  passer  son  souvenir 
des  bienfaits  et  les  noms  de  ses  protecteurs  ,  M.  le  Duc 
et  Madame  la  Duchesse  de  Choiseul ,  à  la  postérité. 
L’éloge  de  ce  savant  Antiquaire  survivra  certainement 
à  la  gloire  que  ce  Ministre  s’est  acquise  dans  son  minis¬ 
tère  ,  qui  a  été  moins  heureux  par  ses  opérations  poli¬ 
tiques  que  funeste  pour  la  France. 

P.  46.  {.a)  L’empereur  Kien-Long  j  fils  aîné  à’Yong- 
Tchinge&x.  monté  sur  le  trône  en  lySS,  et  parvenu  à  un 
âge  très-avancé  ,  est  décédé  en  1797  ,  peu  après  le  dé¬ 
part  de  l’Ambassadeur  Hollandois  ,  M.  Van-Braam. 
Nous  avons  cité  ce  Prince  de  glorieuse  mémoire  ,  dans 
ces  petits  Traités,  ou  Essais,  toutes  les  fois  que  nous 
avons  dit  seulement  I’Empereur. 


Fin  des  Notes. 


DES 

JARDINS  CHINOIS. 


DES  JARDINS 

CHINOIS. 


INTRODUCTION. 

L’art  des  Jardins  est  né  dans  l’Orient  :  il  s’y 
est  maintenu  d’âge  en  âgé ,  et  après  tant  de 
siècles,  nous, en  trouvons  les  principes  et  les 
règles  dans  les  Jardins  chinois.  C’est  aux  Mis¬ 
sionnaires  ,  qui  demeurent  à  Pékin  dans  le 
palais  de  l’Empereur ,  que  nous  en  devons  la 
connoissance. 

Chambers,  Architecte  anglois,  qui  a  résidé 
à  Canton,  et  qui  s’est  instruit  dans  les  con¬ 
versations  qu’il  a  eues  avec  Lepqua ,  peintre 
chinois ,  nous  a  donné  quelques  développements 
intéressants  ;  mais  M.  Cibot  a  puisé  des  docu¬ 
ments  beaucoup  plus  étendus  de  YEssai  sur 
les  Jardins  de  plaisance  de  la  Chine ,  dans 
les  ouvrages  de  Lieou  -  tcheou ,  et  dans  les 
historiens  anciens,  dont  les  textes,  si  difficiles 
pour  les  Européens ,  lui  éloient  si  familiers. 
La  correspondance  que  j’entretiens  moi-même, 
depuis  long-temps,  avéc  les  Missionnaires  de 
la  Chine,  m’a  procuré  quantité  de  détails  cu¬ 
rieux.  Je  ,  réunirai  toutes  ces  connoissances  ; 

F  rem.  Part.  G 


9$  Des  Jardins  Chinois. 
je  rappellerai  l’origine  de  l’art  ,  et  j’oserai 
tracer  sommairement  le  tableau  des  Jardins 
chinois. 

Pour  mettre  de  l’ordre  dans  un  sujet  riche 
par  lui-même,  en  attendant  que  des  mains  plus 
habiles  perfectionnent  ce  plan,  j’exposerai  dans 
les  sept  petits  chapitres  suivants  : 

10.  L’idée  des  Chinois  sur  les  Jardins. 

2°.  La  forme  qu’ils  leurs  donnent ,  et  la 
distribution  des  eaux. 

3o.  Les  règles  qu’ils  suivent  en  traçant  les 
Jardins. 

4°.  Les  ornements  dont  ils  les  décorent. 

5°.  La  dilférence  qu’il  y  a  entre  les  Jardins 
de  l’Empereur  et  ceux  des  grands  et  des  par¬ 
ticuliers  ;  avec  la  description  des  Maisons  de 
plaisance  du  Souverain  et  celle  de  ses  Jardins. 

6°.  La  construction  et  la  forme  des  serres 
à  la  Chine. 

7°.  Le  goût,  la  beauté  et  les  avantages  de 
ces  Jardins. 

De  quelque  manière  qu’on  envisage  mes  re¬ 
cherches  ,  elles  auront  un  avantage ,  celui  d’offrir 
des  matériaux  réunis  et  rassemblés  pour  élever 
l’édifice. 

Mais  avant  que  de  commencêr  la  description 


Des  Jardins  Chinois.  ,99 

des  Jai’cllils  chinois ,  l’histoire  sommaire  des 
Jardins  anciens  et  modernes,  écrite  en  latin 
par  le  savant  Gabriel  Brotier,  et  qui  termine 
son  édition  latine  du  poëme  du  P.  Rapin ,  vol. 
/n-12  ,  Paris  17.80,  nous  ayant  donné  la  pensée 
d’en  traduire  librement  quelques-uns  des  traits 
les  plus  remarquables ,  j'y  trouverai  un  rap¬ 
prochement  qui  pourra  plaire  à  mes  lecteurs  ; 
le  voici  : 

Les  Grecs,  dans  le  beau  siècle  de  Péricles, 
donnèrent  de  la  forme  et  de  la  grâce  à  leurs 
Jardins ,  et  ils  excellèrent  dans  ce  genre  comme 
dans  tous  les  arts  et  les  sciences ,  qu’ils  puisèrent 
chez  les  Egyptiens.  Les  monuments  trouvés  dans 
les  ruines  d’Herculanum ,  attestent  legoût ,  la 
magnificence  qubls  portèrent  d’abord  dans  la 
Sicile  et  dans  la  partie  de  l’Italie,  appelée  la 
grande  Grèce,  d’où  ils  les  communiquèrent  au 
reste  de  cette  contrée.  Possédant  souveraine¬ 
ment  les  lois  et  les  principes  de  l’Architecture, 
qui  leur  doit  son  excellence  et  sa  perfection  (a)  • 
les  .Tardins  grecs  qu’ils  élevèrent  à  Pouzol,  à 
Naples,  dans  le  golfe  de  Bayes,  à  Mizène,  à 
Surentum ,  à  Gaprée,  etc.  étoient  embellis  d’édi¬ 
fices,  de  temples,  de  portiques,  de  colonnes, 
de  statues ,  où  les.  marbres  paroissoient  avec 
autant  de  profusion  que  de  magnificence.  Les 
G  3 


loo  Des  Jardins  Chinois. 
aspecls  les  plus  délicieux  y  étoient  ménagés  pour* 
l’étendue  de  la  vue  sur  la  mer,  oli  Sur  les  cam-' 
pagnes  les  plus  fertiles  et  les  plus  riantes.  Les 
allées  d’arbres,  les  fleurs  de  toutes  les  espèces, 
les  pièces  d’eaux  courantes  contribuoient  à  l’élé¬ 
gance  des  Jardins,  et  les  galeries  couvertes  ou- 
vroient  des  promenoirs  vastes  contre  les  ardeurs 
du  soleil. 

Les  Romains  vertueux  alors,  et  occupés  al¬ 
ternativement  de  la  guerre  et  de  la  fertilité  de 
leurs  champs  ,  se  bornoient  à  la  culture  des 
grains  et  des  légumes  nécessaires  à  la  vie  j  celle 
des  arbres  fruitiers  et  utiles  firent  partie  de 
leurs  travaux  agricoles.  Telle  fut  Rome  pendant 
plusieurs  siècles;  mais  à  l’époque  où  Lucullus , 
vainqueur  de  Mithridate  et  de  Tigrane ,  apporta 
dans  la  capitale  les  premières  dépouilles  de 
l’Orient ,  le  luxe,  des  J ardins  ,  et  celui  des  mai¬ 
sons  de  campagne  commença  ,  fit.  en  peu  de 
temps  des  progrès  incroyables,  et  continua  sous 
les  Empereurs  jusqu’après  le  règne  d’Adrien, 

Le  grand  Pompée  ,  Jules-César,  Auguste  et 
le  célèbre  Marius ,  de  l’ordre  équestre  ,  mais 
habile  jardinier  ;  Mécène,  Salluste  ,  Atticus 
et  d’autres  grands  personnages  ,  Sénèque  en¬ 
suite  ,  ne  se  contentèrent  plus  de  leurs  Jardins 
de  Rome  :  les  collines  de  Tusculunx  ,  celles 


Des  Jardins  Chinois.  loi 
yoisines  du  Tibre ^  et  la  Campanie  leur  offrirent 
des  emplacements  plus  spacieux,  qu’ils  chan¬ 
gèrent  en  Jardins  délicieux,  où  les  étangs,  les 
viviers  empoissonnés  abondamment  furent  en¬ 
tretenus  avec  de  grandes  dépenses.  Toutes  les 
richesses  de  l’Asie  et  de  la  Grèce  subjugée  ; 
les  belles  statues,  les  tableaux  enlevés  de  Co¬ 
rinthe  et  des  autres  villes  ,  vinrent  décorer  à 
l’aide  des  artistes  Grecs  les  superbes  édifices 
qu’ils  élevèrent.  Les  obélisques  ,  les  statues  , 
les  trophées  convenables  à  un  peuple  victo¬ 
rieux  du  monde  entier,  rappelèrent  les  con¬ 
quêtes  qu’il  devoit  à  sa  valeur,  et  aux  illustres 
généraux  qui  les  avolent  environné  de  tant  de 
gloire. 

Le  poète  Manillus  ,  qui  vivoit  du  temps 
d’Auguste ,  et  dont  M.  Pingré  a  donné  ,  en 
1786  ,  une  savante  traduction  françoise  du 
poème  des  Astronomiques  ,  fait  mention  dans 
son  livre  V,  page  141  >  Jardins  de  Rome 
embellis  par  les  fleurs.  «  La  pâle  violette ,  dit-il, 
déploie  sa  belle  couleur  auprès  delà  Jacinthe 
pourprée.  On  y  voit  le  lys,  le  pavot,  émule  des 
brillantes  couleurs  de  Tyr ,  et  la  rose  dont  la  ten¬ 
dre  beauté  est  si  agréablement  relevée  par  un 
beau  rouge  incarnat.  Les  coteaux  sont  ornés 
de  bosquets  agréables  et  de  gazons  toujours 
G  3 


102  Des  Jardins  Chinois. 
verts.  Les  prairies  émaillées  de  fleurs  natu-' 
relies ,  et  les  fleurs  qui  doivent  leur  beauté  à 
la  culture  ,  rassemblées  et  groupées  ensemble 
dans  les  parterres  ,  ofl’rent  aux  yeux  des  guir¬ 
landes  ravissantes. 

Les  Empereurs  qui  succédèrent  à  Auguste 
portèrent  à  des  excès  difficiles  à  croire  la  somp¬ 
tuosité  des  Jardins. 

Adrien,  successeur  de  Trajan  et  proclamé 
Empereur  l’an  iiy  de  l’ère  chrétienne  ,  ne  se 
permit  pas  de  faire  tracer  ses  Jardins  dans  Ro¬ 
me  ,  mais  il  choisit ,  par  respect  pour  les  ter¬ 
rains  dûs  à  riiabitatiou  des  Citoyens,  à  l’exem¬ 
ple  sage  de  quelques-uns  de  ses  prédécesseurs, 
la  montagne  de  Tivoli.  Sa  maison  de  campagne 
et  ses  Jardins  avoient  10,000  pas  géométriques 
d’enceinte  (1).  On  exécuta  sur  ses  ordres  ce 
que  les  siècles  précédents  n’avoient  pas  vu  , 
malgré  la  profusion  de  Néron  ,  et  ce  qu’on  ne 
verra  jamais ,  au  rapport  des  historiens.  Tout 
ce  que  les  voyages  du  prince  ,  dans  les  provinces 


(1)  Winkelinan,  Hist.  de  l’art  de  l’antiquité,  trad. 
de  l’allemand  en  franc.  JLeipsic ,  1781 , 3  vol.  xa-l^.Jîg. 
confirme  cette  immense  étendue.  —  On  trouvera  dans 
le  XXIII®.  vol.  des  (Euvres  gr.  in-fol.  de  Piranèse ,  le 
plan  de  la  Villa  A ,  Collection  annoncée  à  Paris , 
l’an  IX. 


Des  Jardins  Chinois.  loJ 
de  l’Empire  ^  lui  avoient  offert  de  monuments 
et  d’objets  importants,  il  les  fit  élever  pour  em¬ 
bellir  ses  Jardins  relativement  à  leur  étendue. 
Les  temples,  les  portiques ,  les  bains ,  les  é  langs , 
les  Naumaehies  ,  un  lycée  ,  une  académie  ,  le 
Prytanée  des  Grecs,  ce  que  la  renommée ,  et  ce 
que  les  connoissances  particulières  de  l’Empe¬ 
reur  lui  rappelèrent  des  merveilles  de  l’Egypte, 
de  r  A  sie  et  de  la  Grèce  fut  réuni  à  T ivoli,  d’après 
un  choix  savant  et  éclairé.  La  peinture  ,  la 
sculpture  ,  les  pavés  en  mosaïques  dans  les  sa¬ 
lons  ,  tous  les  talents ,  à  la  voix'  d’Adrien ,  con¬ 
coururent  à  donner  une  perfection  rare  aux 
compositions  qui  étoient  de  son  goût.  Les  chutes 
d’eaux  des  collines  se  précipitoient  dans  des 
réservoirs  immenses  ,  d’autres  couloient  sur 
une  pente  douce  et  répandoient  la  fraîcheur  , 
favorisée  encore  par  l’ombrage  d’un  nombre 
d’allées  de  grands  arbres.  P<armi  les  arbres  et 
arbrisseaux  étrangers  ,  étoit  l’arbrisseau  pré¬ 
cieux  sur  lequel  les  Arabes  recueillent  le  baume 
de  la  Mecque  ,  que  Vespasien  et  Tite  avoient 
apporté  à  Roiue  ,  après  la  conquête  de  la 
Judée. 

En  Europe  nulle  connoissance  des  Jardins 
pendant  les  treize  premiers  siècles  de  l’ère  chré¬ 
tienne.  Le  cardinal  Hlppolyte  d’Est,  fit  revivre 

G  4 


io4  Des  Jardins  Chinois. 
cet  art  enchanteur ,  vers  l’an  1 542.  Guillaume  de 
Porta,  dont  le  génie  contribua  si  puissamment  à 
renouveler  les  arts  et  à  les  faire  fleurir  en  Italie, 
et  qui  eut  pour  approbateur  le  célèbre  Michel- 
Ange  Buonaroti ,  aida  de  ses  plans  le  cardinal 
d’Est.  Le  cardinal  choisit  Tivoli  pour  l’empla¬ 
cement  de  ses  jardins,  et  se  mettant  dans  le  voi¬ 
sinage  de  l’ancienne  Ville  Advienne,  il  voulut 
imiter  ou  suivre,  autant  que  ses  graudesrichesses 
le  lui  permettoient,  l’exemple  et  les  traces  de 
l’Empereur  Adrien  ;  mais  il  ne  remplit  son 
projet  qu’en  dépensant  alors  5oo,ooo  livres  de 
France,  qui  reviennent  maintenant,  si  l’on  con¬ 
sidère  la  rareté  de  l’argent  à  cette  époque ,  à 
17,000,000.  On  peut  juger,  d’après  une  somme 
si  considérable  qui  fut  sacrifiée,  des  beautés, 
des  magnificences  en  bâtiments,  en  obélisques, 
eu  statues,  en  monuments  tirés  de  l’ancienne 
Rome,  puis  en  chutes  d’eaux,  en  plantations,  etc. 
qui  décorèrentcesnouveaux  Jardins.Lesprinces 
de  la  pourpre  romaine  furent  entraînés  par  cet 
exemple  à  se  procurer  tant  de  choses  merveil¬ 
leuses.  En  i6o3  le  cardinal  Aldobrand  in  établit 
son  palais  et  ses  jardins  sur  la  colline  de  Tus- 
culum ,  et  Jacques  de  Porta  y  déploya  tous  ses 
talents. 


Puis  le  célèbre  André  le  Nostre,  digne  d’être 


Des  Jardins  Chinois.  io5 
né  sous  le  règne  de  Louis  XIV,  fui  le  créateur 
de  nouveaux  Jardins,  dont  il  embellit  Saint- 
Germain,  Versailles,  Saint-Cloud,  Chantilly, 
les  Tuileries  et  les  environs  de  Paris:  ils  don¬ 
nèrent  le  ton  à  tous  les  Jardins  que  l’on  forma 
en  Europe  jusqu’à  ce  que,  vers  le  milieu  du 
siècle  dernier,  les  Jardins  anglois,  ou  plutôt 
Chinois j\axG\\x.  changé  les  plans,  les  distributions 
et  les  décorations  précédentes. 

Cet  épisode  me  ramène  à  mon  sujet,  c’est- 
à-dire  à  l’histoire  des  Jardins  d’une  Nation, 
qui  n’a  jamais  puisé  ses  connoissances  dans  les 
lumières  d’une  autre ,  et  qui  ne  doit  qu’à  elle 
seule,  depuis  3 ooo  ans,  la  composition  de  ses 
J  ardins.  ' 


Des  Jardins  Chinois. 


io6 


CHAPITRE  PREMIER. 

Idée  des  Chinois  sur  les  Jardins  {b). 


Il  faut  un  espace  immense  pour  faire  un  beau 
Jardin  cliiuois,  à  cause  des  différentes  compo¬ 
sitions  qui  doivent  en  faire  partie.  Les  grands 
parcs  d’Angleterre  ne  sont  qu’une  imitation  de 
ceux  de  la  Chine ,  et  les  riches  particuliers  de 
France,  qui  dans  un  terrain  peu  spacieux,  se 
sont  flattés  d’abord  de  créer  un  J ardin  anglois , 
et  par  une  erreur  plus  grande  un  Jardin  chinois, 
n’ont  fait  dans  leurs  essais  que  des  jouets  d’en¬ 
fants  (c).  Des  dessins  mieux  conçus,  et  tracés 
dans  de  grands  emplacements ,  ont  ensuite  of¬ 
fert,  soit  à  Erménonville,  soit  à  Guiscard,  des 
modèles  d’uu  nouvel  art  des  Jardins  ;  et  celui 
de  Trianon  a  présenté  une  charmante  miniature 
dans  le  genre  qui  nous  étoit  inconnu.  Le  che¬ 
valier  Temple  a  considéré,  dans  son  traité  des 
Jardins,  ceux  des  Chinois,  comme  des  chefs- 
d’œuvres  de  l’art ,  trop  difficiles  à  Imiter. 

Voici  les  idées  des  Chinois,  relativement  à 
leurs  Jardins.  Si  LieoUj  ou  d’autres  Auteurs 
chinois,  ont  fourni  des  textes  à  notre  savant 
missionnaire  M.  Cibot,  son  imagination  bril¬ 
lante  et  son  agréable  touche,  animées  par  les 
objets  de  comparaison  qu’il  avoit  sous  les  yeux, 
ont  embelli  et  secondé  tous  les  développements 
qu’il  a  consignés  dans  ses  ingénieux  exposés  des 
Jardins  chinois.  Tels  sont  les  suivants,  et  ceux 


Des  Jaebins  Chinois.  107 
qui  enrichiront  chaque  article  de  ce  petit  traité  : 
on  reconnoîtra  aisément  la  plume  qui  les  a  tra¬ 
cés,  et  répandus  dans  les  diflérents  volumes  des 
Mémoires  des  missionnaires  de  Pékin. 

Lieou-Tciieou  Cl)  va  au-devant  des  diffi¬ 
cultés  qu’on  peut  se  faire  sur  les  jardins  chinois , 
et  il  se  demande  ainsi  :  u  Que  cherche-t-on  dans 
un  jardin  de  plaisance  ;  que  veut-on  surtout  y 
trouver?  Un  adoucissement  de  la  privation  pé¬ 
nible  du  spectacle ,  toujours  aimable,  délicieux 
et  nouveau  des  campagnes,  qui  font  le  séjour 
naturel  de  riiomme.  Un  jardin  doit  donc  être 
l’image  vivante  et  animée ,  de  tout  ce  qu’on  y 
trouvé  pour  produire  dans  l’âme  ,  les  mêmes 
sentiments,  et  rassasier  la  vue  des  mêmes  plai¬ 
sirs  ». 

«La nature  seule,  sans  autre  parure  ni  orne¬ 
ment  que  la  simplicité,  le  négligé,  le  désordre 
et  l’anti-symétrie  quelle  a  dans  les  plus  belles 
campagnes  ,  et  qui  y  plaisent  toujours  égale¬ 
ment  ,  parbît  dans  les  jardins  de  la  Chine.  Les 
règles  de  l’art  peuvent  s’en  offenser ,  mais  les 
yeux  en  sont  ravis ,  et  l’âme  la  plus  usée  s’y 
trouve  sensible  à  mille  impressions  de  plaisir, 
de  joie  et  de  volupté.  Un  jardin  chinois  de  bon 
goût,  est  un  terrain  où  la  beauté  du  local,  les 
agréments  de  la  situation  et  la  variété  des  points 
de  vue  sont  embellis  par  un  mélange  assorti , 
mais  naturel  ,  de  coteaux  et  de  collines ,  de 
vallées  et  de  plaines,  d’eaux  courantes  et  d’eaux 


(1)  Mém.  des  Miss.  Fr.  de  Pékin,  XI,  i6o. 


io8  Des  Jardins  Chinois. 
plates,  de  petites  îles  et  de  golplies,  de  bosquets 
et  d’arbi’es  isolés,  de  plantes  et  de  fleurs,  de 
cabinets  et  de  grottes  ,  de  berceaux  riants  et  de 
solitudes  sauvages ,  sérieuses ,.  et  comme  déta¬ 
chées  du  reste  de  TUnlvers.  On  y  jouit  des 
charmes  de  la  campagne,  et  des  agréments  de 
chaque  saison,  sans  que  les  traces  affligeantes 
d’un  travail  continuel ,  en  émoussent  ou  en 
troublent  le  sentiment. 

«  Ne  peut-on  pas  en  appeler  à  la  nature,  et 
s’en  rapporter  à  ce  qu  elle  enseigne  à  l’homme, 
dans  des  lieux  où  une  terre  fertile,  une  exposi¬ 
tion  heureuse,  un  climat  tempéré  la  mettent  à 
piême  d’étaler  toutes  les  beautés  ?  Les  jardins 
de  délices  quelle  forme  à  la  Chine,  ont  des 
monts  et  des  montagnes ,  qui  eu  cherchent  ou 
en  fuient  d’autres ,  des  allées  tortueuses ,  des 
arbres  plantés  çà  et  là  sans  ordre  et  sans  régula¬ 
rité,  des  eaux  qui  prennent' différentes  formes, 
et  serpentent  (ians  les  canaux  qu’elles  se  sont 
creuses  ou  que  l’art  a  aidé,  de  façon  que  l'œil 
recréé  en  voit  le  spectacle  avec  une  satisfaction 
toujours  nouvelle  (i). 

«L’art,  continue  l’agréable  historien,  se 
montre  partout  dans  les  jardins  d’Europe,  et  il 
se  cache  dans  ceux  des  Chinois.  On  croit  ne  voir 
qu’un  endroit,  que  la  nature  s’est  plu  à  orner 
et  à  embellir  ;  on  y  volt  jusqu’à  ses  caprices  , 
ses  négligences ,  ses  irrégularités  et.ces  passages 
rapides,  dont  la  surprise  est  le  premier  but. 

(1)  M(?in.  des  Miss.  Franc,  de  Pélûn  ,  tom 
3i8. 


1.  VIII. 


Des  Jardins  Chinois.  109 

«Enfin,  pour  se  faire  une  idée  des  jardins  chi¬ 
nois  ,  il  faut  supposer  qu’en  s’attachant  à  copier 
la  belle  nature ,  on  cherche  à  réunir  dans  un 
espace  borné,  ce  quelle  a  semé  vaguement  dans 
les  scènes ,  elles  perspectives  innombrables  des 
campagnes.  On  n’aime  ici  dans  un  jardin  que  le 
jardinage,  et  l’on  en  éloigne  tout  le  faste  qui  n’y 
a  pas  de  rapport. 

«  Si  l’on  veut  se  figurer  à-peu-près  l’effet  de 
toutes  los  parties  rassemblées,  il  faut  supposér 
que  les  collines  sont  tellement  jetées  ,  élevées, 
abaissées,  liées,  coupées,  distribuées,  cou- 
vertès  d’arbrisseaux,  d’arbres  à  fleurs,  de  grands 
arbres,  revêtues  de  gazons,  hérissées  de  rochers, 
qu’elles  varient  entièrement  la  décoration  des 
Scènes.  11  faut  supposer  aussi  que  la  terre ,  qui 
est  entre  les  collines  et  les  eaux,  est  ornée  de 
parterres ,  de  vergers ,  de  tapis  de  verdure ,  de 
morceaux  incultes  et  abandonnés  aux  herbes 
sauvagesi  II  faut  supposer  encore  que  les  rivages 
des  eaux ,  qui  ne  sont  pas  en  rochers  escarpés , 
sont  ici  en  sable  et  en  cailloux,  là  en  verdure, 
ailleurs  en  roseaux;  dans  quelques  endroits,  en 
pente  de  fossé ,  dans  d’'autrés  en  murailles ,  et 
que  les  eaux  plus  ou  moins  profondes ,  ont  des 
cascades  ,  des  brisements ,  des  murmures  et  des 
pièces  unies  comme  une  glace.  Enfin ,  il  faut 
supposer,  pour  terminer  l’estpisse  du  tableau 
général-,  que  les  palais  ,  bâtiments  ,  galeries 
(  sorte  de  balcons  couverts  qui  les  entourent , 
ou  qui  leur  servent  de  communication  entr’eux), 
sont  les  uns  d’une  magnificence  de  roman ,  les 


iio  Des  Jardins  Chinois. 
autres  simplement  propres,  quelques-uns  dans 
le  genre  le  plus  simple ,  et  plusieurs  même  en 

Îiaille ,  en  roseatix  et  en  bambou ,  comme  dans 
es  villages  ».  Toutes  ces  suppositions  qui  sont 
d’après  la  vérité ,  varient  prodigieusement  les 
scènes  du  jardin,  et  en  doublent  en  quelque 
sorte  l’étendue,  parce  que  le  même  bosquet, 
par  exemple ,  semble  différent  suivant  l'endroit 
où  l’on  est  placé  (i). 


CHAPITRE  IL 

Formes  que  les  Chinois  donnent  à  leurs 
Jardins  et  à  la  distribution  des  Eaux. 


O  N  cherche  avant  tout ,  dans  la  situation  des 
Jardins  chinois ,  la  salubrité  de  l’air ,  la  bonté 
de  l’exposition  ,  la  fertilité  de  la  terre  ,  un 
agréable  mélange  de  monticules  et  de  coteaux, 
de  petites  plaines  et  de  vallons  ,  de  bosquets 
et  de  prairies  ,  d’eaux  plates  et  de  ruisseaux. 
Autant  on  aime  à  y  voir  des  montagnes  du 
côté  du  nord ,  pour  servir  d’abri,  se  procurer 
du  frais  en  été  ,  assurer  des  eaux  ,  terminer 
agréablement  la  perspective  à  l’horizon ,  et  pro¬ 
fiter  toute  l’année  des  premiers  et  des  derniers 
rayons  du  soleil,  autant  qn  est  soigneux  d’évi¬ 
ter  que  ces  jardins,  soient  dominés  par  des  ter¬ 
res  voisines  ,  et  ouverts  à  la  curiosité  publique. 

(i)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  tom.  II  ,  in-4“.  4^5, 
et  suiv.  •—  Ibid.  643.  —  Ibid.  toin.  VIII ,  3i8. 


Des  Jardins  Chinois.  m 
Les  collmes  ,  coteaux  ,  monticules  et  hau¬ 
teurs,  sont  presque  toujours  couverts  en  entier 
de  différents  arbres  ,  tantôt  plantés  de  près  et 
serrés  comme  dans  les  forêts ,  tantôt  épars  çà 
et  là ,  et  isolés  comme  dans  les  champs.  La 
teinte  de  leur  verdure,  la  fraîcheur  de  leur 
feuillage,  la  forme  de  leur  tête,  la  grosseur  de 
leur  tronc  et  la  hauteur  de  leur  tige  ,  déci¬ 
dent  s’ils  seront  placés  au  nord  ou  au  midi , 
au  sommet,  sur  les  flancs  des  collines,  ou  dans 
les  gorges  et  les  défilés  qu’elles  forment.  Cette 
distribution  est  le  chef-d’œuvre  du  goût ,  parce 
qu’elle  doit  produire  les  ombres  et  les  clairs 
du  paysage,  animer  ce  qui  seroit  languissant, 
adoucir  ici  ce  qui  auroit  trop  de  saillie ,  sou¬ 
tenir  ailleurs  ce  qui  paroîlroit  trop  isolé  ,  ca¬ 
cher  les  étranglements,  assortir  les  points  du 
vue ,  et  sé  prêter  partout  à  la  perspective  qui 
tranche  sur  l’horizon,  ou  qui  va  se  perdre  dans 
son  éloignement. 

Les  intérêts  de  chaque  saison  doivent  être 
balancés  et  ménagés  ,  de  sorte  que  chacune  ait 
son  règne  ,  et  que  toutes  se  donnent  la  main. 
Les  pêchers  ,  les  abricotiers ,  les  cerisiers  à 
fleurs  doubles,  et  les  Bertin  ,  ou  Yu-lan  à  belles 
fleurs  blanches  odorantes  ,  forment  pour  le 
printemps  ,  un  amphithéâtre  enchanteur.  On 
les  réunit  à  l’abricotier  sauvage ,  tout  blanc 
de  fleurs  dans  la  même  saison  ;  si  l’on  en  fait 
des  groupes  séparés  ,  parce  que  cet  arbre  ne 
demande  aucune  culture,  et  qu’il  se  contente 
du  plus  mauvais  terrain ,  on  lui  abandonne  les 


112  Des  Jardins  Chinois. 
exposilioDS  les  moins  favorables ,  telles  que  les 
gorges  des  collines  les  plus  enfoncées.  Les  aca¬ 
cia  ,  les  frênes^  lès  planes  ou  platanes  ,  se  voû¬ 
tent  en  scènes  de  verdure  et  en  berceaux  pour 
l’été.  L’automne  (d)  a  les  saules  pleureurs ,  ou 
à  branches  pendantes  ,  les  trembles ,  les  peu- 

Eliers  à  feuilles  satinées.  L’hiver  a  les  cèdres, 
!S  cyprès  et  les  pins  ,  qui  conservent  leur 
verdure. 

Comme  la  projection  des  collines  et  des  mon¬ 
ticules  est  très-variée ,  les  arbrisseaux  sont  pour 
les  endroits  où  leiit  pente  est  plus  douce ,  ou 
brusquement  rompue  par  des  avancements  ou 
des  coudes.  Dans  les  faces  qui  sont  coupées  à 
pic,  ou  avancées  en  demi-voûtes ,  ou  élevées 
en  précipices,  les  rochers  dont  elles  sont  héris¬ 
sées  ,  ne  laissent  de  l’espace  que  pour  les  ar¬ 
brisseaux  isolés  qui  en  àugmentenr  l’air  sau¬ 
vage,  et  tranchent  sur  leurs  groupés  bisarres. 

Un  vallon  entouré  de  coteaux  et  de  monti¬ 
cules  ,  forme  par  lui-méme  un  paysage  riant 
et  fait  pour  le  plaisir  des  yeux.  Plus  l’enceinte 
en  est  irrégulière,  échau.crée  et  tqr tueuse,  plus 
il  offre  de  variétés ,  selon  les  divers  points  de 
vue  sous  lesquels  on  le  voit. 

Plus  un  jardin  est  vaste,  plus  il  y  a  de 
petits  vallons  ;  mais  aucun  ne,  doit,. ressembler 
à  Pàùtre.  Celui-ci  est  allongé  comme  le  niveau 
de  nos  grandes  allées ,  puis  il  se  recourbe  à 
une  ;  de  ses  extrémités  pour  sè  cacher  où  il 
finit.  Celui -là,  s’élargit ,  s’étend,  se  déploie 
dans  son  centre  et  j’ouvre  en  issues  de  toutes 
parts 


Chapitres  I  et  IL  ii3 

parts.  L’tm  se  rétrécit  en  scènes  par  degrés , 
et  va  ,  ce  semble  ,  finir  sous  l’horizon  j  l’autre 
s’arrondit,  en  ovale  ,  et  paroît  s’isoler  et  se  dé- 
taeber  4'^  tout.  Les  passages  qui  conduisent 
d’unvalloti  à  l’autre^  sont  si  négligemment  dis¬ 
posés  y  que  rien  n’y  prépare  à  la  surprise  des 
regards,  et  au  doux  tressaillement  de  l’âme  , 
quand  on  découvre  le  bassin  en  entier.  Comme 
leur  enceinte  s’allonge  ou  s’accourcit ,  s’étend 
ou  se  resserre ,  s’enfonce  ou  s’avance  ,  selon 
l’endroit  par  lequel  on  en  approché ,  on  crôif 
toujours  les  voir  pour  la  première  fois. 

Les  changements  de  chaque  saison,  ajoutent 
à  l’illusion  et  en  augmentent  le  plaisir ,  comme 
dans  les  campagnes  ;  mais  ce  n’est  que  par  les 
yeux,  qu'on  peut  compi’endre  jusqu’où  l’on  est 
touché,  de  trouver  ainsi  dés  prairies  émaillées 
de  fleurs,  des  champs  couverts  de  moissons,, 
des  pièces  dé  terre  labourées,  avec  leurs  buttes 
arides,  leurs  bornes  et  leurs  fossés  couverts  de 
roseaux.  Si  l’on  y  rencontre  quelques  quarrésOU 
quelques  bordures  de  fléürs  cultivées ,  leur  peù 
d’étendue  semble  annoncer  que  c’est  une  licence 
pour  laquelle  on  demande  grâcé. 

Les  Chinois  admettent  quelquefois  les  déco¬ 
rations  étudiées  ;  mais  ils  s’en  passent  le  plus 
souvent,  parce  qu’ils  possèdent  supérieurement 
l’art  d’animer  le  paysage  de  leurs  jardins  par'  les 
eaux  qu’ils  y  conduisent,  par  la  manière  dont 
ils  les  y  distribuent,  et  le  parti  excellent  qu’ils 
eu  tirent. 

Si  la  sonrce  d’mï  ruisseau  est  élevée  etdomine 

Prem.  Part.  H 


Ii4  Des  Jardins  Chinois, 
leurs  vallons,  ils  ne  l’y  font  descendre  qu’en 
cascades  et  en  gradins,  c’est-à-dire,  en  tom¬ 
bant  de  rochers  en  rochers,  par  dés  détours  et 
des  chutes  où  il  se  perd,  pour  reparoître  d’une 
manière  d’autant  plus  agréable ,  qu’elle  est  plus 
capricieuse ,  plus  irrégulière ,  et  l’effet  seul  de 
la  fuite. 

Au  défaut  de  cette  grande  ressource,  ils  se 
donnent  toute  la  pente  du  terrain  pour  le  rem¬ 
plir  de  petites  chutes  bruyantes ,  tantôt  en  ar¬ 
rêtant  le  cours  des  eaux  par  de  petites  écluses, 
tantôt  en  les  faisant  comme  revenir  sur  elles- 
mêmes,  par  des  détours  singulièrement  ima¬ 
ginés,  pour  les  conduire  à  des  canaux  plus 
profonds. 

En  Europe,  toutes  nos  pièces  d’eaux  sont 
arrondies  au  compas ,  ou  alignées  à  l’équerre  ; 
en  Chine,  on  n’y  craint  rien  tant  au  contraire 
que  la  régularité  des  figures.  Elles  sont  telle¬ 
ment  disposées  et  ouvertes,  qu’il  semble  que 
les  eaux  se  soient  creusées  elles-mêmes  leurs 
bassins,  dont  la  forme  est  comme  l’ouvrage  de 
leur  séjour  ou  de  leur  cours  ^_et  dont  les  bords 
ont  été  entamés  par  elles.  Ces  bassins  sont  quel¬ 
quefois  de  petits  étangs,  des  nappes  qui  occupent 
le  fond  d’un  Vallon ,  et  qui  y  laissent  à  peine 
un  petit  sentier  étranglé  entre  leurs  rives ,  et 
les  côtes  roides  qui  les  dominent  :  quelquefois 
ces  bassins  s’ouvrent  un  canal  bizarrement  large, 
étranglé ,  courbé,  enfoncé,  interrompu  par  des 
rochers,  et  offrent  un  ensemble  qui  charme  la 
vue  ;  quelquefois  aussi  lès  eaux  sont  comme 


Chapitres  I  et  IL  n5 

jetées  dans  le  milieu  d’un  vallon,  où  elles  sem¬ 
blent  n’avoir  pénétré  qu’avec  effort,  et  ne  s’être 
-étendues  que  pour  se  diriger  vers  la  digue  qui 
les  fait  monter ,  et  qui  en  accroît  le  volume  : 
devenues  plus  fortes  alors,  elles  s’échappent  avec 
bruit  et  forment  un  ruisseau,  dont  les  chutes, 
ies  brisants,  les  écarts  et  les  retours  sont  une 
vive  image  des  variations  de  la  vie. 

Qü’opf  rapproche  maintenant  ce  qui  a  été  dit 
des  collines  et  des  monticules ,  des  vallons  et 
des  vallées,  des  eaux  courantes  et  dormantes  : 
qu’on  se  représente  tout  cela  arrangé  et  disposé, 
d’après  un  plan  tracé  en  imitation  de  la  nature  ; 
qu’on  imagine  non  des  allées  applanies  et  espa¬ 
cées,  symétrisées  et  alignées,  mais  des  sentiers 
étroits  et  multipliés,  qui  s’étendent  ou  se  res¬ 
serrent,  s’avancent  ou  se  détournent,  montent 
ou  descendent,  selon  la  forme  des  lieux  qu’ils 
traversent  ,  mais  toujours  si  heureusement  , 
qu’ils  conduisent  agréablement  aux  points  de 
vue  les  plus  riants,  aux  solitudes  les  plus  cham¬ 
pêtres,  aux  ombrages  les  plus  frais,  et  ne  trom¬ 
pent  les  premiers  regards  que  pour  préparer  des 
surprises,  et  sauver  à  quiconque  s’y  promène 
la  satiété  de  l’habitude. 

M.  Cibot  (i)  terminé  ces  charmantes  des¬ 
criptions  en  disant  :  «  Nous  ne  pouvons  rendre 
que  grossièrement  une  partie  de  ce  que  nous 
avons  vu  ;  et  les  pensées  de  l’Europe  sont  si 
loin  encore  du  goût  chinois ,  que  nous  déses- 


n6  Des  Jardins  Chinois, 
pérons  presque  qu’on  en  croie  une  partie  sur 
la  foi  de  nos  récits  ». 

M-  Poivre,  voyageur  vraiment  philosophe  ( i  ), 
a  dit,  en  parlant  des  Chinois,  avec  cette  vérité 
qui  fait  honneur  à  tout  écrivain,  que  leurs 
maisons  de  plaisance  présentent  toujours  des 
cultures  utiles  agréablement  diversifiées  j  que 
ce  qui  en  fait  le  principal  agrément,  est  une 
situation  riante  habilenient  ménagée,  où  règne 
dans  l’ordonnance  de  toutes  les  parties  formant 
leur  ensemble,  une  heureuse  imitation  d’un 
beau  désoirdre  ,  du  désordre  le  plus  agréable  de 
la  nature,  dont  l’art,  relativement  aux  jardins, 
a  emprunté  les  traits. 

Qu’o-n  me  permette  un  épisode  qui  ramène, 
d’après  les  principes  des  Chinois,  aux  jardins 
lucidernes.  ; 

M,  M . . , . ,  Architecte  de  feu  M.  le  Prince 
de  Conti,  a;  donné  en  1776,  la  Théorie  des 
Jetnlms,.  volume  m-8°.  II  est  le  premier  qui 
ait  posé  des  principes  et  des  règles  appuyés 
d^éxemples ,  dans  cet  excellent  ouvrage ,  pour 
ehanger  entièrement  l’ordre  de  nos  jardins.  Les 
ayant  vus  sous  un  nouveau  jour,  il  a  établi  des 
distinctions  essentielles  par'Fexamen  des  ter¬ 
rains  et  de  leu  vis  sites,,  entre  les  difïérentes  com¬ 
positions  qu’il;  présente  sous  les  noms  de  Pafs^ 
de  PuFC  et  de  Javdm  particulier.  Une  suite  de 
méditatifs- de  sa  part,  une  longne  expérience  , 
une  pi’alÂ*îtie  agréable  dé  la  peinture,  comme 

(1)  Toyage  d’un  plïilosôplie  éPre/'i/ow,  1768,711 
pag.  »ï6.  -  -  ■:  . 


1-12  , 


CllAPÏTREsI  ET  II.  117 

délassement  de  ses  conüoissances  en  pli ysique  , 
et  dans  toutes  les  parties  de  riiistôlre  naturelle 
l’ont  bien  servi  :  d’autre  part,  à  l’aide  de  ses 
études  sur  les  arbres  et  leurs  qualités,  sur  les 
effets  des  différentes  saisons,  sur  les  effets  aussi 
des  diverses  heures  du  jour,  et  des  reflets  de 
lumière  qui  en  résultent;  sur  l’ombre  néces¬ 
saire  à  procurer  dans  la  chaleur  du  midi ,  sur  le 
frais  communément  inséparable  du  matin  et  du 
soir,  il  déploie  l’art  d’avoir  des  asiles,  des  repos 
dans  les  differentes  époques  de  la  journée,  puis 
d’amener  dans  les  possessions  d’une  grande  ou 
d’une  médiocre  étendue,  une  culture  utile  aux 
propriétaires  ;  et  aux  amis  de  la  nature,  les 
jouissances  d’un  sol  fécond,  riche  ou  toujours 
agréable.  On  lui  doit  ces  précieux  avantages  ; 
et  il  semble  que  ses  documents ,  comme  tous 
ceux  portant  l’empreinte  des  améliorations  es- 
sentimles  qui  doivent  effacer  l’habitude,  la  rou¬ 
tine  ,  ou  le  genre  foible  et  petit ,  n’ont  pas  encore 
décidé  les  grands  jardiniers  ou  compositeurs  de 
jardins  à  l’imiter.  Son  ouvrage  dont  l’édition  est 
épuisée  depuis  loug-temps,  ne  se  trouve  que  de 
hasard.  On  y  voit  f écrivain  plein  de  son  sujet., 
fertile  en  moyens,  doué  de  génie,  d’imagination, 
et  dont  la  plume  élégante  se  ploie  par  des  ex¬ 
pressions  choisies  et  heureuses  à  tout  ce  qu’il 
veut  traiter.  Le  Chantre  françois  des  jardins, 
dans  son  poëme  paré  de  tant  de  descriptions 
agréables,  a  connu  et  fait  emploi  de  la  théorie 
deM.  M.... 

Cet  Architecte  n’avoil  pas  vu  les  jardins  an- 
H  3 


ii8  Des  Jardins  Chinois, 
glois,  quand  il  a  publié  son  ouvrage  :  il  con- 
noissoit  peu  les  jardins  chinois ,  qui  dès  le  siècle 
dernier,  ont  fourni  des  idées  aux  artistes  d’An¬ 
gleterre  :  ainsi  sa  manière  est  à  lui,  et  provient 
de  son  fond. 

Les  amateurs  ont  pu  voir  les  jardins  d’Erme¬ 
nonville  ,  qu’il  a  créés ,  qu’il  caractérise  sous  le 
nom  de  Pars  en  partie  champéti-e  et  en  partie 
saui’oge.  C’est  lui  qui  a  fait  tous  les  dévelop¬ 
pements  principaux,  et  donné  l’effet  aux  diffe¬ 
rentes  beautés  de  ce  lieu,  dont  certains  sites 
sont  imposants,  majestueux  et  sombres,  d’autres 
d’une  fraîcheur  admirable.  Les  petites  fabriques , 
les  temples  en  jalàtre,  les  hermitages,  les  vieux 
arbres  desséchés,  n’ont  montré  leur  triste  et 
mesquine  figure,  qu’après  la  cessation  de  ses 
premiers  travaux  dans  ce  parc,  et  depuis  sa  re¬ 
traite.  On  a  pu  voir  également  les  changements 
utiles  qu’il  a  fait  dans  le  parc  de  Guiscard,  en 
le  transformant  sur  les  ordres  du  feu  duc  d’ Au- 
mont,  père,  qui  lui  avait  donné  sa  confiance, 
d’après  la  connoissance  de  ses  talents.  La  mort 
de  ce  Seigneur  a  arrêté  des  travaux  qui  n’auront 
pas  été  jugés  favorablement,  parce  qu’ils  n’étolent 
pas  terminés,  et  parce  que  l’ensemble  y  manquoit. 

M.  M.  . . .,  en  rassemblant  les  eaux  dans  les 
terrains  les  plus  bas ,  pour  en  former  des  bassins 
de  figure  irrégulière ,  ainsi  que  des  lacs  et  des 
rivières,  a  osé  à  l’imitation  des  Chinois,  et  ce¬ 
pendant  sans  leur  rien  devoir,  ennemi  comme 
il  l’est ,  de  la  ligne  et  du  compas ,  s’affranchir 
du  soin  et  de  la  dépense  de  les  enfermer  dans 


Chapitres  I  et  IL  119 

des  murs  de  maçonnerie  :  et  quand  il  y  a  été 
forcé,  pour  plaire  à  l’œil  et  suivre  de  près  la 
nature ,  sa  maçonnerie  basse  a  été  couverte  de 
terre  ,  et  ses  longues  pelouses  procurant  une 
verdure  toujours  amie  de  la  vue,  les  eaux  réunies 
en  grande  masse,  ou  autrement,  vont,  poussées 
par  les  vents,  flotter  sur  leurs  rives  verdoyantes 
et  fleuries. 

Un  dernier  examen  de  l’ouvrage  de  M.M. . 
m’a  démontré  que  ses  études  sur  les  change¬ 
ments  des  saisons ,  la  température  des  heures 
successives  du  jour,  sur  la  magie  de  la  perspec¬ 
tive  aérienne,  sur  le  choix  des  arbres  et  arbustes, 
l’époque  de  leur  floraison  et  leur  feuillée  ,  et 
leur  convenance  au  sol  et  à  l’exposition,  l’ont 
conduit  directement  aux  procédés  savants ,  si 
anciennement  connus  et  pratiqués  par  les  habiles 
jardiniers  chinois,  dans  la  formation  des  grands 
jardins.  Mais  nous  remarquons  que  M.  M.  .  ., 

tilus  sobre  dans  ses  compositions,  et  voulant 
aisser  à  la  nature  les  grâces  variées  et-  simples 
dont  elle  se  pare ,  ou  les  brusques  contrastes 
que  les  sites  présentent ,  ne  permet  que  des 
développements  pour  aider  le  genre  qu’il  veut 
traiter,  sans  admettre  cette  multiplicité  de  bâti¬ 
ments,  ni  de  scènes  peut-être  tourmentées,  ni 
les  montagnes  factices  dont  les  Chinois  sur¬ 
chargent  la  grande  étendue  de  terrain  destiné 
aux  jardins  des  Empereurs,  étendue  qui  com¬ 
prend  ce  qu’il  appelle  un  genre  qui  né¬ 

cessite,  comme  il  le  dit,  les  plus  grands  talents 
et  même  le  génie  dans  le  compositeur. 


120  Des  Jardins  Chinois, 

Mais  nous  disons,  à  la  justification  des  Chi¬ 
nois,  qu’ils  se  sont  faits  leurs  modèles  j  et  qu’ori¬ 
ginaux,  ils  ne  veulent  pas  en  connoître,  ni  en 
recevoir  d’autres  par  les  étrangers.  Nous  disons 
encore  qu’ils  ont  été  grands  jardiniers  bien  des 
siècles ,  avant  qu’en  Europe  cet  art  si  intéres¬ 
sant,  ait  pu  contribuer  à  nos  plaisirs. 

Après  mes  liaisons  avec  M.  M. . . ,  j’ai  été  à 

Sortée  de  connoître  partieulièremfint  dans 
I.  T...,  un  autre  architecte  décorateur  de 
jardins.  Une  grande  facilité  de  dessin  ,  une 
imagination  vive  ,  un  coup  -  d’œü  sûr  pour 
bien  choisir  ses  sites ,  une  étude  suivie  4e  l’an-^ 
eienne  arehiteeture  ,  puisée  dans  les  monu¬ 
ments  grecs  et  romains ,  et  une  connoissance 
réfléchie  de  l’ architecture  gothique  ,  légère  et 
svelte  dans  son  élévation ,  jointe  à  celle  qu’il  a 
acquise  des  mœurs  et  des  goûts  du  siècle ,  sans 
adopter  les  caprices  dont  ils  sont ,  viciés  ,  lui 
ont  donné  lien.de  construire  des  châteaux  et 
de  belles  maisons  de  plaisance  ,  où  sans  négli¬ 
ger  aucun  des  genres  gradués  de  décoration , 
que  l’ensemble  et  les  détails  prescrivent ,  il  a 
su  conserver  les  ornements  sobres  que  l’artiste , 
pour  sa  propre  réputation  a  intérêt  d’y  placer. 

Ç’est  ainsi  que  j’ai  vu  M.  T...  lors  de  la 
construction  du  Château  de  S.  B. .  .  distant  de 
quatre  lieues  de  Paris  ,  et  lors  de  la  nouvelle 
forme,  gue  par  un  mouvement  général,  mais 
prescjue  insensible  aux  yeuN  témoins  de  la  mé¬ 
tamorphose  ,  il  a  donné  à  un  ancien  parc  hu¬ 
mide  ,  clos  de  toutes  parts  ,  dénué  de  vues 


Chapitres  I  et  II.  121 

générales  et  d’air  pur,  triste,  monotone  dans 
ses  quarrés  égaux,  dans  ses  longues  allées  sy- 
piétriques  ,  etc.  Tout  a  changé  sous  la  direc¬ 
tion  de  l’artiste:  l’air  est  devenu  salubre,  les 
aspects  se  sont  prolongés  ,  la  campagne  de 
dehors  s’est  réunie  aux  jardins  :  les  coteaux  et 
les  bois  qui  les  couronnent ,  les  villages  ,  les 
châteaux  des  environs  et  la  grande  route  ,  ont 
fait  partie  de  l’étendue  circonscrite  du  terrain  : 
la  verdure  de  son  enceinte ,  et  les  arbres  par 
bouquets  et  par  groupes,  ne  paroisseut  que 
le  Gomnieneeroent  de  ce  qui  est  séparé.  Les 
peupliers  ,  les  ormes  ,  les  arbres  fruitiers  à 
haute  tige  du  dedans  du  parc ,  ont  fait  alliance 
avec  ceux  des  familles  extérieures.  Les  rap¬ 
ports  sont  marqués  :  on  a  évité  runîformité, 
mais  rien  n’est  tourmenté*  La  nature  seule  a 
•semblé  être  aidée  de  l’art ,  amener  les  repos  , 
l’ombrage  ,  les  tableaux  éloignés,  j  conduire 
par  des  chemins  ou  des  allées  sinueuses  et 
douces ,  par  conséquent  sans  coupure  brusque , 
et  concourir  aux  charmes  des  yeux  pour  rem¬ 
plir  les  désirs  et  le  goût  du  propriétaire  (l). 

Un  plan  plus  étendu,  devoit  amener  de  l’aque- 
duç  qui  vient  au  château ,  toutes  les  eaux  suffi¬ 
santes  pour  faire  sortir  du  milieu  des  parties  de 
bois  les  plus  ombragées ,  une  rivière  qui  auroit 
coupé  la  plauimétrie  trop  nue  des  prairies  en 
face  de  l’habitation ,  et  pour  procurer  par  quel- 


(1)  De  grands  malheurs  ont  terminé,  en  17941 
cours  de  sa  vie  ,  remplie  de  traits  de  générosité  pour 
les  indigents. 


122  Des  Jardins  Chinois, 

ques  sinuosités,  un  spectacle  qui  manque  et  que 

l’on  regrette. 

On  le  doit  avouer  ,  ces  parcs  ,  ces  jardins 
modernes  fermés  au  public ,  sont  susceptibles 
d’une  infinité  de  sites  ,  de  dispositions  et  de 
décorations  charmantes,  selon  l’art  qui  les  com¬ 
pose  ,  et  qui  évite  tout  ridicule  ,  tout  gro¬ 
tesque,  et  toutes  dissonances  :  ils  admettent, 
dans  leur  plus  ou  moins  d  étendue ,  des  routes 
droites ,  et  des  allées  sinueuses.  Ces  dernières 
sont  plus  agréables  ,  en  ce  qu’elles  servent  à 
dérober  en  partie,  dans  certains  moments  des 
points  de  vue  ,  à  donner  le  désir  de  les  voir 
et  à  déployer  ensuite  de  beaux  et  riches  ta¬ 
bleaux.  Elles  doivent  être  fortement  battues  ces 
routes  ,  ces  allées  et  recouvertes  d’un  sable 
passé  au  rouleau  et  conduire  aux  bosquets ,  ou 
salles  qu’on  s’est  ménagé  dans  l’étendue  du 
terrain ,  boscjuets  et  salles  environnés  d’air  et 
de  soleil.  Mais  que  leurs  milieux  soient  tapis¬ 
sés  d'une  belle  pelouse  émaillée  tour-à-tour 
des  fleurs  de  chaque  saison  ;  car  la  verdure 
plaît  bien  davantage  qu’un  sable  aride  ! 

Les  arbustes  et  les  arbres  à  fleurs  espacés 
suffisamment  entr’eux,  pour  ne  pas  s’étouffer 
ni  se  nuire  et  plantés  par  étage ,  donnent  de  la 
grâce  à  l’amphithéâtre,  à  ces  bosquets  ou  salles, 
invitent  ceux  qui  s’y  promènent  à  s’y  reposer  et 
à  profiter  de  l’ombre  qu’offre  chaque  heure  du 
jour.  On  jouit  dans  un  asile  si  délicieux  du  re¬ 
pos  ,  sans  exposer  les  yeux  au  grand  éclat  du 
soleil.  Les  fleurs  des  spiræa ,  des  lilas,  des  ge- 


Chapitre  III.  128 

nets  des  bois  dont  les  bayes  répandent  avec 
profusion  l’or  mêlé  à  la  verdure ,  des  arbres  de 
Judée,  des  ébéniers  des  Alpes  à  grande  guir¬ 
lande  jonquille ,  des  épines  blanches  ,  des  ceri¬ 
siers  à  grappes  ,  des  mérisiers  à  fleurs  doubles , 
des  boules  de  neige,  des  syringa,  des  catalpa, 
des  sorbiers,  des  rosiers ,  etc.  présenteront  suc¬ 
cessivement  ,  mêlés  à  tant  d’autres  arbres  et 
arbustes  de  l’automne ,  leurs  bouquets  variés  de 
nuances  et  de  couleurs  diflérentes.  Leurs  bran¬ 
ches  ,  en  s’inclinant  vers  la  terre  ,  joindront 
leur  odeur  à  l’odeur  des  plantes  de  la  prairie  ; 
on  ne  respirera  sur  le  soir  que  baume  et  parfum. 

Ces  moyens  précédents  bien  connus  de  l’ha¬ 
bile  architecte  (e)  ,  dévoient  lui  servir  progres¬ 
sivement,  mais  des  circonstances  trop  impo¬ 
santes  ont  arrêté  l’exécution  du  projet  et  des 
autres  embellissements  qu’il  se  proposoit  de 
donner  à  ses  premières  masses  dans  ce  parc. 


CHAPITRE  IIL 


Règles  que  les  Chinois  suivent  en  traçant  les 
Jardins ,  et  du  Point  central  d’où  l’on  doit 
en  apercevoir  toutes  les  beautés. 

L  A  nature  est  le  modèle  constant  des  jardins 
des  Chinois ,  et  leur  but  est  de  l’imiter  dans 
toutes  ses  belles  irrégularités.  D’abord  iis  exa¬ 
minent  la  forme  du  terrain  ,  s’il  est  uni  ou  en 
pente,  s’il  y  a  des  collines  et  des  montagnes, 
s’il  est  étendu  ou  resserré,  sec  ou  marécageux. 


124  Des  Jardins  Chinois, 
s’il  abonde  en  rivières  et  en  sources ,  ou  si  la 
disette  d’eau  s’y  fait  sentir.  Ils  font  une  grande 
attention  à  ces  diverses  circonstances  ,  et  ils 
clioisissent  les  dispositions  qui  conviennent  le 
mieux  à  la  nature  du  terrain ,  qui  exigent  le 
moins  de  frais ,  et  qui  sont  les  plus  propres  à 
caclier  ses  défauts  et  à  faire  ressortir  ses  avan¬ 
tages. 

Voici  les  préceptes  que  Lieou-Tcheou ,  au¬ 
teur  Chinois  déjà  cité ,  donne  pour  former  des 
jardins  :  il  les  expose  d’une  manière  très-élo¬ 
quente  dans  son  texte,  ou  par  son  traducteur, 
M.  Cibot  (i). 

«  L’art  de  tracer  les  jardins ,  consiste  à  y 
rassembler  si  naïvement  la  sérénité ,  la  verdure, 
l’ombrage  ,  les  eaux,  les  points  de  vue  ,  les  va¬ 
riétés  et  la  solitude  des  champs ,  que  l’œil  trompé 
se  méprenne  à  leur  air  simple  et  champêtre; 
l’oreille  à  leur  silence  ou  à  ce  qui  le  trouble , 
et  tous  les  sens  à  l’impression  de  jouissance  et 
de  paix,  qui  en  rend  le  séjour  si  doux.  Ainsi, 
la  variété  qui  est  la  beauté  dominante  et  éternelle 
de  la  campagne ,  doit  être  le  premier  objet  de  la 
distribution  du  terrain. 

Quand  il  est  assez  vaste  pour  suffire  à  tous  les 
modèles  sur  lesquels  la  nature  range  les  col¬ 
lines  ,  élève  les  monts ,  sépare  les  allées  ,  étend 
les  plaines,  assemble  les  arbres  ou  les  isole,  fait 
tomber  les  ruisseaux  en  cascades ,  ou  les  em- 


(i)Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  tom.  VIII,  in-4'’.  p- 


Chapitre  IÏI.  laS 

barrasse  dans  mille  détours ,  déploie  les  nappes 
d’eau  ou  les  ombrage  de  fleurs  aquatiques  , 
émaillé  de  fleurs  des  tapis  de  verdure,  ou  les 
entrecoupe  de  canaux,  suspend  des  rochers 
en  précipices ,  ou  les  laisse  à  fleur  de  terre  , 
creuse  des  cavernes  obscures  ,  ou  forme  des 
berceaux  de  feuillages  ;  variez  alors  vos  plans 
comme  elle ,  et  que  le  faux  éclat  d’un  premier 
coup-d’œil ,  ne  vous  fasse  pas  tomber  dans  les 
contraintes  et  les  assujétissements  d’une  symé¬ 
trie  aussi  fatigante  que  monotone.  ‘ 

Si  votre  terrain  resserré  dans  des  limites  plus 
étroites ,  ne  vous  permet  pas  d’y  faire  entrer 
tant  de  choses  ,  faites  votre  choix,  et  assortis- 
sez  ce  que  vous  aurez  adopté  si  naturellement 
que  son  ensemble  porte  l’empreinte  de  la  sim¬ 
plicité  ,  de  la  négligence  et  du  caprice  ,  qui  rend 
la  vue  des  campagnes  si  riante  et  si  gracieuse. 

En  quoi  le  génie  peut-11  se  signaler  et  lutter 
de  près  ave.c  la  nature ,  ou  meme  la  surpasser , 
c’est  en  plaçant  tellement  ses  collines,  ses  bois 
et  ses  eaux,  que  leur  disposition  en  relève  la 
beauté  ,  eiS  augmente  l’effet ,  et  en  varie  les 
points  de  vue  en  mille  manières  ?  Rien  ne  peut 
être  grand  dans  un  petit  espace ,  mais  rien  ne 
doit  être  resserré  ni  contraint  ;  et  dans'  les  plus 
vastes  emplacements,  riiarmonie  seule  des  pro¬ 
portions,  peut  produire  ce  beau  vrai,  touchant, 
invariable ,  qui  plaît  à  tous  les  yeux,  sans  jamais 
les  rassasier. 

CiiAquE  climat  a  néanmoins  ses  convenances 
et  ses  besoins^;  et  si  on  n’y  avoit  pas  égard  dans 


126  Des  Jardins  Chinois, 
le  choix  d’un  plan ,  un  jardin  de  plaisance  sor- 
tiroit  de  sa  destination.  Ici  la  sécheresse  conti¬ 
nuelle  des  étés,  demande  qu’on  y  multiplie  sans 
fin  les  bassins,  les  canaux,  les  petites  îles,  et 
tout  ce  qui  entretient  une  paisible  et  agréable 
fraîcheur.  Là,  pour  éviter  rimmidité  malsaine 
des  longues  pluies ,  il  faut  que  le  terrain  soit 
plus  découvert ,  plus  aéré  ,  plus  dégagé ,  et 
tellement  disposé  que  les  pentes  ne  permettent 
pas  aux  eaux  de  séjourner  ,  et  soient  cependant 
rompues ,  écartées  de  manière  que  leurs  cou¬ 
rants  ne  causent  aucun  dommage. 

Dans  les  expositions  trop  ouvertes  aux  ar¬ 
deurs  du  soleil  et  de  la  canicule ,  il  faut  beau¬ 
coup  d’ombrage  ,  de  longs  arbres  contre  le  midi, 
et  des  gorges,  des  défilés,  des  coudes  adroite¬ 
ment  ménagés  pour  appeler  le  zéphir.  Dans  les 
lieux  où  l’on  craint  les  fougueuses  surprises  des 
orages  er  des  aquilons ,  les  vallées  doivent  être 
plus  enfoncées,  plus  abritées  et  moins  couver¬ 
tes  ;  et  les  collines  élevées  en  biais  à  la  direction 
la  plus  importante  des  vents. 

A  quelque  choix  que  vous  vous  arrêtiez,  con¬ 
tinue  le  même  auteur ,  souvenez-vous  que  rien 
ne  pourra  réparer  la  méprise  de  vos  préférences. 
Si  le  terrain  est  mal  disposé ,  la  parure  d’orne¬ 
ments  superflus  ne  sert  qu’à  donner  plus  de 
saillie  aux  disproportions  ,  aux  disconvenanees , 
et  aux  diflbrmités  qu’un  plan  mieux  entendu 
auroit  ou  réparées  ou  effacées ,  et  qu’on  a  eu  la 
maladresse  d’y  ajouter.  . 

Le  plan  du  reste  le  mieux  imaginé ,  ne  peut 


Chapitre  III.  1217 

donner  un  beau  jardin  ,  qu’autant  que  la  main 
qui  en  dispense  les  ornements ,  les  place  avec 
soin ,  les  distribue  avec  économie,  les  varie  avec 
goût ,  et  les  unit  sans  affectation  ,  non  pour  effa¬ 
cer  les  caprices  de  la  belle  nature ,  mais  pour 
en  conserver  les  grâces  et  en  relever  l’agrément  «* 

Les  jardins  chinois  n’admettent  pas  tout  ce 
qui  est  alignement,  symétrie,  vis-à-vis,  régu¬ 
larité  et  exactitude.  Les  arbres  dès-là ,  ne  peu¬ 
vent  pas  être  plantés  en  allées  continuelles ,  les 
fleurs  en  parterres ,  les  eaux  enfermées  dans  des 
bassins  ou  canaux  toisés,  les  endroits  découverts 
assujétis  à  aucune  figure  régulière. 

On  trouve  quelquefois,  mais  bien  rarement, 
chez  les  Chinois ,  les  avenues  ou  les  allées  spa¬ 
cieuses  des  jardins  de  l’Europe.  Le  terrain  est 
distribué  en  variété  de  scène  :  des  passages  tour- 
nans,  nommés  en  France  tortilles ^  et  ouverts 
au  milieu  des  bosquets ,  vous  font  arriver  aux 
différents  points  de  vue  ;  chacun  desquels  est 
indiqué  par  un  siège,  par  un  édifice,  ou  par 
quelqu’autre  objet. 

Si  l’on  est  frappé  à  l’aspect  des  monticules 
et  des  petites  chaînes  de  collines,  dont  les  jar¬ 
dins  de  cette  nation  sont  remplis ,  il  faut  savoir 
que  fidèles  imitateurs  de  la  nature,  leurs  ancê¬ 
tres  ayant  toujours  choisi  les  coteaux,  les  col¬ 
lines  et  les  montagnes  ,  pour  les  plantations 
d’arbres  fruitiers  qui  s’y  plaisoient  le  plus ,  ils 
ont  cru  dans  les  jardins  d’agrément,  se  devoir 
procurer ,  par  le  secours  de  l’art ,  des  mêmes 
terrains  montueux ,  lorsqu’ils  ne  les  ont  pas  eu 


138  Des  Jauoins  Chiivois, 
lîatufellemêïit,  ét  donner  à  leurs  arbres  un  site 
do  convenance  ,  comme  moyen  plus  assuré  de 
les  faire  réussir.  Les  expositions  sont  dès-lors 
plus  variées,  plus  à  choix  ;  et  leur  longue  expé- 
fiéüce  les  a  avertis  de  réserver  pour  les  fonds , 
lés  arbres  qui  demandent  des  eaux  ou  des  terres 
humides,  comme  les  peupliers ,  les  saules,  etc. 
Par  cette  disposition  de  terrains  supérieurs,  l’air 
environne  plus  librement  les  arbres,  auxquels 
on  laisse  entre  eux  plus  d’espace  que  nous  ne 
leur  en  donnons. 

Mais  l’art  principal  d’un  habile  Architecte 
chinois,  est  de  se  ménager  dans  la. distribution 
de  son  jardin  un  point  central,  d’où  l’on  puisse 
apercevoir,  d'un  coup-d^oéil  général,  toutes  les 
différentes  parties  dont  il  a  décoré  Son  terrain  , 
et  qui  viennent,  malgré  leur  étendue ,  s’y  réu¬ 
nir  et  en  étaler  l’ordonnance ,  les  richesses  et 
les  variétés ,  quoique  chaque  partie  parcourue 
séparément  ait  fourni  un  local  agréable ,  et  quoi¬ 
que  chacune  encore  n’ait  pas  préparé  à  en  Voir 
une  autre  de  tout  autre  goût ,  et  de  dessin  dif¬ 
férent.  On  conçoit  aisément  qu’il  faut  un  grand 
talent  pour  déguiser  ainsi  sa  marche ,  et  se  dé¬ 
ployer  ensuite  avec  tant  de  magnificence^ 

On  sait  qüe  les  Artistes  chinois  distinguent 
trois  différentes  espèces  deScèneS  ,  auxquelles 
ils  donnent  les  noms  de  riantes  d’horribles  et 
d’encbântéeS.  Cette  dernière  dénominalion  ré¬ 
pond  â  ce  qu’on  nomme  scène  de  roWan  ,  ou 
scène  dè  féerie,  et  ils  se  servent  de  divers  arti¬ 
fices  pour  exciter  la  surprise  après  l’avoir  mé- 
hâgéè  avec  autant  d’art  que  dfintellrgence. 


Les 


Chapitre  III.  129 

Les  scènes  d’horreur  présentent  des  rocs  sus¬ 
pendus  ,  des  cavernes  obscures ,  et  d’i  mpétueuses 
cataractes  qui  se  précipitent  de  tous  les  côtés  du 
haut  des  montagnes.  Les  arbres  sont  difï’ormes, 
et  semblent  brisés  par  la  violence  des  ouragans. 
Quelques-uns  des  édifices'sont  en  ruines,  quel¬ 
ques  autres  consumés  à  demi  par  le  feu. 

A  ce  site  succède  communément  un  aspect 
plein  de  grâce;  des  transitions  subites,  et  la 
science  des  contrastes  étant  toujours  un  moyen 
sûr  pour  affecter  plus  fortement  l’âme,  on  voit 
alors  avec  ravissement  des  oppositions  de  for¬ 
mes,  de  couleur  et  d’ombres  ;  puis  on  passe  de 
vues  bornées  et  circonscrites  ,  à  des  perspec¬ 
tives  étendues;  on  a  devant  soi  un  ensemble  de 
lacs ,  de  rivières ,  de  plaines ,  de  coteaux  et  de 
bois,  et  des  masses  de  lumières  modérées  par 
d’autres  masses  plus  sombres. 

Le  matin ,  le  midi  et  le  soir ,  ont  chacun  tour- 
à-tour  leur  éclat  et  leur  jouissance,  dans  les  dif¬ 
férents  pavillons  élevés  pour  profiter  de  chacune 
de  ces  parties  du  jour. 

Les  Jardiniers  chinois,  attentifs  à  varier  dans 
la  disposition  des  bosquets,  les  formes  et  les 
couleurs  des  arbres  ,  joignent  ceux  dont  les 
branches  sont  grandes  et  touffues,  avec  ceux 
qui  s’élèvent  en  pyrartiides  :  ils  y  entremêlent 
des  arbres  qui  portent  successivement  des  fleurs 
dans  les  belles  saisons.  Mais  le  saule  pleureur 
est  un  de  ceux  dont  ils  bordent  par  choix  les 
rivières  et  les  lacs,  et  ils  les  plantent  de  manière 
l’rem,  Part.  I 


i3o  Des  Jardins  Chinois, 
que  ses  branches  pendent  sur  l’eau,  qui  natu¬ 
rellement  les  attire. 

Enfin  ,  ees  Jardiniers  décorateurs  ,  selon 
qu’ils  travaillent  plus  où  moins  en  grand,  con- 
sidèfetit  un  jardin ,  comme  nos  peintres  habiles 
considèrent  un  tableau  :  ils  groupent  leurs 
arbres  de  la  mémie  manière  que  ces  derniers 
groupent  leurs  figures  ,  les  uns  et  les  autres 
ayant  leurs  masses  principales  et  secondaires.  » 

Il  résulte  despréceptesci-devantdéveloppés, 
que  l’art  de  distribuer  les  jardins  dans  le  goût 
chinois,  est  extrêmement  difficile,  et  tôut-à- 
fait  impraticable  aux  gens  de  talents  bornés. 
Quoique  les  documents  soient  simples  et  qu’ils 
së  présentent  naturellement  à  l’esprit ,  l’exé¬ 
cution  demande  du  génie ,  du  jugement ,  de 
l’expériènce  ,  une  imagination  vive  ,  et  ulie 
connoissance  parfaite  de  l’esprit  humain  ;  cette 
méthode  étant  moins  assujétie  à  des  règles  fixes, 
que  susceptible  d’autant  de  variations  qu’il  y  a 
d’arfangementS  différents  dans  les  ouvrages  de 
la  nature. 

CiiAMiîERS  (i)  observe  que  les  Chinois  ont 
moins  d’habileté  que  les  Européens  dans  la  pra¬ 
tique  du  dessin  ,  mais  qu’ils  etëêllent  dans  la 
dispnsitioii  des  jardins  ;  que  le  bon  goû  t  qu’on 
y  remarque  est  celui  qu’oii  rechèrche  avec  tant 
de  soin  ën  Angleterre,-  sansyattèindre  toujours , 
ët  qu’il  a  tâché  dans  sOli  ouvrage  de  donner  des 


(1)  Ghariibërs ,  Architecture  dès  Chinois.  Londres, 
m-fol. 


Chapitre  III.  i3i 

idees  plus  distinctes,  dans  l’espérance  de  pou¬ 
voir  les  rendre  utiles  aux  Jardiniers. 

Il  n’a  cependant  vu  que  quelques  beaux  jar¬ 
dins  de  Canton ,  et  ses  conversations  avec  Lep- 
(jua ,  Peintre  chinois,  ont  ajouté  à  ses  connois- 
sances  ;  mais  comme  chaque  Artiste  a  la  langue 
de  son  art,  s’il  avoit  parcouru  les  superbes  jar¬ 
dins  de  l’Empereur  ,  quels  développements 
intéressants  ne  nous  auroit-il  pas  donnés  à  l’ap¬ 
pui  des  charmantes  descriptions  du  frère  Attiret 
et  de  l’essai  sur  les  jardins  de  plaisance  en 
Chine,  par  M.  Cibot?  Dans  ce  genre  de  beautés 
et  de  pièces  de  comparaisons,  on  désiré  les  yeux 
d’un  peintre,  ou  ceux  d’un  architecte  décora¬ 
teur  de  jardins  :  M.  Cibot,  sans  être  artiste, 
mais  plein  de  goût  et  de  sensibilité,  est  devenu 
un  grand  peintre  qui  nous  a  transmis  dans  ses 
descriptions  si  animées  ,  toutes  les  richesses  et 
l’art  des  jardins  chinois  (i). 

Combien  d’idées ,  de  plans  et  de  tableaux 
agréables,  le  célèbre  M.  Robert,  d’après  l’exa¬ 
men  dés  sites,  n’a-t-il  pas  donné  aux  proprié¬ 
taires  et  aux  artistes,  qui  les  ont  employés  pour 
former  des  jardins  modernes  ,  qui  admettent 
nécessairement  les  arbres  variés  par  leurs  feuil¬ 
lages  et  leurs  teintes  ?  Ces  arbres  conservant 
une  liberté  de  pousse  et  d’extension,  leur  port 
en  est  plus  beau,  plus  majestueux  ,  selon  le 
choix  qu’on  én  fait  (_/)!  Les  formes  en  amphi¬ 
théâtre  qui  sont  toujours  employées  dans  les 


(2)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  VIII ,  3oi  et  suiv. 

I  2 


i32  Des  Jardins  Chinois, 
jardins  cliinois  J  demandent  alors  la  préférence, 
parce  quelles  deviennent  beaucoup  plus  agréa¬ 
bles  dans  leur  élévation  successive. 


CHAPITRE  IV. 

Ornements  dont  ils  les  décorent. 


Après  avoir  parlé  de  la  forme  que  les  Chinois 
donnent  à  leurs  jardins,  et  des  règles  particu¬ 
lières  qu’ils  suivent  dans  leur  distribution ,  nous 
avons  à  traiter  des  ornements  dont  ils  les  dé¬ 
corent  ,  et  nous  en  prenons  les  instructions 
principales  dans  la  source  féconde  des  mé¬ 
moires  de  M.  Cibot  (i). 

«  Les  grands  ornements,  dit-il,  sont  1°.  Pour 
les  eaux ,  des  rives  et  des  bords  en  sable ,  en 
cailloux,  en  grosses  pierres,  en  coquillages  ar¬ 
rangés  sans  art,  ou  en  terre  et  en  gazon  ;  des 
tapis  de  nénuphar  et  d’une  belle  plante  appelée 
ki-léou  ;  dés  joncs  sauvages  ou  des  roseaux  ;  de 

fietltes  îles  en  prairies  ou  autre  verdure  ;  des 
evées ,  des  écluses  et  des  ponts  rustiques  de 
toutes  les  formes.  2°.  Pour  les  vallons,  des 
champs  enfoncés,  des  terres  arides,  des  sables, 
des  fossés,  de  petites  haies,  des  grottes,  des 
antres,  des  cabinets j  lesuns  couverts  de  chaume 
ou  de  feuilles  de  palmier  ou  de  roseaux  ;  les 
autres  ont  leur  toiture  en  grandes  pierres  ou 
en  tùiles ,  tous  d’une  forme  différente ,  gaie  et 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  VIII. 


Chapitre  IV.  i33 

champêtre.  3°.  Pour  les  petites  montagnes,  des 
précipices ,  des  gorges ,  des  terrasses ,  des  bel- 
veders,  des  rampes  et  des  gradins  d’un  agreste 
naïf,  mais  propre  et  gracieux  :  partout  des  amas 
de  rochers ,  des  pétrifications ,  des  rocailles  et 
des  pierres  fossiles  de  tant  de  formes,  et  de 
tant  de  couleurs  qui  sont  semées  çà  et  là , comme 
par  la  main  du  hasard.  D’autres  ornements  plus 
simples,  mais  d’un  grand  attrait  s’y  joignent 
encore.  Par  exemple,  les  pivoines  en  fleurs  sur 
les  bords  des  sentiers ,  parmi  les  rochers  et  dans 
les  endroits  solitaires  fixent  l’attention.  Les  Chi¬ 
nois  éclairés  dans  leur  choix,  ne  manquent  pas 
de  rassembler  les  arbrisseaux  et  les  plantes  qui 
aiment  les  rives  ,  ou  le  milieu,  la  surface  ou  le 
fond  des  eaux  ;  la  lentille  d’eau  y  a  sa  place, 
comme  les  nénuphars  ,  le  glaïeul  ,  l’iris ,  le 
roseau ,  le  cresson ,  le  fenouil  et  la  mousse  la 
plus  commune.  La  variété  et  l’utilité  se  trouvent 
réunies  ». 

Tel  est  l’ensemble  général  de  leur  décora¬ 
tion  ;  mais  pouvant  donner  un  détail  plus  cir¬ 
constancié,  nous  commençons  par  leurs  rochers. 

Les  Chinois,  au  rapport  de  Chambers  (i), 
surpassent  toutes  les  autres  nations  dans  la  com¬ 
position  des  rocs  artificiels ,  qu’ils  destinent 
pour  leurs  jardins.  Ils  font  aussi  des  paysages 
entiers,  des  vases,  des  fleurs,  des  animaux, 
dont  le  prix  n’excède  guère  les  frais  de  la 
main-d’œuvre.. 


3 


(i)  Chambers,  Architecture,  etc.  fol.  i5. 


i34  Des  Jardins  Chinois, 

Ces  ouvrages  forment  chez  eux  une  profes¬ 
sion  distincte.  On  trouve  à  Canton,  et  vraisem¬ 
blablement  dans  la  plupart  des  villes  de  la  Chine, 
un  grand  nombre  d’artisans  employés  à  ce  mé¬ 
tier.  La  pierre  dont  ils  se  servent,  vient  des 
côtes  méridionales  de  l’Empire  :  elle  est  bleuâtre 
et  usée  en  formes  irrégulières  par  le  choc  des 
eaux.  On  pousse  la  délicatesse  fort  loin  dans  le 
choix  de  cette  pierre  :  tel  morceau  de  la  grosseur 
du  poing,  lorsque  la  figure  est  belle  et  la  couleur 
vive ,  est  de  la  valeur  de  plusieurs  taels.  Ces 
morceaux  choisis ,  s’emploient  alors  dans  les 
paysages,  ou  dans  les  grottes  d’appartements  ^ 
les  plus  grossiers  servent  aux  jardins;  et  joints 
par  le  moyen  d’un  ciment  bleuâtre,  ils  forment 
des  rocs  d’une  grandeur  considérable.  L’Archi¬ 
tecte  anglois  dit  qu’il  en  a  vu  d’extrêmement 
beaux,  et  qui  montroient  dans  l’artiste  une  élé¬ 
gance  de  goût  peu  commune.  Quand  ces  rocs 
sont  grands,  on  y  creuse  des  cavernes,  on  y 
pratique  des  grottes,  avec  des  ouvertures  au 
travers  desquelles  on  découvre  des  lointains. 
On  y  voit  en  divers  endroits  des  arbres ,  des 
arbrisseaux,  des  ronces  et  des  mousses  :  sur 
leurs  sommets  sont  placés  de  petits  temples  et 
d’autres  bâtiments,  où  l’on  monte  par  des  degrés 
raboteux  et  irréguliers  pratiqués  dans  le  roc. 

Dans  la  description  que  le  frère  Attiret  (i), 
missionnaire  jésuite  et  peintre  de  l’Empereur 
Kien-Long  ,  a  donné  du  parc  d'Yuén-ming- 
Yuen  ,  ou  Jardin  de  délices  ,  il  remarque  que 


(i)  Lett.  Edif.  Rec.  XXVII ,  p.  7. 


CllAPITKE  IV.  l35 

parmi  les  choses  les  plus  agréables  el  les  plus 
li  appautes  de  cette  demeure  enchantée  ,  on  voit 
s’élever  à  une  toise  ou  environ  ,  au-dessus  de 
la  surface  d’une  pièce  d’eau  immense,  qu’il 
nomme  une  mer ,  un  rocher  composé  d’une  ma¬ 
nière  raboteuse  et  sauvage ,  sur  lequel  est  bâti 
un  petit  palais  ,  où  cependant  l’on  compte  plus 
de  cent  chambres  o.u  salons  ;  que  ce  palais  a 
quatre  faces,  et  qn’il  est  d’une  beauté  et  d’un 
goût  que  Tonne  sa urpit, exprimer,  mais  qu’iha 
encore  un  bien  plus  grand  avantage,  c’est  que 
l’architecte  en  a  fait  son  point  de  centre  ,  d’où 
Ton  voit  l’ensemble  de  toutes  les  parties  de  ce 
beau  parc. 

Ce  point  d’unité,  nous  l’avons  dit ,  existe  dans 
tous  les  beaux  jardins  :  il  n’est  point  une  des 
moindres  dihieultés  à  vaincre  ,  et  il  devient  un 
des  ornements  les  plus  distingués  .de  leur  com¬ 
position. 

Ajoutons  à  cette  déeoration  .celle  des  ponts 
d’une  slrueture  ou  riche  Oiu  simple ,  qui  coupent 
les  canaux  de  distance  endistance  :  ajoutons.en- 
core  un  ornement  inconnu  loi ,  raais.qui  a  son 
mérite.  Le  gouvernement  Chinois  ne  veut  pas 
de  statues,,  parce  que  dans  .son  antiquité  il  a 
proscrit  tout  ce  qui  sentoit  l’idolâtrie  et  qui 
pouvoit  y  conduire.  Les  idoles  des  Miao  excep¬ 
tées  ,  on  n’en  trouve  pasune  seule ,  ni  meme  un 
médaillon  dans  les  palais  de  TEmpercur ,  dans 
les  places  etdausles  grands  édifices  publics,  soit 
de  Pékin  ,  soit  de  toute  autre  ville  de  l’Empire  ; 
mais  pour  y  suppléer,  aiitsi  que  M.  Cibot  me 


i36  Des  Jardins  Chinois, 
le  marquoit  dès  1770,  les  Chinois  ont  imaginé 
des  pierres  qui  plaisent  par  leur  singularité,  et 
auxquelles  le  ciseau  n’a  pas  prêté  son  secours.  Ils 
en  ont  une  infinité  d’espèces. 

J’ai  dans  mon  cabinet ,  un  Recueil  de  dessins 
de  ces  pierres  de  toutes  sortes  de  couleurs ,  la 
plupart  d’une  seule  pièce  ,  d’autres  amoncelées 
par  étage,  disposées  en  pyramides  et  en  aiguilles  : 
plusieurs  sont  irrégulièrement  percées  à  jour  , 
d’où  sortent  des  eaux,  et  qui  s’élèvent  quelque¬ 
fois  à  la  hauteur  de  12  à  i5  pieds.  Les  plus  pe¬ 
tites  ont  au  moins  4  à  5  pieds  ;  et  quand  elles  sont 
près  des  maisons,  on  les  décore  d’une  base  ou 
d’un  piédestal  en  bois  de  couleur. 

Nous  préférons  avec  raison  nos  statues  de 
marbre  ,  qui  s’animent  sous  le  ciseau  de  nos  ha¬ 
biles  artistes,  mais  chaque  gouvernement  a  ses 
principes  ,  et  chaque  nation  ses  goûts  parti¬ 
culiers. 

Dans  le  parc  de  la  maison  de  plaisance  de 
l’Empereur ,  on  a  placé  sur  des  piédestaux  de 
marbre,  des  urnes  pour  brûler  des  parfums,  et 
des  figures  en  bronze  ou  en  cuivre  ;  mais  ces 
figures  sont  celles  d’animaux  symboliques  ,  au¬ 
trement  elles  en  serolent  exclues  (1). 

Les  Chinois  ont  aussi  eu  le  talent  d’employer 
à  l’embellissement  de  leurs  jardins,  la  chute  des 
eaux  naturelles  ;  ils  ont  su  profiter ,  comme  on 
l’a  vu ,  des  sources  situées  sur  des  terrains  élevés 


(1)  Lett.  Edif.  Rec.  XXVII,  p.  7  et  suiv. 


Chapitre  IV.  iSy 

pour  les  faire  retomber  en  torrents  ,  en  nappes , 
en  cascades  ,  sur  les  terrains  inférieurs  ,  entre¬ 
tenir  la  fraîcheur  dans  leurs  bosquets  ,  charmer 
les  yeux  et  procurer  ce  doux  murmure  cjui  laisse 
aux  sens  leur  calme,  et  amène  le  recueillement 
des  pensées  suivies  du  sommeil.  Ce  n’est  que 
sous  l’Empereur  régnant ,  que  le  P.  Benoist  , 
missionnaire  jésuite,  résidant  à  la  cour  de, ce 
prince  ,  a  fait  connoître  en  Chine  l’art  de  con¬ 
duire  les  eaux  par  des  tuyaux  souterrains,  et  de 
procurer ,  par  l’effet  du  sypbon  renversé ,  dans 
les  parties  basses  des  jardins  de  l’Empereur  ,  le 
spectacle  nouveau  pour  l’Asie ,  des  jets  d’eau  de 
toutes  formes  ,  et  des  gerbes  à  l’imitation  des 
eaux  de  Versailles. 

Les  différents  canaux  qui  coupent  les  jardins, 
viennent  embellir  la  décoration  générale  :  tantôt 
ils  serpentent  entre  des  montagnes  factices  j  dans 
quelques  endroits  ils  passent  par-dessus  des  ro¬ 
ches  etretombcnt  en  cascades;  quelquefois  s’ac¬ 
cumulant  dans  les  vallons ,  ils  ^  forment  des 

Îiièces  d’eau  si  considérables ,  qu  elles  prennent 
e  nom  de  lac  ou  de  mer  ,  selon  leurs  grandeurs 
relatives. 

Les  bords  irréguliers  de  ces  canaux  et  de  ces 
pièces  d’eau ,  sont  revêtus  de  parapets  qui  dif¬ 
fèrent  absolument  des  nôtres  ,  dont  les  pierres 
travaillées  avec  art  font  disparoître  le  naturel  : 
celles  qui  entrent  dans  la  construction  de  ces 
parapets  ,  sembletit  brutes  et  sont  solidement 
posées  sur  pilotis.  Si  l’ouvrier  emploiebeaucoup 
de  temps  à  les  travailler ,  ce  n’est  que  pour  eu 


i38  Des  J ARDiNS  Chinois, 
augmenter  les  irrégularités  et  leur  donner  une 
forme  plus  rustique. 

Sur  les  bords  de  ces  canaux ,  les  pierres  dans 
différents  endroits  sont  tellement  arrangées , 
quelles  forment  des  escaliers  très- commodes 
qui  conduisent  aux  barques  disposées  pour  la 
promenade.  Sur  les  montagnes  on  a  poli  ces 
pierres  :  telles  s’y  élèvent  en  rochers  à  perte  de 
vue;  et  quelquefois  ,  quoique  très-solidement 
assises  ,  la  hardiesfo  de  leurs  saillies  paroît  me¬ 
nacer  de  tomber  et  d’écraser  ceux  qui  en  appro¬ 
chent.  D’autres  forment  des  grottes  qui  serpen¬ 
tant  dessous  les  montagnes,  conduisent  à  des 
palais  délicieux  ;  dans  les  entre  -  deux  des  ro¬ 
chers,  tant  sur  le  bord  des  eaux  que  sur  les  mon¬ 
tagnes,  on  a  ménagé  des  cavités  qui  semblent 
naturelles  :  de  ces  cavités  sortent  ici  de  grands 
arbres  ,  et  plus  loin  des  arbrisseaux  ,  couverts 
selon  la  saison  de  différentes  fleurs  :  souvent  on 
renouvelle  les  plantes  pour  qu’il  y  en  ait  tou¬ 
jours  de  fleuries.  On  trouve  même  des  parties 
de  terrains  destinées  à  produire  du  blé  ,  du  riz 
et  d’autres  espèces  de  grains. 

C’est  également  par  une  suite  de  l’amour 
des  Chinois  pour  les  choses  utiles,  qu’au  lieu 
de  nos  charmilles  et  de  nos  tilleuls ,  ils  plantent 
toutes  sortes  d’arbres  fruitiers  qu’ils  ont  l’art 
de  rassemHer  en  bouquets  ou  en  groupes. 

I L  est  difficile ,  comme  me  le  marquoit 
M.  Cibot  dans  sa  lettre  de  177.0,  déjà  citée, 
de  rien  voir  de  plus  beau  que  la  colline  des 
pêchers  du  jardin  de  l’Empereur,  soit  lorsque 


Chapitre  IV.  iSç 

ces  arbrisseaux  qui  s’élèvent  à  la  hauteur  de 
4  ou  5  pieds  sont  en  fleurs,  soit  lorsqu’ils  sont 
chargés  de  fruits  (i)  :  ils  y  produisent  dans 
les  premiers  jours  du  Printemps  un  spectacle 
délicieux. 

Plus  les  autres  arbres  sont  dépouillés  ^  ou 
d’un  vert  pâle  et  foible ,  plus  l’œil  est  charmé 
de  contempler  les  pêchers  qui  s’élèvent ,  comme 
de  grands  bouquets  de  fleurs  sur  les  collines  et 
les  rochers,  ainsi  que  le  long  des  sentiers  et 
sur  le  bord  des  bassins  et  des  canaux.  Rien 
de  ce  que  l’on  voit  en  Europe ,  ne  prépare  à 
l’impression  que  fait  cette  multitude  de  pêchers 
en  fleurs ,  qui  embellissent  à  tous  leurs  points 
de  vue  le  paysage  charmant  du  parc  de  ce  Prince. 
Les  abricotiers,  les  cerisiers  sauvages  et  quel¬ 
ques  autres  arbrisseaux  et  arbres  à  bouquets  dont 
ils  sont  entremêlés,  achèvent  cette  décorittion 
ravissante. 


(i)  Ces  pêchers  sont  sans  doute  des  demi-tiges,  ceux 
à  haute  tige  et  en  plein  vent  prennent  chez  nous  plus 
d’élévation. 


■iLo  Des  Jardins  Chinoi 


CHAPITRE  V. 


Précis  historique  des  anciens  Jardins 
des  Empereurs ,  et  détail  sur  ceux  de 
la  Dynastie  régnante  ,  mais  principa¬ 
lement  sur  Yuen-viing-yuen  ,  appelé 
par  les  Européens  le  Versailles  de  la 
Chine. 

Article  I.  Précis  historique  des  Jardins 
des  Empereurs  J  et  détails  sur  ceux  d^Yuen- 
ming-yuen. 

L’essai  sur  la  théorie  des  jardins,  qui  est 
imprimé  dans  les  mémoires  des  Missionnaires 
francois  de  Pékin ,  nous  fournit  les  renseigne¬ 
ments  curieux  qu’on  va  lire  -,  ils  ne  dispenseront 

Sas  de  recourir  à  l’ouvrage  même  dont  nous  ne 
onnons  qu’un  extrait.  M.  Gihot  à  qui  l’on  doit 
ces  recherches ,  les  présente  modestement  sous 
le  titre  ÿ Essai ^  mais  il  contient  l’histoire  des 
anciens  et  étonnants  jardins  des  Empereurs  des 
principales  Dynasties  jusqu’à  celle  actuellement 
régnante  inclusivement  (§•'). 

<(  Les  jardins  des  Empereurs,  dit-il,  ne  furent 
d’abord  que  les  terres  voisines  de  leur  demeure 
qu’on  leur  cultivoit,  par  corvées,  pour  qu’ils 
pussent  plus  librement  se  livrer  aux  soins  du 
gouvernement.  On  se  borna  à  donner  alors  à 
cette  culture  plus  de  propreté  et  d’attention, 
pour  témoigner  son  alfection  au  père  de  la 


Chapitre  V.  i4i 

patrie  :  on  y  portolt  ce  qu’on  trouvoit  de  plus 
curieux  en  plantes ,  en  arbres  et  en  graiiïs  ;  on 
y  ajouta  ensuite  les  canaux  et  les  bassins  gui  en 
l'acilitoient  l’arrosement.  La  maison  de  l’Em¬ 
pereur  et  le  nombre  de  ses  officiers  s’étant  aug¬ 
mentés  peu-à-peu ,  le  peuple  fut  chargé  de  leur 
entretien,  et  on  ne  mit  plus  dans  ses  terres  que 
des  fruits  et  des  légumes.  Mais  le  séjour  de 
l’Empereur  étant  devenu  une  ville ,  et  cette 
ville  ayant  été  placée  dans  l’endroit  dont  l’abord 
étoit  plus  facile  et  plus  commode,  et  le  séjour 
plus  sain,  on  lui  porta  des  fruits  et  des  légumes 
des  cantons  où  ils  réussissoient  le  mieux.  La 
difficulté  d’ailleurs  d’avoir  dans  une  ville,  un 
terrain  aussi  vaste  que  celui  de  ses  premières 
terres  ,  l’ayant  obligé  de  se  contenter  d’un 
moindre  espace ,  oii  chercha  aie  dédommager 
du  sacrifice  qu’il  faisoit  au  pvtblic,  en  embel¬ 
lissant  ses  jardins  et  en  y  mettant  tout  ce  qui 
pouvoit  les  agrandir ,  en  variant  ses  points  de 
vue.  Les  Empereurs  se  laissant  peu-à-pëu  des 
soins,  des  travaux  et  des  sollicitudes  du  Gou¬ 
vernement,  ils  s’en  déchargèrent  sur  leurs  mi¬ 
nistres,  et  occupèrent  leur  oisiveté  en  cherchant 
des  plaisirs  et  à  les  varier.  Le  luxe  fut  leur 
ressource  :  comme  ils  vouloient  se  cacher  au 
public,  ils  se  bornèrent  à  embellir  leurs  appar¬ 
tements,  à  se  prociirer  des  meubles  rares  ou 
précieux  par  le  travail  ,  et  à  orner  tous  les  en¬ 
droits  qui  |étoient  plus  près  d’eux.  Un  désir 
satisfait  en  allumoit  cent  autres  :  leur  demeure 
devint  un  palais  magnifique  et  immense  ;  il 
falloit  que  leurs  jardins  y  pussent  corres- 


i42  Des  Jardins  Chinois, 

pondre  j  on  les  agrandit  et  on  les  orna  gfa-» 

duellement. 

«Les  plus  grands  jardins,  continue  M.  Cibot, 
fjTi’on  connoisse  en  Occident ,  ne  sont  que  des 
parterres  auprès  de  celui  de  FEmpereur  Tsin- 
chi-Hûang  J  Fincendiaire  des  livres.  Il  étolt 
situé  proche  de  son  palais  d’Hien-Yâng,  dans 
la  province  de  Cben-Si,  et  enlbrassoit  doo  lis , 
3o  de  nos  lieues.  Ce  Prince  usurpateur  et  con¬ 
quérant,  âgé  de  39  ans,  mourut  Tannée  210, 
avant  Tère  chrétienne. 

Le  jardin  de  l’Empereur  Han-Outi ,  conqué¬ 
rant  dans  le  siècle  suivant  ,  comme  Tsm- 
Hoans  ,  tenoit  à  la  ville  de  Sin-ngan-Fou  , 
capitale  de  la  province  de  Chen-si,  et  occnpoit 
cinquante  de  nos  lieues.  Il  étoit  tellement  semé 
de  palais ,  de  maisons ,  de  tours ,  de  cabinets 
et  de  grottes ,  que  chaque  vallée  y  offroit  des 
scènes  et  des  décorations ,  dont  la  magnificence 
épuisoit  l’admiration.  'Trente  mille  esclaves 
éloient  chargés  de  cnltiver  cette  Immense  en¬ 
ceinte  ,  et  toutFEmpire  devoit  y  envoyer  pour 
chaque  saison ,  ce  qu’il  y  avoit  de  plus  rare  dans 
les  provinces,  en  fleurs  et  en  plantes,  en  arbres 
et  en  arbrisseaux.  Ce  Prince,  envahissant  le 
territoire  presque  d’une  province  ,  mourut  âgé 
de  54  ans,  sans  laisser  des  regrets  à  ses  peuples. 

Ses  successeurs  jusqu’au  VIL  siècle,  renon¬ 
cèrent  à  la  vérité,  à  l’orgueil  de  convertir  des 
contrées  entières  en  jardins,  mais  mus  être 
immenses,  ils  furent  encore  de  18  à  20  lieues  de 
circuit. 


Chapitre  V.  i\5' 

Cependant  encore  sous  Yang-ti  ,  second 
Empereur  de  la  Dynastie  des  Soui ^  vers  l’an 
606  de  notre  ère,  ce  Prince ,  flétri  par  les  histo¬ 
riens  du  nom  de  Sardanapale  de  la  Chine,  ayant 
transporté  sa  résidence  de  Tchang-ngan  à  Lo- 
Yang  ,  nommé  présentement  Honan-Fou ,  dis¬ 
tant  de  70  lieues  de  la  première  ville ,  fit  donner 
à  ses  jardins  .200  lis ,  ou  2o  de  nos  lieues.  Pour 
avoir  une  foible  idée  de  son  luxe,  de  ses  magni¬ 
ficences  et  de  ses  recherches  en  tout  genre  ,  on 
dira  qu’il  faisoit  suppléer  aüx  feuilles  et  aux 
fleurs  qui  tomboient  des  arbres ,  par  d’autres  en 
soie,  et  que  pour  tromper  tous  les  Sens,  on  y 
ajoutoit  des  parfums-  La  mort  violente  de  ce 
prince  ,  crapuleux  et  prodigue  dans  ses  goûts 
ainsi  que  dans  ses  plaisirs ,  mit  fin  en  l’an  609 , 
aux  dépenses  et  à  tous  les  monuments  de  luxe 
qu’il  avoit  élevés. 

Sous  la  Dynastie  dés  Tattgj  sôüs  celle  des  Song 
etdes  Yuen,  c’est-à-dire  depuis  le  VID.  sièclè 
jusqu’au  XIV®. ,  ce  fut  par  le  choix  des  orne¬ 
ments  ,  le  bon  goût  de  la  distribution  ,  la  beauté 
des  fleurs ,  la  rareté  des  arbres  ,  le  Spectacle  des 
eaux  et  toutes  les  recherchés  d’ün  luxe  délicat , 
que  l’on  vouluteffacêr  le  Souvenir  des  trop  vastes 
jardins  précédemment  formés ,  au  détriment  de 
la  nation  ». 

Dès  Fannée  iJ'jB  ,  M.  Cibot  m’avoit  envoyé 
son  manuscrit  de  VJSssai  sur  la  Théorie  des 
Jardins  en  Chine  ,  pour  le  faire  passer  à  l’Aca¬ 
démie  de  Saint-Pétersbourg,  dont  il  é toit 


l44  Des  Jardins  Chinois, 
membre  :  il  me  doimoit  la  liberté  d’en  prendre 
copie.  J’en  ai  fait  dans  le  temps  quelques  ex¬ 
traits  J  et  en  les  comparant  avec  ce  même  ou¬ 
vrage  ,  imprimé  depuis  dans  les  Mémoires  des 
Missionnaires  François  de  Pékin,  j’ai  remar¬ 
qué  que  le  morceau  suivant,  très-énergique¬ 
ment  écrit ,  selon  la  touche  de  l’auteur  ,  ne  s’y 
trouvoit  pas.  Je  le  place  ici. 

«  Un  Empereur  ,  dont  le  nom  doit  être  ou¬ 
blié  ,  demandoit  trois  siècles  pour  finir  ses  jar¬ 
dins.  Le  patriotisme ,  la  philosophie  ,  la  satyre 
même ,  eurent  beau  élever  la  voix  pour  rompre 
le  charme  d’une  illusion ,  qui  relâciioit  tous  les 
liens  de  la  société  par  la  haine,  l’indignation  et 
l’horreur  qu’elle  inspirolt  contre  un  abus  si  in¬ 
sultant  des  richesses  et  du  pouvoir.  Les  Censeurs 
de  l’Empire  ne  s’oublièrent  pas  ,  mais  ils  ne  fu¬ 
rent  pas  écoutés ,  lorsqu’ils  opposèrent  la  ma¬ 
gnificence  des  scènes  et  des  tentes  des  fleuristes , 
aux  cabanes  et  aux  huttes  des  colons  ;  les  grains 
choisis  dont  on  nourrissoit  des  poissons  et  des 
oiseaux  avec  le  millet  et  le  maïs  du  peuple  des 
campagnes  ;  les  innombrables  sommes  que  coû- 
toient  quelques  arpents  de  terre,  avec  celles  mo¬ 
diques  d’une  plaine  immense  couverte  de  mois¬ 
sons  ;  les  dépenses  qu’occasionnoient  des  fleurs 

Îrécoces  et  des  fruits  prématurés ,  dépourvus  de 
îur  saveur ,  avec  ce  que  donnoit  l’Etat  aux  ci¬ 
toyens  qui  exposoient  leur  vie  pour  sa  défense  ; 
le  nombre  des  veuves  et  des  pauvres  dont  on 
auroit  assuré  la  subsistance ,  en  portant  dans  les 
champs  les  engrais  choisis  des  parterres  avec 


Chapitre  Y.  i45 

les  plaisirs  oiseux  que  venoit  y  chercher  un  ama¬ 
teur  pécunieux  ,  qui  usoit  une  infinité  de  vies 
à  bercer  les  ennuis  de  la  sienne. 

Les  Tartares  Mongoux  s’étoient  déjà  emparés 
de  la  moitié  de  la  Chine ,  et  une  nouvelle  ma- 
tricaire  étoit  un  grand  événement  dans  la  capi¬ 
tale.  On  se  consoloit  d’une  défaite  en  dispu¬ 
tant  sur  la  prééminence  d’un  théâtre  de  fleurs  : 
on  craigüoit  plus  un  orage  fatal  à  quelques  ar¬ 
bres  ,  que  l’invasion  d’une  province.  Les  Tar¬ 
tares  s’avançoient  vers  la  capitale  ,  en  faisant 
marcher  devant  eux  la  dévastation ,  la  servitude 
et  le  carnage ,  qu’on  y  étoit  encore  occupé  à 
sauver  dans  les  provinces  éloignées,  les  raretés 
des  jardins  qui  avoient  absorbé  l’attention  ,  et 
épuisé  les  trésors  avec  lesquels  on  auroit  pu  re¬ 
pousser  les  ennemis.  Enfin  ,  car  nous  ne  pré¬ 
tendons  ni  n’oserions  tout  dire ,  on  faisoit  entrer 
dans  les  articles  de  la  capitulation ,  que  le  soldat 
à  qui  on  ahandonnoit  les  greniers,  les  trésors 
et  des  villes  entières,  respecteroit  des  jardins 
et  des  parterres.  Qu’on  ne  nous  demande  pas 
compte ,  au  reste ,  de  la  route  par  laquelle  la 
frivolité  et  la  démence  du  luxe  avoient  conduit 
à  de  si  grands  aveuglements  ,  une  nation  natu¬ 
rellement  sage,  équitable  et  modérée  ?  Le  passé 
n’ofï’rira  que  de  foibles  leçons  encore  pour  l’ave¬ 
nir,  quand  les  puissants  de  la  terre  n’écouteront 
que  leurs  passions. 

Les  premières  démarches  du  luxe  sont  cer¬ 
tainement  des  attentats  contre  la  chose  publique 
et  contre  le  renversement  des  lois  sociales  :  rien 

F  rem.  Part,  K 


i46  Des  Jardins  Chinois, 
ne  doit  étonner  dans  les  excès  où  il  conduit.  Les 
erreurs  dont  il  fascine  les  espritg  sont  tout  àJa-- 
fois  si  séduisantes  et  si  monstrueuses  ,  que  les 
Tartaresqui  avoient  délibéré  de  raser  toutes  les 
villes  et  tous  les  villages  de  la  Clilnè,  pour  faire 
de  ce  vaste  Epipire  des  pâturages  plus  abondants 
pour  leurs  çbevaux,  perdirent  leur  bravoure 
dans  les  beaux  jardins  de  la  Dynastie  des  Soiig  , 
qu’ils  avoient  eu  l’imprudence  de  conserver  ;  et 
prepant  après  leur  conquête  paisible,  les  mêmes 
goûts  que  les  vaincus ,  tls  portèrent  la  folie  jus¬ 
qu’à  vouloir  les  surpasser  :  les  temps  s’écoulè¬ 
rent^  et  la  fainine,  la  peste  et  la  misère  armant 
contre  ces  conquérants  le  désespoir  des  peuples  , 
gn  lès  chassa  a  leur  tour,  et  ils-  furent  égorgés 
comme  des  irgupeaux  de  moütbns  a.' 

QjaEUQüEsPriuceSj  àu  contraire, occupés  uni¬ 
quement  de  l’inlérêt  de  leurs  peuples ,  n’on  t  pas 
adopté  ce  kixe  des  jardins ,  témoin  le  trait  sui¬ 
vant  que  nous  avons  dans  une  des  lettres  de  notre 
Correspondance  avec  l’Auteur  estimable  de  cet 
Essai. 

.  Cf  Un  des  Empereurs  de  la  Dynastie  des  Han  , 
négligeoit  beaucoup  les  jardins  où  son  prédé¬ 
cesseur  avoit  fait  èntrer  tant'  dé  magnificence  ; 
un  dç  ses  Ministres  se  hasarda  de  lui  en  parler  : 
ils  sont  trop  petits,  lui  répondit  ce  bpn  Prince  j 
je  veux  faire  ‘un  jardin  de  toute  la  Chine  :  si 
mon  prédécesseur  avoit  employé  en  défriche¬ 
ments' les  sommes  immenses  qié il  a  dépensées 
à  les  gdfer ,  bien  des  milliers  d’hommes  qui 
manquent  de  ris,  en  auraient  abondamment. 


Chapitre  V. 

Il  étolt  réservé  à  la  grande  Dynastie  Aes  Ming^ 
qui  a  commencé  en  i368  (A)  ,  de  voir  plus  sa¬ 
gement,  et  avecdes  yeux  d’une  politique  éclairée 
et  bienfaisante,  les  jardins  de  plaisance,  et  d’en 
fixer  pour  toujours  la  destinée  dans  l’Empire 
Cliinois.  Celle  des  T’j'îug' qui  occupe  le  trône  au¬ 
jourd’hui,  en  a  adopté  les  principes  et  les  con¬ 
serve.  On  verra  qu’ils  doivent  en  être  satisfaits. 

Les  Empereurs  de  la  Dynastie  passée  ,  dit  le 
P.  Gerbillon  (i) ,  avoient  leurs  parcs  et  maisons 
de  plaisance  à  une  lieue  et  demie  de  la  capitale  , 
du  côté  du  midi.  L’endroit  qu’ils  avoient  choisi 
étoit  bien  boisé,  bien  arrosé  et  bien  aéré,  pour 
y  réunir  tous  les  agréments  de  la  campagne.  Les 
Princes  de  la  Dynastie  présente  n’en  ont  plus 
voulu,  et  ils  ont  fait  choix ,  à  l’ouest  de  Pékin  , 
d’une  plaine  qui  étant  au  pied  des  montagnes  , 
a  un  air  plus  pur  et  des  eaux  plus  vives. 

Cette  belle  maison  de  plaisance  et  les  jardins 
qui  ep.  dépendent,  connus  spns  le  nom  d’ Yuen- 
ming-juen  ,  ont  été  formés  dans  le  cours  de 
vingt  années,  par  Yong-tching  ,  fils  de  Cang-hi 
et  père  de  l’Empereur  régnant ,  qui  depuis  les 
a  beaucoup  augmentés  et  embellis.  Elle  n’est  pas 
plus  et  même  moins  éloignée  de  Pékin  ,  que 
V ersailles  ne  l’es  t  de  Paris  (2).  L’Empereur,Arie7z- 

(1)  Lett.  Edîf.  prem.  édit,  dixième  recueil  4i5. 

(2)  Les  Missionnaires  ont  varié  successivement  sur 
la  distance  qu’ils  donnent  de  Pékin- à  cetté  maison  de 
plaisance;  les  derniers  mémoires  la  réduisent  à  trois 
lieues  :  ils  ne  donnent  rien  d’arrêté  sur  le  circuit  ou 
l’enceinte  des  jardins,  qui  peut  être  de  deux  à  trois  lieues. 

R  2 


i48  Des  Jardins  Chinois, 

Long  y  passe  la  majeure,  partie  de  l’année.  Le 
frère  Altiret ,  qui  a  donné,  dans  les  Lett.  édif, 
tom.  XXIV,  nouvelle  édition ,  pag.  879  et  suiv. 
la  description  d’]L«en-7?u>ig'-/«e«  ,  ou  Jardin 
de  délices  J,  et  des  palais  que  ce  parc  renferme  , 
les  représente  comme  une  demeure  enchantée. 

L’extrait  suivant ,  très-abrégé  pour  éviter 
des  répétitions,  portera  naturellement  à  recourir 
à  cette  description  curieuse,  etilferavoir  qu  elle 
peint  le  séjour  du  plus  puissant  Prince  de  l’Asie. 

«  On  a,  dit-il ,  élevé  dans  le  vaste  terrain  de 
ce  parc  des  montagnes  hautes  seulement  depuis 
20  jusqu’à  5o  et  60  pieds  ,  ce  qui  forme  une 
infinité  dé  petits  vallons.  Des  canaux  d’une  eau, 
claire  ,  provenant  des  hautes  montagnes  qui  do¬ 
minent  l’emplacement  des  jardins  ,  arrosent  le 
fond  de  ces  vallons,  et  après  s’être  divisés,  vont 
se  rejoindre  en  plusieurs  endroits  pour  former 
des. bassins,  des  étangs  et  des  mers  (i). 

«  Les  montagnes,  les  collines,  leurs  pentes 
sont  couvertes  d’arbres  à  fleurs,  si  communs  à 
la  Chine.  Les  canaux  n’ont  aucun  alignement  ; 
les  pierres  rustiques  qui  lés  bordent  sont  posées 
avec  tant  d’art  qu’on  diroit  que  c’est  l’ouvrage 
de  la  nature.  Tantôt  le  canal  s’élargit,  tantôt 

(1)  L’emplacement  du  paie  ,  selon  les  plans  et  des¬ 
sins  que  nous  avons  eu  sous  les  yeux ,  nous  semble  être 
en  grande  partie  sur  le  penchant  d’une  longue  colline 
aboutissant  à  une  plaine.  Ces  mêmes  plans  nous  ont 
montré,  que  de  la  plaine  où  sont  réunies  les  eaux  en 
plus  grande  masse  ,  on  monté  toujours  et  très-haut ,  les 
terrasses  se  succédant  les  unes  aux  .autres. 


C  H  A  P I T  R  E  V.  1 4-9 

il  est  resserré,  ici  il  serpente  :  les  bords  sont 
semés  de  fleurs  qui  sortent  des  rocailles ,  et 
chaque  saison  a  les  siennes. 

))  Outre  les  canaux,  il  y  a  partout  des  che¬ 
mins,  ou  plutôt  des  sentiers  qui  sont  pavés  de 
petits  cailloux,  et  qui  conduisent  d’un  vallon 
à  l’autre,  en  prenant  une  roule  tortueuse,  en 
s’approchant  des  canaux ,  puis  s’éloignant  d’eux. 

»  Arrivé  dans  un  vallon,  on  aperçoit  les 
bâtiments.  Toute  la  façade  est  en  colonnes  et 
en  fenêtres  ;  la  charpente  dorée,  peinte  ét ver¬ 
nissée  ;  les  murailles  de  briques  grises,  bien 
taillées,  bien  polies  :  les  toits  sont  couverts  de 
tuiles  vernissées,  rouges,  jaunes,  bleues,. vio¬ 
lettes  ,  qui  par  leur  mélange  et  leur  arrange¬ 
ment,  font  une  agréable  variété  de  comparti¬ 
ments  et  de  dessins.  Ces  bâtiments  n’ont  presque 
tous  qu’un  rez-de-chaussée  :  ils  sont  élevés  de 
terre  de  2 ,  4  ?  6  ou  8  pieds.  On  y  monte  par 
des  rochers  qui  semblent  être  des  degrés  faits 
par  la  nature,  et  auxquels  la  main  des  hommes 
n’a  pas  travaillé.  Rien  n’a  plus  de  rapport  à  ces 
palais  de  fées  ,  qu’on  suppose  au  milieu  des 
déserts,  élevés  sur  un  roc  dont  l’avenue  est 
raboteuse  et  va  en  serpentant. 

»  Chaque  vallon  a  sa  maison  de  plaisance, 
petite,  eu  égard  à  l’étendue  de  tout  l’enclos, 
mais  assez  considérable  pour  loger  le  plus  grand 
de  nos  Seigneurs  avec  sa  suite.  Plusieurs  de  ces 
maisons  sont  bâties  en  bois  de  cèdre ,  qu’on 
amène  de  5oo  lieues.  L’étonnement  accroîtra, 
quand  on  dira  qu’il  y  a  dans  les  différents  vallons 


i5o  Des  Jardins  Chinois, 
de  cette  vaste  enceinte  plus  de  aoo  de  ces  palais, 
sans  compter  autant  de  maisons  pour  les  Eunu¬ 
ques  :  car  ce  sont  eux  qui  ont  la  garde  de  chaque 
palais,  et  leur  logement  est  toujours  à  quelques 
toises  de  distance.  Les  bâtiments  sont  séparés 
éntr’eux  par  des  canaux  et  des  montagnes 
factices. 

»  Les  canaux  sont  coupés  par  des  ponts  de 
formes  très-variées  et  tels  que  nous  les  avons 
décrits  :  les  balustrades  de  quelques-uns  de  ces 
ponts  sont  en  marbre  blanc  travaillé  avec  art , 
et  sculpté  en  bas-relief  ;  plusieurs  vont  aussi 
en  tournant  et  en  serpentant. 

))  On  a  dit  que  les  canaux  vont  se  rendre  et 
se  décharger  dans  des  bassins,  des  étangs,  des 
mers.  H  y  a  en  effet  un  de  ces  bassins  qui  a  près 
d’une  demi-lieue  de  diamètre  en  tout  sens. 

))  Au  milieu  de  cette  mer  s’élève  sur  un  ro¬ 
cher  un  petit  palais  (et  c’est  le  point  de  centre 
mentionné  précédemment,  chap.  III  et  IV), 
que  l’Architecte  a  choisi  pour  que  l’œil  dé¬ 
couvre  toutes  les  beautés  de  ce  parc,  qui  dans 
le  cours  de  la  promenade  ne  peuvent  être  vues 
que  l’une  après  l’autre.  Là  le  spectacle  est  en¬ 
tièrement  déployé,  et  la  grande  décoration  se 
découvre  ;  on  a  l’aspect  de  toutes  les  montagnes 
qui  s’y  terminent,  de  tous  les  canaux  qui  y 
aboutissent, pour  y  porter  ou  recevoir  leurs  eaux, 
de  tous  les  ponts  qui  sont  vers  l’extrémité  ou  à 
Lembouchure  des  canaux,  de  tous  les  pavillons 
et  arçs  de  triomphe  qui  ornent  ces  ponts,  de 
tous  les  bosquets  qui  séparent  ou  couvrent  les 


Chapitre  V.  t5i 

palais  :  l’effet  que  cet  ensemble  présente  est 
admirable. 

))  Les  bords  de  cette  grande  étendue  d’eaù 
offrent  une  variété  unique  ;  savoir  :  quais  de 

Sierres  de  taille,  où  aboutissent  des  galeries  et 
es  chemins  ;  quais  de  rocaille  construits  en  es¬ 
pèces  de  degrés  ou  belles  terrasses,  et  de  chaque 
côté  un  degré  pour  monter  aux  bâtiments  qu  'elles 
supportent  ;  puis  d’âütres  terrasses  supérieures 
avec  d’autres  corps-de-logis  en  àriiphithéâtre; 
des  bois  d’arbres  à  fleurs,  plus  loin  ùü  bosquet 
d’arbres  sauvages  qui  ne  croissent  que  sur  les 
montagnes  les  plus  désertes  ;  enfin  des  arbres 
de  haute  futaie,  asile  toujours  ombragé. . . . 

»  On  parcourt  les  plus  grandes  pièces  d  eaux 
s.ur  de  magnifiques  barques,  et  telle  de  ces  bar¬ 
ques  est  souvent  assez  spacieuse  pour  tenir  lieu 
d’une  belle  et  grande  maison  ». 

Lorsque  l’Empereur  donne  des  fêtes,  ces 
barques  sont  illuminées  de  meme  que  les  palais, 
les  pavillons,  les  arcs  de  triomphe,  les  qùais, 
les  grottes,  etc. 

C’est  dans  ces  jardins  que  le  P.  Beiïoist, 
pour  plaire  à  l’Empereur ,  a  déployé  tous  ses 
talents  dans  la  science  hydraulique.  Le  Prince 
avoit  fait  construire  une  maison  européenne  sur 
les  dessins  et  sous  la  direction  du  frère’  Casti- 
glione  ;  et  selon  que  nous  l’apprend  M.  Amiot, 
il  voulut  en  orner  de  jets  d’eau  l’intérieur  et 
les  dehors  :  l’exécution  en  fut  commise  au  P. 
Benoist,  qui ,  dès  174?  >  deux  années  après  son 


i5a  Des  Jardins  Chinois, 
arrivée  de  France  à  Pékin,  se  livra  tout  entier 
à  ce  soin  (i).  A  force  de  travaux,  de  peines, 
de  patience  et  d’obstacles  vaincus,  cet  habile 
et  modeste  Missionnaire  est  parvenu  à  faire 
exécuter,  depuis  1760,  la  belle  machine  du 
Val  Saint-Pierre,  à  l’aide  de  laquelle,  comme 
grand  réservoir ,  il  a  fourni  les  fontaines ,  les 
cascades  et  les  jets  d’eau  les  plus  variés  et  les 

§lus  agréables,  qui  embellissent  les  environs 
e  cette  maison,  qu’on  appelle  le  Versailles 
de  la  Chine.  Nous  aurons  occasion  de  revenir 
incessamment  à  ces  jardins. 

Quand  le  frère  Attiret,  en  1748,  envoya  en 
France  la  description  du  parc  âlYuen-ming- 
juen,  ces  eaux  jaillissantes  sous  toutes  sortes 
de  formes  et  beaucoup  d’autres  embellissements 
n’existoient  pas  (2)'. 

La  bâtisse  de  la  première  maison  Européenne 
ayant  eu  un  plein  succès,  l’Empereur  désira 
line  seconde  maison ,  et  on  lui  fit ,  pour  varier 
Siés  jardins ,  un  pavillon  à  l’Italienne.  On  l’orna 
de  très-belles  eaux  :  il  y  a  des  pièces  d’un  fort 
bon  goût  ;  et  la  grande  soutiendroit  le  parallèle 
de  celles  de  Versailles  et  de  Saint-Cloud.  Lors¬ 
que  l’Empereur  est  sur  son  trône,  il  voit  sur  les 
deux  côtés  deux  grandes  pyramides  d’eau  avec 
leurs  accompagnements ,  et  devant  lui  un  en¬ 
semble  de  jets  d’eau  distribués  avec  art  et  don¬ 
nant  un  jeu  qui  représente  l’espèce  de  guerre 


(1)  Lett.  Edif.  tom.  XXIII,  36i.  —  Ibid.XXIV ,  420. 
(a)  —  /iid. 


Chapitre  V.  t53 

que  sont  sensés  se  faire  les  poissons,  les  oiseaux 
et  les  animaux  de  toute  espèce  qui  sont  dans  le 
bassin ,  sur  les  bords  et  au  haut  des  rochers , 
placés  ce  semble  par  hasard  et  formant  un  hémi¬ 
cycle  d’autant  plus  agréable  qu’il  est  plus  rusti¬ 
que  et  plus  sauvage. 

Les  Chinois  ont  personnifié  les  12  heures  du 
jour  par  12  animaux  :  en  conséquence  de  cette 
admission ,  le  P.  Benoist  imagina  d’en  faire  une 
horloge  d’eau  continuelle ,  en  ce  sens  que  chaque 
figure  vomit  un  jet  d’eau  pendant  ses  deux  heu¬ 
res^  et  il  a  placé  ce  buffet  hydraulique  au  bas  de 
la  seconde  maison  :  ce  fut  un  des  travaux  qui 
lui  coûta  le  plus  de  peines. 

M.  Amiot  (1)  donne  à  entendre  qu’il  n’est  pas 
décidé  que  le  goût  de  l’Europe ,  pour  les  jardins, 
soit  le  meilleur ,  et  encore  moins  qu’il  doive 
être  exclusif.  Il  ajoute,  pour  appuyer  sa  réflexion, 
que  les  jardins  de  l’Empereur  sont  dessinés  sur 
un  autre  plan  que  ceux  de  Versailles,  ornés  d’une 
manière  différente ,  distribués  suivant  des  vues 

filus  simples  et  plus  naturelles,  mais  qu’on  ne 
es  a  jamais  assez  vus,  parce  que  l’on  n’y  voit  que 
la  nature  aidée ,  corrigée ,  embellie  ,  si  on  le 
peut  dire  ainsi ,  et  parée  de  sa  simplicité. 

On  avouera  qu’une  pareille  simplicité  a  dû 
occasionner  des  dépenses  immenses,  et  qu’elle 
ne  peut  être  employée  quepar  de  grands  Princes. 

L’amour  qu’on  a  ici  pour  la  nouveauté,  joint 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  X,  36i. 


j54  JDes  Jardins  Chinois, 
à  l'abandon  que  Ton  fait  de  tout  ce  qui  a  para 
beau  et  majestueux  dans  le  siècle  passé,  ainsi 
que  la  perte  du  goût  national,  dont  on  s’éloigne 
journellement  pour  imiter  follement  l’étranger, 
après,  lui  avoir  servi  si  long-temps  de  modèle  , 
a  décide  et  décidera  bien  des  personnes  en  fa¬ 
veur  des  jardins  chinois  et  anglois.  Mais  au 
moins  qu’on  pose  en  principe  dans  nos  mœurs, 
si  l’on  veut  encore  eii  avoir,  que  tout  jardin 
public  demande  pour  la  conservation  de  la  dé¬ 
cence  et  le  maintien  du  bon  ordre,  une  distri¬ 
bution  ouverte ,  spacieuse  et  telle  que  le  plus 
habile  Architecte  des  jardins  ,  le  célèbre  le 
Nostre ,  les  a  tracés  et  exécutés ,  en  variant 
toujours  ses  plans  sur  le  terrain  qu’on  lui  don- 
noii. 

Qu’on  observe  encore  que  les  Princes  du 
sang,  les  Ministres  d’Etat  en  Chine  n’entrent 
point  dans  les  jardins  de  l’Empereur ,  et  qu’il 
n’y  a  que  ceux  qui  forment  sa  maison  qui  aient 
cette  pernilssion.  Quelquefois  ce Prlncey  Invite, 
soit  pour  la  comédie,  ou  pour  quelque  autre 
spectacle,  les  Princes  du  sang,  les  Rols  tribu¬ 
taires,  etc.  mais  ils  y  sont  conduits  à  l’endroit 
auquel  ils  sont  invités,  sans  qu^on  leur  permette 
de  s’écarter  et  d’aller  voir  d’autres  parties  des 
jardins. 

Le  Traducteur  de  l’ouvrage  intitulé  :  VArt 
de  former  les  jardins  modernes.,  ou  l’Art  des 
jardins  anglois,  vol.  in-^8°.  publié  en  1771 ,  a 
Inséré  dans  son  discours  le  chapitre  entier  de 
Cliambers,  sur  Tartdes  Jardins  chinois,  et  il  dit 


Chapitre  V.  i55 

ensuite  :  «  Qu’il  croit  que  le  merveilleux  de  ces 
jardins  offre  trop  d’objets  magnifiques, pour  que 
l’imagination  s’y  peigne  une  solitude ,  et  que 
tant  de  richesses  étonnent  plus  quelles  ne  plai¬ 
sent  ,  qu’elles  excluent  toute  idée  d’un  séjour 
de  paix  et  de  bonheur  ». 

Cette  réflexion  peut  tomber  à  faux,  si  l’on 
considère  que  la  grandeur  du  terrain  occupé 
par  ces  jardins,  et  que  les  variétés  infinies  qu’ils 
offrent  doivent  nécessairement  attacher  les 
yeux  :  si  l’on  examine  encore  qu’en  rentrant 
toujours  dans  nos  idées ,  et  faisant  la  censure  du 
goût  des  Chinois,  l’objection  du  Traducteur 
peut  bien  s’appliquer  à  nos  grands  Seigneurs 
seulement,  ou  aux  personnes  très-opulentes, 
qui,  vivant  comme  eux,  se  fuient  continuelle¬ 
ment  et  craignent  mortellement  la  solitude  et 
l’ennui.  Mais  il  en  est  tout  autrement  du  Sou¬ 
verain  de  la  Chine ,  qui  n’a  point  de  spectacle  , 
et  qui  ne  se  montre  que  dans  l’appareil  le  plus 
majestueux  du  trône;  qui  a  besoin  dans  ses  dé¬ 
lassements  après  un  travail  pénible  avec  ses  Mi¬ 
nistres  ,  et  dans  le  peu  de  moments  libres  qui  lui 
restent  chaque  jour,  non  d’une  solitude,  mais 
d’un  |iarc  où,  tous  les  genres  de  beauté  se  ras¬ 
semblent,  et  lui  présentent  ce  que  ses  richesses 
permettent ,  ou  ce  que  ses  goûts  particuliers 
peuvent  lui  faire  désirer  (/). 

A  certains  temps  de  l’année ,  des  foires  et  une 
multitude  de  boutiques  ouvertes ,  dont  les  .mar¬ 
chands  sont  des  Eunuques  du  palais  ,  oflreul  de 
riches  étoffes,  des  porcelaines  magnifiques,  des 


i56  Des  Jardins  Chinois, 
bijoux  et  des  marcliandises  des  différentes  par¬ 
ties  du  monde  ,  étalées  dans  ces  jardins.  C’est 
le  spectacle  de  ce  qui  se  passe  dans  une  grande 
ville ,  et  dont ,  par  les  ordres  du  Prince ,  on 
rassemble  sous  ses  yeux  et  sous  ceux  de  sa  cour, 
les  variétés.  Le  public  n’en  jouit  pas,  mais  le 
maître  d’un  si  grand  Empire  ,  soumis  aux  lois 
qu’il  impose  ,  doit  avoir  ses  amusements  ,  d’au¬ 
tant  plus  intéressants  pour  lui,  qu’il  a  le  plaisir 
de  donner  à  ses  femmes ,  aux  grands ,  admis  par 
lui  à  cette  fête,  une  grande  partie  des  objets 
rares  que  les  boutiques  contiennent. 

La  relation  récente  de  l’Ambassade  Hollan- 
doise  (  1  ) ,  nous  donne  les  descriptions  suivantes, 
d’après  l’aperçu  des  jardins  ^Yuen-minÿ-Yuen, 
te  Une  montagne ,  dont  le  travail  semble  retracer 
dans  le  lieu  le  plus  éminent  du  parc  ,  l’entre¬ 
prise  des  géants  qui  voulolent  escalader  l’olympe  ; 
du  moins  les  rochers  venus  de  loin  et  accumulés 
les  uns  sur  les  autres  ,  en  rappellent  la  fable  à 
l’esprit.  La  réunion  des  bâtiments  et  des  embel¬ 
lissements  pittoresques  de  cette  montagne  ,  et 
la  montagne  elle-même ,  forme  un  tableau  dont 
il  est  impossible  de  faire  partager  l’effet  ;  sur  la 
cime  de  ce  mont  gigantesquement  entassé  ,  et 
d’où  l’on  a  la  vue  de  la  plus  belle  campagne  jus¬ 
qu’à  Pékin  ,  sont  deux  pavillons  quarrés  et  ou¬ 
verts,  symétriquement  constrnits,  dont  les  toits 
§ont  couverts  et  décorés  de  tuiles  jaunes ,  vertes 
et  bleues  vernissées,  formant  des  compartiments 

(i)  Relat.  de  l’Amb.  Holl.  tom.  I,  in-4°.  224) 
228,260. 


Chapitre  V.  1S7 

aussi  agréables  qu’imposanis.  Un  cabinet  de 
l’Empereur  qui  a  tous  ces  objets  pour  perspec¬ 
tive,  lait  avec  raison  ses  délices.  Combien,  con¬ 
tinue  riiistorien  ,  nous  nous  sommes  applaudis 
d’avoir  eu  la  vue  du  superbe  canal,  formant  plu¬ 
sieurs  sinuosités  à  travers  un  bois  dans  un  sol 
égal  !  Ses  bords  garnis  de  rochers ,  employés  au 
lieu  de  briques  ou  de  pierres ,  ont  pris ,  sous  la 
main  de  l’homme  ,  une  forme  qu’ils  ne  parois- 
sent  tenir  que  de  la  nature.  Quel  plaisir  on  doit 
goûter  dans  la  belle  saison,  en  naviguant  sur 
cette  eau  tranquille  dans  un  yacht  léger  (  une 
barque  )  ,  sous  l’ombre  propice  des  arbres ,  qui 
clans  ce  moment  ne  font  c(u’attrlster  la  vue  , 
(  étant  dépouillés  de  leurs  fleurs  et  de  leurs 
feuilles  variées  à  l’infini  )  !  Combien  nous  nous 
sommes  applaudis  d’avoir  eu  la  liberté  de  .vpir 
cclte  partie  de  la  maison  de  plaisance  du  Prince, 
lacjuelle  nous  avoit  été  inconnue  jusqu’à  ce  jour! 
et  cependant  nous  n’avons  pas  aperçu  la  ving¬ 
tième  partie  de  tous  les  bâtiments  que  renferme 
Yuen-ming-Yuen  :  car  l’on  m’a  assuré  que  la 
circonférence  totale  de  ce  séjour  enchanté  ,  est 
de  près  de  3oo  lis  ,  ou  3o  lieues  (1).  Je  cède  à 
mon  impuissance  d  écrire  ;  mais  ponr  conserver, 
le  souvenir  de  mon  admiration  ,  j’ai  cherché  à. 


(1)  M,  Cossigny  dans  son  voyage ,  pag.  335 ,  en  citant 
la  relation  deM.  Yan-Braarn,  et  les  3oo  lis,  ou:3o  lieues 
de  tour  qu’il  donné  à  l’enceinte  des  jardins  dit 

que  cela  est  incroyable.  Il  a  raison  ;  nous  avons  lu  36  lis ,  ’ 
Où  10  lieues ,  ce  qui  est  encore  d’une  trop  grande  éten¬ 
due,  peu  conforme  aux  relations  sur  lesquelles  on  peut 
compter. .  .  . 


i58  Des  Jardins  Chinois, 
me  procurer  des  plans ,  ei  jusqu’à  présent  mes 
efforts  ont  eu  peu  de  succès  ». 

Article  IL  Des  Maisons  de  plaisance  des 
Empereurs ,  et  de  celles  situées  à  Yuen- 
ming-Yuen  :  éclaircissements  sur  le  même 
FürCj  et  description  J^Ouan-clieou-clian. 

Les  maisons  de  plaisance  de  l’Empereur ,  ses 
palais  même  contribuant  autant  à  embellir  ses 
jardins  ,  que  ceux-ci  donnen  t  de  grâces  à  ses 
bâtiments,  et  les  relations  parlant  des  uns  et 
des  autres,  sans  les  séparer,  on  a  tâché  dans 
cet  Essai  de  présenter  d’abord  dans  l’article  pré¬ 
cédent  l’ensemble  des  jardins  ,  et  de  donner 
ensuite  dans  les  articles  II ,  III  et  IV ,  le  plus 
de  détails  qu’on  a  pu  réunir  sur  les  bâtiments. 

.  A  quelques  lieues  de  Pékin ,  selon  que  l’écri- 
voitie  P.  Gerbillon,  en  1706,  on  voit  la  maison 
de  plaisance  des  anciens  Empereurs.  Elle  est 
d’une  étendue  prodigieuse  ;  car  elle  a  bien  de 
tour  10  lieues  communes  de  France ,  et  elle  dif¬ 
fère  en  tout  des  maisons  royales  d’Europe.  Il 
n’y  a  ni  marbre  ,  ni  jets  d’eau ,  ni  murailles  de 
pierres.  Quatre  petites  rivières  d’une  belle  eau 
l’arrosent  :  leurs  bords  sont  plantés  d’arbres  :  on 

Lvoit  trois  édifices  fort  propres  et  bien  en  tendus. 

y  a  plusieurs  étangs ,  des  pâturages  pour  les 
cerfs  ,  les  chevreuils  ,  les  mulets  sauvages  et 
autres  bêtes  fauves  ;  des  étables  pour  les  trou¬ 
peaux  ,  des  jardins  potagers  ,  des  gazons ,  des 
vergers,  et  même  quelques  pièces  ensemencées  : 


Chapitre  V.  i5g 

çniin  mot,  tout  ce  que  la  vie  champêtre  ad’agré- 
ineut  s’y  trouve. 

Les  Dynastlés  ,  en  se  succédant ,  ont  voulu 
d’autres  dispositions.  Les  marbres  décoroicnt 
d’ancienne  date  leurs  palais  et  leurs  maisons  ; 
mais  depuis  le  milieu  de  ce  siècle ,  les  jets 
d’eau  ont  contribué  à  embellir  et  rafraîchir  leurs 
jardins.  Parmi  le  grand  nombre  des  maisons  de 
ce  genre  ,  que  possède  l’Empereur  Kien-Long 
actuellement  régnant ,  nous  parlerons  d’abord 
de  celle  ^YuQn-min^^Yuen ,  qui  est  la  plus 
connue  en  Europe,  puis  de  quelques  autres  dont 
on  nous  a' envoyé  des  relations  qui  ne  se  trou¬ 
vent  pas  dans  les  ouvrages  imprimés. 

La  Riaison  de  plaisance  à' Yueii-viing-Yuen, 
^inYong-Tching  ^ère  àe  Kien-Long  ,  a  fait 
bâtir  dans  le  voisinage  de  celle  que  Kang-hi  , 
son  père,  avoit  à  Tchang-tchun-Yuen ,  fut 
endommagée  par  le  tremblement  de  terre  du 
3o  novembre  à  un  tel  point  qu’elle  ne 

put  être  réparée  qu’en  y  employant  des  sommes 
immenses. 

Elle  est  située  nord-ouest,  et  placée  au  mi¬ 
lieu  d’un  bourg  qui  contient  plus  d’un  million 
d’habitants  :  elle  a  différents  noms,  conioie  on 
le  voit  5  nouvelle  édition  des  Lettres  édifiantes, 
tom.  XXIV,  Lettre  du  P.  Benoist,  p.  879. 

La  partie  de  ce  bourg  ,  dans  laquelle  les 
Missionnaires  françois  ont  une  petite  habita¬ 
tion,  pour  y  loger  ceuit  d’entrWx  qui  sont 
occupés  à  travailler  dans  le  palais  de  l’Empe- 


î6o  Des  Jardins  Chinois, 
reur ,  s’appelle  du  nom  du  bourg  entier,  Hai-^ 
tien.  La  maison  de  plaisance  du  Prince,  com¬ 
posée  d’une  suite  de  palais  ,  plus  ou  moins 
grands,  plus  ou  moins  magnifiques,  et  dont 
quelques-uns  sont  des  Léon,  ou  des  bâtiments 
à  plusieurs  étages  ;  d’autres  des  pavillons  dans 
le  goût  françois  et  dans  le  genre  italien,  se 
nomme  Yuen-ming-Yuen ,  ou  jardin  d’une 
clarté  parfaite.  La  maison  de  l’Impératrice, 
mère,  qui  se  noramoil  Hiao-cheng,  tout  près 
de  celle  de  S.  M.  s’appelle  Tchang-chun-j'uen, 
c’est-à-dire  ,  jardin  où  règne  un  agréable  prin¬ 
temps.  Une  autre  maison  de  plaisance,  peu 
éloignée  de  celle-ci,  se  nomme  Ouan-cheou- 
chan,  ou  montagne  d’une  longue  yie  ;  sa  des¬ 
cription  sommaire  se  trouvera  dans  l’article  III. 
Une  autre  à  quelque  distance  de-là ,  est  nom¬ 
mée  Tsing-ming-yuen  ,  jardin  d’une  brillante 
tranquillité. 

Au  milieu  de  la  maison  de  plaisance  de  l’Em¬ 
pereur,  est  une  montagne  appelée  Yu-tsiuen- 
chan  J  montagne  d’une  source  précieuse  :  effec¬ 
tivement  cette  source  fournit  de  l’eau  à  toutes 
les  maisons  précédentes ,  et  encore  à  un  canal 
jusqu’à  Pékin;  mais  depuis  que  Kien-Long  à 
fait  couvrir  toute  cette  montagne  de  magni¬ 
fiques  édifices ,  cette  source  quoiqu’ abondante 
encore ,  est  diminuée  de  moitié. 

A  l’entrée  des  jardins  est  placé  le  Jou-y- 
koan,  bâtiment  où  travaillent  les  peintres  Chi¬ 
nois  et  Européens,  ainsi  que  les  Horlogers  F ran- 
çois  qui  y  font  des  automates  ou  différentes 
machines, 


Chapitre  V.  i5i 

machines  ,  et  des  ouvriers  en  pierres  précieuses 
et  en  ivoire.  Outre  ce  laboratoire  intérieur,  qui 
est  visité  de  temps  en  temps  par  l’Empereur  ,  il 
y  a  autour  du  palais  un  nombre  d’autres  labo¬ 
ratoires  de  toutes  espèces ,  où  beaucoup  d’ou¬ 
vriers  sont  continuellement  occupés  à  toutes 
sortes  d’ouvrages  pour  l’ornement  du  palais  , 
qui  comme  on  l’a  dit ,  eSt  d’une  étendue  im¬ 
mense  ,  et  réunit  dans  son  intérieur  ce  que  les 
quatre  parties  du  monde  ont  de  plus  recherché 
et  de  plus  curieux.  L’atelier  des  ouvriers  occu¬ 
pés  à  travailler  en  cartonne  doit  pas  être  oublié, 
car  ils  font  ces  sortes  d’ouvrages  avec  une  pro¬ 
preté  qui  surprend. 

Chaque  année  l’Empereur ,  après  avoir  passé 
les  trois  premiers  mois  à  Pékin,  se  rend  au  com¬ 
mencement  du  printemps  avec  toute  la  cour  à 
Yuen-ming-Yuen ,  dont  l’air  est  plus  pur  que 
celui  de  la  capitale.  Il  y  fait  sa  résidence  le  reste 
de  l’année ,  à  l’exception  de  l’automne  qui  est 
le  temps  de  ses  chasses  en  Tartarie,  et  de  petits 
voyages  qu’il  fait  à  Pékin ,  lorsqu’il  y  est  ap- 
jielé  par  quelque  cérémonie,  mais  la  cérémonie 
finie  il  retourne  à  sa  maison  de  plaisance. 

Le  parc  de  Géhol  (  i  ) ,  qui  est  le  Fontaine¬ 
bleau,  ou  la  maison  de  chasse  de  l’Empereur 
dans  la  Tartarie,  contient  36  palais,  dont  nous 
avons  les  planches  ou  gravures  légèrement  colo- 


(i)  Les  descript.  des  palais  de  Géhol  sont  plus  amples 
dans  le  Voyage  de  M.  Huttner ,  pag.  a5o  ,  que  dans 
les  autres  relations  précédentes. 

P  rem.  Part, 


L 


î62  Des  Jardins  Chinois, 
rées  :  elles  forment  un  volume  mince, 
oblongo,  que  le  P.  d’fncarville  avoit  envoyé 
de  Pékin  en  1751  ,  à  M.  G. . .  mais  sans  aucune 
explication  des  édifices. 

La  lettre,  suivante  de  M.  Bourgeois,  en  date 
dç  Çékin ,  octobre  1 786 ,  nous  a  donné ,  selon 
nos  demand:es ,  des  éclaircissements  importants 
et  nécessaires ,  pour  siiivre  mieux  la  description 
de  la  maison  par  le  frère 

Àuiret  :  elle  fournit  en  meme  temps  des  expli¬ 
cations  sur  rélpge  du  P.  Benoist  et  de  ses 
travaux  hydrauliques  :  on  trouvera  (  copime 
nous  l’avons  dit),  la  description  et  l’éloge  entier 
dans  les  Lettres  édifiantes. 

«  Hai-tim^n  est  un  gros  bourg,  éloigné 
d’enyirop  deux  lieues  (k)  du  palais  qui  est  au 
centre  dq  Ip  ville  tartare  de  Pékin.  On  peut  y 
aller  paj;  deux  des  neuf  portes ,  celle  du  Sep¬ 
tentrion  et  celle  de  l’Occident  :  ces  deux  portes 
en  sont  àrpeu-près  à  égale  distance  ,  c’est-à- 
dire  à,  une  liçue  et  demie.  L’Empereur  sort  or- 
dinairenient  de  Pékin  par  la  porte  de  l’Occident  : 
de  cette  porte  Hai-tien  et  au  parc  de  ce 
Prince,  qui  lui  est  contigu,  il  y  a  un  chemin 
de  pierres'qui  seroit  superbe,  s’il  étoit  construit 
avec  solidité,  mais  il  se  gâte  presque  aussitôt 
qu’il  est  réparé ,  parce  que  les  pierres  de  taille 
dîbnt  il  est  pavé  sont  mal- posées,  et  qu’elles  ne 
tardent  pas  à.  se  déranger. 

»  La.  population  ^Hai-tien  peut  monter  à 
cinquante  mille  habitants  j  ce  n’est  pas  un  bel 
endroit,  il  n’a  de  passable  que  quatre  ou  cinq 


Chapitre  V.  i63 

mes  qui  couduisent  au  parc  de  l’Empereur , 
ou  est  Yiien-ming-YueJi-  Ce  parc  est  d’une 
enceinte  d’environ  deux  lieues,  sans  compter 
une  autre  enceinte  fort  vaste ,  nommée  Ouan- 
cheoii-dian ,  où  alloit  quelquefois  le  père  de 
l’Empereur  régnant ,  et  dont  la  description 
terminera  ma  lettre. 

«  C’est  dans  sa  circonférence  de  deux  lieues 
(et  selon  d^autres  relations,  d'une  lieue  de  tour), 
que  sont  renfermés,  non  seulement  les  palais 
de  Rien-Long  et  ses  maisons  de  plaisance  ,  mais 
encore  les  trois  autres  palais  dont  parle  le  frère 
Attiret,  et  en  particulier  celui  où  logeoit  l’Im- 
pératrice ,  mère ,  avec  toute  sa  cour. 

))  Vous  verrez  donc,  M.,  1°.  qu’il  ne  s’agit 

f)as  de  trois  ou  quatre  palais  :  car  je  vous  envoie 
es  planches  ,  gravées  en  bois,  de  cinquante 
maisons  impériales  (i)  qui  sont  toutes  situées 
dans  le  même  endroit,  dont  Yuen-ming-^ 
Yiien  n’occupe  qu’une  partie.  Cependant 
comme  c’est  à  Yuen-ining-Yuen  que  l’Empe¬ 
reur  se  plaît  le  plus,  et  que  c’est-là  qu’il  a  fait 
bâtir  des  palais  où  il  demeure  quand  il  n’est 
pas  à  Pékin ,  on  donne  à  toute  l’enceinte  le  nom 
de  Yuen-ming-Yuen. 

»  Nous  avons  ,  comme  vous  le  savez ,  une 
maison  à  Mai-tien  pour  nos  Missionnaires  ar¬ 
tistes,  qui  sont  obligés  d’aller  tous  les  jours  au 
Jou-j-quoan  ,  quand  l’Empereur  est  à  Yuen- 


Ci)  J’ai  gardé  les  5o  planches  gravées  en  bois  :  elles 
sont  de  fonnat;  grand  in-V- 

L  a 


i64  Des  Jardins  Chinois, 
ming-Y'uen.Jou-f-quoan,  signifie  maison  d’amu¬ 
sement  :  l’endroit  où  logent  nos  pères  à  Haï¬ 
tien  ,  n’est  qu’à  un  pas  de  l’extrémité  méridio¬ 
nale  du  parc  :  c’est-là  précisément  qu’on  voit  le 
palais  bâti  autrefois  par  Kan-lii,  et  habité  en¬ 
suite  par  l’Impératrice  mère.  Pour  se  rendre  au 
Jou-y-cjuoan  J  les  Missionnaires  parcourent  le 
côté  oriental  du  parc  pendant  une  demi-heure  : 
l’Empereur  y  va  souvent  pour  se  délasser.  De-là 
aux  maisons  Européennes,  qui  sont  comme  le 
Jou-y-quoan ,  dans  le  terrain  proprement  dit 
Yuen-ming-Yuen ,  il  y  a  plus  d’un  quart- 
d’heure  de  chemin.  C’est  dans  ce  quartier  seul 
que  l’on  voit  des  jets  d’eau,  des  gerbes,  des 
cascades,  des  nappes,  etc.  ailleurs  il  n’y  en  a 
pas. 

))  L’Empereur  est  sur  son  trône ,  partout  où 
il  est  :  chaque  maison  européenne  en  a  un  :  ce 
trône  consiste  en  une  grande  estrade  ornée  et 
élevée  de  quelques  degrés.  Ci-devant  je  vous  ai 
envoyé  le  revêtement  ou  la  garniture,  en  étoffe 
jonquille  et  brodée ,  de  ces  trônes  ,  fauteuils 
ou  canapés  :  elle  est  composée  de  cinq  mor¬ 
ceaux  ,  etc. 

>)  Vous  jugerez  mieux  de  ces  maisons  euro¬ 
péennes  bâties  à  Yuen-ming-Yuen ^  par  les 
XX  grandes  planches  gravées  qui  les  représen¬ 
tent,  que  je  vous  envoie.  C’est  le  premier  essai 
de  gravure  sur  cuivre  fait  en  Chine,  sous  les 
yeux  et  par  les  ordres  de  l’Empereur  (Z).  Ces 
maisons  européennes  n’ont  que  des  ornements 
(  prétendus  )  européens ,  pour  en  montrer  le 


Chapitre  V.  i65 

costume.  Il  est  incroyable  combien  le  Souverain 
est  riche  eu  curiosités  et  en  magnificences  en 
tout  genre ,  venues  de  l’Occident. 

»  Vous  me  demandez  si  l’Empereur  a  des 
glaces  de  Venise  et  de  France;  il  y  a  plus. de  3o 
années  qu’il  en  avoit  déjà  un  si  grand  nombre, 
que  ne  sachant  où  les  placer,  il  en  fit  couper 
une  quantité  de  la  première  grandeur,  pour  faire 
des  carreaux  de  croisées  à  ses  bâtiments  euro¬ 
péens.  Dans  la  salle  qu’il  a  fait  nouvellement 
bâtir  pour  placer  les  Tapisseries  de  la  manufac¬ 
ture  des  Gobelins,  que  la  Cour  de  France  lui 
a  envoyées  en  1767,  il  y  a  partout  des  trumeaux 
magnifiques.  Observez  que  cette  salle  ,  d’une 
dimension  de  70  pieds  de  long ,  sur  une  belle 
largeur  proportionnée,  est  si  remplie  de  ma¬ 
chines,  qu’à  peine  trouve-t-on  au  milieu  un  petit 
chemin  pour  passer  :  et  telle  de  ces  machines, 
a  coûté  deux  ou  trois  cent  mille  livres,  parce 
que  le  travail  en  est  exquis ,  et  que  les  pierres 
précieuses  dont  on  les  a  enrichies ,  sont  en  grand 
nombre. 

2”.  »  Vous  souhaitez  savoir  si  les  belles  eaux 
jaillissantes  du  parc  d'Yiieii-mmg-Yuen  vont 
encore ,  et  si ,  depuis  le  décès  du  P.  Benoist , 
nous  avons  des  Missionnaires  en  état  de  réparer 
les  défauts  des  conduites,  etc.  Quand  on  se 
destinoit  à  venir  en  Chine,  on  apprenoit  en 
particulier  les  arts  qui  pouvoient  en  ouvrir  la 
porte  et  y  être  utiles  ;  en  sorte  qu’il  n’y  a  guère 
de  Missionnaire  qui  avec  le  secours  des  livres, 
n’ait  assez  d’avance  pour  faire  ce  qu’on  peut  lui 
L  ‘6 


ï66  Des  Jardins  Chinois, 
demander.  Ici,  reiativèment  aux  Chbiii-fa^ 
ou  jets  et  gerbes  d’eau,  etc.  tout  le  monde  s’en 
tireroit,  mais  c’est  maintenant  un  talent  inutile, 
du  moins  pour  le  moment  La  machine  qui  fait 
monter  les  eaux  dans  le  château  d’eau  (  quoique 
formée  avec  bien  des  peines  par  le  P.  Benoist), 
s’est  à  la  vérité  dérangée  ou  usée  à  la  longue. 
On  n’a  pas  cherché  à  la  réparer ,  et  les  Chinois 
qui  n’abandonnent  que  forcément  leurs  anciens 
usages ,  y  sont  revenus  promptement ,  connois- 
,  sant  seulement  pour  tous  travaux  l’emploi  des 
bras.  C’est  dans  cette  nation  un  système  poli¬ 
tique  ,  d’employer  et  de  faire  vivre  des  gens  dont 
la  foule  prodigieuse  embarrasse,  et  dont  l’oisi¬ 
veté  est  dangereuse.  Par  exemple ,  on  sait  quand 
l’Empereur  doit  aller  se  promener  dans  le  quar¬ 
tier  des  bâtiments  européens  ;  un  ou  deux  jours 
auparavant ,  on  emploie  tant  de  monde  à  porter 
l’eau  que  le  bassin  immense  du  château  d’eau 
est  suffisamment  rempli ,  et  les  eaux  jouent  sur 
le  passage  de  l’Empereur. 

»  Si  l’on  s’aperçoit  que  les  tuyaux  se  déran¬ 
gent  et  qu’il  y  ait  perte  d’eau  considérable,  on 
cherche  à  reconnoître  exactement  l’endroit  fau¬ 
tif,  on  rapproche  les  conduites  en  les  rele¬ 
vant  et  en  donnant  le  moins  de  prise  possible  à 
la  perle  des  eaux;  et  tout  est  momentanément 
rétabli  dans  l’ordre  :  c’est  par  ces  moyens  sim¬ 
ples  ,  mais  qui  pourroient  être  d’une  plus  grande 
durée,  que  les  eaux  jouent  encore  magnifique¬ 
ment  aujourd’hui,  Sans  doute  qu’à  la  longue,  il 
faudra  que  les  Européens  reprennent  ces  ou- 


CllAPITRE  V.  167 

vrages  ,  mais  il  y  a  ici  du  monde  en  état  de  faire 
les  réparations^  et  même  de  construire  de  nou¬ 
velles  machines  hydrauliques.  Les  conduites 
principales  sont  de  la  grosseur  du  corps  d’un 
homme  :  moyennes  et  grosses  elles  sont  en 
cuivre  ;  ainsi  on  peut  perdre  beaucoup  d’eau 
et  en  avoir  encore  de  reste. 

»  PARMilespalais  qui  sont  dansle  parc  d’ Yueit- 
ming-Yuen ,  il  y  en  a  qui  ne  sont  que  des  lièüx. 
de  repos,  quand  le  Prince  va  se  promener  dans 
ses  jardins  :  les  autres  sont  habités  par  la  famille 
Impériale.  Chac|ue  Prince  ,  fils  de  l’Empereur, 
a  un  quartier  déterminé  ave'c  ses  dépendances  , 
ses  officièrs,  ses  gens,  etc.  À  l’âge  dè  25  à  3o 
ans  ,  il  obtient  ordinairement  un  Régulât ,  et 
alors  il  quitte  Yuen-ihing-Yuèn  pour  v'éni’r  ’à 
Eékin.  Çl  baque  quartier  de  cette  ville  est  décoré 
de  grands  palais  pour  des  Régulos,et  beâueô'up  dé 
ces  édifices  ont  été  élevés  sous  la  Dynastie  précé¬ 
dente.  Ces  Régules  avec  tout  leur  môùdé  sont  en 
état  d’arrêter  des  émeutes ,  et  de  faitè  éteindre 
les  incendies  :  ils  volent  surtout  des  premiers  au 
feu,  quand  il  est  dans  l’enceinte  du  palais. 

»  J’ai  encore  à  vous  parler  de  Ou'an-cheou- 
chan  ;  qui  est  un  des  plus  jolis  endroits  de  la 
Chine  ;  il  est  presque  contigu  à  Yuen-ming~ 
Yuen,  n’en  étant  séparé  que  par  une  chaussée  j 
et  il  présente  une  montagne  détachée  de  cettej 
chaîne  immense  d’autres  montagnes  ,  qui  com¬ 
mençant  à  70  lieues  d’ici,  sur  les  bords  de  notré 
mer  orientale ,  va  se  terminer  aux  confins  dç 
l’Europe ,  pu  peu  s’en  faut. 


i6é  Des  Jardins  Chinois, 

»  Yong-tching  a  orné  cette  montagne  de 
quantité  de  beaux  bâtiments  cliinois  ;  il  y  en  a 
de  différentes  hauteurs  ;  la  cîme  est  couronnée 
d’un  palais  superbe  qui  se  voit  de  plusieurs 
lieues.  Au  bas  de  cette  montagne, du  côté  du  midi, 
il  y  a  une  nappe  d’eau  de  l’étendue  de  près  d'un 
quart  de  lieue  ;  elle  baigne  en  partie  une  terrasse 
par  laquelle  finit  le  pied  de  la  montagne.  Au 
milieu  des  eaux  il  s’élève  je  ne  sais  combien  de 
bâtiments  chinois  de  toutes  formes.  On  tient 
sur  cette  espèce  de  lac  des  barques  magnifique¬ 
ment  ornées,  semblables  à  de  petits  vaisseaux; 
elles  donnent  quelquefois  le  spectacle  d’un  com¬ 
bat  naval.  L’Empereur  régnant  aime  beaucoup 
ce  site  :  il  avait  envie  d’en  faire  sa  maison  de 
plaisance ,  mais  l’étiquette  et  la  coutume ,  qui 
ont  tant  d’empire  sur  l’esprit  des  Chinois,  se 
sont  opposés  à  son  goût  et  à  son  désir.  Un  Em¬ 
pereur  doit  lui-même  bâtir  son  palais  ,  et  il  ne 
peut  pas  demeurer,  dans  aucun  de  ceux  qu’ont 
habité  ses  prédécesseurs. 

«Tels  sont,  M.  les  renseignements  que 
vous  m’avez  demandés  ». 

Une  lettre  plus  nouvelle  encore  de  M.  Amiot , 
sous  la  date  de  1789  (1),  confirme  ce  que  M. 
Bourgeois,  son  collègue  vient  de  dire  sur  la  né¬ 
gligence  de  l’entretien  des  machines  hydrauli¬ 
ques,  et  sur  ses  causes. 

«  Les  grands  qui  sont  préposés  pour  veiller  à 
l’entretien  des  jardins  et  des  maisons  de  plai- 

(1)  Mém.des  Miss,  de  Pékin,  tom.  XIV,  627. 


CiiApiTRï  V.  i6g 

saûce  de  l’Empereur ,  ont  trouvé  que  les  ma¬ 
chines  hydi-auliques  construites  sur  le  modèle 
de  celles  d’Europe ,  sous  la  direction  des  Euro- 

1)éens ,  étoient  d’une  dépense  trop  grande  et 
lors  de  la  portée  ordinaire  des  Ouvriers  cliinois  ; 
d’autre  part  les  Eunuques ,  gardiens  des  lieux 
où  sont  ces  machines ,  craignant  qu’on  ne  les 
rende  responsables  des  dérangemÈnts  qu’elles 
éprouvent,  font  tout  leur  possible  pour  empê¬ 
cher  ces  grands  de  faire  travailler  à  leur  répara¬ 
tion.  Il  résulte  de  ce  concours  quelles  sont 
aujourd’hui  toutes  délabrées,  celles  du  moius 
qui  sont  faites  pour  élever  les  eaux.  Ces  eaux 
jouent  cependant  toutes  les  fois  que,  dans  la 
belle  saison  ,  l’Empereur  choisit  la  maison  eu¬ 
ropéenne  pour  terme  de  sa  promenade.  La  mé¬ 
thode  qu’on  emploie  alors  est  simple. . . 

»  Les  Grands  et  les  Eunuques  ont  à  leurs 
ordres  des  hommes  toujours  prêts  à  travailler  ; 
ils  les  emploient  à  puiser  dans  la  rivière  avec  des 
sceaux  d’osier,  et  à  porter  ces  eaux  dans  le  grand 
réservoir  qui  fournit  aux  différents  canaux  , 
celles  nécessaires  aux  différents  jeux  ;  et  comme 
ces  hommes  sont  en  grand  nombre,  et  que  la 
rivière  n’est  qu’à  deux  pas,  il  ne  faut  pas  beau¬ 
coup  de  temps  pour  suppléer  à  la  machine  ». 

Les  explications  précédentes  sont  données 
par  des  Missionnaires  françois,  aux  récits  des¬ 
quels  on  ne  croyoit  pas  plus  qu'à  ceux  de  leurs 
prédécesseurs. 

IMous  terminerons  cet  article  par  l’assertion 


ijo  Des  Jardins  Chinois, 
de  M.  Van-Braam,  dont  la  relation,  parvenue 
récemment  en  Europe ,  vient  d’être  traduite  du 
Hollandois  en  F  rançois.  Sa  nation  est  flegma¬ 
tique,  elle  ne  s’entliousiasme  pas  aisément  :  on 
lui  donnera  jieut-être  plus  de  confiance. 

«  Non,  dit-il ,  on  ne  peut  pas  faire  une  pein¬ 
ture  fidèle  d’une  maison  de  plaisance  chinoise 
(  Impériale  ).  Tout  y  est  entremêlé,  et  semble 
prêt  à  se  confondre ,  mais  le  triomphe  du  génie 
est  de  sauver  le  plus  petit  désordre ,  dont  un  œil 
délicat  pourroit  être  blessé.  A  chaque  instant 
une  combinaison  nouvelle  offre  une  nouvelle 
variété  ,  d’autant  plus  agréable  et  surprenante  , 
qu’il  a  été  moins  possible  de  la  prévoir ,  et  la 
surprise  s’entretient  sans  cesse,  parce  que  cha¬ 
que  moment  d’examen  produit  une  scène  qui  la 
renouvelle  (i)  ». 

Articie  III. 

Cet  article  III  sera  forriié  d’extraits  de  lettres 
que  M.  Boui'geois  m’a  adressées  en  1786,  et 
contiendra  la  description , 

io.Des  vingt  grandes  planches  des  palais  Eu- 
■  ropéens  düYuen-ming-Yuen  ;  2°.  celle  de  six 
peintures  de  maisons  de  plaisance  du  même  parc. 

U  II  y  a  trois  ans ,  Monsieur,  que  l’Empereur 
voulut  avoir  le  plan  de  ses  maisons  européennes 
bâties  à  pour  les  joindre  à 

ceux  des  palais  Chinois  qui  avoient  été  levés 


Cl)  Trad.  del’Ambass.  Hollandoise,VoOT.I,  in-4°.32i. 


Chapitre  V-  i^i 

sur  ses  ordres.  Il  appela  deux  ou  trois  disciples 
du  frère  Castlglione  ;  iis  travaillèrent,  pour  ainsi 
dire ,  sous  les  yeux  de  ce  Prince  qui  corrigea 
souvent  leurs  plans ,  puis  il  les  fit  graver  sur  le 
cuivre,  et  c’est  le  premier  Æ'j'vai  du  talent  chinois 
pour  la  gravure  en  taille  douce. 

((  Par  le  moyen  des  deux  Peintres  élèves  de 
Castiglione,  je  suis  venu  à  bout  d’avoir  un  exem¬ 
plaire  des  planches  que  je  vous  envoie.  C’est  un 
des  deux  qui  a  tracé  le  plan  général,  et  la  situa¬ 
tion  respective  de  tous  les  bâtiments  européens 
à  Yuen-ming^Yuen ;  l’autre  avoit  commencé  à 
mettre  en  couleur  la  première  planche,  mais  il 
tomba  malade  et  n’acheva  pas.  J’ai  mis  son  es¬ 
quisse  ,  toute  imparfaite  qu’elle  est ,  dans  la 
caisse  «. 

Cet  envol  précieux ,  avec  la  lettre  ci-dessus, 
m’est  parvenu  à  la  fin  de  1 787  ,  et  certainement 
ilétoit  parti  de  Pékin  dès  1785.  Les  XX  plan¬ 
ches  gravées  sur  cuivre ,  comme  collection  de 
grandes  estampes  ,  sont  chose  rare  ici,  puis¬ 
qu’elle  présente  la  première  tentative  des  Chi¬ 
nois  dans  ce  genre  de  gravure  ,  et  du  tirage 
qu’ils  ont  hasardé.  Malgré  toutes  les  imperfec- 
fcclions  que  les  Artistes  françoiset  les  amateurs 
d’estampes  pourront  y  trouver  ,  il  est  difficile 
de  s’empêcher  d’admirer  la  facilité  de  ce  peujple 
patient  et  laborieux  ,  à  imiter  les  modèles  qu’on 
lui  met  sous  les  yeux.  On  a  de  plus  à  considérer 
que  ces  vingt  estampes  nous  font  connoître  des 
édifices  nombreux  et  fort  singuliers  réunis  dans 
le  même  lieu,  et  distant  de  4,000  lieuqs  de  nous. 


i-'i  Des  Jardins  Chinois, 

Ce  nouvel  art  acquéreroil  des  perfections ,  si  les 
Chinois  orgueilleux  ne  méprisoient  pas  ce  que 
les  Européens  pourroient  leur  enseigner. 

J’ai  donné  dans  le  temps  un  grand  soin  à  la 
conservation  de  ces  estampes ,  tirées  sur  un  pa¬ 
pier  trop  foible,  quoique  passé  à  l’alun.  En  dou¬ 
blant  chaque  feuille  d’une  feuille  de  papier  de 
France  mince  ,  je  les  ai  toutes  préservées  d’un 
déchirement  inévitable  de  la  part  de  celui  qui 
les  toucheroit  sans  précaution.  Il  peut  exister 
en  France  un  second  exemplaire  de  la  même  col¬ 
lection  ,  qui  étoit  entre  les  mains  de  M.  Berlin 
le  Ministre  ;  mais  dans  ses  malheurs ,  dans  la 
dispersion  de  son  magnifique  cabinet  de  curio¬ 
sités  chinoises,  et  lepeu  d’ari’angement  et  d’ordre 
qui  y  étoit,  il  est  possible  qu’on  n’ait  fait  aucune 
distinction  de  ce  rouleau  d’estampes,  et  qu’il 
soit  perdu. 

Ce  détail  me  rappelle  des  souvenirs  bien 
tristes.  En  1793  ,  avant  ma  détention  qui  a  été 
si  longue,  dégoûté  déjà  de  mes  livres  et  de  mes 
curiosités  de  Chine  rassemblées  à  Paris  et  à  Saint 
Brice  ,  en  raison  d’un  partage  que  mon  séjour 
dans  la  capitale  et  à  la  campagne  nécessitolt  ;  l’es¬ 
prit  en  proie  à  de  noirs  et  sinistres  pressen¬ 
timents,  dont  les  suites  se  sont  cruellement 
réalisées  ,  j’ai  consenti  à  céder  le  Recueil  des 
estampes ,  des  palais ,  etc.;  mais  j’avois  leur  des¬ 
cription  ,  faite  par  un  ami  connu  par  son  goût 
d’érudition  ,  son  amour  pour  les  arts  ,  et  par 
l’ouvrage  qu’il  a  publié  en  1784?  sur  les  Tem¬ 
ples  anciens  et  modernes ,  avec  de  savantes 


Chapitre  V.  178 

observations^  vol.  grand  m-S°.  avec  fig.,;  et  je 
donne  cette  description  que  j’ai  conservée,  avec 
ses  observations  sur  l’architecture  desbâtimenls. 

Ce  n’est  plus  moi,  c’est  mon  ami  qui  écrit  (i). 

1°.  Description  des  XX Estampes. 

Ce  sont  moins  des  descriptions  rigoureuse¬ 
ment  exactes  et  complètes  de  ces  palais,  qu’un 
moyen  pour  les  curieux  de  démêler  et  de  saisir 
plus  facilement  les  parties  principales  de  chaque 
édifice.  Les  détails  en  sont  immenses ,  et  on  peut 
même  ajouter  que  l’architecture  ,  telle  qu’elle 
est  pratiquée  en  Europe,  manque  de  termes  pour 
rendre  celle  que  les  Missionnaires  appellent  à  la 
Chine,  Architecture  à  T  Européenne .  Quant  aux 
proportions,  il  est  impossible  de  les  indiquer, 
parce  qu’aucun  de  ces  palais  n’est  accompagné 
de  son  plan  géométral. 

Planche  I.  Les  Jets  d’eau. 

Cette  planche  représente  un  palais  flanqué 
de  deux  pavillons  isolés ,  et  établi  sur  une  ter¬ 
rasse  qui  règne  dans  toute  la  longueur  de  l’édi¬ 
fice  ,  et  qui  se  termine  circulairement  aux 
extrémités. 

Le  palais  est  composé  d’un  rez-de-chaussée 


(1)  M.  Mai  ,  (le  P.  Avril ,  jésuite)  mort  depuis  à. 
S.  Denis  ,  a  justement  mérité  les  regrets  de  ceux  qui 
ont  connu  la  douceur  de  ses  moeurs  ,  sa  modestie  ,  sa 
«gesse  de  conduite,  ses  vertus  et  son  érudition. 


1)es  Jahoins  Cm w ois, 
et  d’mi  étage  ,  décorés  l’un  et  l’autre  de  pilas¬ 
tres,  et  portant  un  comble  plutôt  chinois  qu’eu¬ 
ropéen  par  sa  forme  ,  ses  proportions  et  ses  or- 
jiemeûis. 

Trois  arcades  au  rez-de-chaussée;  trois 
fenêtres  à  l’étage  supérieur.  L’arcade  du  milieu 
au  rez-de-chaussée  est  pleine,  et  ressemble  à 
une  niche ,  dans  laquelle  est,  à  ce  qu’il  paroît, 
un  trône  d’on  PEmpereur  contemple  sans  doute 
les  jets  d’eau. 

Au  palais  tiennent  de  droite  et  de  gauche 
deux  ailes  en  arrière-corps,  décorées  aussi  de 
pilastres ,  et  portant  un  entablement  qui  ne 
s’élève  qu’à  la  hauteur  de  celui  qui  couronne 
le  rez-de-chaussée  du  palais ,  et  dont  il  paroît 
être  une  continuation  :  ces  ailes  portent  une 
balustrade. 

Les  pavillons  isolés  n’ont  aucun  ordre  d'ar¬ 
chitecture  ;  ils  sont  à  pans  coupés,  et  forment 
dans  leur  plan  un  octogone.  Les  grandes  faces 
de  l’octogone  sont  percées  chacune  d'’une  fe¬ 
nêtre,  et  flanquées  de  deux  massifs  en  ressaut, 
avec  panneaux  et  entablement.  Les  petites  faces 
n’ont  que  des  panneaux,  et  leur  entablement 
a  quelques  membres  de  moins  que  celui  des 
massifs  qui  flanquent  les  fenêtres.  Le  comble 
est  pyramidal,,  divisé  dans  sa  hauteur  par  une 
large  bande  agraffée  aux  angles  des  pans  cou¬ 
pés,  et  terminé  en  plate-forme  qu’entoure  uue 
balustrade. 

Les  extrémités  de  la  terrasse  générale  ,  sur 


Chapitre  V.  176 

laquelle  sont  plantés  les  pavillons  isolés  ,  sont 
ornées  de  pilastres  en  bossages  quarrés ,  et  d’ar¬ 
cades  pleines  avec  archivoltes  et  impostes.  La 
voussure  ou  abside  des  arcades  est  en  coquille. 

On  descend  du  palais  dans  le  jardin  par  un 
perron  circulaire  à  double  rampe  avec  balus¬ 
trade. 

A  quelque  distance  de  ce  perron  ,  et  à  l’en¬ 
trée  du  jardin  est  un  vaste  bassin  d’un  contour 
régulier  ,  et  élevé  au-dessus  du  sol.  Au  milieu, 
du  bassin  s’élève  un  grand  morceau  de  sculp¬ 
ture  composé  de  deux  vasques  supérieurs  l’un  à 
l’autre  ,  et  d’un  diamètre  difïérent.  Dans  le  2U’e- 
niier  sont  quatre  dauphins,  dont  la  gueule,  ou¬ 
verte  vers  le  ciel ,  lance  de  l’eau  qui  retombe 
dans  le  grand  bassin.  La  secondé  vasque  porte 
quatre  espèces  de  candélabres  ,  de  la  sommité 
desquels  jaillit  aussi  de  l’eau.  Enfin ,  ce  morceau 
est  couronné  par  une  sorte  de  champignon ,  sur¬ 
monté  d’une  fleur,  dont  le  centre  donne  pas¬ 
sage  k  la,  principale  gerbe  d’eau.  Cette  gerbe 
retombant  sur  elle-même,  couvre  le  champi¬ 
gnon  qui  lui  donne  naissanpe  ,  remplit  succes¬ 
sivement  les  deux  vasques  inférieurs  ,  et  forme 
trois  cascades  avant  d’arriver  aubassin.  Çe  bassin 
est  entouré  d’une  riche  barrière  qui.  donne  pas¬ 
sage  par  quatre  ouvertures.  Des  boulingrins  gar¬ 
nis  aupourtour  d’arbustes,  de  buissons  de  fleurs, 
de  cippes,  destinés  à  porter  des  vases,,  etc.  for¬ 
ment,  l’accompagnement  du  bassin.  De  droite 
et  de  gauche,  spm  rochers  et  des  arbres, 


176  Des  Jardins  Chinois, 

PlancheII.  Bâtiment  (Boit  l’Empereur  voit 
les  jets  d’eau. 

Ce  bâtiment,  comme  celui  de  la  première 
Planche,  est  composé  d’un  gros  pavillon  à 
double  ordre  de  pilastres,  et  de  deux  ailes  en 
arrière-corps  d’un  seul  ordre.  Le  pavillon  a 
six  fenêtres,  trois  au  rez-de-chaussée,  et  trois 
à  l’étage  supérieur.  Chacune  des  deux  ailes  a 
deux  fenêtres. 

Une  première  terrasse,  qui  porte  tout  l’édi¬ 
fice,  a  dans  son  milieu,  en  face  du  pavillon, 
un  perron  circulaire  à  double  rampe,  qui  se 
termine  à  un  large  palier.  Sur  ce  palier,  et  dans 
une  espèce  de  fer  à  cheval ,  produit  par  le  con¬ 
tour  des  rampes ,  est  une  niche  flanquée  de  deux 
colonnes  qui  soutiennent  une  arcade,  dont  l’ab¬ 
side  est  en  coquille.  Dans  cette  niche  est  le  trône 
d’où  l’Empereur  voit  les  jets  d’eau. 

Aux  extrémités  du  palier  commence  un  se¬ 
cond  perron  circulaire  à  double  rampe,  comme 
le  premier ,  qui  vient  rendre  sur  une  seconde 
terrasse.  C’est  sur  celle-ci  qu’est  établi  un  vaste 
bassin ,  entouré  sur  ses  bords  de  vases  de  fleurs 
et  de  figures  de  différents  animaux,  oiseaux  et 
quadrupèdes ,  qui  lancent  des  gerbes  d’eau  par 
le  bec  ou  par  la  gueule.  La  principale  gerbe  est 
au  centre  du  bassin,  et  jaillit  perpendiculaire¬ 
ment  de  la  gueule  d’un  dauphin.  Ce  bassin  a 
encore  à  ses  extrémités  deux  grandes  gerbes 
perpendiculaires  qui  partent  de  deux  vases. 

Tout 


Chapitre  V.  177 

Tout  le  long  de  cette  seconde  terrasse  règne 
une  balustrade,  au-dessous  de  laquelle  est  une 
pièce  d’eau  que  l’on  passe  à  l’extrémité  de  la 
gauche  sur  un  pont  de  trois  arches. 

Sur  le  sol  de  cette  seconde  terrasse  sont  pla¬ 
cées  à  droite  et  à  gauche  deux  galeries  en  hé¬ 
micycle  ,  lesquelles  ne  s’élèvent  que  jusqu’au 
niveau  de  la  première  terrasse.  Ces  deux  galeries 
se  terminent  à  deux  gros  pavillons  octogones. 
Celui  de  la  gauche  communique  par  une  seconde 
galerie  à  une  espèce  d’arc  de  triomphe ,  portant 
en  amortissement  à  son  sommet  un  cadran  à 
l’européenne.  Le  pavillon  de  la  droite  est  flan¬ 
qué  de  grosses  masses  de  rochers  entremêlés 
d’arbres. 

Planche  II.  Suite. 

Elle  représente  le  même  palais  esquissé 
pour  les  couleurs  ,  mais  il  n’y  en  a  qu’une 
petite  partie  sur  la  gauche  dont  l’enluminure 
soit  assez  terminée  pour  qu’on  puisse  distin¬ 
guer  les  objets. 

Planche  III.  Chdteau-d’eau ,  ou  la  Machine 
du  Val-Saint-Pierre. 

C’est  un  corps-de-logis  composé  d’un  rez- 
de-chaussée,  et  d’un  étage  ;  celui-ci  percé  de 
cinq  fenêtres,  celui-là  de  quatre  fenêtres  et 
d’une  porte.  En  face  du  palais  est  un  jardin  en 
boulingrins,  bordés  d’arbustes,  taillés  comme 
l’étoient  autrefois  les  ifs  dans  les  jardins  de 
l’Europe. 

P rem.  Part, 


M. 


lyS  Des  Jardins  Chinois, 

A  ce  corps-de-logis  dent  une  aile  d’un  simple 
rez-de-chausséei  A  droite  et  à  gauché  sont  en¬ 
core  des  rocherà  et  des  arbres. 

Planche  IV.  Porte  donnant  entrée  dans 
un  Jardin,  ou  petit  Parc. 

C’est  une  arcade  flanquée  de  deux  colonnes 
avec  entablement,  surmonté  d’ornements  lourds 
et  bizarres.  Aux  pieds  des  colonnes  sont  deux 
cippes  sur  lesquels  posent  deux  lions  accroupis , 
tels  qu  on  les  voit  à  la  porte  de  l’arsenal  de 
Venise. 

Le  mur  d’Ericéinte  de  Ce  jardin  est  otné  de 
panneaux  séparés  par  des  pilastres.  Unê  partie 
de  ce  mur  porté  sur  un  poUceaU  sous  lequel 
passe  une  rivière  qui,  se  repliant  sur  la  gauche, 
tient  passer  sous  un  second  ponceau ,  et  dé-là 
sous  un  troisième ,  en  face  de  la  porte  d’entréé. 
Les  deux  côtés  de  celui-ci  sont  garnis  dè  bàlus- 
tt-adesi  Au-delà  du  mur  d’enceinte  s’élève  un 
édifice,  dont  on  n’aperçoit  que  la  partie  supé¬ 
rieure  en  perspective. 

pLANCnË  V.  Labyrinthe. 

Ce  labyrinthe ,  de  forme  quarrée  et  placé 
dans  un  bois,  est  eüvironnè  d’un  niur  qui  forme 
sa  première  enceintè.  En  dedans  de  ce  mur  est 
une  rivière  qui  sert  de  seconde  enceinte,  et 
dont  le  lit  est  bordé  de  rochers  entremêlés  de 

Î liantes  et  dé  fleurs.  Cette  rivière  embrasse  le 
abjrlnlhe  par  ses  quatre  côtés.  Des  ponceaux 


Chapitre  V.  179 

de  bois,  et  de  grandes  portes  dans  le  goût  de 
celles  de  nos  jardins,  donnent  entrée  dans  le 
labyrinthe. 

A-peu-près  au  centre  du  labyrinthe  s’élève 
un  édifice  octogone  établi  sur  un  soubassement 
circulaire.  Les  grandes  faces  ont  des  arcades, 
les  petites  des  fenêtres.  Les  arcades  sont  flan¬ 
quées  de  colonnes  avec  un  entablement  régnant 
au  pourtour  de  tout  l’édifice.  Au-dessus  de 
l’entablemeùt  s’élève  une  calotte  en  cul-de-four, 
surmontée  d’une  petite  lanterne.  Un  escalier 
circulaire,  embrassant  le  soubassement  et  orné 
d’une  balustrade,  conduit  à  l’intérieur  du  bâti¬ 
ment,  au  centre  duquel  il  y  a,  à  ce  qu’il  paroît, 
un  trône  d’où  l’Empereur  peut  voir  le  labyrinthe 
de  tous  côtés.  A  l’entrée  du  labyrinthe ,  du  côté 
de  l’orient,  est  un  petit  casin  d’une  construction 
simple. 

Planche  VI. 

Le  plan  et  l’ordonnance  du  corps  principal 
de  ce  morceau ,  annonce  plutôt  un  portique 
donnant  entrée  dans  un  jardin,  ou  le  terminant, 
qu’un  bâtiment  propre  à  être  habité.  Il  tient 
sur  la  gauche  à  une  galerie  basse  ;  on  aperçoit 
sur  la  droite  une  pièce  d’eau,  où  un  vaisseau  à 
l’européenne  paroît  faire  naufrage.  Les  colonnes 
de  ce  portique  posent  sur  des  piédestaux ,  ont 
des  bases  et  manquent  de  chapiteaux.  L’en¬ 
semble  est  plutôt  Chinois  qu’Européen. 

Planche  VII. 

Voici  encore  un  morceau  qui  paroît  n’être, 
M  a 


i8o  Des  Jardins  Chinois^ 
ainsi  que  le  précédent,  qu’une  entrée  ou  ùné 
extrémité  de  jardin ,  parce  qu’on  n’y  voit  rien 
qui  caractérise  un  bâtiment  propre  à  être  ha¬ 
bité.  Au  premier  coup-d’œil,  il  annonce  plus 
qu’aucun  autre  du  recueil,  l’exécution  d’une 
ordonnance  d’Architecture  grecque  ;  mais  en 
examinant  ses  détails,  on  ne  tarde  pas  à  y  décou¬ 
vrir  les  bizarreries  les  plus  extravagantes.  Qu’on 
fasse  attention  aux  chapiteaux  des  colonnes,  aux 
différentes  parties  de  l’entablement,  à  la  forme 
de  l’arcade  du  milieu  ,  aux  ornements  des 
niches,  à  la  balustrade  qui  règne  le  long  de 
l’entablement,  etc.  on  y  découvrira  tous  les 
principes,  toutes  les  licences  consignés  dans 
l’œuvre  gravé  du  Borromini,  et  consacrés  dans 
presque  tous  les  édifices  construits  par  lui  ou 
par  ses  élèves  d’après  ses  dessins.  En  face  de 
ce  portique  est  une  rivière,  que  l’on  passe  sur 
un  pont  garni  de  balustrades ,  et  qui  coule  dans 
un  lit  bordé,  à  l’ordinaire,  de  rochers. 

Planche  VIII. 

Petit  bâtiment  élevé  sur  une  terrasse,  percé 
de  trois  fenêtres ,  et  orné  aux  deux  extrémités 
de  pilastres  rustiques.  La  terrasse  décorée  d’une 
balustrade,  fait  avant-corps  vis-à-vis  de  la  fe¬ 
nêtre  du  milieu.  Sous  cet  avant-corps  est  pratiqué 
un  souterrain',  dans  lequel  on  pénètre  par  une 
porte,  accompagnée  à  droite  et  à  gauche  d’une 
espèce  d’œil  de  bœuf  grillé  ;  ce  qui  semble 
dénoter  que  ce  souterrain  est  une  salle  basse, 
où  on  se  retire  pour  respirer  le  frais.  La  terrasse 


C  n  APITRE  V.  l8l 

est  appuyée  clans  toute  sa  longueur  de  pilastres 
eu  bossages. 

Du  niveau  de  la  terrasse,  part  à  chacjue  ex¬ 
trémité  un  perron  circulaire  qui  rend  dans  le 
jardin. 

Sur  le  sol  du  jardin  à  gauche,  est  un  pa¬ 
villon  octogone  ,  ouvert  de  quatre  côtés  par 
des  arcades,  et  séparé  du  bâtiment  ci-dessus 
par  un  canal,  que  l’on  traverse  sur  un  pont  d’une 
construction  aussi  bizarre  c|u’elle  est  riche. 

Planche  IX. 

Cinq  pavillons  eu  bambou  ,  posés  en  hémi¬ 
cycle  ,  et  ouverts  de  tous  côtés  ,  d’où  l’on  voit 
les  jets  d’eau.  Ces  pavillons  sont  liés  l’un  à  l’autre 
par  des  galeries  aussi  en  bambou. 

Planche  X. 

Batiment  à  dix  croisées  de  face  ,  composé 
d’un  avant-corps  au  milieu  avec  attique,  et  de 
deux  pavillons  aussi  en  avant-corps  aux  extré¬ 
mités.  Ces  trois  parties  de  la  façade  sont  déco¬ 
rées  de  pilastres  ,  et  de  deux  colonnes  qui  flan¬ 
quent  la  porte.  Cette  porte  rend  au-dehors ,  sur 
un  palier  d’où  partent  à  droite  et  à  gauche  deux 
escaliers  ,  dont  les  divers  contours  viennent  se 
terminer  à  une  cour  ou  â  un  jardin. 

Des  deux  côtés  de  chaque  escalier ,  règne  une 
suite  de  jets  d’eau  qui  s’élancent  de  vases  placés 
sur  les  rampes,  et  suivant  leurs  contours.  Ils 
M  3 


iSi  Des  JARiiiNS  Chinois, 
produisent  le  même  effet  que  les  jets  d’eau  qui 
bordent  la  cascade  de  Saint-Cloud  ,  ou  ceux  du 
perron  qui,  à  Versailles,  conduit  de  la  fontaine 
du  dragon  à  la  terrasse.  Toutes  ces  eaux  vien¬ 
nent  se  rassembler  dans  un  bassin  de  forme 
triangulaire. 

Sur  deux  des  côte's  du  triangle ,  sont  placés 
douze  animaux  de  différentes  espèces,  six  de 
chaque  côté.  Ce  sont  ces  animaux  qui  donnent 
au  bassin  la  dénomination  horloge  d’eau  ^ 
parce  qu’à  chaque  heure  du  jour ,  et  selon  le 
nombre  des  heures,  ces  animaux  lancent  par  la 
gueule  des  gerbes  d’eau  qui  retombent  parabo- 
Jiquement  au  centre  du  bassin. 

Au  sommet  du  triangle  tourné  vers  le  palais , 
est  un  groupe  de  rochers  surmonté  d’une  vaste 
coquille  d’où  sort  encore  un  jet  d’eau  ;  il  en 
tombe  aussi  eu  cascades  de  toutes  les  parties 
du  groupe  de  rochers.  Enfin ,  vis  -  à  -  vis  de  ce 
groupe,  etàlabase  du  triangle,  est  la  plus  grosse 
gerbe  d’eau,  qui  prend  naissance  dans  un  grand 
vase  élevé  au-dessus  du  niveau  du  bassin. 

Ce  bassin  est  accompagné  à  droite  et  à  gauche, 
de  deux  espèces  de  pyramides ,  d’une  compo¬ 
sition  si  bizarre ,  qu’il  n’est  pas  possible  d’en 
donner  l’idée  et  la  description.  On  omet  ici  bien 
des  accessoires  qu’un  œil  un  peu  exercé  pourra 
saisir ,  mais  que  la  plume  ne  sauroit  rendre. 

Planche  XI. 

Palais  d’un  aspect  assez  imposant,  mais  dans 


Chapitre  V.  i83  • 

les  parties  et  les  ornements  duquel  on  ne  trouve 
pi  plus  de  proportions,  ni  plus  de  goût  que  dans 
les  autres.  On  aperçoittlans  les  jardins  des  saules 
pleureurs. 

PLAJSrGHE  XII. 

Seconde  vue  du  palais  de  la  planche  XI-  Ce 
palais  est  rempli  de  jets  d’eau  ,  et  son  perron 
rappelle  le  palais  de  Çaprarola,  près  de  Viterbe 
en  Italie. 

Planche  XIII. 

Troisième  vue  du  palais  de  Ja  planche  XL 

Planche  XIV. 

Batiment  construit  pour  placer  les  tapisse¬ 
ries  des  Gobelins  ,  que  la  Cour  de  France  avoit 
envoyées  à  l’Empereur.  Cet  édifice  est  d’tui  as¬ 
pect  très-agréable  ;  il  est  élevé  sur  up,e  t,erra$se 
où  l’on  arrive  par  un  perron  circulaire  à  double 
rampe,  d’une  composition  plus  simple,  et  moins 
chargée  d’ornepients  bigarres , que  la  plupart  des 
perrons  qu’on  voit  dans  les  autres  planches.  Ce 
palais  qui  n’est  pas  fort  élevé  ,  et  qui  n’a  qu’un 
rez-de-chaussée,  est  cotnposé  d’un  corps  priiir- 
cipal,  flanqué  de  deux  pavillons  en  ayant-corps. 
Le  plan  du  bâtiment,  et  rordonnançe  des  fe¬ 
nêtres  de  la  façade  ,  annoncent  une  distribntion 
noble  et  commode  dans  l’intérieur. 

Planche  XV. 

Partie  de  jardin  dans  laquelle  sont  rassern- 
M  4 


i84  Des  Jardins  Chinois, 
blés  des  jets  d’eau  de  toutes  les  formes ,  mais 
surtout  deux  superbes  pyramides  d’eau  d’une 
élévation  considérable.  L’objet  principal  est  un 
grand  morceau  d’architecture,  traité  com  me  dans 
toutes  les  planches  précédentes.  Un  mascaron 
placé  au  haut  de  la  pièce  du  milieu  de  cette  com¬ 
position  ,  jette  par  sa  gueule  un  volume  d’eau 
dans  un  bassin  en  coquille ,  d’où  elle  tombe  en 
cascades  dans  six  autres  bassins  inférieurs  :  toutes 
ces  eaux  se  rassemblent  dans  un  grand  bassin, 
au  milieu  duquel  est  un  cerf  en  pied ,  dont  le 
bois  lance  de  l’eau  par  chacun  de  ses  andouillers  : 
de  droite  et  de  gauche  sont  des  chiens  de  chasse 
représentés  courants,  qui  lancent  de  l’eau  par 
la  gueule  contre  le  cerf. 

Planche  XVI. 

Trône  d’où  l’Empereur  voit  les  choui  ou  jets 
d’eau  opposés.  Architecture  ,  sculpture  ,  déco¬ 
ration,  etc.  dans  le  goût  ordinaire. 

Planche  XVII.  Arc  de  triomphe. 

L’architecture  grecque  y  est  plus  recon- 
noissable  que  dans  aucun^des  édifices  précédents; 
mais  on  y  trouvera  encore  des  licences  et  des  bi¬ 
zarreries  si  multipliées,  qu’on  lui  refusera  le  titre 
d’ouvrage ,  véritablemen  t  traité  selon  les  propor¬ 
tions  et  le  bon  goût  de  l’architecture  d’ Athènes 
ou  de  Corinthe. 


C  H  APITRE  V. 


i85 


Planche  XVIII. 

Montagne  factice  sur  laquelle  il  y  a  un 
Ting-tsé, 

Planche  XIX. 

Autre  arc  de  triomphe ,  mais  traité  d’une 
manière  encore  moins  sage,  moins  légère,  moins 
agréable  que  celui  de  la  planche  XVII. 

Planche  XX.  Perspective. 

On  peut  croire  que  la  dénomination  de  pers- 
pective  a  été  appliquée  à  cette  planche ,  parce 
(ju’elle  représente  l’extrémité  orientale  du  vaste 
terrain  sur  lequel  sont  construits  les  divers  édi¬ 
fices  qu’on  a  vus  ci-devant.  On  aperçoit  dans  le 
lointain  de  hautes  montagnes,  vers  lesquelles 
l’œil  est  conduit  par  deux  rangées  de  maisons 
qui  forment  une  rue,  et  interceptent  de  droite 
et  de  gauche  tous  les  autres  objets.  Ces  maisons 
sont  séparées  du  parc  par  un  large  courant  d’eau. 

Il  faut  remarquer  à  l’entrée  de  la  rue ,  les 
deux  grandes  portes  placées  sur  le.premier  plan. 
Elles  sont  exactement  dans  le  goût  des  portes 
rustiques ,  telles  qu’on  les  voit  à  l’entrée  de  nos 
jardins;  c’est  du  toscan  :  les  maisons  ressemblent 
assez  aux  édifices  d’une  petite  ville,  ou  d’un 
gros  village  d’Europe. 

Tout  ce  morceau  pourroit  servir  de  décora¬ 
tions  de  théâtre ,  pour  une  action  bourgeoise 


386  Des  J AROiNs  Chinois, 
qui  se  passeroit  dans  une  ville  de  province ,  si¬ 
tuée  sur  le  bord  de  la  mer  ou  d’un  grand  fleuve. 

Observations . 

Dans  les  courtes  notices  qu’on  vient  de  lire , 
il  est  souvent  parlé  de  colonnes,  de  pilastres, 
d’entablements ,  d’arcades ,  etc.  et  comme  il  s’y 
agit  de  palais  dits  à  V Européenne  ,  de  palais 
d’une  grande  magnificence,  de  palais  construits 
pour  l’Empereur  de  la  Chine ,  on  est  naturelle¬ 
ment  porté  à  croire  que  tout  y  présente  la  pu¬ 
reté  ,  la  noblesse ,  la  richesse  de  l’architecture 
Grecque ,  et  que  ces  palais  ressemblent,  par  le 
bon  goût  de  leur  construction ,  aux  plus  beaux 
édifices  de  l’Italie  et  de  la  France.  C’est-à-peu- 
près  l’idée  qu’en  donnent  les  Missionnaires,  et 
on  l’adopte  sans  peine ,  quand  on  songe  que  c’est 
le  célèbre  frère  Castiglione ,  Peintre  italien , 
jqui  a  formé  les  plans  et  donné  les  dessins  de  ces 
palais. 

Il  est  pourtant  vrai  que  le  plus  habile  Archi¬ 
tecte  et  que  l’Amateur  le  plus  éclairé  ne  pour- 
roient  pas  caractériser  le  genre  d’architecture 
employé  dans  ces  palais  à  l’Européenne  ;  et  que 
le  seul  nom  qu’on  puisse  lui  donner ,  est  celui 
éUltalo-Gothlco-^Chinois. 

C’est  de  l’Italien ,  de  la  fin  duXyiI'”®.  siècle, 
et  du  commencement  du  XVIII™*!.  tel  qu’on 
le  voit  dans  Borromini,  Guarini,  Bibiena,  etc. 
lourd  et  tourmenté  J  bizarre  assemblage  d  lom- 
que ,  de  Do.rique  ,  de  Toscan  ;  quelques  mcm-- 


Chapitre  V-  187 

Lres  qui  indiquent  ces  différents  ordres,  nul 
morceau  qui  les  rende  en  entier,  et  dans  l'exac¬ 
titude  qui  convient  à  chacun  d’eux. 

C’est  du  Gothique  par  le  gigantesque,  ou  le 
mesquin  des  proportions  ,  par  le  sec  et  le  con¬ 
tourné  des  formes. 

C’est  du  Chinois ,  par  la  multiplicité  et  le 
dessin  des  ornements,  qui  n’ont  rien  de  com¬ 
mun  avec  ce  qu’on  voit  en  Europe. 

Faut-il  attribuer  une  pareille  confusion,  à 
un  défaut  de  goût  pour  l’Architecte?  On  est 
tenté  d’en  soupçonner  quelque  chose,  quand  on 
fait  attention  que  le  genre  du  frère  Castiglione, 
étoit  plus  la  perspective  et  les  grands  effets  de 
l’optique  que  l’histoire.  Tout  dans  ses  compo¬ 
sitions  ,  concourt  à  persuader  qu’il  avoit  plus 
étudié  les  extravagantes  hardiesses  des  Artistes 
cités  plus  haut ,  que  les  sages  ordonnances  de 
Palladio  ,  Michel-Angé  ,  Scamozzi ,  etc.  Ses 
yeux  étoient  familiarisés  avec  les  décorations 
théâtrales  de  l’Italie,  et  il  semble  en  avoir  porté 
le  fracas  et  le  désordre  dans  la  construction  des 
palais  de  Kien-long. 

Peut-Être  aussi  pensa-t-il  que  l’Architec¬ 
ture  grecque,  exécutée  dans  toute  la  rigueur 
des  rcgdes,  paroîtroit  froide  et  monotone  à  des 
yeux  Chinois.  Il  se  livra  donc  à  son  imagina¬ 
tion  ,  un  peu  dépravée  par  ses  modèles  ;  et  en 
prenant  d’elle  de  quoi  satisfaire  son  goût  parti¬ 
culier,  il  se  rapprocha  de  la  manière  chinoise 
Tti  lui  étoit  imposée. 


i88  Des  Jardins  Chinois, 

Quant  à  la  partie  hydraulique,  on  ne  peut 
trop  admirer  le  grand  nombre  et  la  variété  des 
jets  d’eaux  qui  animent  les  jardins  de  ces  palais. 

On  observe,  en  terminant  cette  description, 
que  depuis  la  situation  du  premier  bâtiment , 
représenté  planche  I  ,  jusqu’à  la  perspective 
planche  XX  et  dernière,  le  terrain  va  toujours 
en  montant  et  s’élevant  par  terrasse. 

Le  Parc  à'Yuen-ming-Yuen,  indépendam¬ 
ment  des  palais  Enropéens  qui  sont  entachés  du 
goût  chinois  que  l’Empereur  a  voulu  leur  don¬ 
ner  (  I  ) ,  malgré  les  dessins  faits  par  Castiglione, 
Missionnaire  jésuite  italien,  contient  dans  sa 
vaste  étendue  un  plus  grand  nombre  de  maisons 
de  plaisance ,  purement  à  la  manière  chinoise. 
Le  goût  national  sans  mélange  s’y  montre  entiè¬ 
rement,  et  en  est  plus  piquant  (2). 

C’est  en  conséquence  de  ma  correspondance 
et  de  mes  questions,  qu’on  a  eu  la  bonté  de  m’en¬ 
voyer  les  peintures  (  annoncées  au  commence¬ 
ment  de  cet  article  ) ,  de  six  de  ces  maisons  de 
plaisance  ,  pour  rapprocher  davantage  de  mes 

(1)  M.  Staunton  fait  l’éloge  de  Castiglione,  il  relève 
des  défauts  choquants  de  perspective,  qui  n’ont  pas 
dépendu  de  lui ,  dans  ses  peintures ,  mais  que  les  ordres 
absolus,  et  le  goût  national  de  l’Empereur  ont  exigés. 
Ambass.  de  JL.Macartney.  Tom.  III ,  in-8®,  pag.  180 
et  suiv. 

(2)  J’ai  la  gravure  en  bois ,  de  format  grand  in-4®. 
venue  de  Pékin ,  de  26  de  ces  maisons  de  plaisance  ; 
indépendamment  de  celles  au  trait  en  demi-lavis,  qui 
ornent  le  parc  de  Gehol  en  Tartarie.  Ces  dernières 
sont  dans  un  petit  recueil  particulier. 


Chapitre  V.  189 

yeux  la  vérité  d’objets  si  étrangers  :  elles  ont  été 
faites  par  les  Peintres  du  palais  impérial.  Je  les 
ai  mises  lors  de  la  réception  en  portefeuille  , 
sans  les  regarder  dans  nos  temps  d’orage  ;  mais 
quelque  calme  ayant  succédé,  et  mes  chagrins 
particuliers  m’obligeant  à  un  délassement,  aune 
distraction  ,  j’ai  repris  à  Paris  des  livres  et  des 
portefeuilles. 

Les  six  tableaux  ou  peintures  d’un  coloris 
frais  et  charmant ,  m’ont  présenté  un  ciel  sans 
nuage,  une  terre  heureuse,  un  sol  fertile,  des 
jouissances  douces ,  paisibles  et  assurées  pour 
ceux  qui  habitent  ces  contrées  sous  l’empire  de 
lois  immuables.  J’ai  soupiré  et  rendu  grâce  à  la 
providence,  de  me  permettre  sans  risques  l’émis¬ 
sion  de  mes  soupirs  ,  et  j’ai  fait  des  vœux  pour 
que  l’aurore  du  bonheur  qui  se  lève  sur  ma 
patrie  ,  ne  trompe  pas  mes  espérances  (1). 

Considérant  alors  mes  six  peintures  plus 
attentivement ,  et  me  rappelant  le  goût  et  la 
plume  agréable  de  M.  Morel  ,  auteur  de  la 
Théorie  des  Jardins  ,  je  l’ai  prié  de  suppléer  à 
mon  incapacité  absolue ,  et  de  me  donner  la  des¬ 
cription  de  ces  six  sujets.  Il  a  bien  voulu  se  prêter 
à  mon  désir ,  et  l’on  reconnoîtra  facilement  son 
faire  et  sa  touche  dans  les  descriptions  suivantes. 

Il  falloil  joindre  au  talent  d’écrire  sur  un  art, 
les  yeux  ,  l’expérience  ,  la  langue  et  la  pratique 
d’un  architecte  épris  de  l’amour  des  jardins  ,  et 
aussi  capable  d’en  donner  de  nouveaux  modèles. 


(i)  Article  écrit  avant  l’an  VII. 


190  Des  Jardins  Chinois, 
en  imitant  et  secondant  la  nature.  C’est  le  but 
vers  lequel  l’Artiste  si  estimable  dont  je  parle , 
ayant  le  secret  de  son  talent ,  mais  né  sans  am¬ 
bition  pour  s’en  procurer  le  fruit,  s’est  toujours 
dirigé  ,  en  ne  séparant  point  dans  ses  composi¬ 
tions  Tulile  de  l’agréable. 

2°.  Description  de  six  Tableaux  {ou  Tein¬ 
tures  )  Chinois ,  représentant  des  Maisons 
de  plaisance  dans  les  Jardins  (  le  Tare  )  de 
{Empereur  Kien-long  à  Yuen-ming-Yuen. 

Tableau  I. 

Ce  tableau,  où  les  objets  sont  représentés  à 
vue  d’oiseau ,  offre  une  vaste  étendue  d’eau  qui 
embrasse  trois  îles  liées  l’une  à  l’autre  par  deux 
ponts.  Toutes  ces  îles  sont  bordées  de  petits  ro¬ 
chers  :  ici  ils  sont  jetés  sans  art,  et  laissent  dans 
leurs  interstices  assez  de  vides  pour  y  planter  des 
arbres  ;  là  ils  sont  rangés  avec  plus  d’ordre  ;  on 
en  voit  cependant  parmi  eux  quelques-uns 
brutes ,  qui  s’élèvent  au-dessus  de  leurs  voisins. 
Ces  rochers  paroissent  avoir  pour  objet  autant 
l’agréable  que  l’utile  ;  mais  s’ils  remplissent  ce 
dernier  objet  en  garantissant  le  terrain  des  dé¬ 
gâts  que  cause  le  mouvement  des  eaux ,  leur  ar- 
rangementn’estpas  assez  conforme  auxaccidents 
de  cette  espèce  pour  remplir  l’autre. 

Quatre  corps  de  bâtiments,  que  renferme 
une  cour  quarrée  ,  occupent  toute  la  surface  de 
la  grande  île.  La  face  la  plus  apparente  offre  une 
décoration  très-réguHère  ;  elle  est  composée  d’un 


Chapitre  V.  151 

avant-corps  dans  le  milieu ,  appuyé  de  deux  pa¬ 
villons  terminés  par  le  pignon  d’une  galerie,  qui 
sert  de  chaque  côté  à  communiquer  aux  faces  eu 
retour.  Tous  ces  bâtiments  sont  élevés  sur  un 
socle  continu  qui  les  porte  avec  grâce,  et  tous , 
à  l’exception  d’un  seul  pavillon,  n’ont  qu’un  rez- 
de-chaussée. 

L’céil  est  agréablement  affecté  de  la  belle  pro¬ 
portion  de  Cette  façade ,  le  rapport  de  la  hauteur 
à  rétendùe  dé  chaque  partie,  la  sur-^élévâtion  du 
corps  du  milieu ,  la  tour  quarrée  qui  le  fait  py- 
ranlider ,  la  forme  et  la  proportion  dés  combles  ; 
tout  cet  ensemble  ,  s’il  n’a  pas  la  magnificence 
et  la  noblesse  de  l’architecltire  grécque,  ni  celle 
qUe  Supposent  les  édifices  d’un  puissant  Empe¬ 
reur  j  cet  ensemble,  dis-^je,  a  des  mouvements 
si  doux,  l’accord  en  ést  si  flatteur,  lés  peintures 
sont  si  fraîches,  les  toitures  si  richement  colo^ 
rées ,  l’aspect  en  est  si  brillant  et  si  gai ,  qu’il  in¬ 
vite  à  y  faire  son  habitation. 

La  grande  saillie  des  égoûts  des  toits,  soutenue 
par  des  colonnes  simples  à  la  vérité,  mais  dont 
la  forme  et  les  proportions  sùflisent  à  leur  des¬ 
tination,  doit  enfcore  ajouter  au  charme  de  l’ha¬ 
bitation.  Ces  égoûts  saillants  défendent  les  bâti¬ 
ments  del’eflét  destructeur  des  pluies,et  de  latrop 
jurande  vivacité  des  rayons  du  soleil  :  ils  procu¬ 
rent  autour  des  bâtiments  une  galerie  couverte, 
renfermée  par  d’ingénieuses  barrières  à  hauteur 
d’appui.  Cet  arrangement  aussi  agréable  qu’utile, 
Conviendroit  parfaitement  à  nos  maisons  de  cam¬ 
pagne  }  elles  auroient  sous  cette  forme  un  aspect 


192  Des  Jardins  Chinois, 
plus  champêtre  ;  elles  conserveroient  plus  long¬ 
temps  leur  première  fraîcheur  ;  l’hahitatiou  en 
seroit  plus  salubre,  sans  se  soumettre  cependant 
à  remplir  nos  façades  d’ouvertures  sans  trumeaux 
intermédiaires,  comme  celles  que  nous  présen¬ 
tent  ces  hàliments  ;  car  cette  manière  ne  sauroit 
convenir  à  nos  climats  septentrionaux. 

L’aile  en  retour  sur  la  droite  n’est  pas  d’une 
décoration  régulière  ;  elle  n’a  pas  même  une  con- 
tiguité  de  bâtiments.  A  la  suite  de  la  galerie  cou¬ 
verte,  qui  sert  de  communication  entre  la  façade 
principale  et  celle  en  retour ,  est  un  petit  pa¬ 
villon  suivi  d’un  autre,  le  seul  qui  soit  surmonté 
d’un  premier  étage,  étage  qui  jouit  de  la  même 
galerie  que  le  rez-de-chaussée.  Un  mur  de  clô¬ 
ture  lie  ce  dernier  pavillon  aux  corps-de-logis 
qui  forment  la  troisième  face  du  plan  quarré. 
Ces  bâtiments,  de  différentes  proportions,  sont 
séparés  par  des  cours  particulières. 

Enfin,  la  quatrième  face,  dont  la  perspective 
du  tableau  ne  montre  que  la  façade  sur  la  cour, 
paroît  être  régulière.  Comme  la  première,  elle 
a  un  avant-corps  dans  le  milieu,  flanqué  de 
deux  ailes ,  mais  les  proportions  et  la  décoration 
sont  différentes  de  celle  de  la  première  face.  Ce 
corps-de-logis  annonce  plus  de  profondeur  : 
l’avant-corps  est  couvert  en  terrasse,  ainsi  que 
les  deux  arrière-corps ,  ce  qui  forme  la  grande 
différence  dans  la  composition  de  cette  -façade 
avec  la  première.  L’un  des  deux  arrière-corps 
est  une  galerie  qui  pourtourne  une  cour  quar- 
rée,  l’autre  a  sa  galerie  en  dehors  pour  observer 


Chapitre  V.  198 

la  régularité  avec  son  aile  correspondante,  et 
galerie  semblable  du  côté  de  la  cour.  Ces  deux 
galeries  renferment ,  mais  sans  le  toucher ,  un 
bâtiment  aussi  couvert  en  terrasse.  Toutes  ces 
terrasses  sont  ornées  de  balustrades  en  bois  d’une 
proportion  et  d’un  dessin  agréables. 

Voila  quelles  sont  et  la  disposition  et  la  dé¬ 
coration  de  cette  masse  de  bâtiments  :  il  faudroit 
connoître  les  mœurs ,  les  habitudes  nationales 
pour  raisonner  pertinemment  de  la  distribution 
intérieure  que  cet  ordre  de  bâtiments  suppose. 
Mais  il  me  semble  que  nous  pourrions  nous- 
mêmes  trouver  dans  cette  disposition  des  dis¬ 
tributions,  adaptées  à  nos  besoins. 

Tous  ces  bâtiments,  construits  en  bois,  sont 
portés  sur  un  socle  en  maçonnerie  :  cette  cons¬ 
truction  en  bois,  par  la  facilité  avec  laquelle 
les  différentes  pièces  de  charpente  se  lient,  est 
plus  propre  à  résister  aux  secousses  et  aux  ébran¬ 
lements  des  tremblements  de  terre  qui  ne  sont 
pas  rares  à  la  Chine. 

L’Architecture  chinoise  n’  est  ni  aussi  grande 
ni  aussi  imposante  que  la  nôtre ,  parce  que  les 
matières  dont  nous  nous  servons ,  nous  en  four¬ 
nissent  le  moyen  ;  mais  quel  charme ,  quelle 
grâce  n’ont-ils  pas  donné  à  la  leur  !  Que  l’on 
compare  les  bâtiments  qu’ils  ont  élevés  avec 
cette  njatlère  ,  aux  bâtiments  où  nous  l’em¬ 
ployons  ,  et  l’on  s'apercevra  de  tout  ce  qu’il  a 
d’ingénieux ,  et  quel  parti  ils  ont  su  en  tirer  ! 

Ils  ont  aussi  perfectionné  les  formes  de  leurs 
Frein,  Fart.  N 


194  Jardins  Chinois, 

toitures  ;  leurs  ■couvertures  en  tuiles  de  faïence, 
peintes  des  plus  vives  couleurs,  sont  légères 
et  paroissent  mettre  eKacteraent  leurs  bâtiments 
à  l’abri  des  eaux.  Cela  se  présume  de  la  variété 
des  formes  et  du  peu  de  pente  des  toits  :  le  goût 
a  profité  de  cette  facilité  pour  donner  aux  com¬ 
bles  d’agréables  proportions. 

Tons  les  bâtiments  cbinois  étant  dirigés  sur 
les  memes  principes,  on  est  entré,  à  l’égard 
de  ceux  de  ce  premier  tableau ,  dans  quelques 
détails,  qui  épargneront  des  répétitions  quand 
on  rendra  compte  des  autres. 

En  suivant  les  différents  objets  de  ce  tableau, 
on  voit  une  île  plus  petite  au-delà  de  la  grande  : 
elle  est  remplie  presqu’entièrement  par  des  bâli- 
nrents ,  mais  ils  sont  moins  imposants  par  leur 
masse  et  leur  décoration.  Des  quatre  côtés  de  la 
cour  qui  est  quarrée,  il  y  en  a  deux  occupés 
par  des  bâtiments ,  les  denx  antres  ont  tin  mur 
pour  clôture.  'Derrière  les  bâtiments  du  fond  ou 
découvre  encore  une  seconde  cour.  'Probable¬ 
ment  cette  masse  de  bâtimentsdétackés  est  des¬ 
tinée  aux  officiers  et  .serviteurs  du  maître  et  à 
sa  suite. 

'La  troisième  île  se  trouve  sur  le  devant  du 
tclbleau  ;  elle  est  la  plus  petite,  et  ne  paroît 
destinée  qu’à  l’agrément.  Elle  est  terminée  par 
un  tertre  ou  monticule  ;  dans  le  centri@"est  uu 
kiosq.ue  exagone  ouvert,  dont'le  toit  est  porté  sur 
six  colonnes.  Sur  le  devunt  un  banc  de  pierre, 
et  au  bord  des  eaux  parmi  les  petits  rochers  qui 


Chapitre  V.  195 

bordent  l’île ,  deux  saules  de  la  classe  de  celui 
qu’on  appelle  oriental ,  ornent  ses  rives. 

Les  deux  ponts,  qui  ?ervei;it  de  communica¬ 
tion  aux  îles  entr  elles,  sont  de  même  forme. 
On  ne  voit  pas  si  les  angles  qui  se  remarqueut 
entre  chaque  travée  proviennent  du  plan,  ou  si 
elles  expriment  des  pente?  dans  les  deux  travées 
intermédiaires  entre  les  trois  autres  :  ce  dernier 
effet  supposeroit  le  sol  de  ces  îles  à  différents 
niveaux ,  mais  l’égalité  de  hauteur  des  pieux  fait 
rejeter  cette  dernière  supposition. 

Quant  au  site,  ce  tableau  offre  piCu  d’obser¬ 
vations.  On  n’y  voit  qu’une  surface  d’eau  d’upe 
graij^e  , étendue,  terminée  ^  l’horizon  p^ir  des 
nunitagnes  qui,  par  leur  éloignement,  sn  cionr- 
fondeut  av.ec  lui.  Ces  trois  îles  sont  le  prlnei^al 
£t  presque  les  seuls  accidents  ,de  cette  co:mposi:- 
tiou.  On  remarque  deux  nrbres  dans  la  grande 
cour ,  dont  les  pieds  sont  enveloppés  par  des 
socles,  et  d’autres  jetés  sans  symétrie  dans  dif¬ 
férents  points  de  ces  îles.  Les  eaux  environnantes 
sont  recouvertes  de  nénuphars  en  fleurs  (1) ,  que 
nous  aurions  soin  de  détruire ,  loin  de  chercher 
à  les  cultiver,.  Nous  répugnons  à  ce  genre  de 
végétation  aquatique  auqum  les  Chinois  mettent 
unprix  ;  nous  préférons  des  eaux  nettes  et  pures, 
et  nous  les  croirions  salies  par  les  plus  belles 
productions  de  cette  espèce. 

(i)  Le  Nénuphar  de  Chine  a  des  fleurs  d’une  beauté 
ravissa,nte.  .Cefui  d’Etucpe  appwcjhe  pas  et  ne  peut 

en  donner  l’idée.  Voyez  Hist.  Nat.  Fleurs  aquatiques,^ 
l’ article  Nénuphar ,  et  celui  Lien-hoa. 

N  2 


196  Des  Jardins  Chinois# 
Tableau  JN».  II. 

Le  principal  objet  de  ce  numéro  est  encore 
une  île  dont  on  n’aperçoit  que  les  deux  extré¬ 
mités.  Elle  est  chargée  d’un  grand  assemblage  de 
bâtiments  divisés  par  des  cours  et  liés  entr’eux 
par  des  galeries.  Les  bornes  de  la  planche  n’ont 
pas  permis  de  faire  entrer  la  totalité  de  cette 
grande  collection  de  bâtiments  ,  mais  elles  la 
laissent  présumer.  Tous  les  bâtiments  sont  ré¬ 
guliers  ,  eu  égard  aux  différentes  cours  qu’ils 
renferment.  A  leur  étendue  et  à  leur  élévation 
près,  tous  sont  du  même  genre,  de  même  struc¬ 
ture  et  de  même  décoration  que  ceux  du  n».  I. 
Un  seul ,  dans  le  fond ,  plus  en  évidence  que 
les  autres,  a  un  toit  plus  élévé  :  il  est  porté  sur 
des  colonnes,  et  recouvre  une  terrasse;  les  au¬ 
tres  n’ont  qu’un  rez-de-chaussée. 

On  se  dispensera  d’entrer  dans  aucun  détail, 
mais  on  ne  doit  pas  se  taire  sur  leur  monotonie 
et  leur  ressemblance.  On  fera  observer  qu’aucun 
de  leur  toit  ne  forme  croupe  sur  les  pignons 
qui  se  montrent  avec  leur  pointe.  Pour  faire  cir¬ 
culer  les  galeries  dans  la  totalité  du  pourtour  de 
leurs  bâtiments  ,  ils  jettent  un  petit  foit  d’une 
moindre  pente ,  à  chaque  face  de  leur  pignon  ; 
et  cela  avec  assez  d’art  pour  ne  pas  troubler  la 
décoration ,  ni  altérer  les  formes  agréables  de 
leur  toiture. 

Le  site  général  de  ce  tableau  est  un  grand  lac, 
terminé  par  des  montagnes  cjui  reçoivent  beau- 


Chapitre  V.  197 

coup  d’accent  de  leurs  formes  pyramidales.  En 
fuyant  elles  désignent  difïérents  plans  qui  se  dé¬ 
gradent  avec  assez  de  grâce,  et  vont  se  réunir  à 
l’horizon.  Les  eaux  ,  en  s’étendant  jusqu’aux 
pieds  de  ces  hauteurs  ,  en  marquent  les  diffé¬ 
rentes  saillies ,  et  donnent  à  la  ligne  qui  les  ter¬ 
minent  un  grand  mouvement ,  et  un  effet  très- 
pittoresque.  Entre  deux  croupes  de  montagnes, 
et  dans  l’espèce  de  vallon  qu’elles  forment, <on 
aperçoit  un  bâtiment  à  deux  toitures  :  il  est  à 
présumer  par  sa  forme ,  et  la  place  où  il  a  été 
mis  ,  qu’il  est  destiné  à  faire  jouir  d’une  vue 
étendue. 

Les  arbres  distribués  dans  les  cours  et  aux 
environs  des  bâtiments ,  sont  jetés  sans  ordre  et 
avec  négligence.  Par  l’attention  qu’a  eu  le  Pein¬ 
tre  de  les  diversifier  par  leurs  formes  et  leurs 
feuillages  ,  on  en  distingue  quelques  espèces  , 
et  surtout  celle  des  arbres  verts. 

Au-devant  d’une  partie  d’eau,  sous  la  forme 
de  canal  irrégulier  qui  sépare  File  du  continent, 
est  un  pont  d’un  dessin  plus  bizarre  qu’agréa- 
hle,  et  dont  les  deux  pentes  sont  si  fortes,  qu’il 
est  difficile  de  croire  qu’ elles  soient  praticables. 
11  paroît  construit  en  maçonnerie  :  à  la  gauche 
en  est  un  autre,  mais  il  est  de  bois ,  à  deux  pen¬ 
tes  comme  un  toit.  Du  reste ,  les  petits  rochers 
qui  entourent  les  eaux  ne  sont  ici  ni  plus  natu¬ 
rels  ni  plus  variés  que  dans  le  premier  tableau. 

Tableau  III. 

Ce  tableau  présente  encore  des  îles  chargées 

N  3 


198  Des  Jardins  Chinois, 
de  bâtiments  au  milieu  d’un  gralid  lae  :  tous  ces 
lacs  soUt,  d’après  les  felàtions ,  composés  et  faits 
de  mains  d’hommes.  Les  principaux  bâtiments, 
sont  sur  Un  sol  qui  semble  par  un  point  sé  réu¬ 
nir  aux  montagnes  qui  sont  au  -  delà.  Cës  bâti¬ 
ments  plus  somptueux  que  ceux  dés  deux  ta¬ 
bleaux  précédents,  forment  trois  corps  rangés 
parallèlement  les  uns  au-dèvant  des  autres  ,  et 
séparés  par  des  cours.  A  l’exception  des  trois 
pavillons  en  saillie  sUr  les  eaux,  tous  les  autres 
bâtiments  ont  un  premier  étage.  Celui  qui  se 
présente  sur  le  premier  rang,  est  à  deux  toi¬ 
tures  ;  de  chaque  côté  est  un  pavillon  de  moin¬ 
dre  étendue  qui  se  montre  par  le  pignon ,  et  lié 
au  grand  par  une  galerie  tant  au  rez-de-chaussée 
qu’au  premier  étage.  Les  deux  tâtiments  der¬ 
rière  celui-ci,  présentent  les  memes  masses,  si 
ce  n’est  que  les  pavillons  sur  les  ailes  ,  offrent 
leur  face  quarrée ,  ce  qui  produit  une  variété 
qui  n’est  pas  indifférente. 

Le  rapport  dé  chaque  partie  est  très-bien  pro- 
poriioné  au  tout,  et  plaît  à  l’œil.  Aù  devant  de 
tous  cës  bâtiments ,  est  un  quai  qui  les  élève  au- 
dessus  des  eaüx.  Lé  mur  de  cé  quai  est  iriter- 
fonipu  dans  la  direction  de  sa  ligne  ,  par  trois 
sâilliêS  forniaht  différents  ressauts  parallèles  à 
Èeux  dès  pavillons  qu’ils  portent.  Cette  compo¬ 
sition  ést  plüs  riche  qu’aücunè  dé  celles  des  au- 
trés  tabléatix  ;  son  èffèt  est  aussi  àgréàble  que  va¬ 
rié,  malgré  le  parallélisme  des  trois  corps  de  b⬠
timents.  Il  est  bon  de  rèmàrqüér  qu’on  a  eu  l’at¬ 
tention  de  donner  moins  d’étendue  aü  pavillon 


ChapitkeV.  199 

en  saillie  du  milieu  ,  pour  moins  obstruer  la 
vue  de  la  principale  habitation  :  on  voit  encore 
que  le  sol  des  quais  est  pavé  en  carreaux  à  huit 
pans. 

Il  est  fâcheux  que  cet  ensemble  soit  gâté  par 
une  sorte  d’arc  de  triomphe,  placé  au  bas  du 
perron  de  la  première  façade.  Cet  ornement  dont 
on  ne  comprend  pas  le  besoin,  est  composé  de 
trois  petits  toits  portés  sur  deux  maigres  colon¬ 
nes;  il  semble  n’être  là  que  pour  porter  une  ta¬ 
ble  dans  laquelle  on  aperçoit  une  inscription  ; 
on  en  a  placé  une  semblable  entre  les  deux  toits 
qui  recouvrent  le  bâtiment  du  milieu. 

Les  deux  pavillons  en  saillie  sur  l’eau  ,  qui 
sont  aux  deux  extrémités ,  sont  d’une  élégante 
composition.  Des  quatre  porches  qui  occupent 
chaque  face  ,  celui  de  derrière  se  réunit  à  une 
galerie  qui  forme  le  quai  par  ses  deux  bouts  ,  et 
met  les  pavillons  en  communication  avec  le  corps 
principal.  Des  barrières  à  hauteur  d’appui  ser¬ 
vent  de  garde-foux  au  quai ,  et  circulent  autour 
de  trois  pavillons  isolés  :  elles  s’ouvrent  vis-à-vis. 
des  perrons  qui  descendent  à  l’eau  ;  les  cours 
sont  embellies  par  des  arbres  et  des  vases. 

Tout  cet  assemblage  de  bâtiments  a  un  grand 
mouvement,  tant  dans  les  plans  que  dans  les 
élévations.  Quoique  des  constructions  en  bois  , 
telles  que  celles  ci ,  soient  maigres  et  plus  lé¬ 
gères  qu’imposantes  ;  quoique  chaque  partie  soit 
du  même  genre  de  décoration ,  les  saillies,  les 
hauteurs,  les  renfoncements  tiennent  lieu  de  la 
variété  qui  leur  manque  d’ailleurs.  La  propreté 


200  Des  Jardins  Chinois, 
apparente,  la  vivacité  des  couleurs,  l’éclat  et  la 
variété  de  celle  des  toits ,  ces  barrières  de  formes 
élégantes  ,  ces  colonnes  multipliées  ,  ces  socles 
continus  qui  les  portent ,  enfin  ces  galeries  de 
communication  qui  régnent  au  rez-de  chaussée, 
et  forment  balcon  continu  au  premier  étage,  tous 
ces  détails  présentent  un  ensemble  qu’on  ne  sau- 
roit  voir  sans  plaisir  et  sans  intérêt ,  d’autant 
mieux  qu’il  s’associe  très-bien  au  paysage  dans 
lequel  il  est  placé. 

Je  ne  peux  m’empêcber  de  remarquer  que 
quand  nous  avons  voulu  imiter  ce  genre  d’ar¬ 
chitecture  ,  nous  en  avons  pris  ce  qu’il  avoit  de 
bizarre  et  de  mauvais  goût ,  au  lieu  d’avoir  imité 
ce  qu’il  a  de  censé  et  d’agréable. 

V oici  un  genre  qui  tient  au  génie  particulier 
de  l’architecture  du  pays,  et  dont  je  ne  connois, 
quoique  agréable  et  même  piquant,  aucun  exem¬ 
ple  chez  nous.  Près  du  pavillon  en  saillie  sur  la 
gauche,  est  un  pont  qui  mène  dans  l’île  voisine  : 
ceite  île  est  occupée  par  une  partie  d’une  longue 
galerie  ,  qui  après  avoir  fait  deux  ou  trois  re¬ 
tours  ,  se  continue  et  traverse  un  bras  du  canal , 
et  va  sur  le  continent  opposé  faire  les  mêmes  re¬ 
tours  qu’on  lui  a  vu  faire  dans  l’île.  Le  toit  de 
cette  longue  galerie ,  laquelle  doit  avoir  plus  de 
cinquante  toises  de  développement ,  si  l’on  en 
juge  par  les  espacements  des  colonnes  ;  le  toit , 
dis-je,  de  cette  galerie  est  porté  par  ces  mêmes 
colonnes;  les  deux  extrémités  sont  appuyées  cha¬ 
cune  par  un  pavillon ,  et  un  troisième  au  milieu 
des  eaux  marque  le  centre.  Ce  genre  de  compo- 


Chapitre  V.  201 

siiioif  très  -  agréable  ,  et  d’une  jouissance  pi¬ 
quante,  rappelle  le  beau  pont  de  Palladio,  si 
souvent  copié  dans  les  jardins  d’Angleterre;  mais 
ici  cette  galerie  ,  partie  sur  la  terre ,  partie  sur 
l’eau,  présente  l’idée  d’une  promenade  variée  et 
à  couvert ,  dont  le  pont  de  Palladio  n’olFre  pas 
l’idée,  et  rend  cette  composition  tout  autrement 
intéressante. 

Je  passe  sous  silence  et  le  pavillon  élevé  sur 
l’eau ,  et  soutenu  par  des  pieux ,  qu’on  voit  à  la 
tête  de  l’île  à  gauche ,  et  les  deux  bâtiments  sur 
la  pointe  à  droite,  et  même  les  deux  masses  de 
bâtiments  du  même  côté  ;  mais  au-delà,  leur  dis¬ 
position  se  fera  mieux  sentir' à  l’aspect  que  par 
leur  description.  Je  ne  peux  pas  cependant  ou¬ 
blier  le  plus  grand  des  deux  ponts  qui  se  font  re¬ 
marquer  sur  le  devant  du  tableau  :  sa  con  struction 
bizarre  ne  peut  être  justifiée  queparla  nécessité 
de  laisser  un  passage  libre  à  la  navigation  ;  car  la 
partie  sur-élevée  eût  pu  être  de  meilleur  genre 
et  plus  légère. 

L’ensemble  général  du  paysage  n’est  ni  sans 
variété ,  ni  sans  intérêt.  Le  jeu  des  montagnes  , 
comparé  au  niveau  de  la  surface  plate  des  eaux, 
rend  toujours,  par  l’opposition,  cette  associa¬ 
tion  très-piquante  et  d’un  grand  effet  :  les  grandes 
saillies  ,  et  les  grands  renfoncements  que  cette 
surface  reçoit  de  la  forme  de  ces  bords,  sont  très- 
variés.  Quelques  arbres,  qui  sont  en  trop  petite 
quantité  ,  ne  laissent  pas  de  bocager  la  scène  ; 
mais  on  ne  sauroit  n’en  pas  désirer  sur  les  mon- 


302  Des  Jardins  Chinois, 
tagnes  qui ,  trop  rapprochées  de  l'hahitation ,  ne 
laissent  voir  qu’un  aspect  sec  et  repoussant. 

O  N  porteroit  sans  doute  un  jugement  plus 
exact  sur  le  paysage ,  si  le  pinceau  de  l’Artiste 
avoit  autant  de  vérité  dans  les  effets  qu’il  montre 
d’exactitude  dans  les  formes.  Mais  on  sait  que 
l’art  delà  peinture  n’est  pas  encore  parvenu  ,  à 
la  Chine  ,  au  point  de  perfection  où  il  est  arrivé 
en  Europe,  et  qu’ayant  prévenu  tous  les  peuples 
dans  l’invention  des  arts ,  ils  sont  restés ,  par  or¬ 
gueil  ,  en  arrière  dans  leur  perfectionnement. 

Tableau  IV. 

Quoique  les  Kâtiments  de  ce  quatrième  tableau 
ne  présentent  ni  une  décoration  ,  ni  un  genre 
d’architecture  nouveaux ,  cependant  leur  dispo¬ 
sition  montre  l’objet  auquel  ils  sont  appliqués 
d’une  manière  plus  précise.  On  distingue  l’en¬ 
trée  principale,  précédée  de  deux  pavillons,  pro¬ 
bablement  destinés  aux  gardiens  de  cette  entrée. 
Un  pont  jeté  sur  un  canal  de  clôture,  entre  deux 
murs  ,  sert  à  le  traverser.  Ces  dispositions  sont 
communes  avec  celles  que  nous  mettons  en  usage. 
Ce  pont  conduit  à  un  bâtiment  qui ,  avec  deux 
ailes  en  arrière-corps,  compose  le  premier  corps- 
de-!ogis.  Derrière  est  une  grande  cour  pavée ,  au 
fond  de  laquelle  on  voit  le  principal  corps-de- 
Jogis  ;  il  est  isolé  ,  mais  deux  galeries  le  lient  à 
deux  pavillons  en  retour.  Sur  les  côtés  sont  des 
bâtiments  secondaires  renfermés  dans  leur  cour 
respective.  Deux  portes  percées  dans  les  murs  de 


Chapitre  V.  2o3 

clôture  J  sont  ornées  cliaeüne  d’un  joli  portique 
en  saillie  sur  le  mur ,  et  en  rompt  l’uniformité. 

Toujours  même  décoration,  même  construc¬ 
tion,  même  toiture,  même  soubassement,  même 
corridor  et  même  galerié ,  sinon  qrte  celles  de 
ces  bâtiments  ^  ci  sont  sans  barrières  à  hauteur 
d  appui. 

Lé  paysage  est  un  peu  plus  peuplé  d’arbres , 
et  toüJOurs  jetés  sans  symétrie.  Au-delà  des 
bâtiments  on  voit  d’un  côté  une  composition  de 
rochers,  aüxqüels  on  a  donné  plus  d’importance 
qu’à  Ceux  qui  bordent  les  eaux,  et  dont  quelques- 
uns  très- brutes  s’élèvent  en  quilles.  De  l’autre 
côté  sont  des  hauteurs  qui  ont  beaucoup  d’aspé¬ 
rité  et  de  roideur.  Une  sorte  de  ravin  entre  deux 
des  plus  apparentes  montagnes  ',  laisse  voir  un 
escalier  rustique  pour  gravir  moins  diflicilement 
sur  ces  hauteurs.  Ces  masses  de  montagnes  ap¬ 
puient  d’une  manière  avantageuse  celle  des  b⬠
timents  ,  et  servent  de  repoussoir  au  lointain , 
qui  n’est  qu’une  grande  surface  d’eau ,  terminée 
à  une  assez  grande  distance  par  des  montagnes 
très  -  hardies  par  leur  hauteur  et  l’isolement  de 
leur  pointe. 

Toutes  ces  eaux,  toutes  ces  îles,  toutes  ces 
montagnes  sont  des  fruits  de  l’art  et  de  l’iüdus^ 
trie.  Les  Chinois  se  sont  plus  à  imiter  lestàbleaux 
de  la  nature;  et  c’est  d’eux  que  nous  avons  pris 
depuis  peu  ce  goût  si  sensé,  pour  servir  de  règle 
à  la  composition  de  nos  jardins,  et  le  stihstituèr 
à  l’insipide  et  géométrique  uniformité  tjüi  nous 
servoit  de  guide  auparavant.  Mais  le  yrài  goût 


2o4  Des  Jardins  Chinois, 
des  arts  d’imitation  plus  perfectionné  chez  nous, 
a  fait  éviter  aux  bous  Artistes  les  puérilités,  les 
détails  minutieux  et  le  vice  de  proportion  qu’on 
trouve  dans  les  compositions  des  jardins  chinois. 
Ils  n’ont  pas  chez  eux,  comme  nous,  l’usage  heu¬ 
reux  d’embellir  la  surface  du  terrain  par  la  ver¬ 
dure  ,  si  fort  amie  de  l’œil ,  mais  on  leur  doit 
remercîments  et  reconnoissance  de  nous  avoir 
donné  un  exemple  que  nous  aurions  pu  nous- 
mêmes  leur  donner  ,  si  cet  art  n’avoit  pas  été  re¬ 
tardé  dans  ses  progrès  par  la  préférence  accordée 
aux  formes  régulières  qui  nous  ont  séduites  si 
généralement  et  si  long-temps.  Par  suite  du  génie 
national  de  ce  peuple  (immuable dans  sesusages), 
il  arrivera  que  les  jardins  de  ce  genre  se  seront 
perfectionnés  chez  nous  ,  tandis  qu’ils  langui¬ 
ront  dans  la  médiocrité  où  ils  sont  chez  eux. 

Tableau  N®.  V. 

La  disposition  de  la  masse  debâtiments  qu’offre 
ce  tableau,  quoique  singulière  et  neuve,  n  est  pas 
nue  de  ces  productions  du  hasard  ;  elle  paroît , 
par  ses  avantages,  être  le  fruit  du  raisonnement. 
Sa  position ,  au  milieu  des  eaux ,  n’est  pas  ce  qui 
la  distingue;  elle  a  pour  objet  d’en  faire  un  lieu 
de  retraite  isolé  de  toute  part.  Huit  pavillons 
composent  ce  groupe  ;  on  pourroit  représenter 
leur  entrelacement  par  deux  Z  qui  se  croisent  à 
angle  droit  dans  leur  milieu ,  comme  ce  carac¬ 
tère  le  fait  voir.  Ces  huit  pavillons  sont  de  même 
proportion  et  identiquement  semblables.  De 
cette  disposition  il  résulte  qu’il  y  a  un  point  au 


Chapitre  V.  2o5 

centre  qui  communique  partout  ;  premier  avan¬ 
tage.  Le  second ,  c’est  que  chaque  pavillon ,  tant 
les  intérieurs  que  les  extérieurs ,  participent  aux 
vues  du  dehors ,  même  sur  leurs  deux  faces.  Les 
quatre  pavillons  extérienrs  sont  séparés  des  in¬ 
térieurs  par  l’eau,  et  se  communiquent,  au  moyen 
de  chacun  un  pont ,  et  les  pavillons  intérieurs 
font  pont  eux  -  mêmes  pour  communiquer  aux 
extérieurs. 

Tous  ces  pavillons  sont  portés  sur  autant  de 
massifs  en  maçonnerie,  et  les  exhaussent  fort  au- 
dessus  des  eaux.  Le  caractère  d’architecture  n’a 
d’ailleurs  rien  de  nouveau.  On  ne  sauroit  néan¬ 
moins  disconvenir  que  cette  disposition  ne  soit 
très-ingénieuse.  Avant  que  de  quitter  les  bâti¬ 
ments  ,  il  ne  faut  pas  dédaigner  de  jeter  un  re¬ 
gard  sur  lepàvillon  àgaucheaU-devant  du  tableau. 
Par  sa  forme  il  offre  vingt  faces  ,  quatre  avant- 
corps  de  chacun  trois  faces  ,  quatre  parties  en 
arrière-corps  ,  chacune  de  deux  :  elles  envelop- 

Îient  une  pièce  quarrée  qui  est  au  centre,  et  dont 
e  toit  porté  par  un  attique,  s’élève  en  pointe  au- 
dessus  de  tous  ceux  qui  l’environnent.  Le  toit 
des  quatre  avant  -  corps  est  à  deux  égoûts  avec 
pignon  ;  les  arrière-corps  sont  à  un  seul  égoût. 
foute  cette  masse  porte  sur  un  empâtement  gé¬ 
néral  qui  l’élève  et  la  sort  de  terre.  Peut  -  être 
que  chaque  partie  plus  élevée  eût  eu  plus  de  grâce, 
car  la  masse  générale  paroît  un  peu  large  pour 
sa  hauteur. 

On  ne  peut  que  présumer  la  distribution  de 
celélégant  pavillon;  elle  peut  n’êtrequ’une  pièce 


3o6  Des  Jardins  Chinois, 
dont  la  partie  du  milieu  plus  élevée,  est  soutenue 
par  quatre  coloniies ,  et  qui  laisse  circuler  autour 
d’elle  ,  en  forr-ue  de  galeries ,  les  parties  qui  lui 
sont  adaptées  ,  ou  bien  la  partie  du  milieu  peut 
former  une  pièce  quarrée  éclairée  par  l’attique  , 
etdiacune  desparties  environnantes  peut  former 
autant  de  pièces  subordonnées  à  la  principale. 

Que  les  eaux  ainsi  que  les  hauteurs -dont  elles 
sont  euvironnées ,  soient  factices  o,u  naturelles , 
la  composition  en  est  agréable  par  la  variété  des 
formes  et  des  acciden.ts  ;  mais  il  est  visible  que 
la  chaussée  qui  forme  uiie  île  cjirpulair.e,  soit 
par  ses  contours  et  ses  fortnes ,  soit  par  son 
exacte  planimétrie,  et  par  les  petites  pierres 
sous  la  forme  de  rochers  qui  la  bprdeni  des 
deux  .côtés ^  il  est,  d.i&“}e,  très-apparent  que 
cette  chaussée  est  fixité  Je  main  d’homme.  Elle 
peut  procurer  ,une  promenadç  çissez  agréable 
entre  deux  eaux,  m^is  les  dispositions  et  les 
détsi-ils  ne  sont  pas,  dpssiués  avec  goût,  et  .man¬ 
quent  de  yérité.  Quelques  petits  bâtiojeuts  en¬ 
core,  quelques  arbres  dispersés  plutôtque  massés 
avec  intelligence,  des  ponts  jetésdans  nette  scène 
l’anime:!!,!,  et  la  peuplent  ,a  aeçUcOits  variés.  11 
ne  faut  pas  oublier  de  faire  remarq.uerque  chaque 
face  du  .bâtinient  principal  placé  au  centre  du 
paysage,  jouit  d’uu  point  de  vue  qui  lui  est  par- 
tictilièr.  Toutes  çes  obseryatious,quine  sont  que 
le  développement  des  vues  qu’a  eu  l’artiste ,  dans 
la  composition,  supposent  de  l’imagination,  des 
idées  et  memeJu  gO’ût.  Les  différents  avantages 
qui  résultent  de  nette  eompositiOn  ,  seroient 


Chapitre  V.  207 

l’objet  d’un  programme  d’architecture  difficile  à 
remplir. 

Tableau  VI,  et  dernier. 

Ce  sixième  tableau  n’est  pas  le  plus  inté¬ 
ressant.  L’objet  principal  est  encore  une  île  : 
elle  est  longue ,  étroite  et  peu  agréable  dans  ses 
formes.  Le  bâtiment  le  plus  considérable  est 
composé  de  quatre  faces  semblables,  qui  ren¬ 
ferment  une  cour  quarréc,  divisée  elle-même 
en  quatre  autres  petites  cours  par  deux  bâtiments 
en  croix.  Cette  disposition  n’est  ni  ingénieuse 
ni  agréable.  La  partie  de  bâtiments  intérieurs 
est  sans  vue  et  sans  air,  et  la  masse  générale  est 
uniforme  et  lourde  :  sur  la  droite,  deux  pavillons 
à  la  suite  l’un  de  l’autre  et  couverts  en  terrasse, 
sont  d’un  dessin  plus  heureux  ;  à  leur  extrémité 
chacun  a  un  porche  assez  élégant  :  l’un  est  ouvert 
et  l’autre  fermé.  Le  vide  qui  sépare  les  deux  pa¬ 
villons,  est  couvert  par  la  liaison  de  la  terrasse 
qui  les  recouvre.  On  remarque  au-devant  du 
plus  petit  pavillon,  un  berceau  en  treillage  om¬ 
bragé  par  un  seul  arbre,  dont  les  brandies  s’al¬ 
longent  de  .droite  et  de  gauche  pour  le  recouvrir 
de  leurs  feuilles.  D’autres  fabriques  et  quelques 
ponts  répandus  dans  le  paysage ,  qui  est  lui- 
même  sans  caractère,  n’en  est  pas  enrichi. 

J’iGNOPiE  absolument  la  nature  et  le  but  des 
cultures  renfermées,  et  divisées  par  des  espèces 
de  chaussées  qu’on  voit  au-delà  et  attenant  l’île  : 
elles  tiennent  à  des  objets  dont  je  ne  connois 
pas  Tusage. 

Fin  de  la  Descript.  des  P'I  Tableaux. 


3o8  Des  Jardins  Chinois, 

Les  Arts  anciens  sans  culture  et  presque 
éteints  en  l’an  VI,  dès  qu’on  lés  compare  avec 
des  temps  précéden  ts  ;  la  fortune  répandue  en 
tant  de  mains  nouvelles,  et  enlevée  à  ceux  qui 
l’avoient  en  partage  ;  le  goût  national  changé  ; 
les  ouvrages  d’agréments  et  ceux  utiles,  ceux 
que  l’austérité  de  l’histoire ,  au  milieu  du  dé¬ 
chaînement  libre  des  passions,  ne  tenteroit  qu’a¬ 
vec  risques  de  produire ,  ne  laissant  la  carrière 
ouverte  qu’aux  auteurs  trop  intéressés  à  déguiser 
la  vérité  ou  à  la  pervertir  ;  il  résulte  qu’on  est 
contraint  avec  un  peu  de  sagesse,  d’attendre 
des  temps  plus  heureux  ou  moins  agités.  Alors 
nos  penchants  naturels  pourront  revenir,  et  les 
écrits  politiques  et  polémiques  ne  couvriront 
plus,  comme  ils  le  font  la  surface  de  la  France  : 
alors  les  journaux,  notre  seule  littérature  ac¬ 
tuelle,  se  dessécheront.  Qu’il  sera  satisfaisant 
ce  moment  du  réveil  des  arts,  et  de  la  cessation 
de  la  profonde  léthargie  des  esprits  !  Commerce, 
vraie  liberté  ,  propriété  réelle,  vous  ranimerez, 
vous  vivifierez  nos  belles  provinces  et  leurs  ha¬ 
bitants  industrieux.  (Ce  moment  est  arrivé  sous 
le  premier  Consul  Bonaparte,  à  qui  l’on  doit  la 
gloire  de  la  France,  l’agrandissement  des  pro¬ 
vinces  qui  en  dépendent,  et  la  paix  générale 
donnée  par  lui  à  FEurope,  en  Fan  IX  de  là 
République  ). 

Qui  ne  déslreroit,  par  exemple,  que  les  six 
tableaux  qu’on  vient  de  décrire  fussent  gravés 
légèrement  au  trait,  de  format  au  moins  in-4°, 
pour  être  ensuite  colorés  d’après  les  modèles.  Ce 
traité 


Chapitre  V.  209 

traité  peu  volumineux  des  jardins  cliiuois  en 
lireroil  un  grand  avantage  :  il  parlerolt  aux  yeux 
d’une  manière  plus  intéressante  ;  mais  il  faut  un 
particulier  riche  pour  avancer  les  frais,  soit  de 
gravure  et  du  tirage  des  planches,  soit  de  la  pein¬ 
ture  :  il  faudroit  aussi  un  UJiraire  en  état  de 
faire  une  édition  soignée  et  distinguée.  Ces  états 
sont  rares,  pour  ceux  capables  autrefois  de  ces 
entreprises,  ou  pour  les  amateurs  qui  en  don- 
noient  les  fonds. 

Article  IV.  Détails  sur  la  ■  décoration  inté¬ 
rieure  des  Palais  de  r Empereur  ^  et, sur  ses 
ameublements  ,  tirés  en  partie  des  Lettres 
Edifiantes,  de  quelques  autres  lettres  ma¬ 
nuscrites  du  P.  Benoist  y  ef  du  tome  XV  des 
inémoires  des  missionnaires  de  Pékin. 

Dans  le  palais  de  Pékin  environné  de  jardins, 
la  salle  du  trône  est  précédée  d’un  perron  couvert, 
qui  a  quinze  pieds  de  profondeur  sur  trente  de 
large ,  et  qui  est  soutenu  par  deux  rangs  de  colon¬ 
nes  :  ce  perron  élevé  de  qua^tre  pieds  aii-dessus 
du  niveau  de  la  cour ,  est  dé  plein  pied  avec  le 

Savé  de  la  salle,  au  milieu  de  laquellede  trône 
e  l’Empereur  s’élève  de  quelques  degrés.  De  la 
cour  on  monte  à  ce  perron  ,  par  des  escaliers  de 
pierre  qui  régnent  dans  toute  la  longueur  du  b⬠
timent,  dont  la  face  regarde  le  midi. 

Au  milieu  de  chacune  dès  faces  de  cette  salle 
orientées  nord  et  sud  et  suivies  d’autres  pièces  , 
est  une  porte  à  deux  battants  de  dix  pieds  de 
Prem.  Part.  O 


üio  Des  Jakdins  Chinois, 
haut  :  dans  le  contour  de  ces  deux  battants  rè¬ 
gne  un  cadre  de  menuiserie  dont  le  bas ,  à  la 
hauteur  de  trois  pieds ,  est  plein.  La  boiserie  qui 
remplit  le  reste  du  cadre  est  toute  à  jour,  et 
forme  des  fleürs,  dès  Caractères  et  divers  au¬ 
tres  dessins.  Elle  est  unie  au-dedcans  de  la  salle, 
et  polir  l’éclairer,  recouverte  de  papier;  en  de¬ 
hors  elle  est  ornée  de  sculptures,  dorures  et  ver¬ 
nis  de  différentes  couleurs.  Ces  deux  portes,  à 
moins  qu’il  ne  fasse  un  grand  vent,  restent  pres¬ 
que  toujours  ouvertes,  parce  qu’en  hiver  on  y 
suspeUd  des  Lien  -  tzées  :  il  y  en  a  de  trois  es¬ 
pèces,  celui  d’hiver,  celui  d’été,  et  celui  du 
printemps  ét  d’automne.  Le  Lien-tiée  d’hiver , 
est  fané  étoffé  de  damas  piqué  et  épais,  tendu 
ëü  haut  et  èn  bas  par  des  rouleaux  de  bois  bril¬ 
lant  de  clous  dorés  et  de  vernis  ;  celui  d’en  haut, 
est  suspendu  sur  la  porte  à  des  anneaux  sur  les¬ 
quels  il  jduei  Chez  l’Empereur  il  èst  en  soie  et 
en  broderie.  Le  Lièn-tzée  àe  printemps  et  d’au¬ 
tomne  n’est  que  doublé  ,  et  celui  d’été  est  un 
treillis  composé  de  filets  de  bamboüs  fendus  et 
réduits  à  la  grosseur  d’un  fil  d’arclial  ;  ces  fils 
de  bambous  sont  unis  comme  s’ils  avbient  passés 
à  la  filière  ;  et  joints  en  forme  de  treillis  par  des 
fils  dfe  soie  colorée  ;  qui  forment  sur  ce  treillis 
dés  dessins  agréables  à  la  vue.  Ils  se  roulent  et 
déroulent  comme  une  étoffe  de  soie  :  ils  permet¬ 
tent  au  vent  frais  d’entrer ,  mais  non  à  ceux  qui 
sont  dans  la  cour  de  voir  ce  qui  se  passe  dans 
ràppartement. 

LÈ  commerce  apporte  fen  Europe  de  ces  jolies 


Chapitre  V.  211 

nattes,  sur  lesquelles  sont  représentés  des  oiseaux 
et  des  fleurs.  J’en  al  vu  plusieurs  en  France;, 
elles  doivent  être  communes  en  Angleterre  :  la 
manière  dont  elles  sont  travaillées  donne  une 
idée  de  la  patience ,  et  de  la  dextérité  des  Chi¬ 
nois  dans  tous  leurs  ouvrages.  Ces  portières  de 
treillis  en  été ,  et  d’étoffe  épaisse  en  hiver ,  se 
roulent  jusqu’au  dessus  de  la  porte  quand  on 
veut  donner  de  l’air  à  la  salle. 

Aux  deux  côtés  de  la  grande  porte,  il  j  en  a 
encore  d’autres  qui  donnent  du  jour  à  la  même 
salle  ,  et  dont  les  battants  n’ont  pas  les  mêmes 
garnitures  précédentes.  Qn  les  ouyre  dans  l’oc¬ 
casion  ,  et  c’est  par  ces  portes  latérales  qu’en¬ 
trent  ceux  qui  ont  continuellement  affaire  dans 
la  salle. 

Les  lamhiris  tant  de  la  salle  que  du  perron  , 
sont  ornés  de  divers  ouvrages  de  sculpture  en 

[)artie  dorés ,  et  en  partie  peints  et  vernissés  : 
e  vernis  des  colonnes  est  toujours  de  couleur 
rouge. 

Le  trône  est  accompagné  d’ornements  variés  , 
riches  et  de  bon  goût ,  dont  la  plupart  ont  été 
faits  en  Europe. 

Au  lambris  des  plafonds ,  selon  l’usage  chi¬ 
nois  ,  sont  suspendues  des  lanternes  de  diffé¬ 
rentes  formes  ,  et  d’autres  ornements  avec 
leurs  pendeloques  de  soierie  de  plusieurs  cou¬ 
leurs. 

Cette  salle  et  les  autres,  quoique  belles  et 
vastes,  qui  se  trouvent  également  dans  les  palais 
O  2 


212  Des  Jardins  Chinois, 
et  maisons  de  plaisance  de  l’Empereur ,  ne  ser¬ 
vent  que  pour  des  audiences  ordinaires  :  car 
il  y  a  dans  l’enceinte  du  palais  pour  les  audien¬ 
ces  de  cérémonie  une  salle  particulière ,  dont 
la  grandeur  et  la  magnificence  annoncent  la  ma¬ 
jesté  et  la  puissance  du  souverain ,  à  qui  l’on  y 
rend  ses  hommages. 

Dans  les  appartements  qui  ne  sont  pas  dou¬ 
bles  ,  les  faces  depuis  la  hauteur  de  trois  pieds 
et  demi  au-dessus  du  pavé ,  jusqu’à  deux  pieds 
au-dessous  du  plafond ,  sont  percées  de  fenêtres 
presque  contiguës  couvertes  de  papier.  Quoi^ 
que  l’Empereur  ait  des  glaces  de  toute  espèce 
et  en  quantité  ,  il  préfère  pour  l’usage  ordinaire 
le  papier  de  Corée  qui  est  le  meilleur  de  tous. 
Les  fenêtres  de  quelques-uns  de  ses  palais  sont 
toutes  en  glaces,  mais  ils  sont  uniquement  desti¬ 
nés  pour  s’y  promener  et  non  pour  être  habités. 

Au  dehors  des  pièces  est  souvent  une  galerie 
couverte ,  qui  forme  un  avant-toit  avec  le  corps 
du  bâtiment ,  dont  l’usage  est  de  garantir  les 
fenêtres  des  pluies  et  des  ardeurs  du  soleil. 

Des  vases  précieux ,  des  cassollettes  pour  brû¬ 
ler  des  parfums  ,  des  bijoux  en  tout  genre  gar¬ 
nissent  des  tables  de  vernis  du  Japon  ,  et  des 
tablettes  en  gradin.  Les  fleurs  naturelles  dans 
des  vases  de  porcelaine,  ajoutent  à  la  décoration 
simple  et  noble  des  appartements. 

On  trouve  dans  les  cours  et  dans  les  passa¬ 
ges  des  vases  de  marbre ,  de  porcelaine  et  de 
cuivre,  également  remplis  de  fleurs. 


Chapitre  V.  2i3 

Les  sièges  des  grands  appartements  sont  de 
véritables  trônes  élevés  de  plusieurs  marches  , 
sur  une  estrade  environnée  d’une  balustrade  et 
couverte  d’un  grand  tapis  :  leur  forme  est  très- 
variée,  et  les  ornements  dont  il  sont  chargés  le 
sont  encore  plus.  L’estrade  et  le  pavé  ont  sou¬ 
vent  de  riches  tapis  à  fond  jaune ,  des  tapis  aussi 
d’écarlate ,  d’autres  en  velours ,  d’autres  en  ri¬ 
ches  étoffes  d’Europe  selon  les  occasions.  L’es¬ 
trade  a  environ  six  pieds  de  profondeur,  elle 
porte  tin  large  coussin  quarré ,  avec  des  coussins 
ronds  aux  deux  côtés  pour  s’appuyer  et  un  pe¬ 
tit  dossier.  La  longeur  des  bâtiments  étant  tou¬ 
jours  de  l’orient  à  l’occident ,  le  côté  du  nord 
est  tout  en  murailles ,  et  celui  du  midi  en  fe¬ 
nêtres.  Les  trônes  des  appartements  sont  placés 
en  face  de  la  porte ,  pour  que  l’Empereur  assis 
au  nord ,  ait  le  visage  tourne  vers  le  midi. 

On  a  l’usage  de  mettre  entre  le  tapis  et  le 
pavé  de  briques,  une  espèce  de  feutre  qu’on 
place  sur  toutes  les  estrades  dressées  pour 
s’asseoir. 

Dans  les  chambres  du  Prince,  il  n’y  a  jamais 
ni  chaises,  ni  tabourets,  parce  que  s’il  fait  la 
grâce  de  permettre  à  quelqu’un  de  s’asseoir  en 
sa  présence ,  on  s’assied  sur  le  pavé  toujours 
couvert  d’un  tapis.  Si  l’Empereur  veut  distin¬ 
guer  ,  d’une  manière  particulière  ,  un  Prince 
du  sang,  un  Général  d’armée,  etc.  il  le  fait 
asseoir  sur  la  même  estrade. 

En  Hiver,  au  milieu  de  la  chambre  de  l’Em¬ 
pereur,  on  place  sur  un  piédestal  un  grand  vase 

03 


2i4  Des  Jardins  Chinois, 
de  bronze,  rempli  de  braise  bien  allumée,  mais 
couverte  de  cendre,  pour  entretenir  un  air 
tempéré. 

Outre  ces  sortes  de  brasiers,  ou  sait  qu’il 
y  a  en  Chine  comme  en  France,  dans  beaucoup 
d’hôtels  et  de  maisons,  des  tuyaux  de  chaleur 
qui  partent  d’un  fourneau  qu’on  allume  exté¬ 
rieurement,  et  qui  en  circulant  sous  le  pavé 
des  chambres,  leur  donne  une  chaleur  égale, 
douce  et  tempérée,  sans  causer  ni  fumée  ni 
mauvaise  odeur. 

Les  tableaux  et  peintures  n’entrent  point  dans 
la  décoration  des  grands  appartements  impé¬ 
riaux  :  les  peintures  sont  reléguées,  et  encore 
en  petit  nombre,  dans  les  cabinets,  dans  les 
galeries  et  les  salons  des  jardins.  A  l’égard  de 
la  chambre  du  Prince,  on  y  voit  quelques  petits 

Fortraits  des  anciens  sages  du  pays  ,  faits  à 
encre  et  posés  sur  la  boiserie. 

Au  Heu  de  la  tapisserie  c’est  une  belle  boi¬ 
serie,  ou  bien  plus  souvent  un  beau  papier  blanc 
collé  sur  les  murs  et  sur  le  plafond,  qui  rend 
la  chambre  extrêmement  claire  sans  fatiguer  la 
vue.  Won  que  l’Empereur  manque  de  belles 
tapisseries  :  il  en  a  dans  plusieurs  de  ses  palais 
ornés  aussi  de  glaces ,  de  pendules ,  de  lus¬ 
tres,  etc.  venus  d’Europe  ;  mais  il  ne  va  dans 
ces  palais  que  pour  s’y  promener  et  s’y  reposer. 

Les  Mandarins  lui  offrent  des  présents  de 
toutes  les  espèces  chaque  année  :  ce  que  le 
Tsong-tou  de  Canton  lui  présenta  en  1772» 


Chapitre  V.  2i5 

revenoit  à  plus  de  trente  ouan  j  c’est-à-dire 
à  320  mille  livres.  Toutes  ces  richesses  s’accu¬ 
mulent  dans  les  appartements  qui  ne  sont  pas 
sa  demeure  habituelle. 

Le  P.  Benoist  écrivoit  dès  lySa  ce  qui  suit  : 

«  J’ai  fait  cette  année  une  conduite  d’eau 
dans  la  chambre  même  que  l’Empereur  occupe 
pendant  les  grandes  chaleurs  de  l’Eté  :  ce  Prince 
a  fait  disposer  vis-à-vis  de  sou  lit  de  repos  une 
espèce  de  cour,  dont  le  toit  construit  en  nacres 
de  perles  transparentes,  laisse  pénétrer  la  lu¬ 
mière  de  telle  sorte  qu’on  ne  s’aperçoit  pas  que 
cette  pièce  hors  d’œuvre  soit  couverte.  Au  fond 
on  a  élevé  un  monticule,  où  sont  faits  en  diffe¬ 
rents  petits  paysages,  des  palais,  maisons  de 
plaisance  et  moulins  à  battre  le  riz  ;  toute  cette 
scène  champêtre  est  animée  par  plusieurs  jcts- 
d’eau,  cascades  et  autres  amusements  hydrau¬ 
liques  propres  à  recréer  la  vue  ,  à  donner  de  la 
variété  et  un  air  de  fraîcheur  à  ce  monticule 
dont  l’effet  est  pittoresque  w. 

Dans  une  lettre  postérieure  en  date  de  1754, 
il  marquoit  : 

«  Je  suis  encore  occupé  de  machines  hydrau¬ 
liques  pour  l’Empereur.  Actuellement  nous  en 
posons  une  dans  l’intérieur  du  palais.  Elle  doit 
porter  l’eau  autour  d’un  trône  du  prince ,  par 
différents  circuits  et  dans  des  canaux  de  marbre. 
Tout  ce  qu’on  ne  feroit  en  Europe  qu’en  plomb , 
en  fer  fondu ,  ou  même  en  bois  ,  se  fait  ici  en 
cuivre;  etce  quicoûteroit  dixpistoles  enFrance, 


3i6  Des  Jardins  Chinois, 
revient  à  l’Empereur  à  plus  de  dix  mille  livres. 
Jugez  de  la  dépense,  sans  qu’on  puisse  à  cause 
de  la  trop  prompte  exécution  assurer  la  solidité 
des  travaux  ». 

Description  d’une  Maison  de  plaisance  de 

l’Empereur  J  à  Yang-tchéou ,  par  M.  Bour- 

gois^  selon  sa  lettre  de  nocem^re  1786. 

«  Yang-tchéou  (  1  )  dont  je  vous  paiderai  M. 
ex  'visu,  est  une  des  plus  belles  et  des  plus 
grandes  villes  de  la  Chine  ;  je  fus  surpris  d’y 
voir  des  maisous  à  plusieurs  étages  ,  et  qui  res¬ 
semblent  assez  à  nos  maisons  ordinaires  d’Eu¬ 
rope.  On  dit  qu’elle  renferme  un  million  d’ha¬ 
bitants  :  ce  que  je  sais ,  c’est  que  la  population 
est  prodigieuse  dans  ces  quartiers-là;  j’ai  vu  près 
de  cette  grande  ville,  sur  le  canal  impénal,  des 
'villages  de  plus  d’une  lieue  d’étendue ,  et  qui 
fourmilloient  d’habitants.  Le  pays  est  ouvert , 
si  rempli  de  maisons  et  de  fermes  isolées  ,  en¬ 
tourées  de  leurs  terres ,  que  de  loin  on  s’ima- 
gineroit  voir  des  villages  absolument  contigus. 
Il  faut  peu  de  terrain  pour  l’entretien  d’une  fa¬ 
mille,  parce  que  chaque  année  la  terre  poi'te  au 
moins  deux  fois ,  sans  jamais  se  reposer. 

»  C’est  à  côté  et  en  partie  derrière  Yang- 
tchéou  qu’est  la  maison  de  plaisance  de  l’Em- 


())  La  ville  ^Yang-tchéou  est  située  entre  les  deux 
grands  fleuves  le  Kiang  et  le  Hoang-ho.,  ou.  fleuve 
jaune  ,  dans  la  belle  province  ile  Kiang-nan.  Hist.  gén. 
de  la  Chine tom.  XIlî,  in-h°-  p-  29  et  suiv.  '  ■ 


ChapitreV.  R17 

pereur  :  elle  fut  bâtie  du  temps  de  Kairg-M , 
non  aux  frais  de  ce  prince,  mais  à  ceux  des  Fer* 
miers-généraux  du  sel,  qui  voulurent  lui  don¬ 
ner  cette  marque  de  reconnoissance.  Cette  com- 
])agnie  est  prodigieusement  riche  :  quoique  le 
sel  ne  coûte  que  deux  sous  la  livre  de  seize  on¬ 
ces,  elle  en  fournit  une  si  grande  quantité  dans 
tout  l’Empire ,  qu’elle  fait  des  profits  immenses. 
Depuis  que  je  suis  ici ,  j’ai  vu  ces  fermiers  of¬ 
frir  à  l’Empereur,  non  compris  les  droits  de  la 
ferme ,  tantôt  soixante  et  dix  ouan,  tantôt  cent  : 
il  ne  faut  pas  treize  ouan  et  demi  pour  faire  un 
million  de  notre  monnoie. 

»  Cette  maison  est  comme  une  promenade 
publique  :  une  foule  prodigieuse  de  gens  oisifs 
et  à  leur  aise ,  se  rend  dans  ces  jardins  qui  peu¬ 
vent  avoir  trois  quarts  d’heure  de  chemin  pour 
parcourir  sa  longueur  ;  je  ne  puis  en  dire  la 
largeur,  mais  à  l’oeil  j’ai  estimé  du  haut  de  la 
montagne  qui  la  termine ,  que  le  contour  peut 
être  comparé  à  celui  de  la  ville  de  Nancy.  Ou  y 
va  d’un  bout  à  l’autre  en  barques  et  en  gondoles. 
Dès  qu’on  se  présente  à  l’entrée,  on  en  voit  une 
grande  quantité  de  toute  beauté  :  elles  sont  ver¬ 
nissées,  dorées,  peintes,  et  très  -  commodes  ; 
ou  en  loue  pour  plusieurs  heures  et  à  bon  mar¬ 
ché.  De  dessus  les  barques  on  aperçoit  à  mesure 
que  l’on  avance  ce  qu’on  voit  à  Yuen-ming-Yuen 
à  quelque  chose  près  •,  mais  ce  qui  manque  à 
Yang-tchéou ,  de  ce  côté-là,  est  compensé  par 
d’autres  avantages.  Après  avoir  lu  la  lettre  du 
frère  Altiret,  et  après  avoir  vu  plusieurs  fois 


2i8  Des  Jardin  sCh  in  ois, 
Yuen-ming-Yuen  ,  si  j’avois  un  choix  à  faire 
entre  ces  deux  belles  maisons  de  plaisance  im¬ 
périales,  je  me  déciderois  pour  Yang-tchéou. 

))  Yuen-g-minG-Yuen  est  dans  un  pays 
enfoncé ,  on  n’y  découvre  que  ce  qui  est  dans 
l’enceinte  de  ce  parc  ;  encore  le  voit-on  succes¬ 
sivement,  parce  qu’à  tout  momen  t  il  y  a  des  mon¬ 
ticules,  des  détours,  etc.  A  Yang-tchéou,  vous 
voguez  sur  des  eaux  magnifiques ,  vous  allez  de 
droite  à  gauche ,  comme  vous  voulez ,  et  vous  dé¬ 
couvrez  à-la-fois  une  foule  de  choses  agréables  , 
charmantes  :  ici  c’est  une  forêt  de  haute-futaie; 
là  des  bosquets  ;  plus  loin  c’est  un  quai  couvert 
de  gloriettes  chinoises  joliment  bâties  ;  devant 
ces  petites  auberges  il  y  a  une  quantité  de  monde 
qui  prend  du  thé  et  qui  regarde  les  passants  , 
tandis  qu’ils  font  un  très-agréable  spectacle  pour 
ceux  qui  voguent. 

»  Les  ponts  élevés  qu’on  aperçoit  de  loin,  va¬ 
rient  et  embellissent  la  scène  :  on  passe  sous  un 
de  ces  ponts  qui  n’est  composé  que  d’une  arcbe. 
Tout  est  plein  d’ornements  ,  mais  si  naturels  , 
qu’on  ne  diroit  pas  que  l’industrie  y  ait  part.  11 
faudroit  uuelettre  aussi  longue  que  celle  du  frère 
A  itiret  pour  entrer  dans  des  détails  plus  précis  ; 
mais  comme  il  y  a  déjà  vingt  ans  que  je  n’ai  vu 
Yang-tchéou  ,  je  n’ai  pas  les  choses  assez  pré¬ 
sentes  ,  et  je  ne  m’en  rappelle  que  les  plus  es¬ 
sentielles. 

»  Il  est  vrai  que  les  palais  éi  Yuen-ming-Yuen 
sont  beaucoup  plus  vastes  ,  plus  beaux  et  plus 
multipliés  que  ceux  ééYang-tcheou  ,*  mais  aussi 


ChapitreV.  219 

ces  derniers  ont  je  ne  sais  quoi  de  champêtre  qui 
les  rend  plus  agréables.  Je  descendis  plusieurs 
fois  de  la  barque  pour  les  considérer  à  loisir  ; 
j’en  étois  enchanté  :  au  lieu  de  beaux  et  superbes 
escaliers  ,  on  va  d’une  petite  roche  à  une  autre  , 
et  on  se  trouve  dans  un  bâtiment  élevé  sans  avoir 
monté  d’escaliers. 

Mais  ce  qui  fait  la  beauté  principale  d’ Yang^ 
tchéou ,  c’est  le  terme  de  la  promenade.  On 
aboutit  en  barque  au  pied  d’une  montagne  char¬ 
mante  ,  la  seule  du  pays  :  elle  est  parsemée  de 
bâtiments  chinois  à  diflérentes  hauteurs  ;  sa  cime 
qui  est  une  plate-forme  d’une  grande  étendue  , 
est  couverte  aussi  de  plusieurs  bâtiments  su¬ 
perbes  ,  et  en  particulier  d’un  palais  de  l’Empe¬ 
reur  qui  tient  à  un  Miao  d’une  grande  magni¬ 
ficence. 

a  C’est  de  ce  plateau  qu’on  a  la  plus  belle  vue 
du  monde.  Vous  plongez  dans  Yang-tchéou  qui 
n’est  qu’à  demi-lieue  ;  vous  voyez  le  grand  fleuve 
Kiang  et  le  canal  impérial  couvert  de  toutes 
sortes  de  bâtiments  :  delà  ,  portant  la  vue  tant 
qu’elle  peut  s’étendre,  on  aperçoit  partout  des 
villes ,  des  villages  et  des  pays  immenses  riches 
en  toutes  espèces  de  moissons  ;  les  terres  ne  se 
reposant  jamais  a. 

Si  donc  les  jardins  de  l’Empereur  et  ses  mai¬ 
sons  de  plaisance  réunissent  tant  de  magnifi¬ 
cence,  il  est  à  croire  que  ceux  des  Princes,  ceux 
des  Ministres,  des  grands  Officiers  attachés  à  sa 
personne ,  et  des  particuliers  opulents ,  quoique 
dans  un  degré  d’infériorité  ,  sont  fort  beaux,  et 


220  Des  Jardins  Chinois, 
que  tous  ont  à-peu-près  le  même  genre  de  de'- 
coralion  ,  propre  depuis  bien  des  siècles  à  la 
nation  entière. 

Pour  s’en  assurer,  on  peut  lire  dans  les  Mé¬ 
moires  des  Missionnaires  de  Pékin,  tora.  II, 
in-l\P.  pag..643  et  suiv.  la  traduction  du  petit 
poëme  intitulé  :  le  J ardin  de  See-ma-kouang  (n), 
qui  étoit  premier  Ministre  à'Yng-  Tsong ,  ou 
Jen-Tsoung ,  cinquième  Empereur  de  la  XIXe. 
Dynastie,  en  l’an  1086  de  l’ère  chrétienne; 
Philippe  II  régnoit  alors  en  France.  Et  dans  le 
tom.XI  des  mêmes  Mémoires,  on  trouvera  l’imi¬ 
tation  en  vers  françois  de  cette  tradnction ,  par 
madame  Boccage ,  avec  une  lettre  de  cette  dame 
écrite  à  Paris  le  5  juin  iy85  ,  dans  laquelle  elle 
dit  :  (f  Que  son  penchant  naturel  pour  les  Chi¬ 
nois  lui  est  héréditaire ,  qu’elle  le  tient  de  ses 
pères ,  et  quelle  avoue ,  quoique  dans  un  âge 
avancé  qui  luidéfendles  amusements  poétiques, 
qu’elle  en  trouve  à  joindre  ses  pensées  à  des  idées 
neuves  il  y  a  600  ans ,  et  à  six  mille  lieues  d’elle  ». 

La  description  de  ce  charmant  jardin  (  1  )  > 
d’une  étendue  de  trente  arpents  au  plus ,  per- 
droit  trop  dans  un  extrait  :  elle  prouve  que  les 
Chinois  ont  toujonrs  été  fidèles  à  leur  goût.  A 
cette  époque  on  étoit  loin  encore  de  se  douter  de 
l’art  des  jardins  en  Europe. 


(1)  Il  faut  la  lire  en  entier  dans  le  tonj.  Il  de?  Mé¬ 
moires  cités,  et  encore  dans  un  Extrait  qu’on  trouve 
tom.  XV  ,  pag.  147-,  suivi  d’une  note  qui  attribue,  avec 
raison,  la  Traduction  de  ce  Poëme  à  M.  Gibot. 


Chapitre  VL 


331 


CHAPITRE  VI. 


t)  ES  Serres  Chinoises  et  de  leurs  formes  : 

Manière  de  s’en  servir ,  et  tentatives  heu- 

leuses  pour  perfectionner  leurs  Plantes 

Nous  avons  extrait  ce  Chapitre  du  Mémoire 
de  M.  Cibot,  qui  contient  14  pages. 

«La  Chine,  dit-il,  a  des  serres  depuis  bien 
des  siècles.  Cette  nation  a  travaillé  sans  cesse  à 
se  procurer  les  choses  utiles  par  les  moyens  les 
plus  simples,  les  plus  sûrs  et  les  moins  dispen¬ 
dieux.  Les  longs  et  rigoureux  hivers  de  Pékin 
obligent  d’avoir  des  serres  pour  suppléer  aux 
jardins  potagers  des  villes  et  des  campagnes. 

»  On  les  construit  au  plein  midi  :  nous  en  avons 
vu  de  trois  sortes  ;  celles  du  palais  de  l’Empe¬ 
reur  et  de  ses  jardins  ,  celles  des  marchands  de 
fleurs  de  Pékin  ,  et  celles  des  jardiniers  des  en¬ 
virons  de  la  ville.  Elles  sont  bâties  suivant  les 
mêmes  règles  et  le  même  plan.  Les  serres  de 
l’Empereur  sont  construites  aussi  bourgeoise¬ 
ment  que  celles  des  plus  petits  particuliers  ;  car 
ce  qu’on  appelle  faste  et  luxe ,  n’a  lieu  absolu¬ 
ment  ici  que  pour  ce  qui  est  de  représentation 
ou  de  distinction  de  rang;  jusques-là  que  les 
écuries,  les  magasins,  les  cuisines,  les  offices,  etc. 
du  palais  ,  sont  qomme  ceux  de  tout  le  monde. 
Quand  le  Prince  est  dans  son  domestique ,  et 


!î22  Des  Jardins  Chinois, 
qu’il  se  promène  dans  ses  jardins ,  ses  habits  sont 
si  simples  et  si  ordinaires  ,  qu’il  faut  le  voir  de 
près  pour  le  distinguer  des  personnes  de  sa  suite. 
Il  en  est  de  même,  à  plus  forte  raison,  des  Grands 
et  des  premiers  Mandarins. 

»  Les  serres  chinoises  se  distinguent  des  nô¬ 
tres  ,  en  ce  quelles  sont  enfoncées  en  terre  et 
creusées  en  dedans  comme  une  fosse  :  cette  forme, 
jointeàleur  peu  de  largeur,  leur  procure  l’avan¬ 
tage  de  la  température  d’air  des  caves  ,  «t  c’est 
là  leur  mérite  principal.  La  façade  du  midi  étant 
toute  en  fenêtres ,  et  les  quatre  côtés  de  la  fosse 
étant  revêtus  de  gradins  ,  les  rayons  du  soleil 
arrivent  à-la-fois  partout ,  et  de  la  manière  la 
plus  avantageuse  pour  y  porter  leur  bienfaisance, 
et  par  ce  procédé  les  fourneaux  deviennent  moins 
nécessaires,  et  produisent  plus  d’effet  avec  moins 
de  feu. 

»  Ainsi  ,  pour  bâtir  une  serre  chinoise,  il  faut 
choisir  un  terrain  qu-’on  puisse  creuser  à  la  pro¬ 
fondeur  de  sept  à  huit  pieds  ;  si  elle  est  grande, 
dix  à  douze  n’en  vaudront  que  mieux.  Pour  sup¬ 
pléer  à  la  largeur  toujours  restreinte  pour  de 
bonnes  raisons,  il  semble  qu’on  pourroit  allonger 
autant  qu’on  voudroit ,  dès  que  le  terrain  le  per¬ 
met  ;  mais  à  en  juger  par  la  pratique  du  palais, 
on  préfère  d’en  faire  plusieurs.  Les  plus  grandes 
n’y  ont  pas  au-delà  de  6o  à  70  pieds  ;  la  largeur 
de  10  à  12,  et  cela  afin  que  ,  quand  on  ouvrira 
les  fenêtres  ,  les  rayons  du  soleil  puissent  aller 
jnsqu’à  la  muraille  et  porter  leur  dhaleur  sur  les 
,  fleurs  qui  sont  au  bas.  On  for  tifie  les  murs  contre 


Chapitre  V  I.  223 

la  poussée  des  terres,  en  faisant ,  en  pleine  ma¬ 
çonnerie  ,  les  gradins  qui,  au-dedans  de  la  serre  , 
partent  du  bas ,  et  qui  montent  jusqu’au  niveau 
du  terrain.  Ces  murailles  doivent  être  épaisses  , 
et  faites  avec  beaucoup  de  soin,  pour  que  le  froid 
du  dehors  ne  puisse  pas  les  pénétrer.  Elles  ne 
sortent  de  terre  que  de  trois  côtés  ;  celui  du  midi, 
qui  est  tout  en  fenêtres  depuis  le  bas  jusqu'en 
haut ,  n’a  que  des  colonnes  pour  porter  le  toit. 
Bien  des  jardiniers ,  au  lieu  d’élever  un  mur  du 
côté  du  nord,  ne  donnent  point  d’arrête  au  toit, 
et  se  contentent  d’un  appentis  abaissé  presque 
jusqu’au  niveau  du  terrain;  mais  pour  mieux  faire 
encore,  ils  lui  ménagent  l’abri  d’une  bonne  mu¬ 
raille.  Dans  les  grandes  serres ,  le  toit  est  élevé 
de  terre  depuis  lO  jusqu’à  i5  pieds,  et  soutenu 
en  entier  par  ses  colonnes ,  comme  tous  les  au¬ 
tres  bâtiments  ;  mais  il  est  couvert  avec  encore 
plus  de  soin  et  de  précaution  ,  afin  que  l’air  ex¬ 
térieur  ne  puisse  pas  se  faire  jour  dans  la  serre, 

«  Ces  détails  supposés ,  la  théorie  des  serres 
chinoises  se  réduit;  1°.  à  creuser  en  terre  une 
fosse  de  la  grandeur  qu’on  veut  qu’ait  la  serre  ; 
à  la  faire  plus  longue  que  large,  à  en  mettre  la 
longueur  est  et  ouest ,  et  à  la  revêtir  de  fortes 
murailles  ;  2°.  à  élever  ces  murailles  à  plein, 
sans  aucune  ouverture  ni  fenêtres,  à  la  hauteur 
de  12  à  i5  pieds,  mais  de  trois  côtés  seulement; 
3».  à  laisser  toute  la  façade  du  midi  en  fenêtres , 
et  pour  cela  n’y  mettre  que  des  colonnes  ou  des 
piliers  pour  soutenir  le  toit  ;  4®-  à  faire  ce  toit 
avec  une  arrête  à  l’ordinaire,  ou  en  appentis. 


:224  Des  Jardins  Chinois, 
mais  avec  un  grand  soin  pour  qu’il  soit  bien 
fermé  et  aussi  impénétrable  qu’une  voûte  j  5°.  à 
faire  un  ou  plusieurs  kan^^  c’est-à-dire  four¬ 
neaux  ou  étuves  à  la  chinoise ,  selon  la  grandeur 
de  la  serre  et  la  température  d’air  qu’on  veut 
avoir  ;  6°.  à  bâtir  des  gradins  qui  descendent, 
depuis  le  niveau  du  terrain  jusqu’au  fond  de  la 
serre ,  qui  en  fassent  le  tour ,  et  soient  plus  ou, 
moins  larges,  selon  la  grandeur  des  vases  et  des 
caisses  qu’on  veut  y  mettre  ;  7°.  à  revêtir  les 
fenêtres  de  la  façade  du  midi  de  bous  paillas¬ 
sons,  ou  de  fortes  nattes  qu’on  relève  et  que 
l’on  abaisse  à  volonté  en  dehors  et  en  dedans. 

»  Les  serres  des  maisons  de  plaisance  servent 
surtout  à  conserver,  pendant  l’Hiver,  les  ar¬ 
brisseaux  étrangers  ou  trop  délicats,  les  fleurs 
pour  le  Printemps,  etc. 

»  Celles  des  marchands  fleuristes ,  à  en¬ 
tretenir  et  pousser  les  arbustes,  arbrisseaux, 
oignons,. et  diverses  fleurs  préparées  dès  l’Au¬ 
tomne,  et  qu’ils  veulent  avoir  en  fleurs  dans 
le  plus  fort  de  l’Hiver,  surtout  à  la  nouvelle 
année. 

))  Celles  des.  jardiniers  servent  à  conserver 
les  plantes  qu’ils  veulent  faire  fleurir  et  monter 
en  graines  au  Printemps,  à  maintenir  en  pleine 
verdure  et  fraîcheur  les  plantes ,  herbes  et  her¬ 
bages,  gardées  pour  les  vendre  en  détail  dans 
l’Hiver  ;  à  faire  pousser  les  petites  salades,  les 
herbes  de  fourniture  qu’il  est  de  leur  intérêt 
d’avoir  à  la  nouvelle  année  ;  enfin ,  à  faire  des 
semis 


Chapitre  VI.  325 

semis  pour  garnir  les  jardins,  dès  que  le  temps 
en  est  venu. 

>)  L’utilité  des  serres  n’est  pas  bornée  à 
l’Hiver  j  elles  deviennent,  pendant  les  autres 
saisons  de  l’année,  l’hospice  et  comme  l’infir¬ 
merie  des  arbres,  des  arbrisseaux  et  arbustes 
malades  :  on  les  fait  servir  aussi  à  garantir  les 
plantes  délicates  des  temps  qui  leur  sont  con¬ 
traires,  des  vents,  des  pluies,  des  brouillards,  etc. 
à  accélérer  la  pousse  pour  un  temps  déterminé. 

))  Comme  les  Chinois  n’ont  pas  de  thermo¬ 
mètre,  ils  mettent  auprès  des  fenêtres  de  la  serre 
un  vase  plein  d’eau,  et  n’allument  les  fourneaux 
que  quand  cette  eau  gèle  ;  ils  s’en  servent  encore 
pour  régler  la  chaleur  de  la  serre  et  le  feu  des 
fourneaux. 

»  En  retirant  dans  la  serre  les  arbres,  arbustes 
et  fleurs ,  il  faut  dans  leurs  principes ,  avoir 
l’attention  de  les  y  placer  dans  la  même  exposi¬ 
tion  qu’ils  avoient  dans  le  jardin.  Les  Chinois 
prétendent,  d’après  leurs  observations,  qu’une 
plante  est  comme  déroutée  de  sa  végétation, 
quand  le  côté  qui  étoit  tourné  au  nord,  dans 
un  jardin  ou  dans  un  parterre,  se  trouve  tourné 
au  midi  dans  la  serre.  Du  reste  ils  en  font  une 
règle  générale  de  jardinage ,  lorsqu’ils  trans- 

Elantent  des  arbres,  et  ils  ont  grand  soin  de 
;ur  donner  toujours  la  même  exposition. 

»  Avec  le  secours  de  l’étuve  chinoise  on  en¬ 
tretiendra  dans  la  serre  un  ton  de  chaleur  con¬ 
tinuel,  comparable  à  celui  des  plus  beaux  jours 
du  Printemps.  Pour  imiter  de  plus  près  le  pro- 
Prem.  Part.  P 


226  Des  Jardins  Chinois, 
cédé  de  la  nature,  il  est  bon  que  cetie  chaleur 
ait  ses  hauts  et  ses  bas,  et  fasse  l’eflet  du  jour 
et  de  la  nuit.  La  chaleur ,  par  sa  continuité , 
dessèche  et  donne  des  qualités  nuisibles  j  on 
parera  à  cet  inconvénient  en  plaçant  des  vases 
d’eau,  peu  profonds  et  plus  évasés  par  le  haut , 
dont  on  renouvellera  l’eau,  qui  diminueroit  et 
finiroit  par  se  corrompre.  Avec  cette  méthode 
on  renouvelle  d’une  manière  salubre,  pendant 
l’hiver,  l’air  des  appartements. 

»  Qutb,e  les.  vases,  d’eau ,  les  fleuristes,  dans 
leurs  serres,  emploient  uu  autre  proqédé  pour 
h^ter  levp-s  .fleqrs  :  ils  y  portent  des  vases  d’eau 
bqriill.tinte,  et  agitent  doucement  la  vapeur  qui 
^’é,lèYq,a.tt-des,s.V.s,afln  quelle  se  répande  par¬ 
tout  et  qu’elle  forme  une  espèce  de  rqs.ée.  Par 
ce  moyen  et  avec  la  chale.to’  douce  qu’ils  entre¬ 
tiennent,  qu’ils  modifient  et  tempèrent,  les 
jardiniers  chinois,  réussissent  à  avoir  pendant 
tout,  l’iiiver,,  et  principalement  à  la  nouvelle 
année,  un  nombre  infini  de  poiriers,  de.  cerir- 
siers,de  pêchers  et  autres  arbres  naips, fleuris, 
ainsi  que  des  rosiers,  des  jasmins,  des  jacinthes 
et  des  narcisses.  Ils  réussissent  également, à  avoir 
en  pleine  verdure  des  basilics  et  toutes,  sortes 
d’herbes  et  de  plantes  odoriférantes  ou  agréables 
à  la  vue  :  tellement  qu’on  peut  se  procurer  tout 
ce  que  Pon  veut  en  ce  genre,  et  saps,  presque 
rien  dépenser  :  car  les  prix  fols  sont  pour  les 
choses  fqlles  et  de  caprice,  et  pour  les  fleurs 
des  pays  étrangers. 

»  Une.  dernière  manière  d’accélérer  la  floral- 


Chapitre  VI.  2,27 

son  de  la  part  des  Fleuristes  chinois,  quand  ils 
se  trouvent  en  retard  pour  la  nouvelle  année  ou 
pour  quelque  fête ,  pourvu  que  les  boutons  des 
fleurs  soient  formés,  et  qu’il  ne  s’agisSe  que  de 
les  faire  épanouir ,  consiste  à  creuser  dans  le 
milieu  de  la  serre ,  une  serre  profonde  de  deux 
pieds  et  demi  à  trois  pieds,  sur  une  longueur 
et  largeur  proportionnées  au  nombre  des  pots 
et  caisses  qu’ils  ont  à  mettre  en  pleines  fleurs. 
Alors  ils  remplissent  à  demi  cette  fosse  de  ter¬ 
reau  choisi  et  d’urine  de  boeuf  ou  de  brebis 
encore  mieux ,  et  l’ayant  couverte  de  claies ,  ils 
rangent  dessus  leurs  caisses  et  pots  de  fleurs  , 
mais  de  façon  qu’ils  soient  espacés  assez  au  large 
et  tous  encadrés  dans  la  grandeur  de  la  fosse 
f|ui  doit  les  déborder  de  plusieurs  pouces.  Tout 
étant  disposé  ,  ils  remplissent  subitement  la 
fosse  d’eau  bouillante  :  cette  eau  forme  une  va¬ 
peur  qui  s’élève  autour  des  fleurs  :  il  ne  s’agit 
plus  que  de  la  tempérer  en  l’agitant  doucement 
avec  un  grand  éventail  qui  la  répand  plus  uni¬ 
formément.  Ainsi  promenée  ,  elle  adoucit  , 
humecte  et  vivifie  l’air  déjà  si  tempéré  de  la 
serre,  et  lui  donne  une  si  heureuse  activité  que 
les  boutons  de  fleurs  s’enflent  et  grossissent , 
comme  à  vue  d’œil ,  puis  s’épanouissent  avec 
une  fraîcheur  et  un  éclat  comparables  à  ceux 
que  leur  donnent  les  plus  beaux  jours  dü  prin¬ 
temps  M. 

Parmi  les  beaux  arbres  qu’on  élève  et  que  l’on 
conserve  dans  les  serres,  on  remarque  le  Mou- 
tan  ou  Mao-tan  qui  est  notre  pivoine,  mais 


228  Des  Jardins  Chinois, 
perfectionnée  au  point  de  ne  la  plus  reconnoître  ; 
et  le  Kiu  -  hoa  ,  ou  la  matricaire  de  Chine. 

En  1776,  nous  avons  vu  entre  les  mains  de 
M.  l’abbé  Batteux ,  de  l’Académie  françoise  , 
Editeur  des  sept  premiers  volumes  des  Mémoires 
des  Missionnaires  françois  de  Pékin  ,  quatre 
dessins  des  belles  serres  de  l’Empereur,  colorés 
avec  une  propreté  infinie.  On  doit  appeler  ceS 
dessins  des  peintures  :  elles  avoient  été  en¬ 
voyées  en  présent  par  les  Missionnaires ,  à  M. 
Bertin,  etnedéparoientpasla  riche  collection  de 
curiosités  chinoises  qui  îbrmoient  son  cabinet. 

Ces  charmantes  peintures  faites  par  les  pein¬ 
tres  du  palais  impérial ,  et  relevées  par  les  belles 
couleurs  qu’ils  emploient ,  donnent  la  décora¬ 
tion  extérieure  et  intérieure ,  l’élévation ,  la 
croupe  et  les  développements  des  serres  impé¬ 
riales.  Les  caisses  et  les  vases ,  tout  en  porce¬ 
laine  de  différentes  formes  et  de  différentes 
grandeurs ,  remplis  de  plantes ,  d’arbres  et  d’ar¬ 
bustes  y  sont  placés  sur  leurs  gradins  ;  vases  , 
tiges  et  troncs ,  feuilles  ,  fleurs  et  fruits  ont 
leurs  couleurs  naturelles  ,  et  produisent  à  l’œil 
un  aspect  délicieux,  (o) 

Les  Missionnaires  n’avoient  pas  le  loisir  de 
former  des  romans  dans  leurs  relations  an¬ 
nuelles  ,  ni  de  créer  des  serres  si  ingénieuses , 
ou  de  supposer  des  principes  suivis  de  culture 
des  plantes  et  des  fleurs ,  pour  en  faire  honneur 
aux  Chinois.  Cela  répond  aux  assertions  hasar¬ 
dées  d’un  de  nos  savants  voyageurs,  lequel  dans 
son  ouvrage  publié  depuis  peti  d’années ,  a  re- 


Chapitre  VL  229 

fusé  à  ce  peuple  si  loin  de  nous  ,  toute  connois- 
sance  et  principe  en  agriculture,  dans  la  ma¬ 
nière  de  transplanter  les  arbres ,  de  les  tailler  , 
de  les  grefï’er ,  etc. 

Le  rédacteur  des  affiches  de  province ,  année 
1778,  page  102,  dit  avec  sa  sagesse  connue: 
«  Que  la  description  des  serres  chinoises  cons¬ 
truites  pour  les  particuliers  et  les  fleuristes  , 
présente  des  procédés  simples  et  économiques  , 
qui  caractérisent  le  génie  d’un  peuple  patient 
qui  aime  l’utilité  jointe  à  l’agréable,  et  qui  sait 
se  la  procurer  sans  dépense  ;  mais  qu’avec  notre 
goûtunpeudiftérent,  nous  ne  verrons  pasheau- 
coup  de  serres  chinoises  dans  nos  jardins  ». 


CHAPITRE  VII. 


Rècahitvlation  sur  le  goût  ^  la  beauté  et 
les  avantages  des  jardins  Chinois  ;  Mention 
du  lac  Si-hovi. 

Leur  goût  est  celui  de  la  nature.  Le  Chinois 
y  est  conduit  par  son  propre  génie  qui  n’est 
point  inventeur,  mais  imitateur  :  il  veut  voii 
dans  son  jardin  le  tableau  en  raccourci  de  la 
nature. 

La  beauté  de  ce  jardin  consiste  dans  Tunité: 
l’unité  fait  la  beauté  de  la  nature  5  elle  fait  aussi 
celle  du  jardin  chinois.  Malgré  cette  multitude 
d’objets  de  toutes  formes,  de  tous  caractères 
qui  paroissent  répandus  au  hasard  et  dans  le  dé- 


23o  Des.  J ardins  Chinois, 
sordre ,  il  y  a  un  point  d’unité  qui  lie  tous  les 
obj  ets  ,  qui  les,  appelle  à  un  ordre  général ,  où 
ckaque  partie  fait,  son  effet,  et  qui  concourt  à 
l’effet  général  de  toutes  les  parties.  Yoilà  en  quoi 
consiste  le  beau  de  la  nature  et  celui  d’un  jar¬ 
din  chinois. 

Voici  ses  avantages.  Tout  terrain  lui  convient: 
l’exécution  en  est  prompte  et  facile;,  il  n’exige 
que  des  dépenses:  proportionnées  aux  fortunes  ; 
renlrelien  n’en  est  pas,  dispendieux ,  l’usage  en 
est  délicieux.  Le  Chinois  qui  aime  à  vivre  seul 
dans  Tintérieur  de  sa  famille,  y  jouit  de  ïuir- 
méme,  et  du  spectacle  de  la  nature. 

Ica  aussi,  ses  Jardins  ptiMics  j  mais  traités 
en  grand  et  faits  pour  le  plaisir  de  toute  une 
ville  ,  de  tout  un  peuple. 

Près  de  ht  ville  de,  Hang-tcliéou ,  (i)  est  un 
petit  lac  nommé  Si-hou  qui  a  deux  lieues  de  cir¬ 
cuit:  il  baigne  ses  murs  du  coté  de  Foccident: 
Fean  en  est  belle  et  claire  comme  du  cristal, 
en  sorte  qu’on  voit  au  fond  les  plus  petites  pier¬ 
res  ;  vers  les  bords ,  l’eau  plus  basse  est  toute 
couverte  de  fleurs,  dte  lien-hoa  :  c’est ,  comme 
cyr  li’a  dit,  le  nénuphar  de  la  Chine. 

On  ya  élevé  sur  des  pilotis  des  salles  ouvertes 

(i)  Duhalde,  I,  176. — Hang-tchéoii  est  la  riaétro- 
pofe’  du  TcheMang^  cinquième  provimîe;  de  rBmpire 
de  la  Chine.  M.  Staunton.,  dans,  la  relationi  de  l'Ambas¬ 
sade  de  lord  Macartney ,  donne  le  nom  de  Hmigrchao 
à  FTang- [cUéou ,  et  de  Sêe-Tioo  au  lac  Si-li/M.  Tous  les 
antres  noms  sont  é’galement  chairgéfsr,  sant  dbnte' ,  à 
canse  de  la  prononciation  atagfeise. 


Chapitre  VII.  :23i 

soutenues  de  colonnes  ,  ét  pavëes  de  grands 
quartiers  de  pierres  pour  la  cortmiodilé  de  ceux 
qui  veulent  s’y  promener  à  pieds  ;  oü  y  à  cons¬ 
truit  aüssi  des  levées,  revêtues  partôtit  de  pier¬ 
res  de  taille,  et  dont  les  ouvertures  ,  qui  ser¬ 
vent  de  passage  aux  Làteaut  ,  Sôiit  jointes  par 
des  ponts  assez  bien  travaillés  :  cés  ponts  eli  arcs 
n’empéclleüt  en  rien  le  passage  des  b'àrqües  où 
nacelles 

Au  milieu  du  lac  sont  deux  petites  îles,  où 
l’on  se  rend  ordinairement  apres  avoir  pris  le 
plaisit  de  la  promenade  sur  des  barques.  On  y 
a  bâti  ùn  tèniple  et  quelques  maisons  propres. 
Lès  bords  du  lac  sont  d'ailleurs  ornés  de  pa¬ 
godes,  de  grands  monastères  de  bonzes  et  d  au¬ 
tres  jblis  pavillons  pârini  lesquels  on  voit  un 
petit  palais  à  l’usage  de  l’Empereur  Kang-hi. 
Ce  prilîce  y  a  logé ,  lorsqu’il  voyàgeoit  dans  les 
provinces  méridionales  de  son  énipiréj 

La  belle  cbaüssée  qüi  traverse  ce  lac,  est  re¬ 
nommée  dans  tout  l’Empire  par  les  pêchers  et 
les  saules  à  brandies  péndantês ,  ddbt  ses  deux 
bords  sont  plantés.  Les  babitairtS  dés  Villages  et 
des  villes  les  plus  prdcliaines ,  lié  niâhqueht  pas 
d’allér  par  récréation  voir  les  pêcliérS  (juând  ils 
sont  en  fleurs. 

L’auteur  de  la  relation  de  l’Anibassade  an- 
gloise,  tom.  lit,  358,  359,  en  parle  ainsi,  (c  Ce 
lac  forme  une  superbe  pièce  d’eau  de  trois  à 
quatre  milles  de  diamètre  et  envii’onnée  au 
nord ,  à  l’est  et  au  sud  de  montagnes  pittores¬ 
ques  ,  entre  la  base  desquelles  et  les  bords  du 
P  4 


232  Des  Jardins  Chinois,  Chapitre  VIT. 
lac  ,  est  un  terrain  étroit  mais  uni ,  dont  on  a 
tiré  le  parti  le  plus  agréable.  Ou  y  voit  des  mai¬ 
sons  charmantes  et  des  jardins  de  Mandarins , 
ainsi  qu’un  palais  appartenant  à  l’Empereur ,  et 
des  temples  ,  des  monastères  pour  les  bonzes 
de  Eo.  Des  ponts  en  pierres  d’une  forme  légère 
et  bizarre,  mais  très-jolis,  sont  jetés  en  grand 
nombre  sur  les  différents  bras  du  lac,  réunis 
aux  ruisseaux  qui  tombent  des  montagnes.  Sur 
le  sommet  de  ces  montagnes  on  a  bâti  des  pa¬ 
godes  ,  dont  l’une,  située  sur  le  bord  d’une  pé¬ 
ninsule  très-élevée ,  s’avance  dans  le  lac  :  elle 
s’appelle  le  temple  des  vents  foudroyants  et  mé¬ 
rite  l’attention  des  voyageurs ,  quoiqu’en  état  de 
destruction.  Sa  bâtisse,  selon  la  tradition,  date 
du  temps  de  Confucius  ,  qui  vivoit  il  y  a  plus 
de  deux  mille  ans  a. 

Cette  description  a  été  donnée  par  M.  Bar- 
row ,  qui  accompagnoit  le  lord  Macartney  dans 
son  Ambassade ,  et  qui  est  souvent  cité  clans  la 
relation. 

J’en  ai  un  dessin  précieux  et  unique  ,  peut- 
être  fait  à  l’encre  delà  Chine;  il  présente  fidè¬ 
lement  les  objets  d’écrits  ci-clessus.  M.  Cibot, 
en  me  l’envoyant ,  me  marquoit  dans  sa  lettre 
du  i3  Octobre  1777,  de  Pékin,  qu'aucune  des-' 
cription  poétique  n’ avait  jamais  pu  atteindre 
les  agréments  et  la  beauté  de  ce  Lac. 


F  I  N. 


Notes  sür  les  Jardins  Chinois.  233 


NOTES 


SUR  LES  JARDINS  CHINOI, s. 

Page  gg.  (a)  Les  Grecs,  après  différents  essais,  ayant 
réuni  leurs  idées  et  leurs  découvertes  en  systèmes j 
composèrent  deux  genres  ou  deux  ordres  d’architec¬ 
ture  qui  ont  chacun  un  caractère  distinctif  et  des 
beautés  particulières  :  l’un  plus  ancien  ,  plus  mâle  et 
plus  solide ,  nommé  Dorique  ;  l’autre  plus  léger  et  plus 
élégant,  nommé  Ionique  ;  puis  un  troisième,  l’ordre 
Corinthien ,  qui  ne  diffère  pas  essentiellement  des  deux 
autres  ,  et  qui  est  cependant  le  plus  riche  et  le  plus  im¬ 
posant  de  tous.  Voyages  d' Anacharsis ^  tom.  I , 
pag.  4n. 

Ce  sont  les  Grecs  ,  joints  aux  Macédoniens  et  aux 
Epirotes  commandés  par  Alexandre  ,  qui  ont  renversé 
l’Empire  des  Perses ,  et  formé  les  Romains  les  maîtres 
du  monde.  Aucun  autre  peuple  n’a  porté  plus  loin  la 
gloire  des  arts  et  la  science  de  la  guerre.  N’oublions 
pas  dans  ces  avantages  ,  celui  d’avoir  la  plus  belle  de 
toutes  les  langues ,  et  de  nous  avoir  donné  des  modèles 
d’éloquence  et  de  poésie.  Concorde  de  la  Géog.  des 
différents  âges ,  'par  Pluche. Paris ,  1 764’,  in-xo..  p.  336. 

P.  106.  (Z>)  On  engage  ceux  qui  se  plaisent  encore  à 
lire  les  bons  ouvrages ,  soit  de  poésie  ,  soit  de  prose 
latine ,  et  qui  croient  que  le  goût  de  la  saine  littérature 
ne  peut  se  perpétuer  que  par  l’usage  et  l’étude  des  Au¬ 
teurs  du  siècle  d’Auguste,  ou  par  celui  des  savants 
Auteurs  modernes  ,  qui  ,  constants  à  les  méditer,  se 
sont  le  plus  approchés  de  leur  manière  d’écrire  ;  on  les 
invite  à  recourir  à  l’édition  latine  des  poésies  du  P.  Rapin, 
et  à  la  Dissertation  latine  ,  sur  les  Jardins  ,  donnée  par 
Gabriel  Brotier,  de  l’académie  des  belles-lettres  ,  dont 
nous  avons  extrait  plusieurs  traits  curieux  dans  l'intro¬ 
duction  précédente.  Ils  y  trouveront  un  portrait  char- 


a34  Notes 

mant ,  et  bien  agréablement  réduit ,  des  beaux  jardins 
■chinois  ,  principalement  dè  ceux  de  l’Empereur  Kien- 
long.  Ils  verront  avec  quel  art  cette  nation  industrieuse 
est  parvenue  à  enridhit  et  perfectionner  ses  composi¬ 
tions.  Nos  développements  seront  la  preuve  de  cette 
assertion. 

Deux  ambassades  récentes  à  la  Chine  •,  celle  brillante 
rde  lord  Macartney ,  (  fom.  III ,  m-S°.  i  ^gS  j  pas.  7,16, 
g5  )  3  au  nom  du  Roi  d’ Angleterre  ,  ét  celle  de  la  Com¬ 
pagnie  des  Indes  Orientales  pour  la  Hollande ,  dont  les 
traductions  françoises  tiennent  de  pàroître  en  1798, 
vieux  style,  nous  fournissent  les  renseignements  sui¬ 
vants  i  qui  confirment  l’idée  avantageuse  que  lés  Mis- 
isionnàires ,  dont  on  à  suspecté  la  véracité  ,  nous  ont 
donnée  des  jardins  chinois.  Ils  faisoient  des  romans ,  à 
en  croire  lès  Pyrrhoniens ,  et  ils  n’én  Ont  pas  fait.  Les 
deux  différents  voyages  ,  qui  se  Sont  suivis  de  près  , 
démontrent  la  certitude  des  exposés  qu’on  a  vu  dans 
ce  Traité:  ils  se  concilient  sur  tous  les  principaux  objets, 
et  nous  en  jetons  quelques  traits  dès  ces  préliminaires , 
pour  inspirer  plus  de  confiance  à  nos  lecteurs  ,  et  dé¬ 
truire  des  reproches  sans  fondement. 

Selon  l'Historien  de  lord  Màcârtney,  (  vdÿéz  le  précis 
de  cette  ambassade  dans  le  premier  volume  de  notre 
Collection,  livre  III,  article  Ambassadeur).  «  Un  jar¬ 
dinier  chmôis  est  le  peintre  de  la  nature  ;  il  cherche  à 
réunit  l'a  simplicité  et  la  beauté.  DAns  ses  jardins,  les 
ouvrages  de  l’homme ,  quoiqu’atteignant  parfaitement 
leur  but,  paroissent  être  faits  sans  le  secours  de  fart. 
Grâce  à  une  longue  pratique  et  à  des  expériences  mul- 
tipliées  ,  les  jardiniers  chinois  ont  découvert  des  mé¬ 
thodes  pour  perfectionner  la  beauté  ,  la  grandeur  et  le 
parfum  des  fleurs  qui  croissent  sur  le  sol  de  leurs  dif¬ 
férentes  provinces. . . .  Les  jardins  (  en  parlant  de  ceux 
de  l’Empereur  et  des  Grands  )  renferment. un  abrégé  de 
toutes  les  diverses  espèces  de  sites  qiie  la  main  de  la 
nature  a  créés  ,  en  se  jouant ,  sur  la  sitrface  dü  globe. 
Des  montagnes  et  des  vallées,  des  lacs  et  des  rivières  , 
d’horribles  précipices  ,  et  des  pentes  douces  .  ont  été 


Sur  les  Jardins  Chinois,  aSS 

l'èunis  dans  un  lieu  où  la  nature  n’avoit  pas  voulu  les 
])lacer.  Cependant  ils  y  sont  avec  des  proportions  si 
exactes  ,  et  tant  d’itannonie ,  que  sans  l’aspect  de  la 
campagne  environnante  ,  le  spectateur  douteroit  si  ca¬ 
sent  des  productions  réelles  ou  d’heureuses  imitations 
«le  la  nature.  Ce  monde  en  miniature  a  été  créé  sur 
les  ordres  et  pour  le  plaisir  d’Un  seul  homme  ;  mais  il 
a  fallu  y  employer  le  pénible  travail  de  plusieurs  mil¬ 
liers  de  bras,  dirigés  par  le  génie  d’un  grand  jardinier  w. 

Nous  avons  porté  à  l’article  des  jardins  d’Yuen-ming- 
Ynen,  les  descriptions  de  ces  lieux,  enchantés  ,  données 
récemment  aussi  par  M.  Van-Braam  ,  second  chef  de 
l'ambassadehollandoise.  Le  précis  de  son  ambassade  est 
de  même  à  l’artioïe  Ambassadeur,  livre  III ,  tom.  I  de 
notre  collection. 

P.  J  o6.  (e)  En  feuilletant  les  ouvrages  publiés  depuis 
une  vingtaine  d’années ,  sur  les  jardins  qu’on  appelle 
anglois  ou  chinois,  nous  avons  remarqué  une  bonne 
plaisanterie  dans  les  V'ariétés  morales  et  amusantes  , 
traduites  en. françois  des  journaux  anglois.  Farts ,  1784  , 
tom.  II  ,  z«-j2,  pag.  1-65  et  suivantes.  C’est  le  portrait 
d’un  prétendu  Embellisseur  de  jardins. 

Cet  amateur ,  se  livrant  h  toutes  les  innovations  les 
plus  ridicules  et  les  plus  extravagantes  ,  détruit,  ren¬ 
verse  dans  son  pare  ce  qui  étoit  fait  avec  goût ,  avec  sa¬ 
gesse  et  utilité  par  ses  pères,  donties..possessions  sont 
devenues  malheureusement  les  siennes.  Après  ce  bou¬ 
leversement  il  invite  ses  amis ,  il  les  fatigue  par  des 
courses  énormes  ,.  pour  leur  montrer  ses  merveilleuses 
Créations.  Pavillons  ,  chaumières  ruisseaux  ,  rivières 
et  ponts ,  il  n’oublie  rien.  Lui  seul ,  dans  l’enchante^ 
niRut ,  ne  remarque  pas  la  surprise  et  l’ennui  des  au¬ 
tres,  qui  excédés  de  lassitude  et  de' dégoût,  ne  désirent 
que  de  se  séparer  de  leur  hôte  et  de  ses  folles  inventions. 

P.  l  ia-,  (d)'  «  On  tire  le  parti  le  plus  avantageux  de  ce 
choix  d’airbres  de  chaque  saison.  Par  exemple  la  cam¬ 
pagne  ,  ainsi  quelte  dit  M.  Deluc  dans  ses  agréables  let¬ 
tres  sur  quelques  parties  de  la  Suisse,  est  bien  plus 


336  Notes 

pittoresque  en  automne  que  dans  aucune  autre  saison  de 
l’année. . . .  Jusqu’à  ce  temps  les  arbres  aussi  verts  que 
les  prairies,  ne  se  distinguent  d’avec  elles,  et  même 
énir’eux,  que  par  la  difïérence  de  la  lumière  et  de 
l’ombre.  En  automne ,  au  contraire ,  plusieurs  espèces 
d’arbres  et  d’arbustes  prennent  des  teintes  particulières 
de  jaune  et  de  rouge  avant  de  perdre  leurs  feuilles  , 
tandis  que  d’autres  espèces  et  les  gazons  restent  encore 
verts.;  et  alors  la  plus  singulière  variété  de  belles  nuances 
se  montre  partout. 

Mais  si  cette  circonstance  rend  déjà  les  prairies  et  les 
collines  si  agréables  ,  combien  plus  embellit  -  elle  les 
montagnes,  oùla  nature  a  semé  mille  espèces  d’arbres, 
d’arbustes  et  de  plantes  parmi  des  rochers  escarpés  , 
colorés  eux-mêmes  si  diversement  ! 

L’automne,  d’ailleurs  ,  par  la  variété  des  récoltes 
qu’elle  offre  tout-à-la-fois,  tient  tous  les  habitants  de 
la  campagne  hors  de  leur  demeure.  C’est  la  longue  et 
la  vraie  fête  de  la  nature  ;  c’est  la  jouissance  après  les 
travaux  :  aussi  tout  est  gai  dans  les  champs ,  et  le  cœur 
y  participe  au  plaisir  des  yeux  par  des  actions  de  grâces 
plus  douces  encore  que  la  jouissance.  Edition  de  la 
Haye,  1778,  in.%°.  pag.  49- 

P.  125.  (e)  Le  3  nivôse  an  IX  (  i8bi  ) ,  cet  Artiste 
estimable  traversoit  au  soir  la  rue  Saint-Nicaise ,  pour 
retourner  chez  lui ,  rue  de  Bourgogne,  fauxbourg  Saint- 
Germain  ,  lorsqu’il  eut  le  malheur  d’éprouver  les  dé¬ 
sastreux  effets  de  l’explosion  de  la  machine  infernale 
dirigée  contre  les  jours  du  premier  Consul.  Renversé, 
couvert  de  plaies  èt  de  sang,  la  jambe  fracassée  ,  re¬ 
conduit  chez  lui ,  le  citoyen  Trepsat  a  souffert  le  lende¬ 
main  l’amputation  de  la  cuisse  gauche  ,  avec  une  fer¬ 
meté  ,  un  courage  inexprimable.  Né  vif,  portant  dans 
ses  veines  un  sang  bouillant,  l’activité  lui  étoit  absolu¬ 
ment  nécessaire  ;  mais  posé  sur  son  lit  de  douleur,  son 
corps  robuste  et  dur  aux  fatigues  ne  lui  a  fourni  aucune 
plainte  ;  nulle  impatie'nçe  et  une  grande  tranquillité 
d’âme  lui  ont  fait  supporter ,  sans  lièvre ,  plusieurs  opéi 


Sur  les  Jardins  Chinois.  287 

rations  successives  ,  et  l’ont  conduit ,  malgré  les  craintes 
de  ses  amis  et  au  milieu  de  leur  étonnement,  à  une  gué^ 
rison  parfaite.  Le  premier  Consul  s’étant  fait  rendre 
compte  des  plaies  graves ,  suite  de  son  accident  et  de 
son  retour  à  la  santé ,  lui  a  donné,  pour  en  adoucir  le 
souvenir ,  la  place  d’ Architecte  de  l’Hôtel  des  Invalides. 

P.  i3i.  (/■)  Je  me  souviens  d’avoir  entendu  dire  à 
M.  Duhamel  du  Monceau ,  de  facadémie  des  sciences , 
et  inspecteur  général  de  la  Marine  ,  etc.  que  des  étran¬ 
gers  ,  et  bien  des  François ,  attirés  par  la  réputation  du 
célèbre  académicien  ,  et  par  la  beauté  des  arbres  exo¬ 
tiques  qu’il  cultivoit  en  pleine  terre  ,  dans  son  parc  de 
Denainvilliers  ,  près  Pithiviers ,  après  avoir  donné  leur 
attention  aux  arbres  étrangers  ,  s’arrêtoient  presque 
toujours  à  des  saules  d’un  port  superbe,  et  qu’ils  lui 
flemandoient  quels  étoient  ces  arbres  si  majestueux  ; 
qu’ils  étoient  tout  surpris  ensuite  d’apprendre  que 
c’étoient  des  saules  ordinaires,  jamais  ébortés,  et  par 
conséquent  respectés  par  la  serpe  et  le  croissant  des 
jardiniers. 

La  vie  de  M.  Duhamel  a  été  consacrée  toute  entière 
à  des  travaux  utiles,  à  des  essais  très-dispendieux,  en. 
tout  genre ,  pour  le  bien  de  sa  patrie ,  sans  courir  aux 
récompenses  et  à  là  fortune.  Il  a  publié  un  grand  nombre 
d’ouvrages  fort  estimés,  sur  la  culture  des  terres,  sur 
celle  des  arbres ,  sur  la  Marine  et  les  Arts. 

P.  140.  (g')  Avant  que  d’entrer  dans  aucun  détail  sur 
les  palais  et  maisons  de  plaisance  des  Empereurs,  hors  de 
Pékin ,  on  a  dit  que  leurs  jardins  étoient  au  centre  de  la 
capitale.  Par  exemple ,  on  peut  juger  de  celui  de  Kien- 
Long  et  de  son  étendue  par  la  carte  de  Pékin,  que  la 
Société  R.  de  Londres  a  insérée  dans  ses  Mémoires.  En 
comparant  ce  que  les  historiens  ont  dit  des  jardins  an¬ 
ciens  des  Empereurs  de  la  troisième  Dynastie  avec  ceux 
du  Prince  aujourd’hui  régnant ,  on  verra  qu’ils.étoient  au 
moins  aussi  vastes ,  et  placés  ainsi  au  coeur  de  la  capitale. 
Voyez  Architecture ,  ch.  III,  p.  38.  . 


238  Notes 

P.  147.  {Ji)  A  cette  même  époque  régnoit  en  France 
Charles  V  .  dit  le  Sage.  Quel  étoit  le  goût  des  jardins 
de  nos  Princes  ?  Ceux,  de  l’hétel  Saint -Paul  étoient 
plantés  en  pommiers,  poiriers,  cerisiers  et  vignes.  On 
y  voyoit  comme  nous  l’apprend  Saint -Foix  dans  ses 
Essais  sur  Paris,  la  lavande,  le  romarin,  des  pois, 
des  fèves,  de  longues  treilles  et  de  belles  tonnelles. 
C’est  d’une  treille  qui  faisoit  une  des  principales  beautés 
de  ces  jardins ,  et  d’une  cerisaje ,  que  les  rues  de  Beau- 
Treillis  et  de  la  Cerisaye,  quartier  Saint- Antoine ,  ont 
pris  leur  nom. 

Les  jardins  chinois  avoient  donc  leur  goût ,  leur 
forme ,  leur  décoration ,  leur  luxe  ,  plusieurs  siècles 
avant  l’Ère  chrétienne  :  quelle  distance  énorme  une 
date  si  ancienne  ne  laisse-t-elle  pas  entr’eux  et  nous, 
et  même  avant  les  Grecs,  et  la  ruine  de  l’Empire 
ïlomain  ! 

La  citation  précédente  ,  d’après  les  Essais  Histom 
ricjues  sirr  Paris ,  est  concise  :  mais  M.  Legrand  d'Aussy 
nous  dit  davantage  :  il  nous  donne  des  détails  curieux, 
bons  à  transmettre,  sur  les  premiers  temps  de  nos  jardins, 
et  en  quoi  ils  consistoient.  Présentés  par  cet  Auteur, 
ils  démontrent  la  simplicité  des  moeurs  de  nos  Princes 
et  de  nos  ancêtres  ,  contents  de  peu,  visant  à  l’utilité  ; 
et  ils  prouvent  combien  il  a  fallu  d’années,  d’instruc¬ 
tions  et  de  lumières  pour  acquérir  les  connoissances 
actuelles.  Voicil’extrait  des  Recherches  contenues  dans 
la  Vie  privée  des  François  ,  Paris  1782,  tom.  I ,  in-8°. 

Le  Jardin  d’Ultrogote,,  femme  de  Childebert  I,  fds 
de  Clovis,  Roi  des  François,  en  5ii  ,  eut  de  la  réputa¬ 
tion  ,  et  cependant  sa  beauté  consistoit  en  des  gazons 
émaillés  de  fleurs,  des  roses,  des  vignes  et  des  arbres 
fruitiers. 

Ceux  de  Charlemâgne ,  dans  la  seconde  race,  étoient 
de  grands  vergei’s  réunissant  l’avantage  d’un  potager. 
On  y  trouvoit  des  fleurs  en  abondance,  et  le  Prince 
enrecommandoitlaoulture  k  ses  Intendants  :  ces  fleurs' 
étoient  les  lys ,  les  roses ,  les  pavots,  le  romarin,  l’an- 


Sur  les  Jardins  Chinois.  239 
rone,  l’héliotrope,  (  et  non  celui  du  Pérou ,)  l’iris ,  etc. 
Les  arbres  qui  fornioient  le  verger  étoient  des  sorbiers, 
des  avelines,  néfliers,  amandiers  ,  figuiers,  noyers, 
diàtaigniers  ,  pêchers,  mûriers  ,  et  diverses  sortes  de 
pruniers  ,  poiriers  et  pommiers. 

Le  grand  jardin  du  Louvre  ,  sous  les  Rois  de  la 
troisième  race,  avoit  des  vignes  dont  on  f'aisoit  du  vin, 
médiocre  sans  doute  ;  les  Princes  de  cette  race  com¬ 
mencèrent  à  joindre  un  peu  plus  d’agréable  à  l’utile. 
Les  treilles,  les  berceaux,  les  tonnelles,  les  sièges  et 
pavillons  de  verdure  annoncèrent  des  recherches  de 
plus  de  leur  part. 

Le  jardin  de  vingt  arpents  qu’avoit,  à  l’hotel  de 
Saint- Paul,  Charles  ’V’',  qui  a  succédé  au  Roi  Jean, 
son  père ,  en  i364,  acquit  une  sorte  de  célébrité  par 
de  pareils  ornements,  et  par  les  Heurs  qui  y  étoient 
rassemblées.  Ce  n’étoit  pourtant  qu’un  graud  verger, 
dans  lequel  il  est  dit  que  le  Prince  Ht  mettre  ,  lors 
d’une  seule  plantation.,  cent  poiriers.,  cent  quinze 
pommiers  et  onze  cent  vingt-cinq  cerisiers.  Jusqu’au 
quinzième  siècle  les  jardins  françois  n’eurent  guère 
d’autres  décorations.  On  ne  connoissoit  pas  l’art  d’é- 
tendre  sur  les  murs  qui  les  enfermoient  des  arbres 
fruitiers  en  espaliers  ;  on  ne  donnoit  pas  de  taille  aux 
arbres  ;  .on  laissoitle  soin  de  tout  à  la  nature.  Il  falloit 
que  le  goût  des  Lettres  se  répandît  dans  la  nation ,  que 
les  voyageurs,  parterre  et  par  mer,  fussent  munis  de 
pièces  dé  comparaison.  L’époque  de  cette  révolution 
en  Europe  est  le  seizième  siècle,  c’est-à-dire  la  des¬ 
truction  de  l’Empire  des  Grecs  par  Mahomet,  qui  fit 
refluer  dans. l’Occident  tous  les  arts  et  les  sciences  de 
la  Grèce,  les  Médicis  à  Florence,  Léon  X  à  Rome, 
et  François  f.  en  France  :  ces  Princes  redonnèrent  la 
vie  aux  beaux  Arts.  Car  on  ne  peut  être  trop  surpris, 
dit  le  Président  Hénault  ,  ^Abrégé  chr.  List.  de.  Fr., 
de  la  simplicité  qui  a  régné  en  France  pendant  plus 
dp  mille  ans  ,  par  rapport  aux  jardins  et  aux  édifices. 
On  lut  alors  les  Auteurs  grecs  et  les.  Auteui’s  latins , 
tels  que  Columelle ,  Varron  et  Virgile.  On  s'occupa 


240  Notes 

de  leurs  préceptes  sur  la  greffe  des  arbres  et  sur  tant 
d’autres  objets  d’utilité  et  d’agrément  qu’offre  le  jar¬ 
dinage.  On  vit  que  la  culture  des  arbres  est  une 
science ,  et  qu’elle  méritoit  bien  qu’on  en  fit  une  étude 
particulière. 

Du  Bellay,  Evêque  du  Mans ,  le  Médecin  Bélon, 
et  une  foide  d’écrivains,  donnèrent  successivement, 
à  l'envi  et  à  l’aide  du  temps  ,  des  exemples,  des 
renseignements ,  d’après  leurs  essais  ;  et  des  Traités 
complets  sur  la  culture  des  arbres ,  sur  l’art  de  former 
des  jardins  J  et  d’y  rassembler  cette  grâce,  cette  va¬ 
riété,  cette  élégance,  ces  richesses  ,  ces  magnificences, 
ce  charme,  qui  nait  de  la  vue  d’un  beau  site,  bien 
choisi ,  d'un  plan  médité  ;  et  enfin  ,  ce  qui  manquoit 
encore  en  France  dans  les  jardins ,  avant  Louis  XIV 
et  son  célèbre  jardinier  Le  Nôtre. 

P.  i55.  (s)  L’ouvrage  intitulé  :  Théorie  de  l'Art  d(& 
Jardins ,  par  Hirschfeld ,  etc.  et  traduit  de  V allemand 
en  français.  Leipsic,  1779,  1785, 4 'uo/.r>z-4°  .7%.  offrira 
des  traits  historiques ,  curieux  et  agréables  sur  la  for¬ 
mation  des  Jardins  anglois  ;  sur  les  premiers  Artistes 
auxquels  cette  nation  doit  les  changements  adoptés  de¬ 
puis  elle,  en  Allemagne  et  en  France.  Parmi  les  noms 
des  Décorateurs  anglois ,  tels  que  Wise  et  Kent ,  on 
trouvera  celui  du  célèbre  Pope,  qui  ayant  lui-même 
dessiné  son  jardin,  et  l’ayant  fait  planter  dans  un  nou¬ 
veau  genre ,  disoit  que  c’étoit  celui  de  ses  ouvrages  dont 
il  étoit  le  plus  vain.  Sa  maison  de  campagne  est  à  envi¬ 
ron  trois  milles  de  Londres  dans  le  village  de  Twiken- 
ham.  Son  jardin  existe,  et  les  étrangers  ne  manquent 
pas  de  le  visiter.  Un  petit  terrain  de  trois  à  quatre  ar¬ 
pents  s’étoit  agrandi  par  les  dispositions  agréables  et  l’art 
avec  lequel  il  avoit  fait  ses  plantations.  Pope  contribua 
beaucoup  à  perfectionner,  vers  1720,  le  goût  de  Wise, 
quia eupour successeurs  Henri Englefield ,  Bronwn,etc. 

Notre  poète  comique  Dufresny ,  contrôleur  des  jar¬ 
dins  de  Louis  XIV,  joignoit  à  beaucoup  d’autres  talents 
celui  de  composer  des  jardins  ;  il  s’y  livra,  et  dans  les 
dernières 


Sur  les  Jardins  Chinois.  ^I\ï 
dernières  années  de  sa  vie,  c’est-à-dire  de  17143  1724^ 
il  forma  pour  ses  amis  plusieurs  jardins  dans  un  goût 
nouveau  et  opposé  aux  règles  symétriques  qui  tenoient 
essentiellement  à  nos  compositions  précédentes. 

M.  Pingeron  (  voyages  dans  la  partie  septentrionale 
de  l’Europe,  Paris,  1778,  z>î-8°.),  Traducteur  des 
voyages  de  Joseph  Marshall,  dit  dans  une  note  ,  en  par¬ 
lant  des  jardins  Anglois  ;  «  C’est  dans  les  forêts  aban¬ 
données  par  la  nature,  que  les  Anglois  vont  aujourd’hui 
chercher  les  modèles  de  leurs  jardins.  Les  grandes  allées 
de  leurs  parcs  les  mieux  tenus,  sont  des  routes  de  forêts 
formées  au  hasard ,  d’arbres  de  toutes  espèces  et  de 
toutes  grandeurs.  Les  allées  des  sentiers  imitent  les  sen¬ 
tiers  des  forêts  par  leurs  sinuosités.  L’art  se  montre  à 
peine  dans  la  composition  des  massifs  qui  les  séparent 
et  les  masquent;  il  consiste  dans  le  choix  des  arbres 
et  des  arbustes  qui  les  forment.  Des  violettes  et  des 
marguerites  semées  au  hasard  servent  de  bordures  à 
ces  massifs.  Aces  fleurs  succèdent  des  arbres  nains  de 
leur  nature  ,  tels  que  des  rosiers ,  des  myrthes ,  des 
genêts,  des  houx.  La  plantation  des  étages  suivants 
garde  la  forme  de  l’amphithéâtre  par  des  plantations 
de  cèdres,  de  pins  de  diverses  parties  de  l’Amérique, 
et  par  d’autres  arbres  qui  ne  s’élèvent  qu’à  une  hauteur 
graduée,  ou  dont  l’accroissement  est  fort  lent.  Les  der¬ 
niers  étages  sont  livrés  aux  arbres  dont  les  tiges  sont  les 
plus  hautes.  Au  moyen  de  cette  disposition ,  ces  massifs 
offrent  dans  tous  leurs  âges  la  forme  pyramidale  qui  est 
la  plus  agréable  de  toutes ,  et  qui  permet  le  plus  de  dé¬ 
veloppement.  Il  est  à  présumer,  ajoute  le  Traducteur, 
que  le  goût  qui  règne  actuellement  en  Angleterre  pour 
l’arrangement  de  ieurs  parcs  et  de  leurs  jardins  ,  vient 
des  Chinois:  car  l’on  y  voit,  comme  chez  ce  peuple  si 
éloigné  de  nous ,  des  grottes,  de  petites  colonnes  arti¬ 
ficielles  ,  etc. » 

Chaque  siècle  présente  oti  fait  naître  des  idées  nou¬ 
velles  dans  le  moral  comme  dans  le  physique.  Les  chef- 
ci’ oeuvres  de  Le  Nôtre  ont  fait  l’admiration  de  l’Europe- 
Le  parc  de  Versailles  ,  auquel  on  a  reproché  une  cer- 

l^rem.  Part.  P  * 


H-tifl  Notes 

taine  impression  d’ennui  ^  fut  embelli  par  lui.  Ceux  de 
Clagny ,  Chantilly  ,  Saint  -  Cloud  ,  Meudon ,  Sceaux , 
MarlVj  d’un  genre  tout  nouveau ,  donnèrent  à  ce  grand 
jardinier  la  réputation  qu’il  méritoit  ;  tant  d’autres  dé¬ 
corés  par  ses  travaux,  ou  par  ses  conseils  ,  en  France  , 
heureusement,  subsistent  encore.  Attendra-t-on  qüe  la 
faulx  du  temps  les  moissonne  ?  On  doit  l’espérer;  mais 
dans  une  autre  supposition  ,  les  plans  gravés  qu’on  en 
conserve  dans  les  cabinets  ,  rappelleront  à  la  postérité , 
lorsque  les  circonstances  seront  devenues  plus  calmes  , 
ce  beau  genre  trop  sérieux  peut-être  ,  mais  propre  pour 
des  jardins  ouverts  au  peuple  et  à  tous  les  états.  Nos 
opinions  opposées  à  Oellesde  nos  pères,  et  nos  principes 
moraux ,  trop  altérés  ,  recevront  sans  doute  des  amé¬ 
liorations  ,  des  changements  sévères  ;  et  on  consultera  , 
n’en  doutons  pas  ,  avec  quelque  plaisir  d’anciens  mo¬ 
dèles  de  jardins  pubÜcs  qui  avoient  de  grandes  beautés, 
malgré  leur  uniformité  ,  mais  sans  aucun  risque  pour  la 
décence  générale. 

On  voit ,  par  exemple  ,  avec  satisfaction  ,  malgré  nos 
mœurs  perverses  encore,  que  dans  la  nouvelle  planta¬ 
tion  qui  embellira  beaucoup  ,  par  ses  belles  formes  va¬ 
riées  ,  le  jardin  du  Luxembourg  destiné  au  pubhc  , 
l’Architecte,  dans  ses  plans ,  a  donné  des  alignements 
droits  à  toutes  les  allées  principales  qui  correspondent 
à  celles  anciennes  subsistantes,  et  queil’on  s’est  abstenu 
de  tout  chemin  sinueux ,  de  tortilles  étroites ,  pour  que 
cette  décence  générale  fût  plus  aisément  surveillée. 
An  X. 

P.  162,.  (Ji)  Cette  lettre  récente  ,  eu  égard  aux  rela¬ 
tions  bien. antérieures,  fixe  et  détermine  la  distance  de 
Pékin  à  Yuen-ming-Yiien,,  de  même, que  toutes  les  va¬ 
riations,  multipliées  sur  l’étendue  de  l’enceinte,  de  ce 
parc.'  Elle  rectifie  aussi  une  erreur  très-considérable 
relativement  au  nombre  des  habitants  du  bourg  Y  Haï¬ 
tien  que  l’on  a  précédemment  fait  monter  à  une  popu¬ 
lation  excessive.  C’est  dans  ce  bourg  que  les  deux  der¬ 
niers  Ambassadeurs  Anglois  et  Hollandois  ont  eu  leur 
hôtel.  ' 


Sur  les  Jardins  Chinois.  24^ 

P.  164.  (/)  Voyez  ci-après  l’explicatioil  de  cëB  XX 
planches,  article  III.  M.  Van-Braam,  second  chef  et 
historien  de  l’ambassade  liollandoise,dit,  tom.  I, 
page  26g ,  qu’il  a  fait  dessiner  (  n’ayant  pas  pu ,  sans 
doute  ,  se  procurer  les  gravures  faites  à  Pékin)  ces  XX 
planches,  et  que  les  bâtiments  (prétendus  Européens) 
ont  été  élevés  sur  les  dessins  du  P.  Benoist  :  en  quoi 
il  se  trompe,  le  frère  Gastiglione  en  ayant  été  le  con¬ 
ducteur;  mais  on  sait  que  c’est  le  premier  Missionnaire 
qui  a  dirigé  tous  les  travaux  relatifs  aux  eaux  jaillis¬ 
santes  ,  qui  embellissent  cette  partie  Européenne  du 
parc  à'Yiien-ming-Yuen. 

P.  :go,  2*^  Description.  J'apprends  avec  plaisir^  que 
M  .Morel ,  pour  répondre  au  désir  du  public  ,  va  faire 
paroüre  une  seconde  édition ,  augmentée  de  la  Théorie 
des  Jardins. 

P.  173.  {ni)  Voici  une  Note  bien  étrangère  au  Traité 
des  Jardins  chinois  ^  mais  le  fait  consigné  par  S.  Gré¬ 
goire  de  Nazianze  ,  l’Isocrate  chrétien  dès  Grecs  , 
qui  vivoit  dans  le  4®  siècle,  et  que  l’Empereur  J ulien 
voulut  approcher  de  sa  cour,  est  cité  par  le  savant  Père 
Berthier,  traducteur  des  Pseaumes  ;  et  je  n’hésite  pas 
à  le  rappeler  ici,  pour  montrer  la  connoissance  des 
anciens  dans  la  science  hydraulique. 

«  Vous  voyez,  disoit-ilj  l’eau  qui  jaillit  d’un  tuyau; 
elle  se  met  au  niveau  du  réservoir  d’où  elle  est  des¬ 
cendue  :  mais  donneroit-elle  ce  spectacle  qui  fait  l’agré¬ 
ment  de  ceux  qui  en  sont  témoins ,  si  elfe  n’étoit  pas 
resserrée  dans  un  canal  étroit  d’où  elle  s’élance  rapi¬ 
dement  en  l’air;  ne  se  répaudroit-elle  pas  dans  la  cam¬ 
pagne  si  on  la  laissoit  en  liberté  ?  « 

P.  220.  (ra)  Voyez  l’Histoire  de  See-ma-houang ^ 
par  M.  Amiot.  Mém.  des  Miss,  de  P.  tom.  X,  in-és°. 

L’Empereur  A'Æwg'-Az  J  grand  Prince  à  tous  égards, 
a  parlé  ainsi  de  See-ma-houang.  k  II  fut  le  bienlaiteur 
de  son  siècle,  par  la  sagesse,  la  bienfaisance ,  et  la 


344  NaxEs  SUR  LES  Jardins  Chinois. 
douceur  de  son  ministère  ;  mais  guelque  grande  que 
soit  sa  gloire ,  elle  ne  tient  qu’à  son  siècle ,  comme 
celle  de  plusieurs  autres  grands  hommes  d’Etat.  Malgré 
ses  ennemis  ,  qui  ne  sont  plus  ,  celle  d’avoir  enrichi  la 
Chine  d’arbres  étrangers  ,  acquiert  un  nouvel  éclat , 
chaque  année ,  par  les  grands  avantages  qu’en  retirent 
toutes  les  provinces  ». 

P.  228.  (  O  )  Le  riche  cabinet  de  M.  Bertin ,  formé 
par  les  Missionnaires  de  la  Chine ,  qui  avoient  en  lui 
un  protecteur  généreux  et  zélé,  toujours  disposé  à 
solliciter,  auprès  du  gouvernement,  des  secours  pécu¬ 
niaires  ,  pour  faciliter  leur  accès,  et  être  utiles  à  la 
nation  j  près  des  Grands  de  la  cour  et  du  Prince  même , 
doivent  être  considérés  par  leurs  travaux  ,  comme  Mis¬ 
sionnaires  et  littérateurs.  Ce  cabinet  qui  contenojt  tant 
d’objets  de  goût  et  de  curiosité,  est  passé,  avant  1791, 
en  d’autres  mains  par  dispersion,  ou  par  la  vente  que 
l’ancien  ministre  ,  dépouillé  de  ses  pensions  et  de  sa 
fortune,  a  été  obligé  défaire.  Une  terre  étrangère  lui 
a  présenté  un  asile  où ,  peu  de  temps  après  ,  il  a  ter¬ 
miné  ses  jours. 


Fia  des  Notes. 


Essais 


8UR 

LA  MÉDECINE, 

LES  MŒURS  ET  USAGES 

DES  CHINOIS, 

AVEC  NOTES. 


SECONDE  PARTIE. 


A  PARIS, 

DE  LTMPRIMERIE  DE  CLOUSIER, 

RUE  DE  SORBONNE,  N».  SgO. 


M.  DCCGIII. 


DE  LA  MÉDECINE 

CHEZ  LES  CHINOIS. 

AVANT-PROPOS. 

La  Médecine  fait  partie  des  Sciences  et 
des  Arts  f  auxquels  nous  avions  consacré 
un  volume  dans  notre  Collection  générale 
sur  la  Chine ,  si  après  nous  elleparoît(i). 

Mais  comme  cette  science  forme  un 
petit  Traité  dans  lequel  nous  avons  réuni 
tous  les  renseignements  que  nous  avons 
pu  nous  procurer  pour  la  faire  connoître , 
quoique  très-imparfaitement  encore ,  nous 
croyons  devoir  présenter  séparément  cet 
Essai  à  nos  Lecteurs  :  ils  seront  à  même 
de  le  mettre  à  la  suite  de  V Histoire  natu¬ 
relle  ,  qui  ne  pouvoit  pas  non  plus ,  par 
la  quantité  d’articles  dont  elle  est  com¬ 
posée  ,  entrer  dans  le  volume  des  Sciences 
et  des  Arts, 

(i)  Voyez  ce  qui  en  est  dit  dans  l’Avis  en  tête  de 
Vjdrchiteoture. 

Qa 


248  médecine  des  Chinois, 

La  Médecine ,  si  utile  à  l’homme  pour 
soulager  ses  maux  et  ceux  de  ses  sem¬ 
blables  ,  est  le  résultat  des  plus  anciennes 
observations ,  appuyées  par  celles  des  Mo¬ 
dernes  ,  chez  tous  les  peuples ,  et  chaque 
jour  fournit  des  expériences  et  des  lu¬ 
mières  au  Médecin  attentif  et  instruit. 

ec  Dieu  a  communiqué ,  dit  un  pieux 
et  vertueux  Moraliste  (i) ,  une  partie  de 
sa  puissance  aux  hommes ,  en  leur  faisant 
connoître  les  remèdes  contenus  dans  les 
plantes^  dans  les  eaux ,  dans  les  animaux , 
et  en  les  dirigeant  dans  les  observations 
propres  à  découvrir  les  principales  ma¬ 
ladies  ». 

La  curiosité  naturelle  de  l’homme  doué 
de  sagacité  l’a  porté  à  l’étude  ;  et  ses  dé¬ 
couvertes  lui  ont  paru  ensuite  le  fruit  de 
ses  inductions  et  de  ses  travaux  :  erreur 
complète  de  la  vanité  ,  qui  empêche  de 
reconnoître  les  limites  que  nous  ne  pou¬ 
vons  pas  franchir. 


(i)  Berthier,  Ps.  trad.  en  franç.  avec  des  notes ,  etc. 
Paris ,  vol.  in~iz. 


Av  AN  T  -  Pkô'p  0  s.  -a/iQ 

Salomon,  le  plus  sage  des  Princes,  lé 
plus  éclairé  des  mortels ,  le  plus  favérisé 
des  grâces  du  Très -Haut,  lui  qTii  con- 
noissoit  les  vertus  de  tous  les  végétaux, 
une  fois  livré  à  ses  passions ,  et  n’écoutant 
plus;  les  réclamations  d’un  cœur  qui  ne 
devoit  exister  que  pour  rendre  hommage 
à  la  divinité  des  dons  qu’elle  lui  avoit 
faits  avec  profusion ,  oublia  ses  propres 
Maximes  ^  et  devint  le  jouet  de  cette 
vanité  de  tout  genre  qu’il  avoit  si  bien 
caractérisée ,  et  qui  entraîne  dans  le  néant 
les  hommes  souvent  les  plus  capables. 

On  ne  doit  donc  pas  être  sui’pris  de  ce 
que  parmi  les  Médecins  les  plus  habiles , 
et  qui  ont  fait  des  études  suivies  sur  l’ana¬ 
tomie  ,  dans  laquelle  ils  ont  eu  lieu  de 
tant^admirer  les  prodiges  de  la  puissance 
du  Créateur ,  il  s’est  trouvé  et  il  se  trouve 
encore  des  incrédules  opiniâtres ,  et  des 
Philosophes  décidés.  Egarés  volontaire¬ 
ment  de  leur  route ,  Dieu  a  permis  qu’ils 
ne  la  rencontrassent  plus ,  et  que  l’appa¬ 
rence  de  la  science  humaine  fût  leur  seul 

Q  3 


25o  Médecine  des  Ohinois, 
partage ,  puisque  c’étoit  le  seul  bien  après 
quoi  ils  aspiroient  dans  ce  monde  périssar 
ble  (i).  Les  nations  éclairées;  de  l’Europe 
nous  fournissent  cette  réflexion. 

VoTOnrs  les  lumières  que  les  Chinois  ont 
jetées  sur  la  Médecine ,  après  bien  des 
siècles  d’étude  de  cette  science ,  sans  dé¬ 
guiser  les  abus  qu’ils  en  font  par  leur 
attachement  ridicule  à  l’astrologie.  . 


(i)  Musladini  Saadi ,  le  plus  célèbre  poëte  des  Perr 
sans,  né  à  Chiras,  capitale  de  la  Perse,  l’an  671  de  J.  Ç. 
deux  ans  après  le  naissance  de  Mahomet,  laquelle  date 
de  669,  selon  XArt  de  vérifier  les  datés.  Edit.  ïn-fol. 
de  1770  ,  est  auteur  du  livre  moral  intitulé  :  Gulistan, 
ou  V Empire  des  Roses,  trad.  en  fr.  par.  ..  1704, 

in-iQ,. 

Ce  poëte  dit  dans  sa  Préface,  pag.  xx.  «L’objet 
aimé  cause  souvent  la  mort.  Qui  brûle  le  Papillon? 
l’amour  de  la  lumière.  Nous  nous  perdons  dans  la  re¬ 
cherche  des  secrets  du  Ciel:  les  plus  curieux  en  sont 
souvent  les  plus  ignorants.  « 


Introbuction- 


25i 


INTRODUCTION. 


La  Médecine  des  Chinois  ,  dépouillée  de  la 
charlatanerie ,  qui  lient  eu  général  chez  eux  à 
cette  science  ,  est  simple  et  bornée  en  grande 
partie  à  l’emploi  des  sucs  exprimés  des  plantes 
seules  qui  croissent  sur  Feur  sol  :  elle  n’a  pas 
recours  aux  remèdes  étrangers  j  les  différentes 
parties  du  monde  ne  lui  fournissent  point  les 
drogues  dont  elle  compose  ses  médicaments  ; 
cependant  les  guérisons  des  malades  s’opèrent 
également  comme cheznous.Lavie  des  Chinois, 
d’aussi  longue  durée  qu’en  Europe  parmi  le& 
Grands  et  le  Peuple  ,  est  sobre  en  général  ;  les 
légumes  elles  fruits  font  l’essentiel  de  leur  nour¬ 
riture  ;  et  les  viandes ,  dont  ils  font  un  usage 
beaucoup  moins  fréquent  que  nous ,  bouillies  et 
coupées ,  relativement  aux  plus  solides  ,  par 
émincées  ,  deviennent  d’une  plus  facile  diges¬ 
tion  pour  l’estomac.  Les  épices  sont  multipliées 
dans  tous  leurs  mets  ;  mais  on  sait  qu’elles  sont 
nécessaires  et  moins  nuisibles  dans  les  pays 
chauds  que  dans  nos  climats  tempérés. 

Notre  Médecine  d’Europe  a  certainement 
une  théorie  plus  savante  ,  éclairée  comme  elle 
l’est  par  la  connoissance  du  corps  humain ,  due 

Q  4 


252  Médecine  des  Chinois, 
aux  veilles  et  aux  travaux  si  perfectionnés  de 
l’anatomie  (a)  ;  ajoutons  les  communications  de 
diverses  nations  qui  nous  avoisinent,  secours 
inconnus  aux  Chinois.  Nos  hôpitaux  (5),  qu’ils 
seniblent  ne  pas  avoir ,  ont  propagé  les  lumières 
et  donné  des  explorations  sûres  ,  autant  qu’il 
est  possible ,  aux  Médecins  et  aux  Chirurgiens 
attentifs.  Ajoutons,  encore  les  lumières  acquises 
par  l’étude  de  la, Physique,  de  l’Histoire  Natu¬ 
relle,  et  des  découvertes  qu’ elles  ont  procurées, 
puis  le  grand  jour  que  la  Chimie  a  répandu  sur 
toutes  les  parties  de  cette  science,  et  dont  elle 
a  enrichi  la  Médecine.  Mais  notre  luxe ,  notre 
gourmandise  rafinée,  ces  jus  de  jambons,  ces 
coulis  d’écrevisses  si  appétissants,  ces  trufles,etc. 
causent  dans  le  sang  une  grande  chaleur,  et  pro¬ 
duisent  des  maladies  plus  variées.  Qu’on  jette 
les  yeux  sur  le  passage  de  Sénèque  fiûsant  le  ta¬ 
bleau  des  excès  de  la  table  dans  son  siècle,  et  l’on 
verra  si  nous  ne  retrouvons  pas  ici  les  mêmes 
mœurs  ,  les  mêmes  recherches  étudiées  de, tout 
ce  qui  peut  flatter  le  goût,  l’assouvir,  et  le  même 
besoin  des  secours  de  la  Médecine  (c). 

Il  existe  néanmoins  chez  tous  les  peuples  une 
grande  différence  entre  l’habitant  des  campa¬ 
gnes,  et  l’homme  opulent ,  voluptueux  et  gour¬ 
mand  des  villes.  Le  premier,  laborieux  par  né- 


Introduction.  253 

ccssite,  transpirant  beaucoup,  et  borné  à  la  nour¬ 
riture  la  plus  frugale,  prenant  ses  repas  réguliè- 
renientaux  mêmes  heures,  ne  faisant  pas  du  jour 
la  nuit,  est  attaqué  de  peu  de  maladies  ,  qui  ne 
sont  pas  compliquées  :  on  le  guérit  prompte¬ 
ment,  et  il  n’a  besoin  dans  sa  convalescence  que 
de  bon  bouillon  et  d’un  pende  vin  pour  lui  rendre 
la  santé  :  c’ est-là  le  traitement  le  plus  commun 
et  le  plus  nécessaire  au  vieillard. 

On  regarde  en  Chine ,  selon  M.  Amiot  (i) , 
Yan-ti,  l’un  dés  successeurs  à^Fou-hi ,  comme 
l’inventeur  de  la  Médecine,  à  cause  de  l’examen 
suivi  qu’il  fit  des  plantes  qui  croissoient  d’ellcs- 
mêmes  dans  les  lieux  voisins  qu’il  parcourut  , 
ainsi  que  des  différentes  sortes  de  grains  qui  pou- 
voient  servir  de  nourriture  à  l’homme  ,  et  des 
diverses  espèces  de  fruits  qui  pouvoient  flatter 
sou  goût.  Les  expériences  de  ce  Prince,,  ses 
observations  sur  l’Agriculture  et  sur  les  vrais 
moyens  de  procurer  à  scs  sujets  une  subsistance 
saine  et  abondante  et  des  remèdes  faciles  pour 
la  guérison  des  malades  ,  firent  ajouter  après  sa 
mort  le  titre  glorieux  de  Che  -  noung ,  à  sou 
uom  de  Yen-ti,  c’est-à-dire,  .Agriculteur  cé¬ 
leste  ,  ou  Agriculteur  suscité  du  ciel  pour  le 

(I)  Mém.  des  Miss.  Fr.  de  P.  II ,  46.  —  Ib.  II,  a85, 
Ib.  III ,  579. 


254  Médecine  des  Chinois, 
soulagement  des  hommes .  C’est  donner  à  l’in- 
vention  de  la  Médecine  chinoise  l’antiquité  la 
plus  reculée ,  c’est  la  rapprocher  des  premiers 
temps  de  la  nation  ,  et  placer  l’Esculape  de  la 
Chine  plusieurs  siècles  avant  celui  de  la  Grèce. 
Mais  on  sait  que  celte  science  a  toujours  été  fort 
en  honneur  parmi  les  Chinois  ,  non  seulement 
parce  qu’elle  est  très-utile  pour  la  conservation 
de  la  vie,  mais  encore  parce  qu’en  raison  de  leur 
attachement  à  l’Astrologie  judiciaire,  fille  adul¬ 
térine  de  l’Astronomie ,  dont  ils  ont  fait  dès  les 
plus  anciens  temps  une  étude  particulière ,  ils 
supposent  beaucoup  de  liaison  entre  la  Méde¬ 
cine  et  les  mouvements  du  ciel. 

La  nécessité ,  dit  Duhalde ,  a  introduit  parmi 
les  Chinois  comme  parmi  les  autres  peuples  ,  la 
Médecine  :  ils  ont  un  grand  nombre  de  traités 
sur  cette  matière  ;  mais  ils  ont  peu  de  connois- 
sance  de  la  Physique ,  et  encore  moins  de  l’Ana¬ 
tomie. 

Les  Chinois  admettent  deux  principes  natu¬ 
rels  de  la  vie  (i)  :  la  chaleur  vitale  et  l’humide 

(1)  Les  anciens  Philosophes  admettoient  quatre  qua¬ 
lités  dans  les  corps;  le  froid,  le  chaud,  le  sec  et  l’hu¬ 
mide.  Les  deux  premières  étoient  comme  cause  et 
principes  efficients  ,  les  deux  autres  comme  matière  et 
principes  passifs.  Ocellus  Lucanm,  trad.  de  Batteux. 


Introduction.  255 

radical ,  dont  les  esprits  et  le  sang  sont  les  véhi¬ 
cules.  Ces  deux  principes  se  trouvent,  selon  eux, 
dans  toutes  les  parties  essentielles  du  corps,  dans 
tous  les  menabres  e.tdans  tous  les  intestins,  pour 
en  faire  la  vie  et  la  vigueur. 

L’usage  de  la  saignée  (i)  est  fort  rare  parmi 
eux,  quoiqu’on  ne  puisse  nier  qu’ils  en  aientconT 
noissanGe.  G’est  par  les  Médecins  de  Macao  qu’ils 
ont  appris  l’usage  des  lavements  :  ils  ne  blâment 
pas  ce  rém:èdë  j  mais  parce  qu’il  vient  d’Europe, 
ils  l’appellent  remède  des  barbares.  Les  Grecs 
le  tenoient  des  Egyptiens.  V oyez  Plutarque  , 
Traité  des  Animatix. 

Toûtè  leur  sciénce  consiste  dans  la  connoîs- 
sance  du  pôüls  ,  dont  ils  ont  fait  une  exploration 
suivie,  et  dans  l’usage  des  simples ,  qu’ils  ont 
en  quantité  ,  et  qu’ils  emploient  sachant  bien 
leurs  vertus^  pour  guérir  diverses  maladies. 

Leurs  habiles  Médecins  ,  après  avoir  mis  en 
usageles  décoctionsde  simples  et  rendu  la  santé, 
comptent  beaucoup  sur  les  cordiaux  pour  dé¬ 
truire  le  mal  jusqu’à  la  racine.  Ils  permettent 
l’eau  aux  malades  ,  mais  ils  veulent  qu’on  Fait 

(i)M.  Côssigny,  dans  son  Voyageimpr.  en{an  j,voL 
pag.  'Szg,  dit  :  Je  ne  connois  pas  de  pays  dans 
toute  l’Asie  où.  l’on  fasse  usage  de  la  saignée  ,  excepté, 
dans  les  établissements  Européens. 


356  Médecine  dès  Chinois, 
fait  bouillir  :  ils  interdisent  la  ndurriture  ,  ou 
n’èn  permettent  qu’une  très-légère,  par  la  raison 
que  le  corps  étant  indisposé  ,  l’estoniac  ne  péut 
faire  que  péniblement  ses  fonctions  ,  et  que  la 
digestion  qui  se  fait  eii  cét  état  est  toujours  per- 
nicieusej  Ils  posent  en  principe,  que  la  première 
règle  de  la  conservation  pour  les  vieillards,  est 
de  n’attaquer  aucune  dé  leurs  infirmités  avec  des 
remèdes  violents.  Les  Chinois  paroissent  s’être 
attachés  à  l’étude  de  la  spermatologiè  et  des  sper- 
inatopées,  parmi  lesquels  ils  rangent  les  nids 
d’oiseaux , -les  ailerons  de  requins  ,■  etc.  mais 
ils  ont  beaucoup  d’autres  aphrodisiques  moins 
chèrs  ,•  qui  nous  sont  .inconnus ,  et  qui  mérite- 
roiqnt  d’être  étudiés  chez  eux.  Cesremèdes  inté¬ 
ressent  l’humanité  en  général  ,  en  entretenant 
la  santé  et  la  vigueur,  en .  réparaut  .l’abus  des 
excès  ,  et  en  contribuant  à  l’augmentation  de  la 
population.  Vojage  de  Çossigny  ,  vol.  ûz-§o. 
pag.  553..  ,  . 

M.  CiBOT  a  donné,  dans  les  Mémoires  des 
Missionnaires  françois,  ùn'è  théorie  générale  de 
la  Médecine  chinoise  ,  et' dés'traités  particuliers 
sur  quelques  maladies.  Nous  allons  réunir  sous 
un  même  point  de  vue  ,.  comme  dissertations 
préliminaires ,  ses  observations  pleines  de  saga¬ 
cité  ,  et  présenter  en  extraits  les  articles  qui  sont 


Introduction.  257 

d’une  trop  grande  étendue ,  relativement  à  notre 
plan  ,  puis  nous  aider  de  quelques  unes  des 
lettres  dont  il  nous  a  honoré  ,  et  qui  contien¬ 
nent  des  avis  importants. 

Ce  premier  essai  dans  sa  concision ,  inspirera 
le  désir  à  quelque  savant  Médecin  de  l’accroître 
et  de  le  rendre  plus  utile. 


Fin  de  e’Introdüction. 


258  Médecine  des  Chinois, 


Dissertation  et  Théorie  générale  sur  la 
Médecine  et  la  Diététique  des  Chinois. 


Les  livres  de  Médecin é  ayant  été  épargnés  dans 
l'Edit  de  proscription  de  Tsin‘^che-hoang  (d)  , 
près  de  vingt  siècles  d’expérience  et  d’observa¬ 
tions  ont  tellement  grossi  le  trésor  des  découver¬ 
tes  que  les  Chinois  ont  faites  dans  cette  science, 
qu’aucune  nation  n’a  rien  qui  puisse  y  être  com¬ 
paré.  Mais  que  pensent  de  toutes  ces  connois- 
sances  les  Chinois  eux-mêmes,  se  demande  M. 
Cibot,  quel  fonds  y  font-ils?  «  Ouvrez  les  An¬ 
nales,  dit  Han-Tchi  (i),  un  de  leurs  écrivains 
moralistes,  étudiez-y  l’histoire  delà  médecine, 
vous  verrez  qu’elle  a  suivie ,  comme  toutes  les 
autres  sciences ,  les  révolutions  des  siècles  et 
des  dynasties.  Est-il  mort  moins  de  monde  dans 
les  temps  où  elle  a  été  plus  florissante  ?  L’Em¬ 
pire  a-t-il  été  plus  peuplé  ,  lorsqu’elle  a  été  né¬ 
gligée?  Non  sans  doute  :  le  cours  de  la  vie  des 
hommes  et  celui  de  la  population  ne  sont  pas 
de  sou  ressort.  Elle  n’y  peut  rien  que  selon  les 
desseins  et  les  vues  impénétrables  du  Tien  (  du 
ciel).  Outre  qu’elle  est  tovijours  dans  les  nuages 


(i)  Cet  Autetir  chinois,  Han-Tchi ,  bon  moraliste, 
me  semble  un  peu  crédule  en  médecine.  Il  trouveroit 
peut-être  ici  des  partisans  de  ses  doutes  ;  mais  il  rapporte 
tout  à  la  volonté  du  Ciel,  ce  que  beaucoup  d’autres  ne 
font  pas. 


Dissertation.  J259 

du  doute  et  de  la  conjecture,  combien  de  ma¬ 
ladies  nouvelles  et  singulières  ?  Combien  de 
crises  générales  et  de  levains  développés  loui- 
à-coup,  échappent  à  sa  pénétration  et  rendent 
inutiles  tous  ses  efforts!  »  L’auteur  chinois  finit 

Î)ar  dire  que  le  gouvernement  doit  maintenir 
a  Médecine,  comme  un  moyen  qui  entre  dans 
les  vues  du  Tien  pour  conserver  la  vie  des  hom¬ 
mes  ,  mais  qu’on  ne  doit  compter  sur  ce  moyen 
qu’autant  que  le  Tien  voudra  s’en  servir.  C’est 
aussi  la  pratique  du  gouvernement ,  qu’on  pa- 
roît  n’avoir  pas  bien  comprise  au-delà  des  mers. 

M.  CiBOT  reprend  :  «  Les  Chinois  ont  étudié 
la  Médecine  dans  la  plus  haute  antiquité  et  y 
ont  excellé.  Voici  ce  qui  m’a  le  plus  frappé  dans 
le  peu  de  leurs  livres  sur  cette  science  que  j’ai 
vue  (1). 

«  1°.  La  plupart  des  grandes  compilations 
sont  faites  avec  beaucoup  d’ordre  et  de  mé¬ 
thode.  Après  avoir  établi  les  principes  géné¬ 
raux  et  les  règles  générales  qui  doivent  con¬ 
duire  la  Médecine  dans  les  cas  particuliers  ,  on 
y  traite  des  maladies  de  toutes  les  parties  du 
corps  humain  ,  occasionnées  par  l’altération  de 
leur  organisation,  ou  par  des  causes  extérieures. 
Qu’on  s’imagine  la  pratique  d’Ethmuller ,  plus 
détaillée  encore ,  plus  analysée  et  plus  précise 
dans  la  manière  de  particulariser  chaque  ma¬ 
ladie  ,  d’en  présenter  les  diagnostics  et  d’en  di¬ 
riger  les  crises.  La  partie  qui  regarde  les  en- 

tO  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  VIII ,  z5g. 


200  Médecine  des  Chinois, 
fants  et  les  vieillads,  nous  a  paru  bien  curieuse 
et  remplie  d’observations.  2°.  Les  connoissances 
anatomiques  des  Chinois  ne  valent  pas  à  beau¬ 
coup  près  celles  d’Europe  :  cependant  il  est  de 
fait  que  leurs  livres  entrent  dans  de  grands  dé¬ 
tails  sur  toutes  les  parties  du  corps  humain^ 
et  qu’ils  ont  fait  bien  des  observations  peut-être 
échappées  à  nos  plus  célèbres  anatomistes.  Ce 
qu’ils  disent  en  particulier  sur  la  rate  et  le  foie 
pourroit  donner  des  vues  à  nos  plus  habiles 
médecins.  Au  surplus  il  est  constant  par  l’his¬ 
toire  ancienne,  qu’ils  ont  fait  des  expériences 
sur  des  scélérats  vivants  et  condamnés  à  mourir, 
et  que  la  médecine  s’en  est  éclairée.  3°.  11  est 
de  fait  que  la  circulation  du  sang  est  connue 
depuis  bien  des  siècles  en  Chine.  Les  oisifs  d’Eu¬ 
rope  pourroient  s’amuser  à  suivre  les  rapports 
qu’ont  trouvé  ceux  de  Chine ,  entre  le  mou¬ 
vement  du  soleil  et  celui  du  sang.  Selon  le  Tou- 
chou-pien,  imprimé,  il  y  a  plus  de  deux  cent 
cinquante  ans  ,  le  sang  s’avance  de  trois  pouces 
dans  les  artères  à  chaque  pulsation ,  et  fait  en 
vingt-quatre  heures  huit  cent  dix  toises  :  (  la 
toise  chinoise  est  de  dix  pieds.  )  Ce  qu’il  ajoute 
sur  les  différences  de  la  circulation  selon  les  sai¬ 
sons,  est  plus  fondé  en  physique.. . .  (e)  4°-  Les 
médecins  de  la  Chine  ne  font  guère  que  de 
fortes  tisanes ,  dont  ils  ordonnent  deux  prises , 
mais  la  diète  rigoureuse  et  le  régime  en  faci¬ 
litent  les  effets  :  les  préparations  chimiques  sont 
presque  inconnues  ici. 

»  5°.  Soit  que  la  théorie  des  médecins  soit 
bonne , 


Dissertation.  261 

bonne ,  ou  que  la  routine  leur  tienne  lieu  de 
science,  ils  prédisent  assez  juste  les  crises  et  les 
périodes  des  maladies.  Selon  leurs  livres,  toute 
maladie  agit  successivement  sur  le  potilmon, 
sur  Fèstomac,  sur  les  reins  et  sur  les  entrailles; 
le  passage  de  l’un  à  l’autre  fait  une  petite  crise: 
la  révolution  générale  en  produit  une  plus 
grande.  L’habileté  du  médecin  consiste  à  dis¬ 
tinguer  ,  quand  il  faut  couper  cours  au  progrès 
du  mal  par  des  remèdes  directs,  ou  l’afïbiblir 
en  le  détournant;  accélérer  les  crises,  les  at¬ 
tendre  ou  les  retarder. 

»  6°.  Il  y  a  ici  une  médecine  fort  ancienne 
qui  attaque  plusieurs  maladies  d’engourdisse¬ 
ment,  de  tension,  de  douleur,  etc.  (i).  En  faisant 
tenir  le  malade  clans  une  posture  qui  étrangle 
la  circulation,  ou  du  moins  qui  la  gêne  et  la 
retarde  dans  quelques  parties  du  corps  ;  et  en 
l’obligeant  de  fondre  en  quelque  sorte  son  ha¬ 
leine  dans  sa  bouche,  en  rendant  d’une  manière 
insensible  l’air  qui  sort  de  son  poulmon.  On  y 
ajoute  avant  et  après,  des  remèdes  et  un  régime 
convenable.  Le  Tcha-Tchin(^j')  est  encore  plus 
singulier  et  probablement  plus  ancien.  Il  en  est 
parlé  dans  les  livres  des  Tchéou  ,  plusieurs  siè¬ 
cles  avant  l’incendie  des  King.  Le  Tcha-Tchin, 
ou  piqûre  d’aiguille ,  consiste  à  piquer  avec  des 
tiiguilles  préparées ,  les  petits  rameaux  des  ar¬ 
tères.  Le  sang  ne  doit  point  sortir  par  ces  pi¬ 
qûres  ;  on  les  cautérise  avec  de  petites  boules 


(i)  Voyez  ci-après  notice  du  Con-fou  des  Tao-sée. 
Seconde  Part.  R 


202  Médecine  des  Chinois, 
d’armoise  qu’on  brûle  dessus.  On  compte  des 
guérisons  incroyables  opérées  par  cette  méde¬ 
cine  singulière.  Elle  l’aide  aussi  de  quelques  re¬ 
mèdes  ,  mais  son  grand  secret  est  de  savoir  où 
il  faut  liclier  les  aiguilles ,  en  combien  d’en¬ 
droits,  et  la  manière  de  les  faire  entrer  et  re¬ 
tirer. 

»  yo.  Les  Médecins  cliinois  ont  composé  un 
livre  exprès  pour  aider  les  Mandarins  ,  qui  font 
lever  les  cadavres,  à  distinguer  quand  un  homme 
s’est  étranglé  lui  -  même  ,  ou  quand  il  a  été 
étranglé  par  d’autres,  quand  il  s’est  noyé,  ou 
quand  son  cadavre  a  été  jeté  dans  l’eau  après 
sa  mort ,  etc.  Ils  ont  imaginé  les  moyens  pour 
faire  paroître  sur  un  cadavre  à  demi-pourri , 
sur  les  os  même  ,  les  meurtrissures  et  les  coups 
qui  ont  pu  causer  sa  mort.  Voyez  ci-après  la 
notice  du  livre  Chinois  ,  Si-juen. 

I)  La  Médecine  attentive  consultoit  les  sai¬ 
sons  et  observoit  les  maladies  régnantes.  L’es¬ 
sai  sur  la  longue  vie  des  hommes  dans  l’anti¬ 
quité  ,  spécialement  à  la  Chine ,  fait  partie  du 
tome  XIII ,  des  Mém.  des  Miss,  de  P.  et  a 
M.  Çibot  pour  Auteur.  Il  est  dit ,  pag.  ^09 
et  s.  .<(  Que  l’antiquité  élevoit  des  tours  à  la 
Médecine,  pour  observer  les  changements  de 
l’atmosphère  ,  et  les  variations  de  l’air  qui  in¬ 
fluent  tant  snr  la  santé  ;  que  ces  tours  ou  obser¬ 
vatoires  dans  les  beaux  jours  de  la  troisième  dy¬ 
nastie  ,  étoient  dans  les  Métropoles  des  Princes 
feudataires,  et  dans  plus  de  cleux  cents  villes; 
qu’on  coilservoit  ces  observations  météorologi- 


Dissertation.  263 

tjlies,  et  que  d’après  les  révolutions  qui  cons- 
taioieiit  les  mêmes  phénomènes ,  on  crut  dès- 
lors  pouvoir  prédire  l’avenir  par  le  passé ....  « 

Combien  ne  venoit-il  pas  de  questions  d’Eu¬ 
rope  aux  savants  collègues  de  M.  Cihot,  et  à 
lui- meme  chaque  année  ;  malgré  sa  grande 
facilité  de  travail,  il  ne  pouvoit  pas  y  suffire  : 
il  écrivoit,  le  28  septembre  1770,  à  un  ami, 
en  réponse  à  des  demandes  relatives  à  la  Mé¬ 
decine  :  «  11  faudroit  être  Médecin  de  pro¬ 
fession,  et  bon  Médecin  pour  rapprocher  la 
Médecine  chinoise  de  la  nôtre,  et  en  dévoiler 
la  théorie  qui  est  fort  différente  et  qui  la  vaut 
bleu  ,  à  en  juger  par  les  effets.  Goncluez-en  ce 
que  vous  voudrez  contre  les  sciences  ;  je  parle 
d’après  ce  que  j’ai  vu.  Les  grands  Médecins  de 
Chine  savent  éminemment  l’histoire  des  crises 
des  maladies  :  ils  racontent  celles  qui  ont  pré¬ 
cédées,  particulièrement  celles  qui  doivent  sui¬ 
vre,  et  ils  annoncent  la  mort  et  la  guérison  pour 

le  temps  où  elles  arrivent . mais  ils  reconnois- 

sent  que  la  vie  des  hommes  est  mesurée . et 

malgré  leur  savoir,  ils  avouent  qu’en  Tartarie, 
le  peuple  se  guérit  de  grandes  maladies  sans 
le  secours  de  la  Médecine . » 

Les  aveux  de  notre  habile  Missionnaire  sur 
son  insuffisance  prétendue,  ne  l’ont  pas  em¬ 
pêché  de  faire  beaucoup  de  rapprochements 
très-curieux  sur  la  manière  de  traiter  la  Mé¬ 
decine  en  Europe  et  à  Pékin.  Nous  en  tirons 
la  preuve  d’une  autre  lettre  qu’il  a  adressée  ici 
le  23  octobre  1770,  et  que  nous  transcrivons. 

R  2 


264  Médecine  des  Chinois, 

«  Les  Médecins  d’Europe  diront  tout  ce 
qu’ils  voudront  pour  exalter  les  remèdes  chi¬ 
miques,  mais  il  est  de  fait  que  les  Chinois,  qui 
ne  les  connoissent  pas ,  guérissent  toutes  les 
maladies  aussi  bien  qu’eux.  Voici  ce  qui  est 
bien  constant  et  qui  mérite  des  réflexions.  Nos 
Européens  eux-mémes,  après  avoir  été  nombre 
d’années  en  Chine,  rlsqueroient  à  être  traités  à 
la  manière  d’Europe.  Si  on  fait  tant  que  de  se 
servir  des  remèdes  d’Europe,  il  faut  les  tem¬ 
pérer  et  en  diminuer  les  doses.  Cette  expérience 
ne  justifieroit-elle  pas  la  Médecine  chinoise  et 
les  remèdes,  qui  ne  sont  que  de  fortes  tisanes? 
Le  climat,  l’air,  la  nature  des  aliments  peuvent 
changer  ici  bien  des  choses.  Par  exemple,  soit 
c{ue  la  rhubarbe  ait  plus  de  force  avant  que 
d’avoir  passé  la  mer,  soit  que  les  tempéraments 
soient  différents,  on  a  constaté  que  l’usage  en 
est  dangereux,  et  qu’on  n’en  donne  que  de  très- 
petites  doses...  De  toutes  les  connoissauces  qu’on 
cherche  à  tirer  de  la  Chine,  celles  qui  regardent 
la  Médecine,  seroient  sans  contredit,  les  plus 
utiles,  parce  que  ce  sont  les  plus  anciennes,  et 
peut-être  celles  dont  nous  avons  le  plus  de 
besoin.  Ce  n’est  que  pour  vous  que  je  continue 
quelques  réflexions  :  la  science  et  le  savoir  sont 
deux  choses  fort  différentes  :  autant  la  première 
devient  funeste  de  jour  en  jour  dans  notre  Eu¬ 
rope,  autant  l’autre  pourroit  adoucir  les  misères 
de  la  vie.  Ce  qui  m’attache  dans  les  Chinois, 
c’est  qu’ils  ne  prennent  pas  le  change.  Au  lieu 
de  chercher  des  remèdes  compliqués,  rares  et 
chers,  ils  s’appliquent  à  simplifier  les  remèdes. 


Dissertation.  ^65 

à  en  trouver  dans  ce  qui  croît  partout  ;  et  en 
cela,  ou  je  me  trompe,  ils  entrent  mieux  dans 
les  vues  de  la  Providence.  Je  ne  me  persuaderai 
jamais  qu’elle  ait  besoin  des  drogues  venues  des 
pays  étrangers,  pour  la  guérison  des  maladies 
des  cultivateurs.  Tout  ce  qui  croît  dans  chaque 
pays,  est  pour  ce  pays  ;  et  il  est  naturel  de 
penser  que  les  vertus  des  plantes  y  sont  plus 
appropriées  au  climat ,  aux  tempéraments  et 
aux  maladies  ordinaires  :  les  exceptions,  s’il  y 
en  a,  confirment  la  règle.  Où  en  seroient  nos 
Missionnaires  des  Provinces  ,  s’ils  ne  pou- 
voient  guérir  que  par  certains  remèdes  ?  11  ne 
s’agit  plus  de  saignées ,  dès  qu’ils  sont  dans  les 
terres,  et  leurs  pleurésies  ne  sont  pas  plus  mor¬ 
telles  que  chez  nous.  Les  Médecins  européens 
auront  toujours  des  doutes  sur  ces  assertions, 
mais  elles  n’en  sont  pas  moins  vraies.  Au  reste, 
comme  notre  cuisine  met  l’univers  à  contribu¬ 
tion,  il  peut  sè  faire  aussi  que  notre  Médecine 
doive  chercher  des  remèdes  partout  où  elle  va 
chercher  des  assaisonnements  et  des  sensualités  ; 
mais  dans  ce  cas,  ce  devroit  être  la  première 
maladie  dont  il  faudroit  qu’elle  songeât  à  guérir 
les  Européens  ;  au  moins  devroit-elle  distinguer 
que  ceux  qui  ont  besoin  d’y  avoir  recours ,  sont 
en  plus  petit  nombre,  et  que  la  conservation  de 
leur  vie  est  très-souvent  plus  funeste  qu’utile 
à  la  société..... 

»  Le  grand  avantage  des  Chinois  sur  nous, 
est  l’attention  qu’on  a  de  procurer  un  honnête 

nécessaire  à  la  multitude .  Par  combien  de 

R  3 


266  Médecine  des  Chinois, 
recherches,  d’observations  et  d’expériences  la 
Médecine  chinoise  n’est-elle  pas  venue  à  bout 
de  trouver  des  remèdes  faciles  et  peu  dispen¬ 
dieux  dans  les  plantes,  les  fruits,  les  écorces, 
les  grains  qui  sont  les  plus  communs  ?  Elle  a 
fait  plus  ;  elle  a  cherché  à  augmenter  les  aliments, 
en  examinant  avec  soin  tout  cé  qiife  l’honime, 
au  besoin,  peut  manger  sans  danger,  et  par 
quelles  préparations  il  faut  corriger  les  plantes, 
les  fruits,  les  racines  j  etc.  dont  l’usage  devient 
nécessaire  dans  les  grandes  famines. 

»  J’avois  pensé  à  traiter  ce  sujet  d’après  les 
Chinois,  mais  je  vous  avoue  que  J’en  ai  été  dé¬ 
tourné  par  la  crainte  des  abus  qu’entraînent  en 
F  rance  les  découvertes  de  cette  espèce  ;  au  lieu 
de  les  regarder  commê  une  ressource,  ainsi  que 
les  Chinois,  on  les  met  en  parti,  et  les  pauvres 
qu’on  a  cherché  à  secourir,  en  sont  les  victimes. 
On  vise  d’abord  à  substituer  aux  grains  et  aux 
blés  ce  qui  ne  peut  et  ne  doit  ,  en  être  que  le 
supplément  passager  ;  on  mélange  par  cupidité 
et  sans  besoin  les  farines,  etc.  a.  L’auteur  avoil 
probablement  eu  connoissance  des  ouvrages  et 
des  procédés  de  nos  économistes-philosophes. 

Deux  ambassades  récentes  en  Chiiie,  ajou¬ 
tent  à  ce  que  nous  venons  d’écrire  sur  la  Mé¬ 
decine.  Le  docteur  Gillan,  angiois  (i)^  dit  : 
«  que  les  Médecins  chinois  ne  connoissent  pas 
la  maladie  provenant  d’un  rhumatisme  et  d’une 

(i)  Amb.  de  lord' Macartiiey ,  tom.III,  «)4)  189.== 
JV,  100  et  suiv.  il3., 


Dissertation-.'  267 

hernie  formée . Par  le  défaut  du  linge  la  lèpre 

est  fréquente ,  et  c’est  la  seule  maladie  pour  la¬ 
quelle  (ce  que  nous  ignorions,  si  l’assertion  est 
confirmée)  il  j  ait  des  hôpitaux  régulièrement 
établis  :  car  on  la  regarde  comme  trop  conta¬ 
gieuse  pour  ne  pas  empêcher  toute  communica¬ 
tion  des  personnes  malades  avec  celles  en  santé  ». 
(Peut-être  n’a-t-elle  lieu  que  dans  certaines  pro¬ 
vinces,  et  c’est  ce  qu’on  ne  précise  pas). 

Un  jeune  homme  qui  désire  de  devenir  Mé¬ 
decin,  n’a  d’autre  moyen  que  de  s’attacher  en 
qualité  d’élève  ou  d’apprenti  à'  quelqu’un  qui 
exerce  cette  profession  ppuis,  de  l’accompagner 
dans  ses  visites  aux  malades  et  de  voir  quelle 
est  sa  manière  de  traiter.  Les  .Mandarins  du 
premier  rang  ont  un  Médecin  qui  fait  partie 
de  leur  maison,  et  les  accompagne  dans  leurs 

voyages .  Les  Médecins  de  l’Empereur  sonc 

des  Eunuques.  L’art  de  guérir  en  Chine  ' n’est 
pas  comme  en  Europe ,  divisé  en  différentes 
branches.  Le  même  horànie  est  à-la-fois,  comme 
nous  l’avons  dit.  Médecin ,  Chirurgien  et  Apo¬ 
thicaire.  Les  Médecins  emploient  le  vif-argènt 
comme  les  Européens,  et  le  croient  spécifique 
contre  les  maladies  vénérièniies  (1);  rtiais  les 

'  (1)'  M.  Gossigiiy,  page  109  de  son-ouvragé  ,■  léür  fait 
dire  le  contraire  :  il  ajoute  que  cette  maladie  ,  rare  à  la 
Chine  ,  y  est  combattue  par  l'usage  d’une  forte  décqe- 
tion  de  squine  ;  que  la  goutte  .ne  tourmente  pas  les  Chi¬ 
nois,  quoique  les  Européens  y  soient  sujets  ;  que  l’èlé- 
phantiasis,  oü  la  lèpre,  y  esfasseü  cointliuné;  quê'Iei 
dartres  y  sont  connues  ;  qu’on  emploie  contre  elles  des 
topiques  qui  n’opèrentpas  une  guérison  entière. 


268  Médecine  des  Chinois, 
gens  du  peuple  ont  le  singulier  préjugé  qu’il 
détruit  le  pouvoir  d’un  sexe  et  qu’il  rend  l’autre 
stérile.  ((  M.  Staunton  (  tome  III,  pag.  1 89  ) 
confirme  les  assertions  de  M.  Cibot ,  et  revient 
à  sa  réflexion  suivante  :  c’est  qu’on  guérit  en 
Chine  sans  la  saignée  toutes  les  maladies  acci¬ 
dentelles,  et  plus  rapidement  que  dans  les  autres 
contrées  de  l’Europe.  La  vie  sobre  des  peuples 
doit  influer  beaucoup  sur  ces  guérisons  :  presque 
point  de  consommation  de  viandes  ni  de  liqueurs 
spirilueuses.  J.  Jacques  Rousseau  dit,  que  la 
tempérance  et  le  travail  sont  les  deux  vrais  Mé¬ 
decins  de  rbomme  ;  le  travail  aiguise  son  appétit, 
et  la  tempérance  empêche  d’en  abuser.  Voyez 
ses  Pensées,  pag.  Amst.  (Paris)  176J, 
in-12.  : 

Diététique. 

,  iLyatrolspartiesprinçlpalesdansla Médecine 
chinoise  :  la  Pharmaceutique  ,  qui  a  pour  objet 
la  connqissance  des  simples  et  des, drogues  :  la 
Diététique  ,  qui  conserve  la  sanlé  parun  régime 
et  une  diète  convenable;  puis  la  Chirurgie,  qui 
soigne  les  plaies  et  les, blessures.  Nous  ne  itrai- 
teronsd’ abord  que  de  la  Diététique  des  Chinois  , 
telle  qu’ils  la  considèrent  ,  et  non  (1)  selon  les. 
extensions  et  branches  de  .la  Médecine  euro¬ 
péenne.  La  Diététique  des  Chinois  étend  ses 
vues ,  au  rapport  de  M.  Cihot ,  non  seulement 
sur  les  malades ,  mais  encore  sur  tout  ce  qui  peut 
contribuer  à  entretenir  l’état  de  l’homme  bien 


(1)  Méin.  des  Miss,  de  Pékin,  II,  4a4-”VI,  Si/. 


Dissertation-.  269 

portant  ;  ce  qui  rentre  dans  la  partie  que  nous 
nommons  l’Hygiène. 

«  Elle  avoit  paru,  dit-il ,  si  essentielle  aux 
Législateurs  des  premières  Dynasties,  qu’ils  lui 
avoient  comme  subordonné  tout  le  dispositif  des 
lois.  Logement,  habits,  nourriture,  exercices, 
travaux ,  tout  étoit  réglé  sur  le  climat ,  la  saison , 
l’âge ,  la  condition  et  les  forces.  La  police  ,  par 
exemple,  étoit  chargée  d'indiquer  le  jour  où  l’on 
devoit  quitter  les  habits  d’été  pour  prendre  ceux 
d’automne,  ou  quitter  ceux-ci  pour  prendre  les 
habits  du  commencement  de  l’iiiver ,  puis  ceux 
du  grand  hiver.  Cette  ancienne  Diététique  indi- 
quoit  la  cuisson  propre  de  chaque  viande,  et  la 
saison  où  elle  étoit  plus  profitable,  les  assaison¬ 
nements  convenables  aux  différents  pays  et  cli¬ 
mats,  les  choses  qu’on  pouvoit,  qu’on  ne  devoit 
pas  manger  k  un  même  repas.  Nos  Médecins 
d’Europe  ont-ils  donc  de- bonnes  raisons  pour 
ne  pas  donner  ces  sages  documents  »  ? 

N’accusons  pas  nos  habiles  Praticiens  trop  lé¬ 
gèrement  :  ils  donnent  leurs  documents  à  ceux 
qui  y  recourent.  Nos  traités  des  maladies  en 
indiquent'les  causes  qui  souvent  sont  produites 
par  l’indiscrétion  et  la  passion  plus  exaltée  que 
jamais  de  la  mode^  quand  on  s’expose  à  des  vents 
froids  et  imprévus  avec  des  habits  trop  légers  , 
ou  parce  que  l’étiquettedu  changement  de  saison 
le  prescrit.  Un  code  de  police  ne  peut  pas  avoir 
lieu  sur  un  objet  si  mobile  ,  si  variable  et  tel¬ 
lement  dépendant  du  caprice ,  du  bon  ton  et  de 
1  amour  propre.  Conseillez  aux  femmes  de  se 


270  médecine  des  Chinois, 
vêtir  davantage  même  en  hiver  ,  d’une  manière 
plus  décente,  et  vous  verrez  le  beau  succès  que 
vous  aurez.  L’expérience  donne  aux  humains  les 
leçons  d’une  conduite  plus  sage:  elles  ne  sont 
reçues  que  par  le  très-petit  nombre. 

La  Médecine  chinoise  admet  l’usage  des  par¬ 
fums  ,  des  odeurs  dans  les  appartements ,  et  ne 
les  croit  pas  contraires  à  la  santé.  Les  hommes 
et  les  femmes  portent  habituellement  des  habits 
parfumés ,  et  dans  les  grandes  chaleurs  de  Pété , 
pour  tempérer  l’émanation  de  la  transpiration  , 
on  a  sur  soi  des  sachets  de  poudres  odorantes. 
Les  fleurs  par  conséquent  sont  admises  en  nom¬ 
bre  j  selon  les  difi’érentes  saisons ,  dans  les  cbam- 
bres,  dans  les  cabinets,  les  galeries,  et  l’on  ne 
redoute  pas  les  maux  de  tête  qui  en  résultent  en 
Europe  ,  ni  les  vapeurs  cruelles  dont  les  deux 
sexes  sont  attaqués  si  communément  depuis  un 
dembsiècle.  V oyez  ci-après ,  Traité  des  Mœurs 
et  Usages ,  l’article  Odeurs. 

'»  Les  Chinois,  continue  notre  Auteur,  sont 
de  toüs  les  peuples  qui  couvrent  la  surface  de 
la  terre  j  celui . . .  qui  dans  les  livres  économi¬ 
ques,  composés  dans  les  temps  où  les  nations 
occidentales  ,  celles  surtout  qui  sont  plus  voi¬ 
sines  du  pôle  ,  ne  se  doutoient  pas  qu’on  pût 
faire  des  livres ,  a  traité  avec  une  méthode  plus 
suivie  etd-’après  son  expérience,  d^s  difi’érentes 
manières  d’entretenir  la  vie  par  le  moyen  des 
aliments  propres  à  chacune  des  contrées  qu’il  con- 
noissoit,  de  conserver  la  santé,  en  assujettissant 
à  certaines  règlesPusage  de  ces  mêmes;alimcnts. 


D  I  SS  ERTATIO  W.  2.']  l 

et  de  guérir  les  maladies  par  des  médicaments 
tirés  des  trois  règnes  de  la  nature ,  choisis  avec 
intelligence  ,  préparés  avec  art  et  administrés  à 
propos,  suivant  le  besoin  et  les  circonstances  ». 

Nous  recueillons  encore  les  avis  suivants  du 
même  savant  Missionnaire  ,  tome  XI  des  Mé¬ 
moires  déjà  cités,  pag.  i63.  «  Dans  toutes  les 
maladies  dangereuses  il  n’est  pas  question  de  nos 
bouillons  de  viandes,  ni  de  bouillons  coupés  ou 
très-légers  :  tout  régime,  pour  les  riches  comme 
pour  les  pauvres  ,  commence  par  une  tisane 
de  riz  ou  de  quelqu’autre  gtain  ,  et  encore  la 
quantité  est-elle  limitée.  Quand  le  malade  est 
mieux  ,  il  peut  jirendre  quelque  chose  de  plus 
substantiel  au  jugement  du  Médecin.  On  lui 
donne  cette  même  tisane,  mais  ajant  assez  de 
riz  pour  être  épaissie  comme  du  chocolat.  Dans 
la  troisième  progression  il  y  a  encore  plus  de 
riz  ,  et  les  grains  n’en  sont  qu’à  demi  fondus  et 
délayés  ;  c’est  une  espèce  de  bouillie  claire , 
comme  celle  qu’on  fait  de  gruau  poi,ir  quelques 
malades.  Pour  mieux  faire  encore,  on  ôte  quel¬ 
quefois  la  première  eau  qui  à  pris  le  plus  de  subs¬ 
tance  j  et  on  achève  de  faire  cuire  le  riz  dans 
une  autre;  Il  en  est  ainsi  du  riz  à  grains  entiers 
qui  vient  après,  et  avec  assez  peu  d’eau  ou  point 
du  tout ,  selon  que  le  malade  prend  le  dessus  et 
a  recoirvré  assez  de  force  pour  qu’on  lui  per¬ 
mette  un  peu  d’herbages  et  même  quelques  filets 
de  viandes.  La  Médecine  chinoise  regarde  la  vo¬ 
laille  comme  indigeste  et  malsaine.  Elle  ne  per¬ 
met,  contre  toutes  nos  opinions  reçues  ,  aux 


2y2  Médecine  des  Chinois, 
convalescents  d’en  manger ,  que  quand  ils  sont 
fort  avancés  dans  le  rétablissement  de  la  santé  ». 

Nous  ajoutons  à  cet  article  ,  i°.  l’extrait  du 
mémoire  de  M.  Cibot ,  sur  l’usage  et  la  prépa¬ 
ration  des  viandes  en  Chine  ,  extrait  qui  nous 
semble  très-convenable  pour  développer  encore 
les  documents  précédents  :  2°.  quelques  obser¬ 
vations  sur  l’usage  des  boissons  chaudes  :  3°.  ce 
que  ditM.  Amiot  sur  la  traduction  des  ouvrages 
de  Médecine  de  cette  nation  ,  et  sur  l’impor¬ 
tance  ,  en  même  temps  sur  les  dllTicultés  de  cette 
entreprise  j  en  quoi  il  est  d’accord  avec  son  col¬ 
lègue. 

Extrait  duMémoire  de  M.  Cibot,  sur  Fusage 
et  la  préparation  des  viandes  en  Chine  (g). 

«Les  anciens  Chinois,  par  principes  de  santé, 
faisoient  bien  plus  d’usage  des  légumes  que  des 
viandes.  Les  personnes  de  distinction  ,  les  ci¬ 
toyens  opulents  fout  servir  sur  leurs  tables,  selon 
ïa  saison ,  la  viande  de  boucherie  et  la  volaille  , 
•la  venaison  et  le  gibier,  comme  eu  Europe.  Le 
peuple ,  en  raison  de  son  nombre  immense,  vit 
de  tout  ce  qu’il  peut ,  et  ne  se  refuse  aucune  des 
nourritures ,  ni  aucun  des  animaux  vivants  ou 
morts  dont  on  auroit  du  dégoût  et  de  l’horreur 
ici.  On  peut  manger  du  bœuf  pendant  toute 
l’année  :  l’hiver  est  la  saison  de  manger  le  mouton; 
sa  viande  est  alors  d’un  meilleur  goût  et  elle  est 
plus  saine.  L’usage  de  la  chair  de  cochon  fraîche 
finissoit  aux  premières  chaleurs  ,  et  ne  recom- 


Dl  SS  EilTATION.  273 

mençoit  qn’après  les  premiers  froids ,  ce  qui  n’a 
plus  Heu  depuis  bien  des  siècles.  Mais  la  viande 
salée  et  fumée  prenoit  sa  place  ;  et  à  considérer 
comment  les  Médecms  ordonnent  du  jambon  à 
ceux  qui  sont  fatigués  par  les  grandes  chaleurs , 
ou  croiroit  volontiers  que  leurs  anciens  avoient 
donné  lieu  à  cette  coutume. . . 

Il  est  certain  cependant  que  dans  la  province 
de  Canton  et  dans  les  autres  provinces  du  midi, 
on  mange  sans  inconvénient  dans  le  plus  fort  de 
l’été  la  viande  de  cochon  fraîche.  Faut-il  l’attri¬ 
buer  à  ce  que  c’est  l’espèce  qu’on  a  nommé  de 
la  Chine ,  ou  à  la  manière  dont  on  nourrit  les 
porcs,  ou  au  climat  meme  et  à  ses  chaleurs? Celte 
sorte  de  nourriture  consiste  pendant  quelque 
temps  eu  oranges  de  rebut.  Le  gland  (h)  donne 
tant  de  bonne  qualité  à  leur  viande  ;  pourquoi 
les  oranges  ne  lui  donneroient  -  elles  pas  de  la 
bonté,  de  la  délicatesse  ?...  La  Médecine  chi¬ 
noise  ne  permet  que  fort  tard  aux  malades  de 
manger  de  la  volaille;  et  il  y  a  peu  de  convales- 
cenis  qui  puissent  en  faire  usage  ,  puisqu’elle 
défend,  contre  toutes  nos  opinions  reçues,  celle 
nourriture  comme  indigeste  et  malsaine.  L’an¬ 
cienne  sobriété  ayant  disparue  ,  et  le  mélange 
de  tant  de  peuples  d’au  -  delà  de  la  grande  mu¬ 
raille  s’étant  fait  en  Chine,  soit  par  cette  cause 
ou  toute  autre,  il  est  certain  qu’il  y  a  moins  de 
force  et  moins  de  ressource  dans  les  tempéra¬ 
ments  qu’en  Europe.  Les  Médecins  européens 
sont  convenus  qu’on  ne  pourroit  pas  y  faire  usage 
des  mêmes  remèdes ,  sans  les  adoucir  et  les  tem¬ 
pérer. 


274  médecine  des  Chinois, 

Par  suite  de  quelque  tradition  ancienne, 
chaque  viande  gagne  en  bonté  et  en  salubrité  à 
être  luaiîgée ,  ou  même  cuite  avec  telle  autre 
viande,  tels  herbages  et  tel  grain.  Le  cerf  et  le 
lièvre ,  par  exemple ,  avec  la  viande  de  cochon, 
le  mouton  avec  le  millet-chou  ,  etc. 

La  science  du  cuisinier  consiste  à  savoir  quelles 
viandes  on  peut  mêler  ensemble,  et  à  connoître 
la  vraie  proportion  de  leur  mélange,  pour  ob¬ 
tenir  une  bouté  et  une  salubrité  communes. 

Depuis  les  conditions  moyennes  jusqu’aux 
gens  en  place ,  aux  Grands  ,  aux  Princes  et  à  la 
Pamille  Impériale  ,  les  légumes  ,  les  racines  et 
les  herbages  sont  les  mets  journaliers  de  toutes 
les  tables  ,  et  peuvent  être  regardés  avec  le  riz 
comme  le  fond  des  repas. . .  Les  bienséances  gé¬ 
nérales  règlent  l’usage  de  la  viande  sur  le  grade, 
le  rang,  la  dignité  et  les  emplois,  comme  toutes 
les  autres  distinctions  civiles. . .  Quelques  ou¬ 
vriers,  par  exemple,  n’ont  de  la  viande  que  quel¬ 
quefois  par  lune  et  à  un  seul  repas.  Il  est  réservé 
aux  Artistes  d’en  avoir  tous  les  jours  ,  et  c’est 
une  distinction  pour  les  plus  habiles  d’en  avoir 
plusieurs  plats  à  tous  les  repas.  Or ,  dès  qu’il 
est  ainsi  au  palais ,  ou  ne  sera  pas  surpris  que 
dans  aucune  boutique,  ni  dans  aucun  atelier  de 
Pékin ,  on  ne  voie  pas  de  viande  tous  les  jours 
aux  repas. 

La  règle  générale  est  d’en  servir  aux  réjouis¬ 
sances  et  aux  fêtes,  soit  communes,  soit  par¬ 
ticulières,  puis  deux  fois  par  lune,  au  moins, 
et  d’un  jour  l’autre  au  plus,  encore  à  un  seul 


Dissertation.  275 

l’epas.  On  juge  d’après  cela  quel  doit  être  l’or¬ 
dinaire  des  l'amilles  du  peuple . Chez  les 

grands  et  dans  les  maisons  opulentes,  ce  n’est 
que  par  extraordinaire  qu’on  fait  manger  de  la 
viande  aux  enfants  et  aux  jeunes  gens. . .  .  Les 
tables  ouvertes  sont  inconnues  parmi  les  Sei¬ 
gneurs,  les  grands  Mandarins  et  là  nation  en¬ 
tière  :  on  a  mille  raisons  pour  ne  pas  annoncer 
la  richese  en  dehors  ,  et  on  en  a  autant  pour 

diminuer  l’occasion  des  repas .  Enfin  la 

Cour  donnant  partout  le  ton  et  l’exemple,  les 
plats  de  racines  et  d’herbages  y  sont  préférés  à  la 
volaille  et  à  d’autres  viandes  :  et  cette  préférence 
est  fondée  sur  les  raisons  de  convenance ,  d’uti¬ 
lité  et  de  bien  public  qui  ont  été  admises  dès 
les  premiers  âges. 

Le  Docteur  Tchang ,  qui  vivoit  sous  l’em¬ 
pereur  Tai-tsong  des  Tang;  (  et  ce  Prince  com¬ 
mença  à  régner  en  768  ),  donne  les  maximes 
suivantes  ;  «  On  ne  digère  jamais  bien  que  ce 
qu’on  digère  aisément  :  les  mets  singuliers  oc¬ 
casionnent  les  maladies  extraordinaires  ;  plus  on 
fait  servir  de  plats  à  la  table,  plus  il  faudra  pren¬ 
dre  de  drogues  dans  une  médecine.  » 

On  établit  en  principe  que  les  grains,  les  lé¬ 
gumes  ,  les  herbages ,  les  racines  et  les  fruits 
sont  la  vraie  nourriture  de  l’Iiomme,  qu’elle  est 
la  plus  propre  à  réparer  et  à  entretenir  ses  for¬ 
ces  ,  la  plus  faite  pour  les  organes ,  la  plus  as¬ 
sortie  à  ses  besoins  et  la  plus  convenable  à  tous 
les  âges,  à  tous  les  sexes,  à  tous  les  tempéra¬ 
ments  et  à  toutes  les  saisons. .  . .  Que  poyvoit 


iyô  Médecine  des  Chinois, 
faire  de  plus  le  3Vfi/z  suprême,  ajoute-t-on  , 
pour  indiquer  qu’ils  les  a  destinés  à  être  la  nour¬ 
riture  journalière  de  l’homme,  et  qu’il  les  a  pré¬ 
parés  tels  que  les  demande  chaque  temps  de 
l’auiiée?  On  appuie  ces  principes  d’exemples 
que  démontrent  l’insalubrité  des  viandes  et  la 
nécessité  d’en  suspendre  l’usage  dans  les  ma¬ 
ladies,  et  souvent  après  la  convalescence. 

Avant  de  donner  la  préparation  des  aliments, 
l’auteur  prévient  qu’il  n’y  a  pas  de  cheminée 
en  Chine,  ce  qui  épargne  beaucoup  de  bois  et 
de  charbon  ,  met  en  état  de  faire  chauffage  de 
tout ,  et  diminue  les  embarras  et  les  incom¬ 
modités  de  la  cuisine.  On  se  sert  de  fourneaux  : 
ils  sont  très-commodes  et  appropriés  à  leur  des¬ 
tination .  Un  ou  plusieurs  grands  tamis 

qui  s’emboîtent  les  uns  dans  les  autres ,  s’adap¬ 
tent  à  la  chaudière  où  est  l’eau  bouillante  éta¬ 
blie  sur  le  fourneau  :  le  haut  est  fermé  par  un 
couvercle  qui  y  renferme  la  vapeur  ;  Les  Chi¬ 
nois  cuisent  ainsi  leurs  petits  pains ,  leurs  fruits, 
à  la  vapeur  ;  et  cette  manière  est  simple  ,  facile, 
peu  dispendieuse  et  sûre  :  ils  font  rôtir  leurs 
viandes  par  tranches  minches. 

La  Chine,  quoique  très-riche  en  étain  et  en 
cuivre,  ne  fait  point  entrer  ces  métaux  dans  les 
cuisines.  Chez  les  riches,  comme  chez  les  jiau- 
vres ,  tout  ce  qui  sert  à  cuire  et  à  préparer  les 
aliments,  est  en  fer,  en  poterie  et  en  bois. .  . 
Les  casseroles  de  fer  sont  d’un  fort  ancien 
usage  :  on  en  fait  de  toutes  les  formes ,  de  toutes 
les  grandeurs  j  et  ce  qui  caractérise  mieux  la 
Nation, 


Dissertation.  ayy 

Hatioii  )  on  les  vend  à  si  bas  prix  que  les  pau- 
vi-es  ménages  en  ont  :  on  a  voulu  éloigner  sa¬ 
gement  le  danger  dans  la  préparation  des  ali¬ 
ments.  Les  coulis ,  les  sauces  composées  ont  été 
fort  à  la  mode  sous  plusieurs  règnes  des  dy¬ 
nasties  passées,  mais  l’intérêt  capital  de  la  santé 
a  prévalu  ,  et  l’on  a  pensé ,  d’après  les  anciens, 
que  les  aliments  simples  sont  les  plus  sains; 
et  que  ce  qui  nourrit,  ce  qui  conserve  les  forces 
et  la  vie ,  n’est  pas  çe  qui  ragoûte  le  plus ,  mais 
ce  qui  se  digère  mieux  et  plus  aisément. 

On  mange  les  viandes  avec  le  riz ,  on  les 
sert  souvent  coupées  en  filets,  en  petites  tran¬ 
ches,  en  morceaux  assez  petits  pour  ne  faire 
qu’une  bouchée  ;  quelques  unes  avec  leur  pro¬ 
pre  bouillon  ou  sauces ,  d’autres ,  comme  à  sec  , 
parce  que  l’on  sert  des  vases  pleins  de  divers 
bouillons  ,  vinaigre  ,  etc.  pour  que  chacun 
choisisse  à  son  gré.  On  les  mange  à  sec  avec 
divers  fruits  confits  au  sel,  au  vinaigre ,  au  suc 
de  gingembre. .  .  . .  Ces  viandes  sont  souvent 
mélangées  et  nageantes  dans  un  même  bouil¬ 
lon  avec  des  herbages  ou  des  racines.  »  (a) 

M.  Poivre  dit  n’avoir  rien  mangé  de  plus  res¬ 
taurant  qu’un  potage  de  nids  de  Salangane  ou 
d’hirondelles  de  mer ,  fait  avec  de  la  bonne 
viande.  Cette  nourriture  substantielle  fournit 
beaucoup  de  sucs  prolifiques ,  et  elle  est  estimée 
un  mets  délicat  et  de  choix  chez  les  Chinois. 

Les  jets  tendres  du  bambou,  coupés  par  mor- 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  XI,  353. 

Seconde  Partie^  S 


278  médecine  des  Chinois, 
ceàüx ,  ou  tranches  d’une  ligne  ou  deux  d’cjiais- 
setir,  et  séparées  par  filets  bien  Cuits  et  macé¬ 
rés  diiiis  le  sel  ,  fôiit  partie  des  herbes  salées 
que  les  Chinois  mangent  avec  le  riz. 

M.  PavT  dans  ses  recherches  sur  les  Chinois, 
s’élève  contre  les  abus  des  boissoils  chaudes  d’un 
usage  si  ancien  en  Chine ,  et  il  dit  :  ((  On  est 
instruit  en  Europe  des  maux  horribles  qu’en- 
trxaîne  après  soi  l’usage  des  boissons  chaudes , 
RU  sen  timent  de  tant  de  Médecins ....  Le  Doc¬ 
teur  Tronchiu  leur  attribue  les  maux  nouveaux 
dont  le  siège  est  dans  les  nerfs,  et  qui  étoiènt 
inconnus  deS  âlicieilSi  .  . .  De-là  l’infécotidité 
d=ës  fetilhies ,  la  foiblesse  des  eüfants,  les  maux 
de  nerft  devenus  héréditaires  ,  etc. 

'  A  tout  ce  raisonnement  du  savant  Académi- 
çlën  de  Èerlln,  les  Missionnaires  Ont  répondu 
qiiè  le  système  nerveux  devroit  tellémênt  être 
àfïdlbli  pour  lès  deux  sexes  ,  qu’il  ne  reStCroit 
plus  àsséz  de  forces  aux  hommes  pour  engen¬ 
drer,  ni  aux  femmes  pour  concevoir  :  que  ce¬ 
pendant  lés  Chinoises  qui  né  boivent  que  du 
thé  ,  cpii  commencent  et  qui  finissent  leur 
vie  daiis;  là  retraite  sOiit  très fécondes  ,  et 
prétendent  qüé  C’éSt  à  l’ilsage  des  boissons  chau¬ 
des  qu’elles  doiveüt  cette  flexibilité  et  cette  sou- 

Éiesse  de  toutes  les  parties  de  lertrs  corps  qUi 
ïS  fait eêfâ Oter  facilèriient,  quoiqu’il  s’en  faille 
beaucoup  y  ComOie  quelques  voyageurs  ont  pré^ 
tendu  l’insinuer,  qu’elles  se  passent  des  sages- 
femmes. 

Voila  conihTe  les  faits  démentent  les  raison- 


Dissertation.  279 

nements.  Les  Européens  ont  remarqué  que  les 
femmes  Américaines  et  Angloises  avoient  l’é¬ 
mail  des  dents  terni  par  l’usage  des  boissons 
chaudes  :  cette  cause  seule  est  -  elle  prouvée  , 
influe-t-elle  en  Chine  sur  les  dents  des  femmes 
et  des  hommes  ?  Non. 

M.  Paw,  si  fertile  en  assertions,  avance, 
d’après  le  docteur  Tronchin  ,  que  les  maux  de 
nerfs  étoieut  inconnus  des  anciens  :  cependant 
le  passage  que  nous  avons  donné  de  Sénèque  , 
dans  l’Introduction  de  ce  petit  Traité,  mani¬ 
feste  bien  que  le  tremblement  des  nerfs,  les 
palpitations  de  cœur,  etc.  effets  du  genre  ner¬ 
veux  affecté ,  étoient  une  maladie  dont  on  étoif 
fréquemment  attaqué  à  Rome,  et  que  le  philo¬ 
sophe  latin  attribue  à  l’usage  immodéré  du  vin 
et  des  repas  somptueux. 

(f  Je  pense  ,  dit  M.  Amiot,  qu’on  pourroit 
retirer  un  avantage  réel  d’une  bonne  traduc¬ 
tion  des  principaux  ouvrages  de  Médecine  com¬ 
posés  par  une  nation  qui  cultive  cette  science 
depuis  plus  de  quarante  siècles.  La  seule  expé¬ 
rience  doit  lui  avoir  découvert  une  foule  de  pe¬ 
tits  sentiers  que  la  théorie  ne  sauroit  d’elle- 
méme  indiquer,  fut-elle  fondée  sur  les  meil¬ 
leurs  principes.  Depuis  les  temps  les  plus  re¬ 
culés  jusqu’à  celui  où  nous  vivons,  en  Chine 
comme  partout  allletirs,  il  y  a  toujours  eu  des 
maladies  ;  mais  en  Chine  plus  qu’ailleurs  ,  il  y 
a  toujours  eu  une  classe  d’hommes  dévouée  spé¬ 
cialement  à  la  noble  profession  dont  l’objet  est 
de  travailler  à  la  guérison  de  ces  maladies.  L’Em- 
S  2 


aSo  Médecine  DES  Chinois, 
pereur  Chen-noung,  le  premier  Médecin  Chi¬ 
nois  vivoit  long-lenips  avant  Esculape  et  son 
instituteur ,  le  Centaure  Cliiron.  11  connoissoit 
les  plantes  et  leurs  vertus .  .  »  .  Inventeur  de  la 
Médecine  et  de  l’Agriculture ,  les  deux  arts  les 
plus  nécessaires  à  l’homme ,  les  Chinois  l’ont 
placé  au  rang  des  Chin  ou  des  Esprits ,  ne  ren¬ 
dant  les  honneurs  de  la  Divinité  qu’à  l’Etre  des 
êtres,  au  Chang-tj. 

I)  Je  conclus  de  tout  cela  que  ce  qu’une  na¬ 
tion  réfléchie  et  savante  a  écrit  sur  la  Médecine, 
doit  être  une  source  abondante  où  l’on  peut 
puiser  les  connoissances  les  plus  précieuses  pour 
la  perfection  de  ce  même  art.  Il  ne  manque  que 
quelqu’un  qui  veuille  et  sache  y  puiser.  Car  il 
ne  suffit  pas  d’entendre  une  langue  et  d’être  sim¬ 
plement  homme  de  lettres ,  pour  bien  traduire 
ce  qui  est  écrit  en  cette  langue  sur  les  sciences 
et  les  arts  j  il  faut  que  le  traducteur  possède 
l’art  ou  la  sieuce  sur  laquelle  il  écrit,  d’après  ce 
qu’il  a  lu  dans  une  langue  étrangère,  sans  quoi 
sa  traduction  fourmillera  d’erreurs,  et  ne  don¬ 
nera  de  l’original  qu’il  veut  faire  connoître 
qu’une  idée  fausse  :  et  c’est  malheureusement 
ainsi  que  sont  presqne  toutes  les  traductions 
que  j’ai  vu.  Elles  se  ressentent  du  terroir  où 
elles  sont  nées,  et  du  genre  de  vie,  ou  si  vous 
voulez ,  de  la  profession  de  celui  qui  les  a  pro¬ 
duites.  «  (i) 

De  telles  réflexions  sont  trop  judicieuses  pour 
qu’on  ose  les  contredire  :  qu’on  nous  en  pcr- 

(1)  Mérn.  des  Miss,  Fr.  de  Pékin,  XV,  la. 


DiSSERTATIOrf.  281 

mette  quelques  autres  en  généralisant  seule¬ 
ment. 

On  ne  se  livre  aux  hautes  sciences,  aux  scien¬ 
ces  abstraites  ,  que  quand  le  goût  et  l’attrait  y 
portent  décidément.  Les  gens  du  monde  don¬ 
nent  par  exemple  rarement  leur  attention  à  la 
science  de  l’Anatomie  et  de  la  Médecine  réser¬ 
vée  à  ceux  qui  doivent  en  faire  leur  état:  et  cela 
est  heureux  ;  car  ceux  qui  n’ont  pas ,  dans  ce 
genre,  d’études  préliminaires,  trouveront  plus 
de  danger  à  se  permettre  ces  lectures ,  que  de 
les  repousser  ;  et  ils  risquent  de  devenir  ma¬ 
lades  en  craignant  toutes  les  maladies,  et  sou¬ 
vent  ils  croient  être  atteints  de  quelques  unes. 
Si  l’on  veut  prendre  des  notions  sur  des  sujets 
abstraits,  sur  la  Médecine  même,  combien  ne 
trouve-t-on  pas  d’agréments  dans  les  éloges  des 
Académiciens  par  Fontenelle?  Il  se  met  à  la 
portée  de  ses  lecteurs.  Les  charmes  du  style  , 
la  finesse  et  la  netteté  des  pensées  procurent  la 
facilité  de  le  suivre,  et  c’est  tout  ce  qu’il  faut 
aux  gens  du  monde.  Voltaire  dit  dans  son  Siè¬ 
cle  de  Louis  XIV,  qu’on  a-regardé  Fontenelle 
comme  le  premier  des  hommes  dans  l’art  nou¬ 
veau  de  répandre  la  lumière  et  les  grâces  sur  les 
sciences  abstraites. 


282  Médecine  des  Chinois, 


MÉDECINE, 


PREMIÈRE  PARTIE. 

Ces  coniioissances  prélimiDaires  établies,  nous 
divisons  en  deux  parties  ce  qui  concerne  la 
Médecine. 

La  première  contiendra  les  dissertations  : 
10.  Le  secret  sur  le  Pouls.  2°.  La  petite  Vérole: 
3°.  Une  maladie  singulière  nommée  la  Njc- 
ialopie  J  ou  maladie  des  yeux.  4‘’>  La  notice 
d'un  livre  Chinois  sur  les  signes  apparents 
d’une  mort  violente.  5°.  La  notice  d’un  livre 
bizarre  nommé  le  Cong-Jbu  des  Bonzes,  tous 
extraits  de  longs  mémoires  consignés  dans  ceux 
des  Missionnaires  françois  de  Pékin. 

La  seconde  partie  comprendra  des  réfle¬ 
xions  à  l’appui  des  premiers  principes  de  la 
Médecine  chinoise  ,  etla  Pharmaceutique  qui  a 
pour  objet  la  connoissance  des  simples  et  des 
drogues  :  on  y  trouvera  le  détail  des  remèdes 
tirés  des  règnes  végétal ,  minéral  et  animal. 
Nous  terminerons  par  quelques  dissertations 
concises  qui  s’y  joignent  naturellement  et  qui 
y  font  suite ,  savoir  :  un  article  sur  l’PIerbier 
chinois ,  lequel  reçoit  des  développements  plus 
grands  dans  une  lettre  de  M.  Amiot  ,  écrite 


Première  Partie.  283 

en  1773  ;  un  autre  article  sur  le  P ao-hing-che ; 
un  autre  sur  les  Ou-poey~tze  ,  composition 
médicinale  ;  un  autre  sur  les  Tablettes  médi¬ 
cinales  ;  un  autre  sur  lu  Colle  de  peau  d’âne  j 
et  un  autre  enfin  sur  le  sang  de  cerf,  tous  déjà 
annoncés  sommairement  dans  les  remèdes. 

Secret  du  Pouls. 

Le  P.  Duhalde  ,  dans  le  tome  III  de  son 
ouvrage  ,  a  donné  en  62  pages  le  secret  du 
Pouls  ,  traduit  des  livres  Chinois.  Nous  ren¬ 
voyons  au  texte,  aux  notes  et  aux  commen¬ 
taires  qui  forment  cette  longue  instruction  peu 
satisfaisante  à  lire  ,  et  nous  nous  bornons  à 
l’extrait  suivant  sur  la  connoissance  du  Pouls , 
en  nous  aidant  de  plusieurs  autres  Auteurs. 

Ce  qui  regarde  le  cœur  ,  le  foie  et  le  rein 
gauche,  s’examine  au  pouls  du  carpe  de  la 
jointure  et  de  l’extrémité  du  cubitus  du  bras 
gauche.  Aux  mêmes  endroits  du  bras  droit  , 
suivant  le  même  ordre ,  on  examine  ce  .qui  re¬ 
garde  les  poumons ,  l’estomac  et  le  rein  droit , 
autrement  dit  porte  de  la  'vie. 

On  tâte  le  pouls  à  trois  endroits  de  chaque 
bras  :  à  chacun  de  ces  endroits  ,  le  poids  se 
peut  diviser  en  pouls  superficiel  au  élevé  , 
pouls  profond  .et  po.uls  mitoyen  ;  .ce  qui  donne 
pour  chaque  bras  neuf  combinaisons  diffé¬ 
rentes.  Ati  re^te ,  le  ponls  mitoyen  est  celui 
sur  lequel  il  faut  régler  son  jugentent  par  rap¬ 
port  aux  autres. 


284  médecine  des  Chinois, 

On  doit  tâter  le  pouls  de  trois  manières  dif¬ 
férentes.  La  première  en  appliquant  doucement 
les  doigts  sur  la  peau  sans  presser  ;  la  seconde 
eu  appuyant  davantage  ,  et  de  façon  à  sentir 
sous  les  doigts  ,  les  chairs  ;  et  la  troisième  en 
appuyant  ferme  les  doigts  jusqu’à  sentir  les 
os  du  bras ,  pour  s’assurer  si  le  pouls  cesse  de 
battre  ou  non,  s’il  est  vite  ou  lent,  et  combien 
il  bat  de  fois  dans  l’espace  d’une  inspiration  et 
d’une  expiration. 

Quand  on  trouve  au  pouls  cinquante  bat¬ 
tements  sans  qu’il  s’arrête,  c’est  santé  :  s’il  s’ar¬ 
rête  avant  d’avoir  battu  cinquante  fois  ,  c’est 
maladie  ,  et  l’on  juge  du  mal  plus  ou  moins 

Î)ressant  par  le  nombre  des  battements  après 
esquels  le  pouls  s’arrête. 

Il  convient  de  savoir  que  les  gens  gras  ou 
replets  ont  communément  le  pOuls  profond  et 
un  peu  embarrassé  :  les  maigres  l’ont  super¬ 
ficiel  et  long.  Aux  gens  de  petite  stature ,  il 
est  serré  et  comme  pressé ,  au  lieu  qu’il  est  un 
peu  lâche  chez  ceux  de  grande  stature,  ^oilà 
l’ordinaire  j  quand  on  trouve  le  contraire,  c’est 
mauvais,  signe. 

Viennent  ensuite  les  inductions  des  mala¬ 
dies  par  les  observations  du  pouls  ,  et  les  dif¬ 
férents  pronostics  du  danger  imminent  des  ma¬ 
lades. 

Ces  mêmes  observations  des  battements  font 
connoître  aux  Médecins  Chinois,  à  ce  qu’ils 
prétendent ,  si  une  femme  est  enceinte  d’un 


Première  PARfiE.  28^ 

garçon  ou  d’une  fille  ou  de  deux  enfants,  à  quel 
mois  elle  est  de  sa  grossesse ,  etc. 

Cette  science  du  pouls  a  rendu  les  Méde¬ 
cins  Chinois  très-célèbres  ;  et  plusieurs  de  nos 
Docteurs  (i)  en  ce  siècle-ci  font  étudié  et 
pratiqué  même,  sans  citer  ceux  qui  les  ont  mis 
sur  la  vole  des  études  et  des  expériences,  comme 
nous  le  verrons. 

M.  CiBOT  a-t-il  en  vue  l’ouvrage  de  Duhalde  . 
quand  il  dit  page  261  àe's  Mémoires  des  Mis¬ 
sionnaires  François  de  Pékin  ,  tome  VIII , 
in-k°.  ((  On  en  a  donné  quelque  chose  dans  un 
traité  du  pouls  traduit  du  chinois  en  latin  ; 
mais  il  faut  que  le  traducteur  soit  tombé  sur 
une  mauvaise  édition  de  province  ,  dont  il  a 
copié  les  fautes  et  les  omissions».  Ou  veut-il 
indiquer  ,  ce  qui  est  plus  vraisemblable  ,  la 
traduction  latine  de  Boymius,  dont  nous  don¬ 
nerons  ci-après  une  courte  notice. 

L’extrait  suivant  d’une  lettre  écrite  par 
M.  Amiot(i)  en  1789,  jettera  plus  de  lu¬ 
mières  sur  la  science  des  battements  du  pouls. 
Elle  répond  aux  questions  qui  ont  été  faites 
de  Pai’is  à  ce  Missionnaire  de  la  part  d’un 
savant  Médecin  ,  sur  la  Médecine  des  Chinois, 
et  sur  leurs  moyens  de  connoître  les  crises  pro¬ 
chaines  dans  les  maladies. 

Il  raconte  que  souffrant  au  sein,  gauche  des 
douleurs  si  aiguës,  qu’elles  lui  ôtoient  le  boire. 


(1)  Mèm.  des  Miss.  Fr.  de  Pékin ,  XV,  p.  6  et  suiv. 


286  Mé.decin-e  des  Chinois, 
le  manger  ,  le  sommeil  et  tout  usage  de  ses 
facultés ,  il  fit  venir  un  Médecin  Chinois  qui 
lui  tâta  le  pouls  sur  l’un  et  sur  l’autre  bras 
pendant  assez  long-temps  ,  et  qui  conclut  que 
le  siège  du  mal  étoit  dans  le  foie;  que  ce  mal 
provenoit  d’un  jang  exalté  qui  embraseroit 
bientôt  toute  la  machine  ,  si  on  n’y  mettoit 
promptement  obstacle  en  le  tempérant  par  Vjn. 
Ujang  désigne  le  feu,  le  subtile,  le  fort,  le 
sec  ,  et  \’fn  désigne  l’eau  ,  l’humide,  le  froid, 
le  foible.  Le  Médecin  ordonna  au  malade  deux 
potions, après  lesquelles  il  assura  que  les  dou¬ 
leurs  cesseroient  et  permettroient  le  sommeil. 
L’événement  fut  tel  qu’il  avoit  été  annoncé. 
Les  douleurs  cessèrent;  et  le  malade  dormit 
une  partie  de  la  nuit  suivante.  Le  traitement 
fut  continué;  il  consista  en  des  médecines  lé¬ 
gères,  afin  de  préparer  à  une  plus  forte  qui 
dcvoit  annoncer  la  crise  nécessaire  pour  em¬ 
porter  la  cause  principale  du  mal  et  décider 
la  guérison.  La  crise  eut  lieu  ,  et  le  mal  di¬ 
minua  de  jour  en  jour. 

M.  Amiot  employa  le  temps  de  sa  convales¬ 
cence  pour  apprendre  de  son  Médecin  chinois 
comment  il  découvroit  les  crises  prochaines, 
ou  le  changement  de  mal  en  bien  et  de  bien  en 
mal.  C’est,  lui  répondit-il,  par  le  changement 
que  nous  observons  dans  les  battements  du 

Eouls.  Viennent  ensuite  des  détails  curieux  re- 
iiivement  à  la  manière  de  placer  les  doigts  sur 
l’artère,  afin  de  pouvoir  distinguer  facilement 
la  différence  des  trois  pulsations  qui  se  font  sur 


PaEMlÈKE  PaIITIE.  287 

les  trois  parties  de  l’artère  que  le  Médecin  î;ouche 
en  plaçant  un  doigt  sur  la  première ,  nommée 
tchun,  qui  est  plus  près  du  poignet,  un  autre 
sur  celle  koan,  qui  vient  après,  et  un  autre  sur 
la  troisième  tche-  Après  avoir  louché  en  même 
temps  et  d’une  manière  égale  le  corps  entier  de 
l’artère  avec  les  trois  doigts,  de  façon  que  Y  index 
touche  le  tchun ,  le  médius  le  koan ,  Yannularis 
Je  telle,  et  s’ètre  assuré  de  l’état  du  pouls,  le 
Médecin  touche  ruoe  après  l’autre  les  trois 
parties  de  l’artère,  et  observe  attentivement  les 
pulsations  dans  chacune  en  particulier,  d’abord 
en  appuyant  légèrement,  puis  en  pressant  un 
peu ,  et  enfin  en  pressant  fort  et  par  élan,  comme 
si  on  vouloit  faire  ressort. 

Cette  dernière  observation  conduit  à  une 
autre,  de  laquelle  dépend  le  jugement  à  porter, 
tant  sur  la  venue  et  la  proximité  d’une  crise ,  que 
sur  sa  nature ,  supposé  qu’elle  ait  lieu. 

Le  Médecin  chinois  juge  que  la  crise  vabientôt 
se  déclarer  par  la  variation  des  battements  qui 
se  font  par  l’artère  de  l’un  et  l’autre  bras,  par 
l’inquiétude  du  malade,  etc.  11  observe  soigneu¬ 
sement  sa  physionomie,  sa  langue,  ses  yeux,  sa 
respiration  ;  il  interroge,  pour  ainsi  dire ,  toutes 
les  parties  soufï’rantes  du  corps ,  et  en  tire  des 
inductions.  Suivant  ainsi  tout  le  cours  d’une 
maladie,  il  indique  les  remèdes,  et  se  trompe 
rarement  ;  il  a  égard  à  l’age,  au  tempérament 
et  aux  habitudes  du  malade.  Nous  lenvoyons 
au  Mémoire  mçme ,  qui  contient  dau^res  dé- 


288  Médecine  des  Chinois, 

tails  ,  nos  connoissances  en  ce  genre  étant 

très-foibles. 

M.  Amiot  termine  la  conversation  qu’il  a  eu 
avec  sop  Médecin,  en  écrivant  en  ces  termes  à 
son  correspondant  de  Paris.  «  Vous  direz  :  voilà 
le  langage  d’un  charlatan  :  j’en  conviendrai  ; 
mais  je  vous  prierai  d’être  persuadé  que  mon 
Médecin  chinois  n’est  point  un  charlatan,  et 
que  j’en  suis  la  preuve  vivante  ;  car  sans  son 
secours  je  serois  mort  ». 

Le  Chevalier  Guillaume  Temple ,  grand 
homme  d’état,  Ministre  hahile,  sous  le  règne 
de  Charles  II ,  et  possédant  l’histoire  des  na¬ 
tions  autant  que  celle  de  son  siècle,  ainsi  que 
toutes  les  sciences  dont  l’esprit  humain  doit 
profiter  dans  l’usage  de  la  vie, paroît  faire  estime 
dps  Chinois  et  de  la  simplicité  de  leurs  remèdes 
dans  les  maladies.  Il  dit  :  «  Car  hien  que  les 
Médecins  chinois  se  connoissent  parfaitement 
au  pouls,  et  qu’ils  sachent  par  ce  moyen  dé¬ 
couvrir  la  cause  de  toutes  les  maladies  internes, 
leur  pratique  à  l’égard  de  la  guérison ,  n’excède 
pas  la  méthode  du  régime  et  la  vertu  des  plantes 
prises  intérieurement  ou  appliquées  à  l’exté¬ 
rieur  (i)  ». 

On  m’a  communiqué  depuis  peu  \e?>  EpM- 
mérides  des  Curieux  de  la  Nature,  journal 
latin,  année  IV,  décembre,  ii«  supplément, 
Nuremberg  1686,  Ce  supplément  con¬ 

tient  la  clef  des  Chinois  sur  la  doctrine  du 


(i)  OEuvres  Posthumes.  Leyde ,  17191  i5o. 


Première  Partie.  289 

Îouls ,  ouvrage  latin  de  Michel  Boymius  , 
ésuke  polonois,  publié  par  les  soins  d’André 
Cleyerus,  Docteur  en  Médecine. 

Cette  dissertation,  fort  étendue,  ou,  pour 
mieux  dire,  ce  traité,  qui  donne  la  clèf  de  la 
doctrine  complète  des  Chinois  sur  la  connois- 
sance  des  'vibrations  du  pouls,  et  sur  toutes  les 
inductions  qu’on  peut  en  tirer ,  pour  distinguer 
les  maladies  qui  affectent  le  corps  humain,  in¬ 
dique  aussi  les  causes  locales,  puis  les  moyens 
de  guérir  et  de  prévoir  les  accidents ,  les  crises 
et  les  temps  prochains  et  éloignés  de  la  mort. 

Boymius,  qui  l’a  traduit  en  latin  sur  le  texte, 
ou  d’après  les  ouvrages  chinois ,  reporte  à  l’an¬ 
tiquité  la  plus  reculée  la  science  des  vibrations 
du  pouls  ,  connue  des  Chinois  et  pratiquée 
constamment  chez  eux  avec  succès  :  il  remonte 
à  la  nuit  des  temps,  à  l’an  2697  avant  l’ère 
chrétienne. 

II.  est  grand  admirateur  de  cette  doctrine, 
et  il  la  fait  connoître  dans  tous  ses  détails, 
sans  épargner  ses  peines  pour  mieux  instruire 
son  lecteur. 

Par  l’exploration  du  pouls  ,  les  Médecins 
chinois  parviennent  à  réparer  l’harmonie  dé¬ 
rangée  du  corps  humain,  et  à  soigner  et  guérir 
les  maladies  internes,  ou  au  moins  à  prolonger 
la  vie  des  malades,  ils  ont  supputé  le  nombre 
des  battements  du  pouls  pendant  vingt-quatre 
heures  :  ils  disent  que  le  matin  est  le  temps  le 
plus  convenable  pour  l’exploration  du  pouls  ; 


290  Médêcine  des  Chinois, 
ils  ajoutent  qu’à  chaqué  saison  cette  exploration 
générale  est  nécessaire,  pour  en  tirer  les  ré¬ 
sultats  d’après  leur  différence  sensible. 

Le  sang  et  les  esprits  sont  les  véhicules  de  la 
vie  de  l’homme.  Le  poumon  en  recevant  par  l’as-* 

Firation  l'air  vital  et  le  reportant  au-dehors  par 
expiration,  deux  mouvements  connus  sous  le 
nom  de  systole  et  de  diastole,  entretiennent  le 
sentiment  vital.  L’homme  cesse  d’exister ,  dès 
que  cette  communication  est  interrompue,  ou 
dès  qu’elle  s’arrête  en  lui  (A). 

GÉfTE  clef  de  la  Médecine  chinoise  est  fort 
singulière.  Les  rapports  qu’elle  a  avec  les  mou¬ 
vements  du  ciel  lui  laissent  un  vernis  d’empi-i 
risme  bizarre,  et  on  ne  doit  pas  s’en  étonner, 
la  nation  ayant  un  grand  foible  pour  l’astrologie 
judiciaire  (1).  Mais  en  écartant  ces  prétendus 
rapports ,  il  ne  s’ensuit  pas  moins  que  les  ré¬ 
sultats  des  Médecins,  d’après  les  explorations 
des  battements  du  pouls,  les  conduisent,  selon 
qu’on  l’assure,  à  des  guérisons  surprenantes. 

M.  CiBOT  ne  traite  pas  favorablement  cette 
traduction  latine,  qui  a  passé  sous  ses  yeux.  Nous 
lui  devons  et  à  M.  Amiot  son  collègue  ,  les  der¬ 
niers  documents  sur  le  secret  du  pouls. 

L’ouvrage  de  Boymius,  fidèle  ou  non,  pré¬ 
sente  de  grandes  difficultés  à  celui  qui  n’a  pas 
fait  une  étude  particulière  de  la  Médecine  ;  mais 

(i)  Voyez  Mœurs  et  Usages.  Dissert,  sur  fit  supers¬ 
tition  ,  l’astrologie  j  etc. 


Première  Partie.  291 

un  habile  Médecin  (1)  s’est  attaché  depuis  plu¬ 
sieurs  années  à  le  méditer  et  à  l’approfondir.  Il 
a  consulté  les  ouvrages  des  Anciens  et  ceux  des 
Médecins  modernes  ,  tant  étrangers  que  fran-- 
çois  ,  sur  ce  que  l’on  peut  raisonnablement  con¬ 
jecturer  des  maladies  intérieures  par  la  science 
des  'vibrations  du  pouls.  Si  les  bonnes  œuvres 
auxquelles  il  se  livre  dans  son  état ,  par  goût  et 
par  humanité ,  lui  permettent  de  publier  ses  re¬ 
cherches  et  les  expériences  qu’il  prend  pour 
guides,  on  aura  le  prononcé  d’un  théoricien  la¬ 
borieux  dans  la  science  de  la  Médecine,  et  d’un 
praticien  modeste.  On  sait  que  les  Européens  ne 
peuvent  pas  sortir  de  Canton ,  et  que  s’il  y  a 
quelque  Médecin  chinois  en  réputation  dans 
cette  ville  >  on  doit  présumer  que  les  plus  savants 
d’entr’eux  doivent  être  par  préférence  à  Pékin 
et  à  la  cour  de  l’Empereur.  On  sait  encore  que 
les  Missionnaires  françois ,  qui  font  leur  rési¬ 
dence  auprès  du  Prince  et  dans  son  palais,  et 
qui  par  cette  raison  sontiiécessairementlnstruits 
dans  les  langues  Chinoise  et  ïartare,  sont  aussi 
les  seuls  tjüi  jusqu’à  présent  ont  répondu  à  tant 
de  mémoires,  de  lettres  et  de  questions  envoyés 
de  France,  soit  par  les  Ministres  ,  soit  par  des 
Académiciens  illustres  qui  ont  voulu  être  en  re¬ 
lation  avec  eux.  Ainsi  on  ne  doute  pas  que  M.  S... 
voulant  se  procurer  des  écldircisSementà  sur  la 
doctrine  du  pouls  en  Chine,  ne  se  soit  adressé, , 
par  un  des  correspondants  des  Missionnaires ,  à 
M.  Amiot ,  qui  aura  rédigé  la  réponse  consignée 


(1)  Le  Docteur  S. 


^293  médecine  des  Chinois, 
depuis  par  lui  ou  ses  éditeurs,  dans  le  tom.  XV 
des  Mémoires  des  Missionnaires  de 
Pékin,  et  il  me  semble  que  M.  S...  auroit  pu 
ou  dû  le  dire. 

La  citation  de  Soîano  ,  indiquée  dans  la  note 
au  commencement  de  cet  article ,  nous  a  donné 
la  curiosité  de  lire  son  ouvrage.  Voici  son  titre. 
Nous  ajoutons  quelques  réflexions  pour  ter¬ 
miner. 

OsSERV  ATION  s  nouvelles  et  ^extraordinaires  sut 
la  prédiction  des  crises  par  le  pouls  ,  faites  premièrement 
par  le  Docteur  D.  Francisco  Solano  ,  de  Lacques , 
Espagnol ,  et  ensuite  par  différents  autres  Médecins; 
enrichies  de  plusieurs  cas  nouveaux  et  de  remarques ,  par 
M.Nihell,  Médecin  anglais ,  et  traduit  de  cette  lan¬ 
gue  ,  par  M.  Lavirotte  ,  Docteur  en  Médecine.  Paris, 
1748,  in-'L'i. 

Ce  petit  volume  est  très-curieux  à  tous  égards. 
Solano  a  commencé  à  observer  en  1 707  ou  1 708, 
jusqu’à  l’année  1738,  qui  fut  celle  de  sa  mort. 
Quoique  le  traducteur  n’ait  cité  Duhalde  et  Jean 
Floyer ,  anglois  ,  partisants  de  la  doctrine  chi¬ 
noise  ,  que  pour  montrer  le  peu  d’estime  qu’il 
fait  des  Médecins  de  cette  ancienne  nation ,  et 
des  counoissances  qu’on  leur  attribue  sur  l’ex¬ 
ploration  des  vibrations  du  pouls ,  il  n’en  est 
pas  moins  vrai  que  dans  le  peu  de  matériaux 
réunis  ici ,  on  trouve  des  faits  suffisants  pour 
être  plus  justes  à  leur  égard  ,  et  démontrer  leur 
priorité  dans  cette  manière  d’examiner  les  pul¬ 
sations  des  artères. 


La 


Première  Partie.  298 

La  lecture  de  l’ouvrage  de  Solano  prouve  que 
les  Anciens  consultoient  peut  -  être  bien  plus 
soigneusement  les  approches  des  crises  ,  qu’ils 
les  contrarioient  moins  par  des  remèdes,  et  que 
même  ils  les  attendoient  :  elle  prouve,  confor¬ 
mément  à  l’opinion  du  traducteur ,  que  les  Mé¬ 
decins  modernes  ont  peut-être  trop  abandonné 
les  diagnostics  qui  peuven  t  faire  prévoir  les  crises. 
On  voit  encore  par  le  suffrage  du  Docteur  Ni- 
hell ,  qui  a  suivi  les  cures  de  Solano  ,  et  qui  a 
pour  lui  les  savants  anglois  Mead  et  Radeliff’e  , 
que  la  science  du  pouls  et  les  inductions  à  en 
tirer,  ne  sont  pas  considérées  parmi  eux  comme 
conjecturales,  et  que  ces  habiles  Médecins ,  sans 
parler  des  Chinois  ni  des  études  qu’ils  ont  faites, 
depuis  des  siècles ,  sur  les  pronostics  des  crises 
et  sur  les  maladies  connues  d’eux  par  les  vibra¬ 
tions  du  pouls  et  par  la  physiologie ,  n’ont  ap¬ 
puyé  leur  système  que  sur  la  même  base. 

Après  ces  autorités  qui  doivent  être  pesées  , 
on  voit  dans  le  commencement  de  cette  petite 
dissertation  que  le  Docteur  Lorry ,  nourri  et 
imbu ,  soit  des  ouvrages  d’Hippocrate  et  des  au¬ 
tres  Médecins  anciens,  soit  des  observations  les 
plus  importantes  des  Médecins  modernes ,  lui 
qui  mérite  un  rang  distingué  dans  ce  siècle ,  ne 
donne  que  de  l’indifférence  aux  opinions  que 
l’on  peut  prendre  sur  l’exploration  du  pouls , 
pour  prévoir  les  crises  et  annoncer  leurs  effets. 
C’est  un  sentiment  particulier  de  ce  savant  Mé¬ 
decin  :  nous  le  rappelons  ici ,  sans  être  en  état 
de  le  discuter. 

Seconde  Part. 


T 


294  Médecine  dés  Chinois, 

J Ê  terraiuerai  cet  article  par  les  réflexions  d’un 
ancien  Médecin ,  d’un  Doyen  de  la  Faculté  de 
Paris,  fort  sage,  estimé  comme  il  doit  l’étre 
dans  son  corps ,  ainsi  que  des  particuliers  qui 
se  sont  mis  sous  sa  conduite  dans  leurs  maladies, 
et  qui  ont  éprouvé  sa  prudence ,  son  expérience 
consommée  et  son  éloignement  des  nouveaux 
systèmes  ;  sa  douceur  ,  sa  patience  dans  les 
traitements,  son  application  à  aider  la  nature, 
et  à  lui  faciliter  ses  ressourcés.  Si  ces  traits 
le  font  reconnoître,  ce  n’est  pas  mai ,  c’est  sa 
bonne  réputation  qui  le  nomme.  Voici  ce  qu’il 
m’écrivoît  en  ami ,  ajprès  avoir  eu  communica¬ 
tion  dé  cet  Essai  sur  1  exploration  du  pouls,  pi¬ 
lés  Médecins  chinois. 

ï<  Il  est  bien  fâcheux  que  beaucoup  de  Méde¬ 
cins  aient  allié  plus  ou  moins  de  charlatanisme  à 
une  science  dont  malheureusement  l’humanité 
ne  peut  se  passer.  C’est  précisément  dans  cer¬ 
taines  parties  délicates  de  cette  science,  qu’il  est 
facile  d’y  glisser  cette  portion  de  charlatanisme 
don  t  il  est  presqueimposslble  queles  gens,  même 
instruits,  se  défendent.  La  connoissauce  du  pouls 
s’y  prête  infiniment,  ainsi  que  celle  des  urines. 
Chez  nous  antres  Européens,  vous  savez  quelle 
vogue  ont  parmi  le  peuple  lés  Médecins  des 
urines.  Chez  les  Chinois,  il  me  paroît  que  ce 
sont  ceux  du  pouls.  Quoi  qu’il  en  soit,  un  Mé¬ 
decin  instruit  et  qui  veut  guérir  son  malade , 
recueille  soigneusement  tous  les  signes  que  lui 
présentent  le  pouls  ,  les  évacuations,  les  traits 
même  du  visage  de  son  malade  ;  et  c’est  en  com- 


Premièuf.  Partie.  295 

parant  tous  ces  signes  ensemble,  qu’il  peut  saisir 
le  seul  fil  propre  à  le  conduire  sûrement  dans  le 
dédale  d’où  il  doit  retirer  son  patient,  etc.  ». 

Quoique  ce  petit  traité  ait  pour  objet  la  Mé¬ 
decine  des  Chinois,  je  rappelle  ici  deux  traits 
remarquables,  entre  beaucoup  d’autres  connus, 
qui  honorent  la  profession  du  Médecin. 

Selon  le  premier,  consigné  dans  l’Hist.  Rom. 
trad.del’angloisd’Echard.Pam,  1 744>  tom.IVi 
in-i2,pag.  24.  L’an  ydi  de  la  fondation  de  Rome, 
Auguste  ,  second  Empereur ,  seul  maître  d’une 
grande  partie  du  monde  ,  est  atteint  d’une  ma¬ 
ladie  mortelle.  On  désespère  du  salut  du  Père 
de  la  Patrie,  et  l’aflliction  est  générale.  Autonius 
Musa  ,  fameux  Médecin  ,  le  tire  de  danger  et 
rétablit  la  santé  du  Prince.  Le  sénat ,  pour  ho¬ 
norer  la  profession  de  Musa ,  affranchit  de  tout 
impôt  les  Médecins  ,  et  le  peuple  lui  éleva,  par 
reconnoissance,  une  statue  auprès  de  celle  d’Es- 
culape.  Quelle  différence  de  conduite  généreuse 
dans  ces  résolutions  prises  à  Rome  ,  et  l’avilis¬ 
sement  infligé ,  lors  de  la  révolution ,  sur  un  état 
libre  ,  volontaire  ,  indépendant ,  en  obligeant 
chaque  Médecin  à  payer,  comme  le  plus  petit 
artisan,  un  droit  de  patente  à  la  république,  sur 
des  honoraires  mobiles,non  fixés,toujours  libres! 

Le  second  est  l’esquisse  de  l’éloge  qu’a  fait 
plus  en  grand  l’Auteur  du  Spectacle  de  la  Na¬ 
ture.  Paris  ,  174?/  VII ,  in-i2.ÿ0flg-.  491 
et  süiv. 

«  Le  Médecin  exerce  un  pouvoir  réel  etim- 
T  2 


296  médecine  des  Giiinois, 
portant  sur  notre  vie.  La  satire  a  souvent  cherehé 
à  décréditer,  par  des  défauts  ou  des  ridicules, 
la  Médecine  elle-même  j  mais  si  ce  procédé  a 
lieu  ,  il  n’est  ni  science  ni  profession  qui  ne  soit 
exposée  à  de  pareilles  insultes.  Le  bon  et  savant 
Médecin  doit  s’en  alarmer  foiblement  ;  il  ne  sc 
met  pas  en  attitude  de  se  défendre  ;  et  conduit 

Eur  la  sécurité  que  l’expérience  inspire,  il  entend 
i  raillerie  et  désarme  les  railleurs  obligés  de  re¬ 
courir  au  besoin  à  ses  lumières.  Il  ne  méconnoît 

F  as  cependant ,  étant  sage ,  ni  la  condition  de 
homme  ,  ni  la  mesure  de  son  savoir ,  réservée 
dans  des  bornes  prescrites  parle  Créateur.  C’est 
beaucoup  qu’il  connoisse  par  l’étude  de  l’ana¬ 
tomie  le  corps  humain  ,  comme  un  bon  pilote 
connoîl  la  mer ,  sans  pouvoir  nous  garantir  des 
écueils  cachés,  ni  nous  exempter  des  tempêtes. 
L’expérience  et  l’activité  de  l’un  et  de  l’autre 
causent  donc  de  grands  biens  à  la  société,  et  épar¬ 
gnent  bien  des  accidents  aux  particuliers.  On  a 
des  obligations  importantes  aux  Médecins  ;  car 
il  est  peu  d’arts  et  de  métiers  ,  peu  de  sciences 
auxquelles  ils  n’aient  fait  quelque  beau  présent 
par  leurs  éludes  et  leurs  recliercbes.  Presque  tous 
parmi  eux  refusent  rarement  leurs  conseils,  leurs 
secours  aux  indigents  ,  ni  même  leurs  soins  et 
leurs  visites.  Le  célèbre  Dumoulin  recevoit  6  fr. 
d’un  particulier  pour  sa  visite,  etlesrendoit  en¬ 
suite  à  ün  pauvre  qu^il  alloit  voir  >1 . 

Z) JE  la  petite  Vérole. 

Nouspulsons  des  renseiguemenis  assez  étendus 


Première  Partie*  297 

sur  la  petite  Vérole  ,  dans  les  lettres  édifiantes., 
dans  les  Mémoires  des  Missionnaires  françois  , 

{>lus  récents,  et  dans  quelques  lettres  particu- 
ières. 

((  La  petite  V érole  ,  dit  M.  Cibot  (/) ,  A  uteur 
d’un  de  ces  mémoires ,  est  en  Chine  une  maladie 
épidémique  depuis  plus  de  trois  mille  ans.  On 
raconte  qu’elle  n’étoit  pas  dangereuse  dans  la 
haute  antiquité ,  et  qu’il  étoit  rare  qu’elle  fût 
mortelle.  Ce  n’est ,  selon  quelques  opinions 
sages,  qu’après  la  décadence  de  l’ancien  gouver¬ 
nement,  qui  renversa  tout  dans  les  mœurs  et  dans 
la  manière  de  vivre ,  comme  dans  l’administra¬ 
tion  ,  que  cette  maladie  eut  un  venin  et  une  force 
qui  s’annoncèrent  par  les  symptômes  les  plus  fu¬ 
nestes,  éteignirent  en  peu  de  jours  les  espérances 
des  familles,  et  dépeuplèrent  des  provinces  en¬ 
tières  ....  Ces  ravages  si  rapides  alarmèrent  les 
Empereurs ....  et  les.  firent  tomber  aux  genoux 
de  la  Médecine.  Celle  -  ci  avoit  perdu  presque 
tous  ses  anciens  livres  dans  les  guerres  civiles  : 
elle  travailla  sur  ceux  qui  avoient  échappé  au 
naufrage  général  et  sur  les  observations  qui  se 
multiplioient  de  jour  en  jour.  Ses  premiers  tra¬ 
vaux  la  conduisirent,  comme  de  raison  ,  à  des 
systèmes  compliqués  et  obscurs  par  lesquels  ou 
expliquoit  tout  ;  .  mais  ils  ne  se  concilioient 

pas  avec  les  faits ....  Le  bon  sens  persuada  peu- 
à-peu  que  la  petite  Vérole  tenoit  aux  premières 
sources  de  la  vie  ,  et  dérivoit  d’un  levain  inné 
qu’il  falloit  étudier  dans  ses  elièts.  On  le  fit ,  et 
on  parvint  par  degré  à  eu  connoître  les  vrais  si- 


?98  MÉpECiNE  DES  Chinois, 
giies  ,  les  crises,  les  périodes,  les  révolutions, 
les  diverses  espèces  ,  et  enfin  à  trouver  les  re¬ 
mèdes  dont  il  lalloit  se  servir  pour  sa  guérison.... 
Chaque  siècle  apprit  à  modifier  ou  à  changer  le 
traitement ,  .  .  .  .  selon  que  le  levain  change  de 
nature,  selon  les  mœurs  aussi  et  le  tempérament 
des  pères  et  mères  qui  le  transmettent.  .  .  . 

»  La  fatale  nécessité  d’avoir  la  petite  Vérole, 
ou  dans  l’enfance,  du  dans  un  âge  plus  avancé, 
fit  imaginer  à  un  Médecin,  d’aller,  pour  ainsi 
dire,  au-devant  de  ses  coups,  afin  de  vaincre 
sa  malignité,  en  s’y  préparant.  Le  premier  succès 

de  cette  tentative  singulière . sur  le  petit-fils 

du  Prince  de  Tching-siang ,  vers  la  fin  du 
dixième  siècle,  étonna  la  Médecine  et  enthou¬ 
siasma  le  public . Le  secret  s’en  répandit  dans 

toutes  les  provinees  de  l’Empire,  et  pénétra 
jusque  dans  les  villages.  Tout  le  monde  pré- 
tendoit  que  quiconque  avoit  été  inoculé ,  ne 
pou  voit  plus  avoir  la  petite  Vérole,  et  tout  le 
mond^aisoit  semblant  de  le  croire.  Mais  cette 
opinion  si  consolante  pour  les  pères  et  les  mères, 
n’a  pas  pu  se  soulenir  au-delà  d’un  demi-siècle. 
Les  petites  Véroles  épidémiques  ont  coulé  à  fond 
les  raisonnements  et  les  systèmes  par  des  faits  si 
déelsifs,  qu’il  a  fallu  se  rendre.  Leur  malignité 
qui  tient  beaucoup  de  la  peste  à  certains  égards, 
a  cela  de  singulier  et  d’effi’ayant,  que  souvent 
la  petite  Vérole  est  une  maladie  dilférentp  d’une 
maison  à  l’autre,  et  qu’il  faut  la  traiter  autre¬ 
ment,  sous  peine  d’appeler  la  mort  par  les 
remèdes  qui  ont  opéré  les  plus  heureuses 


Première  Partie.  399 

guérisons.  Cette  assertion  peut  étonner  nos 
contemporains  épris  d’autres  opinions,  et  pa- 
roître  suspecte.  Il  n’en  est  pas  de  meme  ici, 
d’après  ce  que  j’ai  vu,  et  qui  arriva  à  Pékin  en 
1767.  La  petite  Vérole  se  répandit  en  peu  de 
jours  dans  toute  la  ville,  et  enleva  en  quelques 
mois  près  de  cent  mille  enfants,  malgré  tous  les 
remèdes  et  toutes  les  consultations  des  Méde¬ 
cins.  La  frayeur  publirjue  imagina  d’abord  que 
le  peuple  sur  qui  ce  redoutable  fléau  s’étolt  ap¬ 
pesanti  ,  avolt  négligé  le  secours  dès  remèdes^ 
mais  la  consternation  augmenta  quand  ôn  eut  vû 
que  les  maisons  des  riches  et  les  palais  desgrands 
n’avoient  pas  été  plus  épargnés  ,  ét  qüé  là  Mé¬ 
decine  n’avoit  eu  aucun  bouclier  pour  pàfér  dé 
tels  coups.  Nous  sommes  témoins  que  la  prépa¬ 
ration  de  l’inoculation  ne  peut  pas  sauver  la  vie 
à  un  grand  nombre  d’enfants.  Ceux  nlême  qui 
avoient  déjà  eula  petite  Vérole  jusqu’à  deux  foisj 
succombèrent  comme  les  autres  au  milieu  du 
traitement  »  .  . .  .  '  ’ 

L’Auteur  du  Mémoire  ,  après  cette  intro¬ 
duction  ,  jette  un  coup  d’œil  général  sur  la  Mé¬ 
decine  des  Chinois  et  sur  leurs  connoissances 
anatomiques  si  imparfaites  à  tous  égards,  sur  les 
systèmes  qui  en  dérivent ,  sur  les  plantes  et  sim¬ 
ples  du  pays ,  dont  les  Médecins  font  seulement 
usage  ,  sur  la  difficulté  de  faire  passer  en  occi¬ 
dent  leur  théorie  ,  leurs  conjectures  et  leurs  rai¬ 
sonnements  ;  sur  l’impossibilité  peut-être  que 
1  Europe  tire  quelque  avantage  de  leurs  vues,  et 
sur  la  superstition  qui  appuie  la  Médecine  chi- 


3oo  Médeciwe  des  Chinois, 
noise  :  puis  il  donne  une  analise  bien  faite  du 
Traité  analitique  de  la  petite  Vérole,  publié  il 
y  a  quelques  années  ,  sur  les  ordres  de  l’Empe¬ 
reur  ,  par  les  Médecins  du  collège  impérial  de 
Médecine. 

On  y  voit  que  les  Chinois  reconnoissent  qua¬ 
rante-deux  sortes  de  petite  Vérole.  Leurs  obser¬ 
vations  en  ce  genre  peuvent  étendre  noslumières: 
elles  serviront  au  moins  à  constater  la'différence 
des  climats.  L^’inoculation  remonte  à  la  Chine  à 
plus  de  sept  siècles  :  les  usages  et  les  idées  de 
cette  pi’atique  diffèrent  beaucoup  des  nôtres,  et 
l’incertitude  reste  sur  l’époque  fixe  de  ce  redou¬ 
table  fléau  peu  nuisible  dans  l’antiquité. 

«Tous  les  Ecrivains  ,  continue  M.  Cibot, 
s’accordent  à  nommer  Tai-tou  ,  venin  du  sein 
maternel ,  le  levain  empoisonné  qui  en  est  le 
premier  germe.  Mais  quelle  est  la  cause  de  ce 
venin  ,  en  quoi  consiste-t-il,  comment  se  trans¬ 
met-il,  pourquoi  est-il  si  universel  ?  D’où  vient 
qu’il  se  développe  tantôt  plutôt,  tantôt  plustard? 
A  quoi  attribuer  son  horrible  malignité  dans  les 
petites  Véroles  épidémiques?  Par  quèlle  raison 
ne  se  développe-t-il  pas  en  Tartarie  ,  et  pour¬ 
quoi  est-il  plus  mortel  pour  les  tartares  qui  vien¬ 
nent  en  Chine?  On  ne  trouve  dans  les  livres  rien 
de  satisfaisant  sur  tout  cela.  Ce  qui  résulte  de 
plus  clair  et  de  plus  universellement  avoué ,  c’est 
1°.  que  le  levain  de  la  petite  Vérole  est  beaucoup 
moins  dangereux  dans  les  pays  chauds-,  qu’il  ne 
se  développe  pas  dans  les  pays  froids,  et  que  les 
pays  tempérés  sont  ceux  où  il  fait  plus  de  ravages. 


Première  Pa  RTIE.  3oi 

2»»  Que  le  levain  vérolique,  quelle  qu’en  soit  la 
cause  . .  est  prodigieusement  augmenté  par  les 
maladies  vénériennes  des  pères  et  des  mères,  et 
même  par  leurs  excès  et  leurs  négligences  dans 
l’usage  du  mariage  ;  voilà  pourquoi  il  est  moins 
dangereux  dans  les  campagnes.  3°.  Que  les  soins 
excessifs ,  les  délicatesses  outrées  et  les  rafine- 
ments  scrupuleux  des  riches ,  ne  laissent  aucune 
force  à  leurs  enfants  contre  les  assauts  de  la  pe¬ 
tite  Vérole». 

Nous  avons  besoin  en  France  de. méditer  sur 
ces  dernières  observations.  On  trouvera  dans  le 
mémoire  même  les  signes  avant-coureurs  de  la 
maladie,  ses  crises  et  sa  curation.  La  lettre  sui¬ 
vante,  que  le  même  savant  Missionnaire  nous  a. 
adressée  dès  le  mois  d’octobre  1770,  fournira 
de  nouveaux  développements  à  la  notice  de  son 
précédent  mémoire. 

«Quelquefois  c’est  l’altération  de  l’air,  quel¬ 
quefois  la  nature  et  la  qualité  des  aliments, 
quelquefois  les  saisissements  de  la  crainte,  ou 
le  froid  d’un  vent  piquant  qui  développent  et 
déploient  le  germe  de  la  petite  Vérole. .  Mais 
ce  qu’on  ne  paroi t  pas  savoir  au-delà  des  mers  , 
c’est  que  l’Auteur  chinois  que  nous  traduisons, 
suppose  partout  qu’il  ne  s’agit  dans  ses  prin¬ 
cipes  d’inoculation  que  des  enfants.  Quant  à 
cette  pratique  d’inoculer  ,  il  ne  paroît  pas 
qu’elle  soit  fort  en  usage ,  au  moins  à  Pékin  , 
ou  nous  somriies.  Il  n’en  est  pas  question 
pour  nos  chrétiens,  et  comme  j’ai  eu  l’honneur 
de  vous  l’écrire  précédemment  un  de  nos 


3o2  Meuecike  des  Chinois, 
néophytes,  très-habile  Médecin  pour  les  ert- 
fanls  auxquels  il  se  bornoit ,  n’a  jamais  voulu 
en  inoculer  aucun,  quelque  récompense  qu’on 
Jui  ait  promise. 

«  Les  infidèles  ne  l’entreprennent  ici  que 
difficilement ,  parce  que  1°.  on  n’est  pas  sur  de 
réussir ,  et  que  dans  le  cas  où  l’enfaUt  meurt , 
il  en  résulte  des  suites  fâcheuses  ,  si  l’affaire 
est  portée  en  justice.  2°.  Parce  que  dans  des 
petites  Véroles  épidémiques,  qui  sont  effroya¬ 
bles  à  Pe'Ain,  ceux  qui  ont  été  inoculés  ,  ou 
ceux  qui  ont  eu  déjà  la  petite  Vérole  deux 
fois  ,  comme  nous  en  avons  eu  des  exemples 
dans  notre  chrétienté  il  y'  a  quelques  années , 
meurent  aussi  vite  que  les  autres.  3°.  Parce 
que  le  venin  vérblique  ,  paroît  quelquefois 
clianger  de  nature  et  se  guérit  d’une  année  à 
l’autre  par  des  remèdes  opposés.  Vous  serez 
étonné  M...  quand  vous  verrez  dans  les  pein¬ 
tures  que  je  vous  enverrai  l’année  prochaine, 
combien  sont  différentes  et  singulières  les  di¬ 
verses  formes  sous  lesquelles  il  paroît.  Elles 
viennent  d’être  finies  ,  on  écrit  maintenant  les 
explications,  l’embarras  sera  de  les  traduire  j 
car  la  Médecine  de  Chine  ,  a  sa  langue  à  part, 
comme  la  nôtre;  et  ce  qui  me  décourage,  il 
sera  difficile  de  la  rapprocher  de  la  nôtre ,  parce 
que  tout  tient  à  ses  principes.  Voilà  tout.ee  que 
je  puis  vous  promettre. 

«  Quant  à  la  partie  des  remèdes  qui  devient 
un  article  bien  essentiel  dans  le  traitement  de 
petite  Vérole ,  je  ne  vois  pas  jour  à  m’en  tirer. 


Première  Partie.  3o3 

parce  que  la  pliarniacie  chinoise  n’a  pas  été 
rapprochée  ,  ni  comparée  avec  la  nôtre  ,  et 
parce  que  je  ne  voudrois  pas  me  hasarder  à 
dire  des  peut-être  dans  une  matière  également 
pénible  et  dangereuse  dans  ses  suites.  Quel 
dommage  que  le  beau  projet  de  M.  Geoffroy  et 
du  P.  d’Incarville,  se  soit  évanoui  avec  eux  »  ! 

Ce  même  Missionnaire  s’exprimoit  plus  ou¬ 
vertement  encore  en  écrivant  à  un  ami  en  1768. 
«  Je  me  rappelle,  dit-il,  dans  ce  moment  que 
les  partisans  de  l’inoculation  de  la  petite  Vérole 
ont  fait  publier  en  France  dans  les  journaux  , 
que  ceux  qui  ont  été  inoculés  selon  leurs  rè-^ 
gles  ,  n’ont  plus  la  petite  Vérole.  Si  les  faits 
décident  en  pareille  matière  ,  je  vous  assure 
que  rien  n’est  plus  faux  ,  au  moins  en  Chine. 
L’année  dernière  il  mourut-  ici  plus  de  cent 
mille  enfants  de  cette  maladie ,  dont  plusieurs 
avoient  été  inoculés  ,  ou  avoient  eu  déjà  la 
petite  Vérole  jusqu’à  deux  et  trois  fois.  Cette 
maladie  épidémique  ne  pénétra  point  dans,  le 
palais.  On  ne  prend  d’autres  précautions  contre 

elle,  qu’en  ne  laissant  pas  sortir  les  enfants . 

On  inocule  ici;,  mais  sans  donner  une  aussi 
grande  foi  à  l’inoculation  qu’en  Europe  n. 

En  1726  époque  à  laquelle  il  étoit  déjà  ques¬ 
tion  en  France  de  l’insertion  delà  petite  Vé¬ 
role  ,  le  P.  Dentrecolles  écrivoit  de  Pékin  en 
France  ce  qui  suit  (1).  Nous  ne  donnons  que 


(2)  Lett.  Edif.  tom.  XXI ,  6  et  suiv. 


3o4  Médecine  des  Chinois, 
quelques  passages  de  sa  lettre  ,  très-bonne  ce¬ 
pendant  à  consulter  en  totalité. 

((  Depuis  un  siècle  l’inoculation  venue  ré¬ 
cemment  de  Constantinople  en  Angleterre,  est 

en  usage  en  Chine .  Le  nom  Chinois  qu’on 

donne  à  cette  méthode  ,  seroit  traduit  peu  fidè¬ 
lement  en  françois  par  ces  termes  d’insertion 

ou  d’inoculation . Les  narines  sont  comme  les 

sillons  où  l’on  jette  la  semence  delà  petite  Vé¬ 
role  ;  l’usage  du  tabac  à  Pékin  et  à  la  cour  est 
trop  moderne  ,  pour  lui  attribuer  la  manière 
beaucoup  plus  ancienne  et  plus  universelle 
d’attirer  par  le  nez  la  semence  de  la  petite  Vé¬ 
role 

On  indique  ensuite  le  choix  des  pustules  de 
cette  maladie  :  il  faut  les  prendre  sur  des  en¬ 
fants  depuis  un  an  jusep’à  sept  inclusivement, 
bien  sains  de  pères  et  mères ,  la  maladie  béni¬ 
gne  ,  sans  aucun  signe  de  malignité.  On  eni- 
•ploie  ces  pustules,  ou  croûtes  séchées,  pulvé¬ 
risées  et  conservées  avec  soin,  en  couvrant  une 
petite  boule  de  coton  de  cette  poudre  et  la 
mettànt  dans  chaque  narine  des  enfants  qu’on 
veut  inoculer.  Les  sujets  doivent  avoir  un  an 
accompli ,  et  les  jeunes  gens  être  au  plus  dans 
leur  quinzième  année;  les  adultes  sont  exclus, 
ce  qui  confirme  les  documents  du  mémoire  de 
M.  Cibbt.  On  détaille  les  remèdes  préparatoires; 
ceux  à  mettre  en  pratique  pendant  l’éruption  ou 
après  ;  on  avertit  de  ne  pas  prendre  pour  cette 
opération  l’époque  des  grandes  chaleurs  de 
l’été,  ni  les  temps  rigoureux  de  l’hiver.  La 


Première  Partie.  3o5 

plus  simple  des  recettes  qu’on  donne ,  comme 
préservative  de  la  petite  Vérole  et  la  plus 
a|[réable  est  l’usage  fréquent  des  raisins  de 
Corinthe.  On  conseille  aussi  pour  appaiser  la 
démangeaison  qu’excite  cette  maladie  artificielle 
ou  naturelle,  de  faire  brûler  dans  la  chambre 
du  malade  à  toute  heure  du  thé  et  d’y  conserver 
la  fumée... 

Le  P.  Deutrecolles  aj oute  :  (  i  )  «  On  a  prétendu 
que  la  Chine  avoit  connu  la  petite  Vérole  artifi¬ 
cielle  par  les  Tartares  ;  mais  il  est  sûr  que  ceux- 
ci  l’ont  absolument  ignorée  et  qu’ils  n’ont  pris 
cette  maladie  que  dans  les  voyages  qu’ils  fai- 
soient  à  Pékin,  pour  payer  le  tribut,  ou  pour 
faire  leur  commerce.  Ceux  d’un  certain  âge  qui 
éloient  attaqués  de  la  petite  Vérole  en  mou- 
roient;  l’Empereur  en  étant  instruit ,  envoya  en 
Tannée  1724  des  Médecins  du  palais  enTartarie 
pour  procurer  la  petite  Vérole  artificielle  aux 
enfants ,  et  cette  méthode  adoptée  eut  des  suites- 
heureuses.  »  {rn) 

Des  Maladies  des  yeux  et  de  la  Nyctalopie. 

Les  Chinois  sont  très-sujets  à  la  maladie  des 
yeux  :  M.  PavF ,  dans  son  ouvrage  Recherches 
sur  les  Egyptiens  et  les  Chinois  ,  tome  I ,  page 


(1)  Les  recherches  précédentes,  faites  dans  les  an¬ 
ciens  livres  par  M.  Cibot ,  suppléent  à  ce  que  le  P. 
Dentrecolles  n’a  pas  dit  de  la  connoissance  que  les  an¬ 
ciens  Chinois  ont  eue  de  l’inoculation  de  la  petite  vé¬ 
role. 


3o6  Médecine  des  Chinois, 

95 ,  l’attribue  ridiculement  à  la  fumée  du  bois 
de  Sental  blanc  que  l’on  brûle  dans  les  villes. 

M.  CiBOT  (  1  )  lui  observe  qu’il  n’y  a  guère  que 
les  riches  dévots  qui  brûlent  de  ce  bois  devant 
leurs  idoles ,  que  ce  bols  est  cher  et  qu’il  en 
faudroit  une  énorme  quantité  pour  produire  un 
brouillard  épais  sur  toute  uue  grande  ville  j  mais 
que  les  Médecins  mieux  instruits  et  meilleurs 
logiciens,  l’attribuent  avec  raison  à  la  mauvaise 
et  ancienne  coutume  de  coucher  nue  tête  sous 
une  fenêtre  garnie  seulement  de  papier  déchiré 
et  quelquefois  ouverte,  lors  même  que  les  pluies 
et  les  vents  rendent  l’air  fort  malsain.  Les  Mis¬ 
sionnaires,  ajoute-t-il , qui  sont  plus  attentifs, 
n’en  sont  pas  attaqués. 

Les  auteurs  de  l’Histoire  Universelle  (2)  disent 
que  parmi  un  grand  nombre  de  maux  qui  at¬ 
taquent  la  vue,  il  eu  est  un  fort  singulier  très- 
peu  ou  point  connu  en  Europe,  mais  fort  com¬ 
mun  en  Chine  :  ils  ont  eu  pour  guide  le  P.  Den- 
trecolles,  et  dès-lors  nous  préférons  de  puiser 
dans  la  source  même  ,  et  de  parler  ,  pour  plus 
grande  exactitude,  d'après  l’habile  Missionnaire. 

((  Les  Chinois  (3)  appellent  cette  maladie  JTi- 
mun^-jen  ,  ce  qui  siguilie  des  yeux  sujets  à 
s’obscurcir  comme  ceux  des  poules.  Ils  croient 
en  comparant  les  yeux  viciés  du  malade  aux  yeux 
des  poules  ,  qui  s’obscurcissent  vers  le  coucher 


Première  Partie.  Soy 

du  soleil ,  avoir  développé  le  mystère  de  cette 
iuconimodlté,  sans  faire  réflexion  que  cet  effet 
dans  les  poules  est  très-naturel,  de  même  que 
dans  ceux  dont  la  paupière  appesantie  se  ferme 
lorsqu’ils  sont  pressés  par  le  sommeil.  Etlimuller 
et  le  Dictionnaire  des  Arts  donnent  à  cette  mala¬ 
die  le  nom  de  Njctalopie.  Celui  qui  en  est  affligé 
a  les  yeux  bien  ouverts  pendant  le  jour  ;  il  ne 
sent  ni  inflammation,  ni  chaleur,  ni  le  moindre 
picotement  :  il  voit  à  la  plus  petite  lueur  ;  mais  il 
éprouve  un  obscurcissement  total,  la  nuit  venue. 
Qu’on  lui  présente  ,  dès  que  son  accès  l’a  pris  , 
nue  bougie  allumée ,  il  n’aperçoit  dans  la 
chambre  aucun  objet  éclairé ,  pas  même  la  bou¬ 
gie,  et,  au  lieu  d’une  lumière  claire ,  il  éntrevoit 
comme  un  gros  globe  de  feu  noirâtre  sans  aucun 
éclat.  Ce  peu  de  sensation  paroit  indiquer  que 
la  membrane  de  la  rétine  devenue  flasque  et 
molle  par  quelque  obstruction ,  ne  peut  pas  , 
fau  te  de  ressort,  éprouver  les  légères  i  mpressions 
des  rayons  visuels,  et  n’est  ébranlée  que  par  des 
rayons  très-forts  :  si  l’œil  s’obscurcit  peu  à  peu 
et  par  degrés ,  à  mesure  que  la  nuit  approche  , 
ce  n’est  pas  de  la  même  manière ,  ni  successive¬ 
ment  qu’il  s’éclaircit,  et  c'est  ce  qui  console  le 
malade  ;  car  il  sait  que  le  lendemain  il  aura  la 
vue  très-saine  jusqu’au  coucher  du  soleil.  » 

Les  Médecins  d’Europe  croient  qu’il  est  rare 
qu’on  guérisse  de  la  Nyctalopie.  Le  P.  Dentre- 
colles  n’a  pas  donné  les  conjectures  des  Méde¬ 
cins  Chinois  sur  les  causes  d’une  si  singulière 
succession  périodique  de  lumière  et  d’obscuritéj 


3o8  Médecine  des  Chinois, 
mais  il  dit  qu’ils  guérissent  cette  maladie  :  il 
cite  quelques  guérisons  dont  il  a  été  témoin  et 
il  indique  un  de  leurs  remèdes  aisé, prompt  et 
d’une  vertu  éprouvée.  Le  voici  : 

«  PplEnez  le  foie  d’un  mouton  ou  d’une  brebis 
qui  ait  la  tête  noire,  coupez-le  avec  un  couteau 
de  bambou  ou  de  bois  dur  ;  ôtez-en  les  nerfs, 
les  pellicules  et  les  filaments  ;  puis  enveloppez-le 
d’une  feuille  de  nénuphar,  après  l’avoir  sau- 

f)Oudré  d’un  peu  de  bon  salpêtre.  Enfin  mettez 
e  tout  dans  un  pot  sur  le  feu ,  et  faites-le  cuire 
lentement.  Remuez-le  souvent  pendant  qu’il 
cuit,  ayant  sur  la  tête  un  grand  linge  qui  pende 
jusqu’à  terre,  afin  que  la  fumée  qui  s’exhale  du 
foie  en  coclion,  ne  se  dissipe  point  au-dehors, 
et  que  vous  la  receviez  toute  entière.  Cette  fu¬ 
mée  salutaire  s’élevant  jusqu’à  vos  yeux  que 
vous  tiendrez  ouverts,  eu  fera  distiller  l’hu¬ 
meur  morbifique,  et  vous  vous  trouverez  guéri. 
Si  vous  employez  ce  remède  sur  le’ midi,  vous 
cesserez  le  soir  même  d’éprouver  cet  accident. 
Il  y  en  a  qui  conseillent ,  pour  mieux  assurer 
la  guérison,  de  manger  unepartie  du  foie  ainsi 
préparé,  et  d’en  avaler  le  bouillon.  Mais  d’autres 
assurent  que  cela  n’est  point  nécessaire,  et  qu’on 
enavu  qui  ont  été  guéri  en  se  contentant  d’bumer 
à  loisir  la  fumée  du  foie  de  mouton  pendant 
qu’il  cuit ,  et  qu’il  étoit  pareillement  inutile 
d’avoir  égard  à  la  couleur  blanche  ou  noire  de 
la  laine  du  mouton  w. 

Le  P.  Dentrecolles  nous  a  transmis  sur  la 
Nyctalopie  ce  qu’il  en  savoil,  à  l’époque  où  H 

a 


Première  Partie.  Sop 

a  écrit,  et  lorsqu’il  étoit  privé  du  secours  des  gran¬ 
des  bibliothèques  pour  appuyer  des  recherches 
toujours  nécessaires.  Le  faisceau  des  lumières 
s’est  accru  depuis  lui,  et  les  expériences  se  sont 
nudtipliées. 

Nous  avons,  dans  les  Mémoires  in-4°.  de  la 
Société  royale  de  Médecine ,  des  recherches 
faites  avec  grand  soin  par  M.  de  Chamseru, 
sur  la  Nyctalopie  :  elles  sont  consignées  dans 
un  Mémoire  qu’il  a  lu  en  mars  1786,  et  dont 
nous  donnons  ici  simplement  quelques  résul¬ 
tats  ,  pour  suppléer  à  ce  que  le  P.  Denlrecolles 
et  les  traducteurs  de  l’Histoire  Universelle  ont 
passé  sous  silence. 

Cette  maladie  extraordinaire,  par  laquelle 
les  individus  perdent  la  vue  le  soir  au  coucher 
du  soleil  et  la  recouvrent  le  matin  à  son  lever, 
donne  lieu  à  trois  questions  importantes  que  se 
fait  M.  de  Chamseru,  et  qui  forment  la  base 
de  son  Mémoire;  mais  il  n’y  discute  que  la 
première  question,  et  se  réserve  de  publier  les 
deux  autres,  dont  la  dernière  est  celle  que  nous 
avions  le  plus  d’empressement  à  trouver,  savoir  : 
Quelle  doit  être  la  simplicité  des  moyens  cu¬ 
ratifs  de  la  Nyctalopie....  Quels  sont  les  moyens 
d’en  prévenir  l’ajiparition ,  ou  au  moins  de  la 
réduire  à  la  classe  des  maladies  rares  ou  spora¬ 
diques  ?  M.  Saillant,  son  savant  confrère,  nous 
met  heureusement  sur  la  voie. 

Dans  la  première! question,  M.  de  Chamseru 
nous  apprend  par  une  suite  de  faits  exposés  avec 
autant  d’ordre  que  de  clarté,  que  l’aveuglement 
Seconde  Part.  V 


3lO  IVIÉDEClNE  DES  GlIINOlS, 
nocturne  est  connu  en  France  et  dans  tous  les 
autres  Etats  de  l’Europe  ;  qu’il  s’observe  annuel¬ 
lement  et  tous  les  Printemps,  aux  environs  de 
la  Roclie-Guyon ,  une  des  terres  de  madame  la 
duchesse  d’Anville  ;  que  cet  aveuglement  est 
constaté  dans  tous  les  âges  de  la  vie,  mais  qu’il 
est  fort  rare  dans  le  bas  âge  :  il  prend  commu¬ 
nément  au  Printemps  et  en  Automne  :  sa  durée 
moyenne  est  de  trois  mois  :  ses  causes  princi¬ 
pales  tiennent,  d’après  les  plus  célèbres  Mé¬ 
decins,  aux  variations  ou  à  la  durée  de  l’at¬ 
mosphère  qui  concourent  ayec  les  maladies 
régnantes  :  elles  tiennent  aux  émanations  d’un 
terrain  ou  d’un  local  humide,  malsain  ou  ni¬ 
treux  ,  aux  saisons  des  neiges  et  des  frimats , 
quand  la  terre  vient  à  se  ressuyer  et  passe  de 
riurmidité  à  la  sécheresse,  à  mesure  que  le 
soleil  se  lève  sur  l’horizon,  et  lors  d’une  trop 
longue  sécheresse  :  elles  tiennent  plus  particu¬ 
lièrement  à  l’état,  à  la  profession  des  individus 
plus  exposés  par  les  travaux  de  la  campagne,  en 
plein  air  le  soir  et  le  matin,  que  les  personnes 
qui  jouissent  de  toutes  les  commodités  de  la 
vie.  Les  femmes  en  sont  atteintes  dès  qu’elles 
mènent  le  même  genre  de  vie  laborieuse,  mais 
la  durée  varie  citez  elles  plus  sensiblement , 
selon  l’âge  qu’elles  peuvent  avoir. 

L’ancienne  Médecine ,  toujours  consultée 
par  les  savants  Médecins,  fournit  ses  autorités 
à  M.  Chamseru  :  elle  a  connue  la  Nyctalopie 
et  ses  causes.  Hippocrate  ét^^s  commentateurs, 
dont  Foësius,  Aristote,  Galien  et  Avicenne  en 


Première  Partie.  3ii 

foül  foi  ;  puis  les  Médecins  frsiiçoi  s  et  étran¬ 
gers,  tels  que  Boerhaave,  SanjijelLedeliuS  jetc. 
En  Egypte,  suivant  Prosper  Alpin,  dans  son 
T ToxxlPii^Ifidicinct  J^grptiommj.et  dans  l’Inde , 
selon  Bontins,  dfi  Me4icin4  Iiidorum ,  Parisiis 
17467  ^  connu  la  Wyctalopie. 

Nous  conseillons  après  cela  de  consulter  le 
Mémoire  do  M-S,aillant,  cité  précédemment: 
Quoique  concis,  il  suppose  bièn  des  lectures  ^ 
et  il  relève  des  erreurs  :  ou  le  trouve  dans  le 
même  volume  in-4°,  de  la  Société  Royale, 
imprimé  en  1790,  page  121  et  suivantes. 

Il  traite  de  deux  genres  de  Nyctalopie,  c’est- 
à-dire  ,  de  raVeuglement  de  nuit  et  de  la  vue 
de  nuit,  cette  dernière  espèce  plus  rare  ;  et  il 
en  parle  ençore  .d’après  Hippocrate ,  qm  a  ob¬ 
servé  ces  deux  maladies  très-opposées. 

Dans  raveiiglement  de  nuit,  qui  est  notre 
objet,  M.  Saillant  dit  que  le  Prince  de  la  Mé¬ 
decine  grecque  prescrit  pour  aliment  et  moyen 
de  guérison  à  ses  malades  le  foie  de  mouton  ou 
d’autres  anipiany ,  et  que  ce  renïède  reçom- 
niandé  pay  tpus  les  Auteurs , a  été  employéavec 
succès.  On  cite  dans  les  Ephéméridçs ,  ajoute- 
t-il,  un  Nyctalope  nu  aveugle  de  nuit,  guéti 
après  aViOir  .mangé ,  tous  .les  matins  ,  pendant 
six  jours ,  le  Ee.rs  d’un  foie  .de  bœuf.  D’autres 
Médecins  çonseillent  le  jfoin  d’ anguille,  celui 
de  chèvre  et  de  bouc,  este- 

Or  ,  nous  disons  que  ces  remèdes  se  rappro- 
client  beaucoup  du  traitement  de  notre  Méde- 


3i2  Méijecine  des  Chinois, 
cin  Chinois  qui ,  un  peu  de  cliarlatauerie  na¬ 
tionale  mise  à  part  dans  l’exercice  de  son  art, 
charlatanerie  qui  ne  se  borne  pas  à  la  Chine, 
ordonne  de  recevoir  la  fumigation  du  foie  de 
mouton  ou  de  brebis ,  pendant  toute  la  durée 
de  la  cuisson  du  foie,  et  même  d’en  manger 
une  partie.  Le  sol  nitreux  de  Pékin  j  et  la  grande 
sécheresse  que  les  habitants  de  la  Province  de 
Pé-tche-li  éprouvent  pendant  l’été  ,  doivent 
contribuer  à  produire  les  fréquentes  maladies 
des  yeux  auxquelles  ils  sont  sujets ,  et  aussi  des 
Njctalopes. 

Notice  du  Livre  CAmo/j  Si-yuen  ,  donnée 
par  M.  Cibot ,  et  présentée  en  extrait  :  ou 
des  divers  signes  de  mort  violente,  (i) 

Le  mot  Si  en  chinois  signifie  laver ^  le  mot 
yuen,  fosse.  La  manière  dont  s’y  prend  la  jus¬ 
tice  chinoise  pour  faire  paroître  les  plaies  et 
contusions  sur  les  cadavres  même  à  demi  pour¬ 
ris  ,  a  donné  occasion  de  faire  le  livre  Si-juen , 

et  lui  a  valu  ce  nom . 

Le  Si-yuen  est  divisé  en  huit  livres  et  écrit 
d’un  style  fort  simple,  comme  tous  les  ouvra¬ 
ges  d’instruction.  Il  manque  en  Europe  :  notre 
Chirurgie  et  la  Médecine  peuvent  le  rendre 
infiniment  supérieur  à  celui  des  Chinois.  Quel¬ 
que  habiles  que  soient  les  Médecins  et  Chirur¬ 
giens  que  la  justice  appelle  pour  visiter  les  ca¬ 
davres  ,  quelque  sûre  et  exacte  que  soit  leur 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  Pélûn  ,  IV,,p.  421  et  suiv. 


3i3 


Première  Partie- 
déposition  par  la  facilité  qu’ils  ont  de  les  ou¬ 
vrir  ,  il  est  certainement  bien  des  cas  où  leur 
habileté  ne  peut  pas  suppléer  aux  recherches 
particulières  et  aux  observations  qu’il  faudroit 
avoir  fait  pour  distinguer  la  cause  primitive  de 
la  mort  :  et  ce  n’est  qu’à  force  de  recherches  et 
d’observations  qu’on  pourra  parvenir  à  trouver 
des  règles  sûres  (  s’il  y  en  a  )  et  applicables  à 
tous  les  cas . 

Le  plus  ancien  ouvrage  qu’on  ait  sur  cette 
matière  ne  remonte  pas  avant  la  dynastie  des 
Songy  qui  commença  en  960. . . .  Ln  des  pre¬ 
miers  soins  de  la  dynastie  des  .Yuen  ^  fut  de 
faire  publier  l’ouvrage  des  Song  sur  la  visite 
des  cadavres,  après  l’avoir  refondu  et  augmenté. 
La  dynastie  des  Ming ,  qui  succéda  à  celle  des 
Yuen  J  commanda  des  recherches  ,  des  exa¬ 
mens  ,  des  discussions  sur  cette  matière  impor¬ 
tante  ,  et  fit  publier  successivement  plusieurs 
ouvrages  pour  l’instruction  des  Magistrats. 

Quand  l’auteur  du  Si-juen  publia  son  livre, 
la  dynastie  régnante  n’avoit  pas  encore  préparée 
l’édition  revue,  corrigée  et  plus  complète  qu’on 
a  donnée  depuis ,  que  nous  n’avons  pas  pu  nous 

procurer .  11  rend  compte  avec  modestie 

de  son  travail  et  de  l’usage  qu’il  a  fait  de  tout 
ce  qui  a  paru  jusqu’alors.  Mais  en  applaudis¬ 
sant  aux  recherches ,  aux  travaux  de  ses  prédé¬ 
cesseurs  ,  il  ne  dissimule  pas  que  l’ignorance , 
le  préjugé  et  la  superstition  avoient  adopté  bien 
des  principes  et  des  règles  que  l’expérience  a 
appris  à  rejeter. 


V 


3i4  MÉDEeiivE  DES  Chinois, 

On  observe  que  ces  examens ,  ceS  vishes  de 
cadavres  dans  les  cas  douteux,  c’est-à-dire  où 
il  n’y  a  aucun  signe  certain  de  mort  violente , 
iie  peuvent  jamais  aller  aü^lèlà  de  là  pi-obabililé 
daus  un  pays  où  l’on  n’ouvre  jamais  les  cada¬ 
vres,  et  qüe  dès-lors  il  s’élève  de  grandes  diffi¬ 
cultés  contre  le  Si-juen. 

Nous  renvoyons  à  la  notice  même,  dans  la¬ 
quelle  ou  verra  ce  qui  se  pratique  en  Chine 
pour  ti’ouver  les  signes  de  mort  violente,  et 
comment  cette  nation  supplée  à  la  dissection  des 
cadavres  qüe  les  préjugés  publics  interdisent. 

L’habile  rédacteur  de  l’affiche  de  Province, 
au  23  décembre  1778,  dit  que  la  notice  du  li¬ 
vre  Si-fLien,  que  l’on  avoit  demandée  d’Europe 
traite  des  divers  sipies  auxquels  les  Chinois 

Iu’étendent  reconnoître  les  causes  des  morts  vio- 
entes  ;  qu’ils  ont  porté  fort  loin  ces  observa¬ 
tions,  et  qu’en  lisant  on  est  étonné  que  chez  un 
peuple  où  les  crimes  publics  sont  rares ,  les, 
crimes  secrets  et  cachés  soient  fort  communs  j 
mais  que  chez  presque  toutes  les  nations,  il  y 
a  une  balance  qui  égale  les  biens  et  les  maux. 

Ces  crimes  cachés  solit  le  Suicide  si  commun 
à  la  Chine. 

On  ne  rappelle  ici  que  comme  anecdotes  et 
pour  affoiblir  le  sérieux  de  l’article  précédent, 
dont  l’objet  diffère  quant  au  fond,  1°.  L’ouvrage 
du  Docteur  Bruiner  qui  a  publié  le  Traité  sur 
l’incertitude  des  signes  de  la  mort  relativement 
aux  inhiànations  trop  promptes^  et  qui  a  tra- 


Première  Partie.  3i5 

duil  en  françois  plusieurs  ouvrages  d’HofFuian., 
20.  Un  traité  plus  moderne  du  célèbre  Wins- 
low  sur  la  même  matière ,  mais  inférieur  ce¬ 
pendant  à  celui  de  Bruliier.  L’amour  de  l’hu¬ 
manité  a  conduit  ce  dernier.  Son  livre  lour¬ 
dement  écrit  et  traduit  en  plusieurs  langues 
étrangères  ,  prescrit  de  n’enterrer  les  cadavres 
qu’au  bout  de  quatre  jours.  Un  poète  nommé 
Delaforinière  fit  les  vers  suivants  en  recon- 
noissance. 

Collatéraux  auront  beau  faire , 

Ils  attendront  assurément 
Quatre  jours  impatiemment , 

Ce  n’est  pas  trop  en  cette  affaire  ; 

Car  je  l'avouerai  sans  mystère, 

Bruhier,  qu’il  me  déplairoit  fort , 

Bien  à  l’étroit  dans  une  bière 
De  me  Voir  vif  après  ma  mort. 

Le  Docteur  et  savant  Winslow  veut  que  les 
signes  de  la  putréfaction  se  montrent  avant  l’In¬ 
humation  des  cadavres.  Sa  naissance  ,  sa  foi- 
blesse  ,  la  difficulté  de  lui  conserver  la  vie  dans 
les  premières  années,  et  le  souvenir  d’avoir  été 
enseveli  deux  fois  comme  mort,  dans  sa  jeu¬ 
nesse  ,  excusent  la  prolongation  qu’il  a  exigé. 
Son  humanité  lui  faisoit  appréhender  pour  les 
autres  le  danger  auquel  il  avoii  été  exposé. 


3i6  Médecine  des  Chinois, 

Notice  du  Cong-fou  des  Bonzes  Tao-sée , 

extraite  des  Mémoires  des  Miss.  Fr.  de 

Pékin  (i). 

On  appelle  Tao-sée  en  chinois  ,  ceux  qui 
sont  de  la  secte  qui  recoiiuoît  le  fameux  Lao- 
tsée  ou  Lao-kun  pour  chef  et  pour  maître  ; 
mais  ce  nom  est  spécialement  attribué  aux 
Bonzes  de  cette  secte,  soit  qu’ils  vivent  en  com¬ 
munauté  ou  mariés ,  solitaires  ou  errants.  Il  ne 
faut  que  lire  le  Tao-te-king  àe  Lao-sée ,  ^ovx 
voir  qu’il  n’est  pas  le  maître  de  ces  prétendus 
disciples. 

On  appelle  Cong-fou  en  chinois  ,  les  pos¬ 
tures  singulières  dans  lesquelles  se  tiennent 
quelques  Tao-sée.  Comme  les  Bonzes  ou  Prê¬ 
tres  de  cette  secte  ont  plus  de  loisir  ,  ils  ont 
plus  de  temps  pour  vaquer  au  Cong-fou  ,  qui 
est  tout  à  la  fois  un  exercice  de  religion  et  de 
Médecine,  et  ils  passent  pour  l’entendre  mieux 
par  cette  raison. 

Les  Tao-sée  qui  ont  le  secret  du  Cong-fou 
(  considéré  ici  relativement  à  la  Médecine  )  se 
sont  fait  une  langue  à  part  pour  l’enseigner  , 
et  ils  en  parlent  en  des  termes  aussi  éloignés 
des  idées  communes,  que  nos  Alchymistes  du 
grand  œuvre . 

Les  lettrés,  qui  ne  sont  pas  crédules,  ont 
fait  voir  que  la  charlataneiûe  des  Bonzes  ne 


(i)  Mém.  des  Mission,  de  Péhin  ,  IV  ,  441  et  suiv. 


Première  Partie.  817 

frtisoit  que  couvrir  du  ridicule  de  leurs  supers¬ 
titions  une  ancienne  pratique  de  Médecine 
fondée  en  principes  et  fort  indépendante  de 
la  doctrine  absurde  des  Tao-sée  ,  sur  laquelle 
on  l’a  entée.  Elle  en  est  aussi  indépendante  que 
la  vertu  des  remèdes  qu’il  leur  a  plu  d’adopter 
et  de  faire  valoir. 

Cette  assertion  curieuse  est  appuyée  de 
raisons  qui  nous  ont  fait  imaginer  de  proposer 
aux  Physiciens  et  aux  Médecins  d’Europe  , 
d’examiner  si  la  partie  médicinale  du  Cong-fou, 
est  réellement  une  pratique  de  Médecine  dont 
on  puisse  tirer  parti  pour  le  soulagement  et  la 
guérison  de  quelques  maladies. 

Le  Cong-fou  consiste  en  deux  choses  :  dans 
la  posture  du  corps  et  dans  la  manière  de  res¬ 
pirer. 

Il  y  a  trois  postures  principales  pour  le  Cong- 
fou  :  être  debout ,  assis  ,  ou  couché. 

Le  reste  de  la  dissertation  de  M.  Cihot ,  à 
laquelle  nous  renvoyons,  apprend  que  l’objet 
qu’on  se  propose  est  de  dégager  la  poitrine  , 
de  tempérer  l’ardeur  du  sang ,  de  remédier  à 
l’asthme,  aux  douleurs  de  reins  et  d’entrailles  , 
aux  embarras  de  l’estomac  ,  aux  obstructions 
et  à  la  jaunisse  ,  aux  maux  de  cœur  ,  aux  ver¬ 
tiges  ,  aux  rhumatismes  ,  à  la  paralysie,  à  la 
pierre  et  aux  coliques  néphrétiques,  par  des 
attitudes  très-variées  et  fort  gênantes...  Le  ma¬ 
tin  est  le  temps  indiqué  pour  le  Cong-fou. 

Un  savant  journaliste  en  rendant  compte  dans 


3i8  Médecine  DES  Chinois ,  Prem.  Part- 
les  affiches  de  Province,  en  décemLre  1 7 78 ,  de 
cette  dissertation  ,  porte  ainsi  son  jugement. 

Le  Con^-fou  des  Bonzes  Tao-sée  fait  con- 
noître  les  idées  extravagantes  de  ces  hommes 
désœuvrés  qui  se  sont  imaginé  de  trouver  le 
remède  à  la  plupart  des  maladies ,  en  faisant 
prendre  au  corps  les  postures  les  plus  bizarres , 
les  plus  forcées  et  les  plus  gênantes. 

Si  ces  attitudes  ridicules  et  extravagantes , 
ajoutons-nous  ,  étoient  parvenus  à  la  connois- 
sance  des  Mesméristes  ,  ils  auroient  pu  en 
adopter  une  partie  pour  varier  les  scènes  comi¬ 
ques  autour  du  baquet. 


médecine  des  Chinois,  Introduction.  819 


MÉDECINE, 


S  ECONDE  PARTIE. 
introduction. 

Quelques  réflexions  générales  qui  rentrent 
dans  les  principes  de  la  Médecine  chinoise  déjà 
donnés  aù  cominencement  de  cet  essai  et  qui 
portent  sur  l’emploi  qu’elle  fait  de  ses  remèdes 
tirés  des  trois  règnes  de  l’Histoire  Naturelle , 
composeront  le  fonds  de  cette  deuxième  partie 
uniquement  ébauchée ,  pour  inviter ,  comme 
nous  l’avons  dit ,  quelque  savant  Médecin  à  des 
déployements  ou  à  des  rapprochements  utiles  : 
car  nous  nous  bornons,  faute  de  plus  amples 
matériaux ,  a  réunir  ceux-ci ,  qui  étoient  dis¬ 
persés  dans  beaucoup  d’ouvrages. 

Selon  les  documents  de  la  Médecine  chi¬ 
noise  ,  la  première  règle  qu’on  donne  pour  la 
conservation  des  vieillards,  est  de  n’attaquer  au¬ 
cune  de  leurs  infirmités  par  des  remèdes  violents 
et  de  faire  un  usage  très-modéré  des  remèdes  , 
soit  pour  eux ,  soit  pour  leurs  enfants.  Ces  mé¬ 
dicaments  ,  en  général ,  sont  fort  peu  composés 
et  on  les  tire  des  différentes  provinces  de  la 
Chine ,  la  Providence  ayant  prévu  les  maladies 


320  médecine  des  Chinois, 
et  la  nécessité  de  les  guérir  par  les  plantes  que 
chaque  climat  fournit,  sans  recourir  aux  plantes 
étrangères. 

Les  Missionnaires  de  Pékin  disent  qu’un 
aventurier  et  un  ignorant  sont  traités  en  Chine 
comme  de  vrais  homicides,  lorsqu’il  est  prouvé 
qu’ils  ont  accéléré  ou  causé  la  mort  de  leurs  ma¬ 
lades  ;  mais  cette  preuve  est  difficile  ,  car  ne 
voyons-nous  pas  ici  que  le  mort  a  toujours  tort? 
Avouons ,  dans  ces  réflexions  simples ,  que  les 
Médecins  ignorants  doiven  t  cependan  t  être  nom¬ 
breux  J  si  chaque  particulier  est  admis  à  prati¬ 
quer  la  Médecine ,  comme  les  arts  mécaniques, 
sans  examen  et  sans  prendre  de  degrés ,  selon 
que  l’a  écrit  le  P.  Le  Comte.  Cette  observation 
est  appuyée  sur  les  divers  examens  prescrits  en 
F  rance  aux  Chirurgiens  de  village  ,  avant  qu’ils 
puissent  exercer  leur  art.  Ils  les  subissoient  ou 
les  éludoient ,  l’argent  qu’ils  donnoient  étant , 
par  un  abus  dangereux ,  le  premier  titre  de  leur 
savoir.  Placés  ensuite  dans  un  village  ,  et  non 
contents  de  faire  des  saignées ,  de  mal  panser 
des  plaies,  ils  s’érigeoient  en  Médecins.  Qu’en 
arrivoit-il  ?  Les  malades  devenoient  souvent  les 
victimes  de  leur  incapacité ,  de  leur  ignorance 
ou  de  leur  témérité.  INous  nous  rappelons  qu’un 
Frateràes  environs  de  Paris ,  gascon  de  nais- 


Seconde  Partie,  Introduction.  32 1 
sancc,  de  propos  et  gonflé  d’amour  propre  de 
sa  science  prétendue ,  avoit  donné  à  une  femme 
moribonde  du  sang  de  bouquetin:  le  remède 
violent  ou  la  force  du  tempérament  de  la  ma¬ 
lade  la  rendit  à  la  vie,  à  la  suite  d’une  forte  crise. 
Le  i^raZer ébahi  disoit ,  en  parlant  de  cette  gué¬ 
rison  :  il  faut  que  cette  femme  ait  eu  le  diable 
au  corps  pour  en  être  réchappée.  üîexxi'evLsemeut 
plusieurs  Chirurgiens  de  villages  ,  qui  ont  pro¬ 
fité  de  leurs  cours  dans  les  hôpitaux  et  de  leurs 
études ,  sont  très-utiles  à  l’humanité  dans  l’é- 
loigiiemeut  où  les  habitants  des  campagnes  sont 
des  villes  et  de  la  capitale. 

Si  l’on  venoit  objecter,  d’après  les  relations  , 
contre  l’honneur  des  Médecins  Chinois  qui  mé¬ 
ritent  chez  cette  nation  de  la  réputation ,  que 
l’on  voit  dans  les  rues  des  villes  et  des  villages 
delà  Chine,  de  petits  Médecins  qui  annoncent 
par  l’écriteau  tenu  à  un  long  bâton ,  qu’ils  gué¬ 
rissent  toutes  sortes  de  maladies,  on  répondroit 
eu  rapprochant  nos  usages,  que  nos  charlatans, 
prétendus  guérisseurs  de  tous  maux,  ont  l’art 
de  se  faire  un  auditoire  populaire  et  des  pra¬ 
tiques  dont  ils  tirent  bon  profit.  Ceux  des  empi¬ 
riques  qui  connoissent  toutes  les  maladies  par 
l’inspection  des  urines ,  ceux  qui  se  flattent  de 
guérir  radicalement  ,  chez  nous,  par  'usage  des 


322  Médecin  K  des  Chinois, 
lisaucs  et  qiii  étoieut  autorisés  à  jeter  le  pu¬ 
blic  dans  l’erreur,  en  se  procurant  des  permis¬ 
sions  par  les  premiers  Médecins  et  Chirurgiens 
de  la  Cour  ou  parleurs  Lieutenants ,  jettent-ils 
un  déshonneur  sur  le  corps  des  Médecins?  De 
même  les  petits  Médecins ,  coureurs  des  rues  eu 
Chine,  vrais  charlatans  ,  (ont  leur  métier. et  ne 
nuisent  en  aucune  façon  à  la  réputation  de  leurs 
confrères  plus  riches,  dès  que  ces  derniers  ont 
l’estime  générale  par  leur  savoir  et  leur  probité. 

Il  se  trouve  en  Chine  un  ordre  de  Médecins 
bien  supérieurs  à  ceux  dont  nous  venons  de  par¬ 
ler  ,  si  le  fait  est  vrai.  Ils  regardent ,  dit  M.  de  la 
Harpe  (  i  ) ,  au-dessous  d’eux  de  prescrire  des  re¬ 
mèdes  ,  et  ils  se  bornent,  dans  l’ordre  de  cette 
science,  (après  sans  doute  avoir  vu  les  malades), 
à  déclarer  la  nature  des  maladies.  Leurs  visites 
se  paient  beaucoup  plus  chèremeut  que  celles 
des  Médecins  ordinaires.  Ce  qui  fait  la  fortune 
et  la  réputation  d’un  Médecin  chinois ,  c’est  d’a¬ 
voir  guéri  quelques  Mandarins  distingués  ou 
d’autres  personnes  riches,  qui  joignent  au  paie¬ 
ment  de  chaque  visite  des  gratifications  ou  des 
présents  considérables.  Un  Médecin  ,  ajoute-t- 
il  ,  qu’on  a  fait  appeler  près  d’un  malade  ,  n’y 
retourne  pas  sans  qu’on  l’appelle. 


(i)  Abrégé  hist.  gén:.  des  voyages. 


Seconde  Partie  ,  Introduction.  323 

La  saignée  et  les  cautères  sont  exclus  de  la 
Médecine  cliinoise  ;  mais  elle  emploie  les  ven¬ 
touses  quiy  suppléent:  voyez  la  première  Partie. 

On  ne  se  sert  pas  d’ Apothicaires  pour  la  com¬ 
position  des  médicaments.  Ce  sontles  Médecins 
qui  ordonnent  et  préparent  eux-mêmes  quel¬ 
quefois  les  remèdes  dans  la  chambre  du  malade, 
quand  cela  se  peut  facilement  :  autrement  ils  les 
font  dans  leurs  maisons.  Ils  ne  promettent  l’eflet 
(le  certains  remèdes ,  qu’autant  qu’ils  sont  prépa¬ 
rés  avec  un  feu  de  tel  ou  tel  bois  ;  et  les  gens  dé¬ 
licats  savent  que  pour  la  cuisson  de  certains  ali¬ 
ments  ,  il  faut  de  même  faire  choix  du  bois:  par 
exemple,  dubois  de  mûrier  pour  la  poule  bouil¬ 
lie  ,  qui  eu  est  plus  tendre;  du  feu  de  bois  d’aca¬ 
cia  pour  cuire  le  coclion  ,  qui  n’est  pas  Indigeste 
en  Clilne  ,  mais  qui  en  devient  une  nourriture 
plus  légère.  Ces  recherches  plus  étendues  dans 
notre  article  à.cs,  Aliments ,  ne  conviennent  sans 
doute  qu’aux  grands  et  auxpersonnes  opulentes. 
Par  suite  de  diverses  observations  ,  on  sait  que 
les  Chinois  font  chauffer  l’eau,  le  vin  et  généra¬ 
lement  toutes  les  liqueurs  dontils usent.  Ce  n’est 
que  depuis  une  trentaine  d’années  qu’on  s’est 
accoutumé  à  boire  ,  en  été  ,  à  la  glace,  dans  la 
province  de  Péltin  ;  car  cette  coutume  n’a  pas  pé¬ 
nétré  dans  les  provinces  méridionales.  Doit-on 


32/(.  Médeci-ke  des  Chinois, 
attribuer  à  cette  habitude  de  boire  chaud  la  san¬ 
té  dont  les  Chinois  jouissent  ?  La  goutte  est  un 
mal  inconnu  poui'  eux  ,  et  la  gravelle  y  est  rare, 
quoique  leurs  médicaments  fassent  sonvent  men¬ 
tion  d’elle. 

Le  remède  nommé  Pao-hmg-che,  employé 
dans  la  curation  de  la  petite  vérole,  de  la  rou¬ 
geole  et  des  fièvres  pourprées  •,  le  Kou-tsiou , 
autre  remède  moins  dispendieux  contre  l’apo¬ 
plexie  ,  les  indigestions  ,  les  coliques  et  les  fiè¬ 
vres  intermittentes  ;  la  drogue  médicinale  ap¬ 
pelée  Ou-poej-tse  ,  propre  à  guérir  des  dys- 
senteries  ,  du  flux  de  sang ,  etc.  les  tablettes 
médicinales,  qu’on  peut  rapprocher  par  leur 
composition,  des  confections  d’hyacinthe  et  de 
notre  thériaque ,  sont  des  ressources  pour  la  Mé¬ 
decine  chinoise.  Nous  donnerons  ci-après  ces 
articles  plus  détaillés.  Le  quinquina  étoit  in¬ 
connu  en  Chine  avant  l’arrivée  des  Missionnaires 
Jésuites.  L’Empereur  Kang-hi  a  eu  soin  de 
faire  publier  tous  les  remèdes  dont  les  succès 
avoieut  été  éprouvés;  et  ces  résumés,  s’ils  étoient 
parvenus  euEurope,  seroient  peut-être  précieux. 

Maintenant  nous  allons  indiquer ,  d’après 
nos  lectures  ,  les  vertus  que  les  Chinois  attri¬ 
buent  aux  plantes  et  à  leurs  racines,  aux  feuilles 
de  certains  arbres,  et  aux  fruits  de  quelques  au¬ 
tres 


Introduction.  325 

très  tirés  des  trois  règnes  de  l’histoire  naturelle; 
quoiqu’en  traitant  cette  partie  essentielle,  et 
dans  l’introduction  aux  plantes  potagères  ,  nous 
ayions  indiqué  nécessairement  ces  remèdes,  qui 
ont  besoin  d’être  soumis  ici  à  des  expériences 
suivies  et  à  des  lumières  plus  sûres  que  les  nô¬ 
tres.  L’ordre  alphabétique  nous  a  semblé  le  plus 
commode  pour  étendre  cette  nomenclature. 


FIN  DE  l’Introduction. 


Seconde  Part. 


X 


326  Médecine  des  Chinois, 

Règne  Végétal. 

Abricots.  Les  AMANDES  de  Y Abi'icotier  sauvage  sont  un 
remède  sùr  et  prompt  contre  la  morsure  des 
chiens  enragés  ,  si  on  mâche  bien  ces  amandes 
et  qu’on  les  applique  aussi  sur  la  plaie  sans  délai. 

Acacia.  Les  graines  tirées  des  gousses  de  V Acacia , 
en  chinois  Hoai-chu,  sont  employées  avec  succès 
dans  la  Médecine.  Selon  l’Auteur  chinois  ,  ex¬ 
trait  par  le  P.  Dentrecolles,  il  faut  à  l’entrée  de 
l’hiver  mettre  les  graines  dans  du  fiel  de  bœuf, 
en  sorte  qu’elles  soient  toutes  couvertes  de  ce 
fiel ,  faire  sécher  le  tout  à  l’ombre  pendant  cent 
jours,  ensuite  avaler  chaque  jour  une  de  ces 
graines  après  le  repas.  Avec  ce  régime  ,  la  vue 
fatiguée  s’éclaircit,  on  se  guérit  des  hémor- 
rhoïdes  ,  les  cheveux  blancs  deviennent  noirs  , 
secret  fort  au  goût  des  Chinois  qui  auroient  des 
raisons  de  cacher  ou  de  déguiser  leur  âge.  Nos 
coquettes  surannées  y  recourreroient ,  si  elles 
n’avoient  pas  maintenant  leurs  difformes  per¬ 
ruques,  étrangères  à  la  couleur  de  leurs  sourcils. 

Anis  étoilé.  On  facilite  la  digestion  et  on  fortifie  l’estomac 
en  mâchant  souvent  de  Y  Anis  étoilé.  C’est  en¬ 
core  un  puissant  diurétique  ;  on  en  prend  en 
infusion  avec  la  racine  de  Gens-eng  pour  réta¬ 
blir  les  forces  épuisées.  M.  Buc^hoz  croit  que  cet 
anis  est  la  base  du  ratafiat  de  Bologne ,  qui  a  tant 
de  réputation. 

Arbre  à  suif.  La  racine  amère  de  Y  Arbre  à  suif  est  rafraî- 
ebissante  de  sa  nature ,  sans  aucune  qualité  nui¬ 
sible. 


Seconüe  Partie.  827 

L’Armoise  est  appelée  en  Chine  l’herbe  des  Armoise. 
Médecins.  On  l’emploie  contre  les  crachements 
de  sang,  les  hémorrhagies  du  nez,  et  on  l’ap¬ 
plique  en  caustique  ,  comme  on  applique  les 
ventouses. 

La  racine  de  Belvedhre  est  diurétique  ;  elle  fa-  Eelvedère. 
cilite  le  sommeil,  dégage  les  vents  :  mise  en  infu¬ 
sion  et  dissoute  (  1  )  dans  un  peu  d’huile,  on  l’ap¬ 
plique  avec  succès  sur  les  morsures  des  serpents. 

La  feuille  de  Béthel  est  regardée  comme  un  Béthel. 
remède  souverain  contre  les  maladies  de  poitrine 
et  d’estomac.  L’usage  du  Béthel  conserve  les 
dents  aux  dépens  de  leur  blancheur  ,  mais  elle 
rend  l'haleine  agréable  ,  et  les  femmes  galantes 
en  Asie  y  attachent  une  autre  vertu. 

C^MiPHRiER.  Les  Chinois,  dans  leurs  Ij- Camphre, 
vres  de  Médecine  ,  attribuent  au  Camphre  des 
qualités  singulières.  Ils  disent  que  les  sabots  faits 
du  bois  de  Camphrier  délivrent  des  sueurs  te¬ 
naces  et  incommodes  des  pieds  ;  mais  nos  pra¬ 
ticiens  crolroient  voir  du  danger  à  supprimer 
cette  transpiration. 

Si  ,  selon  Duhalde  ,  on  brûle  des  Cannes  en-  Cannes, 
core  ver  tes  et  nouvellement  coupées  àxiBambou, 
il  en  sort  une  eau  que  les  Médecins  estiment  sa¬ 
lutaire  ,  et  qu’ils  font  boire  à  ceux  qui  ont  une 
partie  de  sang  caillé  par  quelque  coup  ou  quelque 
chute  :  ils  prétendent  que  cette  eau  a  la  vertu 


(1)  Ce  mot  dissoute ,  employé  dans  les  textes  origi¬ 
naux  ,  manque  peut-être  de  justesse ,  si  l'on  ne  connoit 
aux  luùles  aucune  vertu  dissolvante. 


X 


328  Médecine  des  Chinois, 
d’expulser  ce  mauvais  sang.  •  •  •  Les  grains  ou 
graines  de  Bambou  sont  de  la  grosseur  du  fro¬ 
ment,  et  donnent  une  farine  nourricière  dans 
les  temps  de  disette. 

Châtaignes.  La  Médecine  chinoise  se  sert,  comme  la  nôtre, 

des  CJulLaignes  qui  sont  un  farineux  ,  pour  ar¬ 
rêter  les  diarrhées  ;  mais  elle  paroît  en  faire  plus 
de  cas  dans  les  maux  de  poitrine ,  les  rétentions 
d’urines  et  les  autres  maladies  qui  proviennent 
d’un  sang  âcre  et  écliaulfé. 

Encre.  Les  Chinois  qui  n’ont  rien  perdu  de  vue  dans 
leurs  productions ,  nous  fourniroient  bien  d’au¬ 
tres  renseignements,  si  leurs  ouvrages  sur  la 
Médecine  et  l’Histoire  Naturelle  nous  étoient 
plus  connus.  Ils  regardent  leur  encre,  quand 
elle  est  très-ancienne ,  comme  un  remède  pro¬ 
pre  à  rafraîchir  le  sang,  à  arrêter  les  hémorrha¬ 
gies  et  mêmes  les  convulsions  qui  entraînent  ici 
lors  de  la  détention  la  mort  de  tant  d’enfants. 
La  dose  pour  les  personnes  qui  ont  de  l’âge  est 
de  deux  dragmes  :  on  la  met  au  rapport  de  Du¬ 
halde  ,  dans  de  l’eau  ou  dans  du  vin. 

Frêne.  Les  feuilles  et  les  fleurs  du  Frêne  odorant , 
nommé  en  chinois  Hieng-tchun ,  et  la  seconde 
peau  de  la  racine  de  cet  arbre  ,  ne  sont  pas  inu¬ 
tiles  dans  la  Médecine  chinoise  ;  mais  on  ne 
donne  pas  d’autre  renseignement. 

Gland.  La  bouillie  du  Gland  de  chêne ,  flirineux 
encore,  est  très-propre  à  fortifier  l’estomac.  La 
Médecine  lait  usage  aussi  de  l’écorce  de  cet  arbre 
et  de  ces  feuilles. 

Gingembre.  ê?/iVG'£ii/.s7îE'.  Cette  racine  aideàladigesti&u, 


Seconde  Partie.  529 

réclianlfe  les  vieillards  ;  elle  forlifie  restomac  : 
elle  est  la  base  des  épices. 

Nous  renvoyons  à  noire  collection  de  VHis-  Haricot  de 
toire  Naturelle  (  si  elle  parolt  )  pour  les  vertus 
de  la  plante  de  Fouling  ,  pour  celles  du  Haricot 
de  Chine,  utile  contre  le  gravier  et  la  pierre  , 
et  pour  la  fameuse  racine  du  Gens-eng,  on  Gin- 
sing.  Mais  nous  disons  ici ,  d’après  M.  Gossigu y, 
voyage ,  etc.  'vol.  in-S°.  imprmié  l’an  7,  pag.  55d, 
que  la  préparation  qu’on  donne  en  Chine  au 
Ginsing ,  contribue  a  ses  effets  salutaires.  On 
fait  line  décociion  ibéyforrae  de  celte  racine 
coupée  menu;  ou  l’expose  quelque  temps  à  la 
vapeur  d’une  décoction  de  riz  ,  et  on  la  fait  sé¬ 
cher  avec  soin.  Cette  racine  prend  alors,  dit-on^ 
une  sorte  de  transparence  et  devient  semblable 
au  sucre  d’orge.  C’est  dans  cet  état  qu’elle  a  la 
propriété  d’être  le  restaurant  le  plus  efficace. 

La  racine  de  Hia-tsao-tom-chon  ,  rare.cn  Hîa-t.sao^ 
Chine,  et  qui  croît  dans  le  Thibet,  contient  des 
vertus  à-peii-près  semblables  à  celles  qù'’o'n  at¬ 
tribue  au  Gens-eng  ou  Ginsing,  avec  cette  dif¬ 
férence  que  le  fréquent  usage  ne  cause  pas  des 
hémorrhagies ,  corn  me  fait  lé  Ginsing  ;  et  elle  11,0 
laisse  pas  moins  de  fortifier  et  de  rétablir,  selon 
le  témoignage  et  l’expérience  du  P.  Parçnuin , 
les  forces  perdues  par  l’excès  du  travail  ou  par 
de  longues  maladies. 

Voici  sa  préparation  :  Prenez  cinq  d,ragipei  de 
cette  racine  toute  entière  avec  sa  queue',  farcis- 
sez-en  le  ventre  d’un  canard  domestiqué ,  faites- 
le  cuire  à  petit  feu.  Quand  il  est  cuit,  retirez  la 
X  3 


Ho-biangi 

Kalka. 

Kansung. 

Ketmia. 

Lien-hoa; 


33o  Médecine  des  Chinois, 
drogue  dont  la  vertu  aura  passé  dans  la  cliair  du 
canard ,  mangez-en  soir  et  matin  pendant  huit  à 
dix  jours. 

Le  Ho  -  hiang  est  une  plante  médicinale  et 
aromatique  :  on  n’en  dit  pas  davantage. 

La  racine  de  Kalka  guérit  des  foiblesses  d’es¬ 
tomac  et  de  la  dyssenterie. 

On  fait  entrer  dans  la  composition  de  diffé¬ 
rents  parfums  propres  à  rendre  l’air  d’un  ay)2îar- 
tement  plus  salubre,  la  plante  nommée  Ka?i~ 
sung. 

Comme  boisson  rafraîcbissanlc,  on  prend  on 
guise  de  tbé  l’infusion  des  feuilles  du  Ketmia  3 
qui  est  de  l’ordre  des  malvacées  ,  dont  les  Chi¬ 
nois  font  plus  d’usage  que  nous. 

L’usage  du  Kou-ko ,  ou  de  la  fève  de  Saint- 
Ignace,  est  placée  dans  l’introduction  àriiistoiro 
des  Plantes  potagères. 

La  fleur  de  Lien-hoa,  ou  Nénuphar  àc  Chine, 
plante,  aquatique  ,  a  tin  fruit  gros  comme  une 
noisette,  et  l’amande  qu’il  renferme  est  blanche 
et  de  bon  goût.  Les  Médecins  l’estiment  et  ju¬ 
gent  quelle  nourrit  et  fortifie  :  c’est  pourquoi 
ils  en  ordonnent  Pusage  à  ceux  qui  sontfoibles, 
ou  qui,  après  une. grande  maladie,  ont  de  la 
peine  à  reprendre  leurs  forces. ... 

La  racine  de  Lien-hoa  est  noueuse  comme 
celle  des  roseaux  ;  la  moëlle  et  la  chair  est  très- 
blanche.  On  s’en  sert  beaucoup  en  été ,  parcc- 
qu’elle  est  fort  rafraîchissante. 

La  poudre  et  la  décoction  dès  semences  du 


s  Ec  O  w DE  Partie.  33i 

nommé  par  les  Chinois  Tifig-siaiig  ^  sont 
astrii/gentes. 

Le  noyau  dé  l’arbre  fruitier  liomrhë  Li-tchî. 

un  peu  rôti  et  rendu  friable  ,  puis  réduit  eil' 
poudre  très-fin  é  et  pris  à  jeüil  dans  dé  l’eau,  ést 
un  remède  efficace  contré  les'dôtilfetirs  de  la  gfa- 
velle  et  celles  de  la  colique  néphrétique.  Le  friiit 
de  cet  arbre,  quelque  délicieux  qu’il  soit  ,' 
échauffe,  si  l’on  en  mange  avéc  excès^ 

On  se  sert  de  l’intérieur  du  fruit  de  l’arhi'e  Lung-ju-çu. 
Lung-ju-çu,  mis  en  bouillie,,  pour,  se  frotter 
les  mains  dans  l’iiiver  et  les  préseryer  dés  en- . 
gelures.  .  r 

Le  Mangle  est  encore  un  des  boni  fruits  dcMangle. 
la  Chine:  son  écorce  arrête à  ce  qu’on  pré¬ 
tend  ,  le  flux  de,  sang.  ; 

Matricaire  ,  en  Chinois  ÜT/n-Zma.  La  Méde-iMatricaire. 
cille  fait  ]dus  d’usage  de  la  matricaire  .cùltivée 
que  de  celle  sauvage.  On  en  fait  entrer  les  fleurs' 
dans  quelques  confitures ,  et  on  mangé  les  bran¬ 
ches  avec  de  la  sausse  ou  en  salade.  : 

Les  graines  de  Melons,  de  çonconibres  ,;.et;Melon3. 
même  les  jtepins  des  pommes,  des  poires.,  les 
amandes  des  pêches  et  des 'abricots,  bien  m,â-; 
chés ,  facilitent  la  digestion  de  ces  mêmes  fruits.^ 

Ôn  mange  en  Chine 'par  cette  raison  beauçoup  , 
de  graines  de  melons  d  eau  et  de  citrouUles  à 
la  fin  et  au  commencement  do  ranhée  ,  q  est-à-* 
dire,  dans  les  mois  de  decembrè  et  cle  janvier. 

Cet  usage  populaire  et  universél' rémonté  dahs 
les  siècles  les  plus  recules  et  dérivé' iprobablé-- 
ment,  comme  îe  disent  les  Missïoiin’àifes  dèPé-' 

X  4 


332  MÉDECtNE  DES  ChINOIS, 
kin ,  de  l’ancienne  Diététique  ;  peut-être  les  Mé¬ 
decins  d’Europe  en  trouveroient  la  raison ,  s’ils 
en  faisoient  la  recherche  ou  quelques  expé¬ 
riences.  Ces  graines  et  amandes  font  partie  des 
quatre  semences  froides  en  usage  ici  dans  l’or¬ 
geat  et  autres  émulsions  rafraîchissantes. 

Mo-kou-sin.  La  réduction  en  cendre  du  champignon  Mo- 
kou-sin,  est  considérée  comme  un  excellent  re¬ 
mède  contre  les  ulcères  chancreux. 

Moli-hoa.  Les  baies  et  les  fleurs  du  Moli-lioa  sauvages 
sont  employées  par  la  Médecine  ,  qui  regarde 
ces  baies  comme  très-rafraîchissantes  dans  les 
ardeurs  de  poitrine,  d’entrailles,  et  contre  la 
rétention  d’urine. 

Moutan.  ■  Nous  n’avons  pas  ici  \o  Moutarij  ou  la  su¬ 
perbe  Maotane  de  la  Chine  qui  est  une  pivoine  j 
mais  nous  .avons  la  Pivoine  de  France ,  qui  a 
son  éclat ,  son  mérite ,  et  qui  est  un  anti-épi¬ 
leptique  souverain.  La  Médecine  chinoise  ne  dit 
pas  si  la  pivoine  a  cette  vertu  essentielle. 

Oranges.  Les  Oranges  douces  confites  au  sucre  et  ap- 
platièS,  cuites  dans  une  pinte  d’eau,  forment 
une  tisane  très  -  agréable  qui  convient  dans 
beaucoup  de  maladies ,  surtout  lorsqu’on  est 
enrhumé  :  elle  passe  aussi  pour  cordiale  et  pec¬ 
torale. 


>■>  Racjns  d’or ,  Racine  jaune  est  amère  ;  on 
l’estime  fébrifuge ,  stomachique  et  diurétique. 

Les  Raisins  de  Hami,  si  renommés,  sont 
de  deux  espèces.  La, première  fort. estimée  dans 
la  Médecine ,  est  semblable  à  ce  qvte  nous  con- 


Seconde  Partie.  333 

noissons  sous  le  nom  de  raisins  de  Corinthe. 
L’infusion  des  raisins  secs  de  celte  espèce ,  est 
un  remède  éprouvé  pour  faciliter  l’éruption  de 
la  petite  vérole,  vers  le  quatrième  jour,  quand 
le  malade  est,  ou  paroi t  afïbibli. 

On  s’en  sert  aussi  pour  exciter  la  sueur  dans 
certaines  pleurésies  et  fièvres'  malignes,  lorsque 
le  temps  en  est  venu,  et  qu’on  ne  voit  aucun 
indice  de  transpiration  ou  de  détente.  Le  remède 
prospère  si  souvent  et  si  pleinement ,  qu’on  ne 
peut  pas  douter  de  sa  vertu. 

On  a  rarement  recours'  à  la  Rhubarbe  crue  aimRarbe 
et  en  substance  ;  on  la  donne  en  décoction, 
mêlée  de  beaucoup  d’autres  simples. 

Maïs  les  Chinois  ont  la  plus  grande  estime  Sauge, 
pour  la  Saü^  qui  ne' Croît  pas  chez  eux  èt  qüi 
est  si  vantée  dans  l’école  de  Salerne.  Ils  en  pré¬ 
fèrent,  dil'-dn,  l’infusion  à  leur  thé.  Les  Hol- 
landois  leur  vendent  chèrement  toutes  les  cais¬ 
ses  qu’ils'  portent  annuellement  à  Canton  et  à 
Macao.' 

SEEori  leurs  Médecins  ,  la  fleur  àe  Saule  est  Saule, 
lin  remède  efficace  contre  la  jaunisse  et  pour 
appaiser  les  mouvements  convulsifs  des  mem¬ 
bres.  Lè  coton  qui  se  détache  des  saules  et  qui 
est  emporté  par  le  vent  ^  doit  être  recueilli  :  il 
guérit  toutes  sortes  de  doux  et  de  durillons , 
ainsi  que  les  plaies  causées  par  le  fer  et  les  chan¬ 
cres  les  plus  opiniâtres  ;  il  accélère  la  suppura¬ 
tion  des  plaies,  arrête  les  hémorrhagies,  etc. 

Voilà  de  belles  assertions  dont  il  convient  de 
s  assurer  de  nouveau  en  Chine. 


334  MÉDECINE;  DES  ChINOIS, 

Squine.  Sq  uiNE  (  Clûna  radix)  purifie  le  sang,  s’em¬ 
ploie  contre  les  humeurs  squireuses,  la  jaunisse 
et  la  goutte. 

Tang-coué  Les  racuies  de  Tang-coué  et  à\x  Ti-hoang , 
Toan"  sont  propres  à  aider  la  circulation  du  sang  et  à 
o“ns-  fortifier  l’estomac. 

Thé.  On  ne  fait  ici  qu’une  simple  mention  du  thé , 
arbuste  dont  on  connoît  la  vertu  des  feuilles  et 
de  la  fleur.  M.  Buc’hoz  prétend  qu’à  la  Chine 
et  au  Japon ,  la  pierre  est  une  maladie  fort  rare, 
et  que  ces  peuples  attribuent  à  l’usage  du  ïhé 
le  bonheur  d’en  être  préservés . 

Tsao-kia.  Les  siliques,  les  graines,  les  épines,  les  feuil¬ 
les  et  fécorce  de  la  racine  du  Tsao~kia.,  ou  fé- 
brjer  Chinois ,  sont  employées  dans  la  Méde¬ 
cine.  On  vante  les  vertus. des  siliques  pour  faire 
revenir  ceux  qui  sont  tombés  en  apoplexie.  Ses 
épines  sont  nomniées  le  clou  céleste,  à  cause 
de  ses  singulières  qualités ,  etc.  ,  . 

Venen.  L’iNFUsiON  aromatique  des  fleurs  de  l’arbre 
de  la  Chine  appelé  Venen  ,  est  très-estimée 
contre  les  maux  de.  tête  et  les  palpitations  de 
cœur  :  on  fait  de  son  fruit  une  liqueur  fort  agréa¬ 
ble  à  boire. 

Yu-Ian.  .;On  emploie  utilement  la  pulpe  du  fruit  du 
Yu-lan,  et  on  la  regarde  comme  stomachique. 
Elle  sert  principalement  pour  bassinerdes  yeux 
dans,  les  inflammations  auxquelles  les  Chinois 
sont  sujets,  ou  pour  les  nettoyer  de  la  chassie. 


Seconde  Partie.  335 

Règne  Minéral  et  Animal. 

Nos  Docteurs  asiatiques  disent  qu’on  trouve  Cancres, 
entre  les  bords  de  la  mer  Cao-tchéou,  dans 
la  province  de.  Canton  et  de  l’ile  de  Hai-nan 
des  Cancres  pétrifiési  Ils  leur  attribuent  une 
vertu  inconnue  ici  dans  les  nôtres,  celle  de 
chasser  les  fièvres  chaudes  et  aiguës  ,  mais  ils 
n’en  enseignent  pas  la  préparation. 

La  Médecine  ancienne  et  moderne  fait  en-  Cigale, 
trer  la  Cigale  dans  les  remèdes.  On  tâche  de 
prendre  des  Cigales  nouvellement  écloses,  on 
leur  ôte  la  tête^  les  ailes  et  les  pattes  ;  on  ne 
garde  de  leurs  dépouilles  que  le  corselet  ;  et  ce 
sont  ces  corselets  bien  lavés  à  l’eau  chaude  , 
puis  passés  par  la  vapeur  de  l’eau  de  gingem¬ 
bre,  qu’on  fait  sécher.  Cette  dépouille  réduite 
en  cendres  arrête  la  dyssenterie  la  plus  invé¬ 
térée.  La  poudre  mise  en .  infusion  et  donnée 
en  potion  ,,appaise  les  convulsions  des  enfants, 
facilite  l’éruption  de  la  petite  vérole ,  soulage 
dans  les  migraines  ,  etc. 

La  chair  ',  lé  fiel ,  lès  yeux  j  la  peau  de  FElé-  Eléphant. 
phant  donnent  lieu  aux  Médècins  de  composer 
difiérents  remèdes'  pour  guérir  la  teigne ,  l’hy- 
dropisie  ,  les  maux  d’yeux  ,  etc.  M.  Vaillant 
dans  son  agrtiable  voyage  d’Afrique ,  dit  que  le 
pied  de  l’Eléphaut  rôti  lui  avqit  paru  un  mets 
délicat  et  excellent  ,  apprêté  par  les  Hottentots 
ses  bons  amis  :  son  appétit  après  de  grandes 
fatigues  pouvoit  y  contribuer  beaucoup. 

"U Hiuimo^boang^  ,  à  . ce  que  dit  le  P.  Du- H>ang- 


336  Médecine  des  Chinois, 
lialde  ,  est  une  pierre  molle  ou  de  minéral 
qu’on  détremjie  dans  le  vin  ,  avant  que  de  s’en 
servir  pour  guérir  les  fièvres  malignes  :  c’est 
aussi  un  remède  contre  toutes  sortes  de  venins, 
et  un  tempérant  à  employer  dans  les  chaleurs 
contagieuses  de  la  canicule.  Ce  minéral  dont 
la  couleur  est  d’un  rouge  approchant  un  peu 
du  jaune  ,  marqueté  de  petits  points  noirs  et 
resseinhlant  assez  à  du  crayon,  se  tire  des  car¬ 
rières  de  la  province  de  Chen-SL 
Hirondelles.  On  tire  de  la  fiente  àes  Hirondelles  j  un 
rem.ède  souverain  contre  la  gravelle.  Les  prises 
doivent  être  de  la  quantité  de  cinq  gros  et 
délayées  dans  de  l’eau  froide.  Ou  la  donne 
aussi  en  infusion  mêlée  avec  des  pois  et  des 
graines  d’une  espèce  de  hêtre  pour  guérir  de 
la  rétention  d’urine.  Elle  appaise  les  maux  de 
dents,'  mâchée  avec  ces  mêmes  graines  à  l’en¬ 
droit  de  la  douleur. 

Lièvre.  Le  Sang  du  Lièvre  timide  a  la  même  vertu 
que  celui  du  cerf,  mais  dans  un  degré  plus 
foihle.  Il  peut  servir  un  mois  entier  après  la 
mort  de  l’animal ,  et  même  plus  (fc' temps,  si 
on, le, préserve  soigneusement  delà  corruption, 
parce  qu’il  a  une  qualité  particulière ,  celle  dé 
ne  pas  se  figer. 

Mouton.  Le  bouillon  et  la  viande  de  Mouton,  sont 
après  "la  chair  de  cochon  ,  les  aliments  qu’où 
estime  Oe  plus  ,  selon  la  Médecine  chinoise: 
ils  raniment  le  sang  et  rétablissent  les  forces, 
quand  on  en  use  à'  propOs  ,  même  chez  les  viell- 
-  lards,  les  gens  de  cabinet ,  les  femmes  épuisées 


Seconde  Partie.  387 

par  leurs  couches  ,  les  dyssentériques  en  con¬ 
valescence  J  et  par  cette  raison  on  en  interdit 
l’usage  aux  enfants,  mais  on  en  excepte  le  foie 
de  mouton  ,  qu’on  prétend  être  une  nourriture 
toujours  nuisible  à  la  santé,  parce  que  sur 
cent  moulons  ,  il  y  eu  a  plus  de  quatre-vingt- 
dix  dont  le  foie  est  vicié.  Voyez  Mérn.  des 
Miss.,  de  Pékin.  XI,  63  et  tom.  XIII  ,401- 

On  regarde  en  Chine  le  sang  de  CerJ ,  tiré  ^  Sang  de 
de  l’animal  encore  vivant ,  comme  un  cordial  ' 
souverain  :  il  guérit  la  phtisie ,  et  presque 
toutes  les  maladies  qui  dérivent  d’une  trop 
grande  foiblesse  :  nous  en  ferons  ci-après  un 
article  particulier. 

Le  sang  de  Y  Ane  dans  laquelle  l’imagination 
ne  doit  pas  dominer,  guérit  de  la  folie  ,  de  la 
manie  et  de  YYe-ke.  Cet  Ye~ke  est  une  ma¬ 
ladie  qui  met  celui  qui  en  est  attaqué  hors 
d’état  de  prendre  aucune  nourriture  ,  parce 
qu’il  y  a  paralysie  dans  l’estomac  ou  dans  l’œso¬ 
phage,  et  quelquefois  dans  l’un  et  dans  l’autre. 

La  colle  de  peau  d’âne  nous  fournit  un  arti¬ 
cle  qui  suivra  cette  nomenclature. 

On  dit  que  les  Médecins  chinois  emploient ,  Semence  de 
ou ,  vraisemhlablemem  par  pur  charlatanisme  , 
supposent  employer  la  semence  de  perles  dans 
la  préparation  de  certains  remèdes  pour  les 
rendre  plus  chers  et  plus  imposants  à  ceux  de 
leurs  malades  qui  ont  de  la  fortune.  A  en  croire 
ici  les  Empiriques  en  réputation  ,  ils  donnent 
des  parties  d’or  potable.  Voyez  ci-après  Recueil OrpotaUe. 
des  Remèdes. 


338  Médeciîve  des  Chinois, 

On  donne  enfin  rindicadou  d’une  espèce  de 
Serpent,  dont  la  peau  est  marquée  de  petites 
taches  blanches  et  que  l’on  trouve  dans  la  pro¬ 
vince  de  Ho  -  nan.  En  faisant  tremper  cette 
peau  dans  une  phiole  pleine  de  vin,  on  s’en 
sert  comme  d’un  bon  remède  contre  la  para¬ 
lysie. 

Nota.  La  majeure  partie  des  articles  précé¬ 
dents  étoient  traités  .plus  amplement  dans  l’His¬ 
toire  Naturelle ,  qui  étoit  leur  place  conve¬ 
nable. 

De  V Herbier  des  Chinois ,  ou  l’Histoire  natu¬ 
relle  de  la  Chine  pour  l’iisctge  de  la  Mé¬ 
decine  (i). 

Cette  Histoire  comprend  en  tout  cinquante- 
deux  livres.  Les  deux  premiers  traitent  de  tous 
les  Pen-tsao ,  ou  Herbiers  qui  ont  été  com¬ 
posés  depuis  l’Empereur  Chin-nong ,  premier 
inventeur  de  la  Médecine  chinoise  ,  jusqu’au 
temps  auquel  vlvoit  Li  -  tche  -tchin  ,  et  font 
mention  de  tous  les  Auteurs  qu’il  cite.  Ils  con¬ 
tiennent  aussi  plusieurs  fragments  des  ouvrages 
de  cet  Empereur  Chin-nong,  et  de  l’Empereur 
Hoang-ti  (  qui  a  rédigé  la  Médecine  dans  un 
corps  de  science);  c’est-à-dire  des  livres  clas¬ 
siques  de  la  Médecine. 

Le  troisième  et  le  quatrième  livres  sont  des 
inductions  ou  des  répertoires  des  divers  remèdes 


(i)  Duhalde,  III,  4^7,  44u 


Seconde  Partie.  339 

qui  sont  propres  pour  toutes  sortes  de  maladies. 

Vient  ensuite  le  détail  sommaire  du  contenu 
de  quarante-huit  autres  livres,  puis  un  extrait 
de  tous  les  Herbiers  anciens  et  modernes  jusqu’à 
présent,  au  nombre  de  quarante. 

Anciennement,  avant  l’invention  des  lettres, 
cette  science  des  plantes  passoitd’une  génération 
à  l’autre  par  la  tradition  ;  et  on  lui  donnoit  le 
nom  de  Pen-tsao  :  ce  nom  a  commencé  à  être 
en  vogue  dès  le  temps  de  l’Empereur  Hoang-ti. 
Mais  depuis  les  règnes  des  deux  familles  des 
Han,  le  nombre  des  Médecins  étant  fort  accru, 
et  les  recettes  anciennes  ayant  été  jointes  aux 
modernes ,  on  a  insensiblement  vu  des  livres  de 
recettes  sous  le  titre  de  Pen-tsao. 

Le  quarantième  Herbier  a  été  commencé  sous 
le  règne  et  de  l’exprès  commandement  de  l’Em¬ 
pereur  ATm-ïc/uVig,  par  le  docteur  Li-che-tchin  , 
gouverneur  d’une  ville  du  troisième  ordre ,  et  il 
a  été  achevé  sous  l’Empereur  Han-lie.  L’auteur 
a  composé  cet  ouvrage  de  ce  qu’il  y  avoit  de 
meilleur  dans  tous  les  Herbiers  et  autres  livres 
de  Médecine  ,  anciens  et  modernes ,  et  il  y  a 
ajouté  374  recettes.  Dans  la  totalité  de  l’ouvrage 
on  en  compte  jusqu’à  8,160. 

Le  P.  d’Entrecolles  s’est  fort  occupé  de  l’Her¬ 
bier  chinois  ,  et  a  donné  ,  dans  le  Recueil  des 
Lettres  édifiantes ,  des  renseignements  sur  beau¬ 
coup  de  plantes  ;  mais  à  peine  cette  science 
étrangère  est-elle  commencée  pour  nous. 

M,  CisoT  a  écrit ,  le  21  octobre  1778  ,  de 


34o  Médecine  des  Chinois, 

Pékin ,  à  M.  de  Stéhlin  ,  Secrétaire  perpétuel 
de  [  Académie  de  S.  Pétersbourg,  la  lettre  sui¬ 
vante  dont  il  a  envoyé  ici  une  copie  :  elle  con¬ 
tient  des  mues  et  des  observations  très-impor¬ 
tantes  sur  la  Botanique  et  sur  la  Médecine  des 
Chinois  :  en  moici  F  extrait. 


«  J’ai  eu  l’honneur  de  vous  écrire  l’année  der¬ 
nière  par  la  caravanne  et  de  vous  envoyer  quel¬ 
ques  bagatelles  avec  un  petit  essai  pour  présenter 
à  l’Académie . . .  Un  ouvrage  de  longue  haleine, 
dont  je  m’étois  chargé  ,  m’a  empêché  de  finir  le 
Mémoire  sur  les  J ardins  de  plaisance  de  la  Chine 
que  je  vous  avois  annoncé  pour  cette  année  .  .  . 
On  ne  peut  traiter  ici  ces  sortes  de  sujets  ,  sans 
feuilleter  bien  des  livres  ;  mais  je  dois  mon  tra¬ 
vail  à  l’Académie.  Je  me  ferai  toujours  un  de¬ 
voir  de  ne  négliger  aucun  soin  pour  répondre  à 
l’honneur  qu’elle  m’a  fait  en  m’adoptant  pour 
un  de  ses  membres  et  que  je  mérite  si  peu  .  . . 

«Je  vous  prie ,  monsieur,  de  vouloir  bien  lui 
faire  agréer  la  bagatelle  de  Botanique  que  je 
prends  la  liberté  de  vous  adresser.  Il  m’auroitété 
très-aisé  de  m’étendre  et  de  faire  voir  jusqu’où  les 
Chinois  ont  gagné  à  s’attacher  aux  faits  dans  l’é¬ 


tude  de  la  nature...  Mais  avant  de  rien  entamer,  je 
désirerois  d’être  dirigé  par  des  instructions  de 
l’Académie  dont  le  zèle  et  les  travaux  me  per¬ 
suadent  qu’elle  préférera  toujours  ce  qui  est 
d’une  utilité  réelle  à  tout  ce  qui  n’est  propre 
qu’à  amuser  les  inquiétudes  de  la  curiosité  ou 
l’intempérance  du  savoir,  et  qui  flétrira  un  jour 
notre  siècle  aux  yeux  des  races  futures. 


Seconde  Partie.  34t 

))  Je  comprends  bien  qu’il  faut  des  plantes 
venues  des  pays  étrangers  pour  ceux  qui  en  font 
venir  leurs  maladies  avec  les  liqueurs,  les  mets 
et  les  assaisonnements  dont  ils  chargent  leurs 
tables  ,•  mais  le  pauvre  peuple  qui  se  nourrit  de 
ce  qui  croît  autour  de  lui ,  pourroit  certainement 
s’en  passer,  si  on  éclairoit  un  peu  son  ignorance. 
Quel  soin  plus  digne;  de  la  Botanique  ,  que  de 
lui  montrer  des  remèdes  faciles  à  ses  maladies  , 
dans  les  vertus  des  plantes  que  la  main  libérale 
du  Créateur  a  tant  multipliées  dans  les  jardins  , 
dans  les  champs  et  jusque  dans  les  sentiers  où  il 
passé  I  Quelle  gloire  pour  l’Académie ,  si  elle 
donnoit  à  toutes  les  autres  ce  grand  exemple  de 
bienfaisance ,  et  si  éllé  enrichissoit  l’Empire  de 
Moscovie  avéc  les  plantes  qui  ÿ  croissent  par¬ 
tout  ,  en  faisant  coniioîtré  leurs  vertus  !  Le  vul¬ 
gaire  aihie  trop  à  être  ébloui  pour  sentir  d’abord 
tout  le  sublime  d’une  si  grande  entreprise  ;  .... 
mais  les  hommes  d’étaÇet  les  sages  . . .  et  chaque 
génération  y  applaudifdieht .  .  .  .Je  suis  le  pre¬ 
mier  à  l’àvotter  :  plus  il  est  probable  qu’il  n’y  a 
aucune  plante  dont  hdtis  jiuissions  nous  flatter 
de  côhnoitfe  pleinemeiitiës  propriétés,  lés  qua¬ 
lités  et,  vértùS  j  pluscé  grand  projet  demande  de 
rechei^ches ,  d’expériences  et  de  temps  pour  être 
exécuté.  Qu’il  me  soit  permis  néanmoins  d’ob¬ 
server’ que,  le  s  plantes  des  plus  usuelles  étant  à 
peu  près  également  répandues  dans  tous  les  pays 
de  notrehémisphère,  il  ne  s’agiroit  que  dhiiter- 
roger  les  difterentes  nations  et  de  constater  par 
des  vérifications  répétées ,  jusqu’où  la  différence 
du  sol.et  du  climat  augmente ,  diminue  ou  altère 
Seconde  Farde.  Y 


342  Médecine  de8;Ghinois, 
leurs  qualités  salubres  et  niédlclnales.  Autant  la 
manie  des  plantes  étrangères  a  fait  fermer  les 
yeux  avitrefois  sur  cc^qa  elles  perdoient  à  chan¬ 
ger  de  ciel ,  pour  en  concilier  la  transplantation 
avec  les  peines  et  les  dépenses  quelles^  coû- 
toient ,  autant  l’étude  patriotique  des  plantes 
locales  feroit  ouvrir  les  yeux ,  soit  sur  les  difté- 
rentes  vertus  quelles  ont  en  dilïérents  pays  , 
soit  sur  les  rapports  qu  elles  ont  avec  les  diffé¬ 
rentes  maladies  auxquellés  on  y  est  sujet.  ; 

»  Rien  dès-Iorsih^ést  |)1us  propre  a  lier  la 
Médecine  a  la  Botanique;  par  des  nœuds  encore 
plus  étroits  et  à  les  mettre  plus  à  portée  de  s’en¬ 
traider  J  ou  à  les  rendre  tout  a  la  fois  plus  "utiles 
à  la  société  et  moins  dispendieuses  pour,  le ,  pu- 
blic.Quoi  (jtéîl  en  soit  de  .ces  vues  que,  je  soumets 
à  vos  lumières  %  ü  Ui’a  toujours  paru,  que  la  Bo- 
taniqùe  a  plus  gagùé’du  çqté  du  public,  qjje  du 
côté  des  curieux,  et, ^jue.  sa  plus  grandè  gloire 
est  d'aller  au-devant  (Jes  besoins  du  peuple  ...  , 
Pourquoi  néglige-t-elIe  de  .faire  j.o.uir  la  multi¬ 
tude  des  bienfaits  dii  Créateur  et  dé  tourner  ses 
sentiments  vers  lui ,  en  .apprenant  à  .trouyer .  .des 
remèdes  aisés  pour  toutes  ses  mala'diés  ,  çt^ns  les 
plantes  qu'il  fait  croitre  antour  d’elle  et  quelle 
connoît  déjà. 

a  Soiî"  que  la  Chine.. le  doive  aux  enseigne- 
ments  des  premiers. âges,  quelle  conservés, 
soit  que  son  goût  décidé  pour  l’utile  4  ait  con¬ 
duit  le  ministère  public  àle  demander  la  Bo¬ 
tanique  ai  fait  un  choix  dés  plantes  les  plus  ap¬ 
propriées  a;ux  besoins  ordinaires,  des!  peuples'; 


SéCONDÉ  PlftT  ÎÊ.  343 

ëllè  lêui*  à  Eîpîjyfis  lâ  façon  -d’ên  tiré?  des  remèdes 
et  a  réseiPVé  petir  léS  Bibliothèqûes  cesnofflen- 
d'atttreSé|ï  èës  ;dè'scri|)tioasinnOiwfcrâbleS  qtt'èile’ 
à  atigBïenfeës*  de  dynastie  en  dynastie'. . .  Selnfi! 
le  grand' 'prifteipié  à  lia  CMne',^  d  en  est  dès-  re-^ 
blè'dès  c'ommë  dès  aliméiSitSy  en  cë  que  les  plus 
nééèsSâWës  et  les  plus -iiStièls  sont;  les  pittSi  k 
portée  dé  tout  le  mdnéte-ëf’lèS'niiêiMeS  païtOiït 
à-  peu  pirès'i  Aussi  h  poJûiqfUé  /  ton jo>'uï'&  cOfiSè-î 
quenté  ,  trai'fê  k  Botanique  avec  lès  rnê'ïiïèS 
égards  que  FAgrienlliurét  éteerèot  dit  tout.'  .  . 
Je  ne  le  dis  qu’à  vous ,  monsieur^  pour  qué  Véus 
ne  puissiez  pas  douter  de. mes  .vues  dans  ée  que 

i’ai  l’honneur  de  vous  proposer  .,  relativement  à 
’usage  qu’on. pourrait  faire  de  la  Botanique  de 
Chine  y  pour  enrichir  utilement  cèlle  d’Europe  ; 
et  je  crois  pouvoir  parler  confidemment  à  un 
sage  .  .  .  .  La  Chine  est  si  riclre  en  ■plantes'iil-^ 
eounUes  à  l’Europe,  qu’à  ne  faire  que  choisir* 
y  en'  aurods  pour  Bien  des*  années  à  envôyfer  des 
Mémoires  à  l’Académie;  . 

»  J’at^enus  tOirêrépoUsë'  p'OùV  dirî^  mOô 
traWL»'  :  rif;.,  :  .  ;.r.  i; .  ■  ,  .  ,  ' 

•  .  .  . .  'R  '.È-o-tr  E  I.  L.  dô;.  Remèdes, 

Le  Puo-AiUg-cÀ:e  è'st  fôit' récîiéCch'é dé ïôiîit  lè 
monde  pour  laipetife  vérole*. la  rougeole*  la  fîè^re 
pourprée  et.en'  généial ,  potm  toutes  les  maladies 
oit  il  y  a>  du  venita ,  ouun  tropgraùd  alFoiblissë- 
ment  dans  le  malade.  <  ^ 

■  C’est  àtfi? i^déciriÿ,  qUé 'd’àprès  Fèxp© 
dé  ce  rèmèdë ,  îié'ônvie'ndra  'dodiré  qUetlès  doi-i 
'Vent  être  ses  VéVtUé, -d’ Usagé qüt’o’Uôndoit'feiiféèt 


3.44'  MÉD.Eeï’îfE  ‘}j ES-,  Gs iN(3i s, 
daüs. quelles  maladies,  à.quelle.dase  41,  faüt  :1e 
donner;  au maladé:,i  se-fon  soja  âge,-  sométat  et  ses 
forcès.Nousobser.veronSji.commeiiénaeinocy,- 
laiçe's  'qu’ain  de  nnS;Néopli,ites,  qui  dtoit  célèbre 
pour  lé  traitement  de  là  petite  vérQléijien.fdsoit 
un;  très-grand.' nsagQ  ,p,Q;Urdprlifier  le  malade  et 
préparer  l’éruplioni des, jbontqns.  Ce, meme  re;: 
mède.;»  .fort'  feien;  réussi. idç^î^s  des^fîèj^reS  ma-- 
lignes.  de  la  plus,  maüj'sîaise,  espèce  et,a  rendu  la 
yierià  .des  inouranis,  ’^uici  sa  Gçmppsklon,  ;  j  ^  ■ 


.Prenez  du  Corail  blanc' et  rpugè  io  oiices.'. 
.  .Rubis  jacii'jitlïei...j:;iT.i.'i .  i.;..  .- <.i.4  :  -  ')!. 

Perles. .'.'-i'i  è;  ■ '4  "  ‘Ji' 

;  Ëmeraudes;...'-; ‘.•.'.gt?.., -J...  .i5  ■  i  j 
•Musc  ^  j, .  .  ,  J.  .'i.'.  ;'i  ; ; v  d^gros;'  1 
;  Bol  d’Arménie.  3;oncé&'|î 

;  '  ^  Terre  de  S.  Paul  ou  dé  Maltbe.'.:  v.v  .  =  3j  oncqs^i 


Réduisez-les  en  poudre  ,  mêlez*;lés  bien  en-r- 
sembl'ê-et-  délayez-les  en;  consistance  de  boules 
avGcde.  la  gomme  et  de  l’eau  dé  rose puis  rout 
lez-les  sur  une  feuille  d’or  battu/',  pour  quelles 
eU)  spient  couver  tes.  et  faites-les  sécher.  ;  , . 

Ce  remède,  brillant  par  sa  cpmppdtlon'pi’est 
sûrement  pas  pour  lespauvres  ilépriiqu’il  ccûle 
J,pi,d9,™p'-,Htde.l’çfF^c.acité..?  ; 

'  ■  dJ#  autre  remède  riioins  dispendieux,  est  en?- 
core-ïndiqué  ::soniu5age ,  plus'pTompt ,  plus  Êir. 
elle  él  plus  généralipeut, entrer  dans,  les  ménages 
les  plus  erdinaires;  on  le  nomme/jSid)M-t,î/oM  i 
donne  en  pej.iie 

quantité  ,  .çî estià-djr ej, jipar. ,  çÿiller ée,  .mais  au 
lien  d’une ,  o,nipéut  %ugnien,t£rjla,'dpse  ,,.,en  fiure 


s  E  C  O  N  D  i:  P  A  H  'ï  I E.  ■  34S 

prendre  une  seconde  ,  une  troisième ,  selon  la 
nature  de  la  maladie  et  l’état  du  malade.  Le  Kou- 
tsiou  est  un  excellent  remède  contre  lès  apo¬ 
plexies  de  bile  ,  les  indigestions  j  les  coliques 
les  fièvres  intermittentes-j  etc.  :  il  est  surtout 
admirable  pour  entretenir  en  santé  ,  quand'on 
le  prend  le  matin  à  jeün  ét  qu  on  boit  quelque 
temps  après  du  thé  ou  de' la  sauge',  pour  èn  fa¬ 
ciliter  ré'ffet.  Voici  sa  composition  cbaloureuse. 

Eau-dè-vie  la  plusfàité.  1 1- et  dem.(’sJaç“ij“°“^^ 
,  Aloès 3  gros:  ,  ’ 

Mirrhe.  .  .  .  .  .  ,  _ _ 3  '  '' 

Encens.... . ...'.  3’ ' 

Safran . .  . .  .  i  .  '  f  dènii^gros. 

Faites  infuser  le  tout  au  soleil  péndant  uù  mois"; 
ayez  soin  d’agiter  de  temps  en  temps  la  bouteille 
bien  bouchée  ,  puis  tirez  au  clain 

Le  Kùü-tsioüeit  très-b'qn  ^our  les, coupures, 
les  contusions  ,  plaies  et  ulcères  (  i - 
En  France,  ia  recette  de  Peau,  rouge  composée 
de  trente  à;  quarante  plantes  aromatiques  com¬ 
munes,  infusées'  dans  de  bonne  eau-de-vie ,  exr 
posée  au  plein  soleil  ,du  midi  dans  les  mois  ies 
plus  chauds  de  l’année,  niises  dans  une  grande 
bouteille,  bien  bouchée  j , cette  eau-de-vie  passée 
ensuite  à.  la  chausse  et  conservée  dansune  cruche 
bien  fermée  ,  produit  des. effets  non  moins  ,sar 
lutaires  que  de  Kou-tsiqu  .*  Iç;  inarç  conseexP  et 
préparé  fournit  des  topiques  excellents...  .  , 


(1)  Mémoires- des  Missionnaires  de  Pékin,  tom.  V,. 
49a  et  suiv. 


346  MÉPEÇIPÎJE  DES  ChIIVPIS, 

Djes  Ou-poey-tse. 

.  C'E'i'TE  ^TQgue  médicinale  {i)  ii’iest  pas  toutr- 
:inçon»u,e  e»  J^urope.  IVI;  jGeoflroy  ,  de 
J’ Académie  des  Sciences^  après  i’avpir  examinée, 
Hui  a.  tfPuyé  beaupoup  de  conformité  avec  ces 
exeresseuces  qui  oaisseut  sur  les  feuilles  d’ormes, 
appelées  ordiuairement  vessies  d’ormes  :  il  l’a 
regardée  comme  plus  utile  à  la  teipture  que  les 
autres  espèces  de  galles  tjue  les  teinturiers  em¬ 
ploient  ,  et  par  sou  acerbité  au  goût,  comme  un 
des  plus  puissants  astringents  qui  soient  dans  le 
genre  végétal  ;  d’où  il  conjecture,  ce  qui  est 
très-vrai ,  qu’elle  pourroit  avoir  quelque  usage 
.dans  la  ]N^de.clne. 

Malgré  ces  rapports  avec  les  vessies  d’ormes, 
les  Ou-poey-tse  ne  sont'pas  regardés  à  la  Cliine 
comme  une  excroissance ,  ou  comme  une  pro¬ 
duction  de  l’arbre  Yen-fou-^tse  sur  lequel  on 
les  trouve.  On  y  est  persuadé  que  ce  sont  de  pe¬ 
tits  vers  liabitan  ts  de  cet  arbre  ,  où  ils  produisent 
de  la  cire,  laquelle  devient  un  petit  logement  et 
uneretraite  dans  leur  vieillesse  :  de  mçmeles  vers 
à  soie  sauvages  forment  les  cocons  où  ils  se  logent 
de  leur  bave  gluante  et  des  sucs  qu’ils  tirent  de 
l’arbre  ;  ils  se  bâtissen  t  ainsi  sur  les  feuilles  et 
sur  les  branches  une  solitude ,  où  ils  puissent  en 
repos  opérer  leur  métamorphose  ,  ou  du  moins 
y  pondre  sûrement  leurs  œufs  ,  qui  sont  cette 
poussière  dont  les  Ou  -  poey  -  tse  se  trouvent 
remplis. 


(ï)  Duhalde ,  III ,  383  ,  4gg. 


Seconde  Partie.  347 

On  volt  de  ces  Ou-poej-  tse  qui  sont  ^ros 
comme  le  poing  j  mais  ce  n'est  pas  l’ordinaire  : 
cela  peut  venir  de  ce  qu’un  ver  extrêmement 
robuste,  oü  associé  à  un  autre,  comme  il  arrive 
quelquefois  aux  vers  à  soie ,  s’est  renfermé  dans 
le  même  domicile. 

Ou-POEY-TSE  est  d’abord  petit,  mais  peu 
à  peu  il  se  gonfle ,  il  croît  et  prend  de  la  con¬ 
sistance  :  le  moindre  est  delà  grosseur  d’une  ch⬠
taigne;  la  plupart  ont  une  figure  ronde  oblongue; 
il  est  rare  qu’ils  se  ressemblent  par  l’extérieur. 
Cette  coque  ,  quoiqu’assez  l'orme ,  est  pourtant 
cassante ,  parce  qu’elle  est  creuse  et  vulde  en 
dedans ,  ne  contenant  qu’un  ver  ou  de  petits 
vers. 

Les  Ou-poej-tse,  ce  qui  revientau  sentiment 
de  M.  Geoffroy,  sont  d’un  grand  usage  parmi 
les  teinturiers  delà  Chine,  pour  teindre  en  noir 
du  damas  blanc.  Mais  ce  qui  fait  le  plus  estimer 
cette  drogue  ,  c’est  quelle  contient  beaucoup 
de  vertus  médicinales  ,  et  qu’on  l’emploie  uti¬ 
lement  pour  la  guérison  des  maladies  tant  in¬ 
ternes  qu’externes. 

Les  Ou-poer-tse  soni  propres  contre  les  dys- 
senteries,  le  flux  des  bémorrhoïdes  ,  pour  ar¬ 
rêter  le  crachement  de  sang ,  les  saignements 
de  nez ,  pour  guérir  des  ulcères  chancreux  ;  etc. 

Duhalde  indique  plusieurs  autres  maladies 
pour  lesquelles  on  a  recours,  d’après  les  expé¬ 
riences  ,  aux  Qu  -  poey  -  tse  ;  et  il  dit  que  ce 
remède  général  domine  dans  les  Tablettes  mé- 
Y  4  ■ 


348  Médecine  des  Chinois, 
dicinales  dont  nous  allons  parler.  On  les  prend 
en  poudre,  ou  en  boles,  ou  en  décoctions,  etc. 

Tablettes  médicinales. 

Ces  Tablettes  sont  d’un  grand  usage  àlaCbine... 
En  certains  temps  de  l’année,  l’Empereur  en 
fait  présent  aux  Grands  de  sa  Cour ,  et  quel¬ 
quefois  même  aux  Européens  de  Pékin ,  quand 
il  veut  leur  donner  des  marques  de  distinction. 
On  en  vend  chez  les  Droguistes.  Mais  comme 
1  eur  degré  de  bonté  dépend  des  grands  soin  s  qu’on 
y  apporte,  celles  qui  se  font  dans  le  palais  par 
ordre  de  l’Empereur  ,  sont  préférées  à  toutes 
les  autres. 

Ces  Tablettes ,  dans  lesquelles  les  Ou-poej^ 
fj’e  dominent ,  se  nomment  Clouds  précieux  de 
couleur  violette.  Elles  sont  regardées  comme 
on  regarde  en  Europe  les  confections  d’hya¬ 
cinthe,  la  thériaque ,  etc.  Les  Médecins  chinois 
assurent  quelles  sont  d’un  usage  salutaire  pour 
une  infinité  de  maux,  tant  internes  qu’externes,, 
et  qu’on  devroit  s’en  fournir  dans  toutes  les 
maisons ,  et  surtout  quand  on  entreprend  un 
long  voyage. 

Voyez  ihid.  la  composition  de  ces  Tablet¬ 
tes  (i). 

On  trouve  dans  presque  toutes  les  villes  de  l’Em¬ 
pire  des  Droguistes  accrédités  qui  ont  de  fort 
belles  boutiques  fournies  des  plus  excellents  re¬ 
mèdes. 


(r)  Duhalde ,  III  *  5o3.  —  Ibid.  383. 


Seconde  Partie.  349 

Ngo-kiao  ^  ou  Colle  de  peau  d’dne. 

Dans  le  district  de  la  province  de  Canton ,  il 
y  a  une  ville  du  troisième  ordre  appelée  Ngo- 
hien.  Près  de  cette  ville  est  un  puits  naturel  , 
ou  un  trou  en  forme  de  puits  ,  de  70  pieds  de 

λrofondeur,  qui  communique ,  à  ce  que  disent 
es  Chinois ,  à  un  lac  ,  ou  avec  quelque  grande 
réservoir  d’eau  souterraine.  L’eau  qu’on  en  tire 
est  fort  claire  et  plus  pesante  que  l’eau  com¬ 
mune.  Si  on  la  mêle  avec  de  l’eau  trouble  ,  elle 
l’éclaircit  d’abord  en  précipitant  les  saletés  au 
fond  du  vase  ,  de  même  que  l’alun  éclaircit  les 
eaux  bourbeuses.  C’est  de  l’eau  de  ce  puits  qu’on 
se  sert  pour  faire  la  colle  de  Ngo-biao ,  qui  n’est 
autre  chose  qu’une  colle  de  peau  d’âne  noir. 

On  prend  la  peau  de  cet  animal  tué  tout  ré¬ 
cemment  :  on  la  fait  tremper  cinq  jours  de  suite 
dans  l’eau  de  puits ,  après  quoi  on  la  retire  pour 
la  racler  et  la  nettoyer  en  dedans  et  en  dehors  : 
on  la  coupe  ensuite  en  petits  morceaux  ,  et  on 
la  fait  bouillir  à  petit  feu  dans  l’eau  de  ce  même 
puits,  jusqu’à  ce  que  ces  morceaux  soient  ré¬ 
duits  en  colle ,  qu’on  passe  toute  chaude  par  une 
toile ,  pour  en  rejeter  les  parties  les  plus  gros¬ 
sières  qui  n’ont  pas  pu  être  fondues  :  puis  on  en 
dissipe  l’humidité,  et  chacun  lui  donne  la  forme 
qui  lui  plaît. 

Ce  puits ,  disent  les  Lettres  Edifiantes ,  est 
unique  àla  Chine  :  il  estfermé  et  scellé  du  sceau 
du  Gouverneur  du  lieu,  jusqu’au  temps  qu’on 
a  coutume  de  faire  la  colle  pour  l’Empereur.  On 


Médecine  des  Chinois, 
commence  d’ordinaire  cette  opération  après  la 
récolte  de  l’automne ,  et  elle  continue  jusque 
vers  les  premiers  jours  du  mois  de  mars.  Pen¬ 
dant  ce  temps-là  les  peuples  voisins  traitent  avec 
les  gardes  du  puits  et  avec  les  ouvriers  chargés 
de  faire  cette  colle  à  l’usage  de  l’Empereur.  Ils 
en  font  le  plus  qu’ils  peuvent,  avec  cette  diffé- 
rence  qu  elle  est  moins  propre.  Toute  la  colle 
qui  se  fait  eu  cet  endroit-là  est  aussi  estimée  à 
Pékin  que  celle  qui  est  envoyée  par  les  Manda¬ 
rins  du  lieu  à  la  Cour  et  à  leurs  amis. 

Cette  drogue  étant  en  réputation,  on  en  fait 
ailleurs  quantité  de  fausse ,  mais  il  est  aisé  de 
distinguer  l’une  de  l’autre.  La  véritable  n’offense 
point  Todorat ,  et  portée  à  la  bouche,  elle  n’a 
aucun  mauvais  goût  :  elle  est  cassante  et  friable  ; 
il  n’y  en  a  que  de  deux  couleurs,  savoir,  ou  tout- 
à-fait  noire  ,  ou  d’un  noir  rougeâtre.  La  fausse 
est  désagréable  à  l’odorat  et  au  goût,  même  celle 
qui  est  faite  de  cuir  de  cochon ,  et  qui  approche 
le  plus  de  la  véritable  :  d’ailleurs  elle  n’est  jamais 
cassante. 

Les  Chinois  attribuent  beaucoup  de  vertus  à 
ce  remède  ;  ils  assurent  qu’il  est  ami  de  la  poi¬ 
trine,  qu’il  facilite  lé  mouvement  des  lobes  du 
poumon ,  qu’il  arrête  l’oppression  et  rend  la  res¬ 
piration  plus  libre,  qu’il  rétablit  le  sang,  qu’il 
dissipe  les  vents,  qu’il  provoque  rurine,  ect.  On 
tient  pour  certain  que  la  colle  de  peau  d’âne  , 
prise  à  jeun,  est  bonne  pour  les  maladies  du 
poumon  ,  et  l’expérience  l’a  confirmé  plusieurs 
lois.  Ce  remède  ,  lent  à  agir  ,  demande  à  être 


Seconbe  Partie.  35i 

«ontinué  :  il  se  prend  en  décoction  avec  des  sim¬ 
ples  ,  quelquefois  aussi  en  poudre  ,  mais  rare¬ 
ment  (l).  Les  marchands  jettent  cette  colle  en 
moule  ,  avec  des  caractères ,  des  cachets  ou  les 
enseignes  de  leurs  boutiques  ;  mais  celle  qui  vient 
du  palais  impérial  n’a  souvent  aucunes  de  ces 
marques. 

Pour  appuyer  ces  notions  déjà  anciennes,  nous 
transcrirons  fidèlement  un  avis  imprimé  en  ca¬ 
ractères  mobiles  ,  dans  la  maison  des  Mission¬ 
naires  françois  à  Pékin  ,  en  1 790  ,  et  que  nous 
avons  reçu  en  179a,  de  M.  le  Supérieur  de  cette 
respectable  Résidence. 

«  La  colle  de  peau  d’âne ,  en  chinois  go-kiao, 
guérit  la  toux  et  la  pthisie,  iiiême  invétérées, 
elle  dissipe,  les  phle^mes,  arrête  les  crachements 
de  sang  ,  et  déterge  les  poumons  ;  elle  répare  le 
sang,  arrête  les  pertes  et  diminue  les  règles  im¬ 
modérées. 

»  On  la  prend  le  matin  ;  il  faut  la  dissoudre 
dans  de  l’eau  chaude ,  pu  dans  un  bouillon  bien 
léger  de  poulet  :  la  dose  est  de  deux  à  trois  gros. 

«  Le  volume  d’eau  chaude,  ou  le  bouillon 
dans  lesquels  on  la  dissout ,  est  d’une  tasse  de 
thé  ordinaire. 

»  On  ne  doit  pas  prendre  la  colle  de  peau  d’âne 
quand  on  a  le  ventre  trop  libre,  ni  avant  ou  après 
une  médecine  où  il  entrerpit  du  la  rhubarbe  :  ce 

remède  n’éçhanffepuSi,rexpérieh.Ç«  l’a  démontré 

depuis  Ipng-temps  )). 

ta)  Duhalde  ,  III,  494- Dett.  Edif.  ly'Rec.  43i. 


352  MÉDECIBr3E  DES  ChINOIS, 

Le  prix,  considérable  que  les  plus  fameux' 
Apothicaires  de  Paris  ont  mis  à  la  çplle;  de  peau 
d’âne  venue  de  Chine.,  et  de  Pékin  surtout ,  les 
a  déterminés  à  la  contrefaire ,  sans  rien  dimi¬ 
nuer  de  la  valeur  qu’ils  avoient  attachée,  à  la  vé¬ 
ritable.  On  avertit  donc  de  faire  attention  aux 
signes  indiqués  précédemment,  pour  ne  pas  se 
laisser  induire  en  erreur  :  nous  ne  parlons  que 
sur  des  preuves  acquises  et  réitérées. 

Les  paquets  que.nous  avons  reçus  pendant  un 
noniLre.  d’années  en, présent  du  palais  de  l’em- 

1)ereur,  sont  assez  ordinairement  d’une  livre: 
es  petites  tablettes  minces  qu’ils  contiennent, 
sont  arrangées  avec  grand  soin,  et  les  paquets  en¬ 
veloppés  doublement  :  ces  enveloppes  de  papier 
sont  collées  fort  proprement  en-dessus ,  et  re¬ 
vêtues  de  cachets  imprimés  en  caractères  r-ouges. 
Koüs  avons  donné  de'  ces  tablettes  à  nos  amis 
et  à  ceux  qu’ils  nous  recommandoient ,  en  les 
prévenant  de  demander  avis  à  leurs  Médecins. 
L’usage  qu’on  en  a  fait  dans  les  crachements  de 
sang,  etc.  a  fréqueüinieht  été  suivi  du  succès. 
Du  Sang  de  Cerf. 

Le  sang  du  cerf  est  employé  en  Chine  comme 
remède  pour  réparer  les  forces  d’un,  tempéra¬ 
ment  détruit,  pour  guérir  le  mal  de  reins,  pour 
arrêler  un  crachement  de  sang  occasionné  par 
une  pülriionie  fprhiée  ,  pour  refaire  tin  sang 
appauvri,  pouf  faciliter  l’éruption  de  là  petite 
vérole  ,  etc;  C’ést  c'è''què'riOus  recueillons  dans 
une  notice  de  M.  Cibot ,  qui ,  à  l’aide  des  Au¬ 
teurs  Chinois,  discutO  ,  sans  garantie,  tous  les 


,  r  :  .Seconde,. Parti.e.  353 

fàlts:,q,ual5,  a;'ŸaDcent(,ret  qui  présente  à.  notre 
M-édeçinèîües  idées .  nouvelles  et  des  essais  à 
soumettre  à  l’expérience..  :  , 

■  L'A!' Chine,  dit-il  (i),  doit-elle  ce  remède  au 
hasard 'éL'à- l’épuisement 'dans  lequel  se  trouva 
un  chasseur  ,  excédé  de  fatigue  et  de  soif,  à 
qui. ses  compagnons-,  voyant  qu’il  étqit  . évanoui 
et, manquant  de,  toute,  espèce  de  provisions  , 
prirentde.  parti  de  faire  avaler  le,  sang,  qui  cou- 
loit  .de  Wp.Lie  d’un,  cerf  qu’on  venoit  de  percer 
à  la  jugulaire  d’un  coup  de  lance,;  ce  qui  iit.  re¬ 
venir  à  lui  le  chasseur  et  rétablit  tellement  ses 
forcés'^  quil  se  sentit  'plus  vigoureux  qii’ayant 
son  évanouissenient  ?  Yôila  du  nioiiïs'cétjüe.dlt 
le  'Tohg-j-pcip-kion  jdm'jiidm'é  ën  G8,r'é‘^‘^  pt'Cë 
qu’on  q  trouve  de  niiéüitdàûs  les  livrèsdeMè- 
deciné'dë'Çhihè.'  Ou  'bièri  ce  rémèdë,  ëst-il  du^ 
selon  qué“ le  '  dit'  'lë  'liVrë  'chitioiâ  CHi-^  icHing , 
aux  r'^ièâb'&  de  quèlq.üès  savants' 'Mêdécins  ? 

-  QN;tiçn,l,e;^sang.du.çerf.vivant , encore  ,,  par.lé 
liioyêJèjd’yitï  .j),etit  tuhe.iqp’oii  enfonçë  dans  la 
veine  pj^nais  ponr  que,  çe  rempde  -ait  .sqp  jÇflfet , 
il  ne  faut  pas  que  le  cerf  ait  été  ponr-fniv,!  par 
les  çhiens  j  qttendn  qn’qlprs.son  san^^  perd  sa 
yertu^, , pjar  ,1a  .crainte^  P Vcxtr ëme  agitation 
qu’il ,a  ^onJlcries-  On  .prend  ces  anihiâux ,  dans 
celte  .Inientiqn  ,  au  j)jège^  Qu  .pu  les  tiréi^i  ’  .  ' 

-  Ewiiautemée  j  le  eerLeSt. plein  de  fpriQe.eta’a-f 
fraîchi.pèDileSî.'lièrhes  dont  il  s’est  noniTri  î  .q’esj, 
dansicetteqàîspn  qu’il  faut  user,  dennéremède' 

(i)  Mém.  des  Miss,  de  P.  XIII,  qpa^  534l.^ij 


354  Médecine  dès  Ghinois, 

On  doit  boire  ce  sang,  ou  sent  tebgii’ü  SOÈt  dé 
la  blessure  faite  à  ranrrHal  y  nu  mélé  avec  du 
vin  chaud,  ou,  faute  de  mieux,  séché- CO'nim'e 
le  sangde  bnugîuetin  et  réduit  en  poussière.  La 
dose  doit  être  propoirlionnée  à  l’état  et  aux  for¬ 
ées  du  malade-  . 

M.Oibot,  après  avoir  parlé  dè  Ce  Spécifique, 
qui  foisoit  partie  dü  bi-teiiVagé  dé  rimmortalité , 
terminé  sa!  notice  par  dirë  qu’il  iiéér.oiÉpà>s  que 
Ce  remède  soit  béàOéodp  pratiiplé ,'  ni  même 
connu 'du  vul'gairé'.  :j  . 

Le- cerf  est  un  animal  sacré  chez  )fes  Tdo-sée, 
et  chez  les  adorateurs  du.  ;  c’étoiont  éux  qui 
prétendoient  soustrairé  les  g,rands  a  ïa  courte 
durée  de  la  vie  ,  etc,  AutaSat  if  est  ràrè  dé  trou¬ 
ver  hors  (fes  vallées  çt  .^s.  montaguès;  le  cerf, 
autant  il  étoit  procTigieusenieut  commun  autre¬ 
fois  dans^mutes  les  provinces.  ïf  paro’it'par  les 
plus  anciens  textes  qu'iïétolt  du  nomlbré  dé  ani- 
ipaus!  qü’’ôtî  offrdit  âù  -  Oftdti^-rti  aii  éo'ïüun  ence- 
meüi;  ddPhivér.  Sotfs -là' liroisièmie  EXÿhaâtie ,'  il 
faisoît  partiedés  fri'îmt^qüë-lés  princéÿdfevôicnt 
à  reiiipéréhr'. '  • ■;  --j-  '  '  ■ 

LEs  eérfs  de'  Chanésdiit  C'düïriiüpéâiëiit  d’ün 
jaune  (d’orangé  éf  tigré.  Lés  Cerfs  Hé  fà‘ Côüïeur 
de  ceux  d^EùTopé'  S'Ont  ici  uué  Ééréfél A3ii  dit 
fabuleusément  qué  lè  cérf  'die'Chitié  pérd'fek  cOu- 
léiïrLrune  et  saimoüc'h'etlnre  blairdbe.emiivieillis- 
sant:  Cependanît  no^sî  difoniS!,i d’aprèsi les  .Voya^ 

feurs  cécents',  que  la-  saisons  et  Lâge; influent 
eaueoup  sur  la  peau  desanimau-x-et-sur  le  plu¬ 
mage  des  oiseaux.  », 


Seconde  Paktie.  355 

,  A  croire  la  médecine  chinoise ,  toutes  les  par¬ 
ties  du  cerf  sont  d’excellents  remèdes.  Il  lauc 
prendre  ses  cornichons  à  la  quatrième  lune , 
peu  de  temps  après  que  son  bois  s’est  détaché. 
Comme  il  est  difficile  de  les  bien  conserver ,  on 
les  fait  cuire  à  la  vapeur  de  l’eau-de-vie  ou  de 
quelques  herbes  aromatiques ,  puis  sécher  :  ils 
sont  souverains  contre  toutes  les  maladies  qui 
proviennent  de  foiblesse ,  d’épuisement  ou  d’é- 
panouissement  de  sang,  etc.  ' 

La  grande  chasse  du  cerf  en  Tartarie,  à  la 
fin  de  l’automne ,  procure  chaque  année  à  Péfeiâ 
plusieurs  milliers  de  ces  animaux.  La  chair  des 
cerfs  de  provinces  méridionales  ést  délicate  et 
fort  saine.  ,  ' 


356  Notes  sur  la  Médecine 


NOTES 

SUR  LA  MÉDECINE  DES  CHINOIS, 


Page  aSz.  (a)  Les  Chinois  ne  sont  pas  le  seul  peuple 
qui  se  soitinterdit  par  principes  religieux  et  d’humanité 
les  dissections  des  cadavres.  Quelles  n’étoientpas  chez 
les  Egyptiens  les  précautions  que  prenoient  leurs  Em¬ 
baumeurs  ,  étant  cependant  appelés  dans  les  maisons, 
pour  ouvrir  les  cadavres  et  les  remplir  de  parfums  ?  Ils 
n’y  entroient  que  le  masque  sur  le  visage  pour  n'étre  pas 
reconnus,  etprenoientpromptementlafnite après  leurs 
opérations  faites.  /  .  - . 

■  Démocrite  chez  les  .Grecs  ,  né  trois  siècles  avant  le 
Messie,  dans  l’impossibilité  de  se  procurer  des  cadavres 
'htHnains,  dont  les  préjugés  publics  eussent  fait  regarder 
les  dissections  comme  d’horribles  sacrilèges,  cherchoit 
sur  d’autres  espèces  ^  et  par  analogie,  des  connoissances 
qu’il  ne  lui  étoit  pas  permis  de  puiser  directement  à 
leur  source. 

P.  262,  (è)  Les  hôpitaux,  qui  forment  en  Europe  les 
habiles  Médecins  et  Chirurgiens  ;  les  hôpitaux ,  l’asile  du 
pauvre  ,  sont  moins  nécessaires  à  la  Chine  que  partout 
ailleurs.Les  principes  d’éducation,  d’accord  avec  la  piété 
filiale,  veulent  que  les  enfants  prennent  soin  de  leurs  pères 
etmères ,  de  leurs  frères ,  deleurs  soeurs ,  et  recomman¬ 
dent  la  bienveillance  entre  tous  les  parents  :  et  cet  ordre 
admirable  a  son  effet. 

Nous  devons  cette  dernière  réflexion  sur  les  hôpitaux 
à  M.  Cossigny ,  consignée  dans  son  Voyage  à  Canton, 
An  7 ,  pag.  90.  Il  l’a  trouvée  bien  développée  dans  les 
Mémoires  des  Missionnaires  de  Pékin. 

P.  262.  (c)  La  Médecine  n’étoi  t  autrefois  que  la  science 
d’un  petit  nombre  de  plantes  propres  à  rallentir  le  mou¬ 
vement  trop  rapide  du  sang  ,  ou  à  cicatriser  peu  à  peu 
les  plaies  ;  elle  a  dans  la  sTjite  acquis  cette  immense  va¬ 
riété 


Des  Chinois.  SSy 

ri('^lé  de  connoissances  dont  elle  est  aujourd’hui  le  ré¬ 
sultat.  Il  n’est  pas  étonnant  qu'elle  eût  moins  à  faire  dans 
un  temps  où  les  corps  étoient  encore  vigoureux  et  ro¬ 
bustes  ,  où  les  aliments  étoient  simples ,  et  non  pas  cor¬ 
rompus  par  l’art  et  la  délicatesse  :  mais  quand  ces  mêmes 
aliments  ont  commencé  d’avoir  pour  objet  d’aiguiser 
l’appétit ,  au  lieu  d’appaiser  la  faim  ;  quand  on  eut  in¬ 
venté  ce  nombre  infini  de  ragoûts  pour  exciter  la  gour¬ 
mandise  ,  ces  mets ,  qui  étoient  des  aliments  pour  des 
gens  affamés  ,  sont  devenus  des  fardeaux  pour  des  gens 
rassasiés.  Delà  cette  pâleur  du  teint ,  le  tremblement 
des  nerfs  imbibés  de  vin,  la  maigreur  causée  par  des 

indigestions _ Delà  ces  liydropisies,  ces  tensions  d’un 

ventre  qui  ne  peut  s’accoutumer  à  soutenir  plus  que  sa 
capacité  :  delà  ces  épanchements  de  bile ,  ces  contor¬ 
sions  des  doigts  dont  les  jointures  se  roidissent ,  ces 
palpitations  ,  ces  tressaillements  continuels.  Parlerai-je 
des  maux  de  tête. . .  de  ces  ulcères  intérieurs  qui  ron¬ 
gent  par  l’abondance  des  humeurs  (  ou  par  les  suites 
des  excès  dans  la  débauche  et  le  libertinage  les  voies 
par  lesquelles  la  nature  se  soulage?  «Que  dirons-nous 
de  ces  espèces  de  fièvres  (i)....  dont  quelques  unes  si 
redoutables  ,  sont  accompagnées  de  secousses  dans 
toute  la  machine?  Tous  ces  maux  étoient  ignorés  de 
ces  hommes  simples ,  qui  ne  s’ étoient  pas  encore  amol¬ 
lis  par  le  luxe —  Aussi  tout  l’appareil  de  la  Médecine , 
toutes  ces  boîtes  ,  tous  ces  ustensiles  étoient  alors  su¬ 
perflus  :  les  maladies  étoient  simples ,  comme  les  causes 
qui  les  produisoient ,  le  nombre  des  mets  ne  les  avoit 
pas  multipliées.  Voyez  quels  mélanges  d’objets  destinés 
■à  passer  dans  le  même  gosier  ont  été  imaginés  par  le 
luxe  destructeur  de  la  mer  et  de  la  terre.  Il  est  donc 
nécessaire  que  tant  d’aümens  différents  se  combattent 
dans  l’estomac  et  produisent  des  digestions  pénibles  par 
leurs  efforts  opposés —  II  est  naturel  que  tant  d’ingré- 


(i)  La  fièvre  n’est  pas  aiijourd’lmi  mieux  connue  que  du  temps 
des  Anciens  :  c’est  un  Protee.qui  jusqu’ici  a  échappe  à  la  sagacité 
la  plus  pénétrante  et  aux  observations  les  plus  suivies.  JVofe  dit 
Trad.  desOEuvres  morales  de  Plutarque,  tom.  XII,  in-iz,  340. 

Seconde  Part,  Z 


358  Notes  suh  la  Médecine 

dients  des  différents  climats  delà  nature  occasionnent 
cette  variété  et  cette  inconstance  qui  règne  dans  nos 
nialadies. . .  Le  plus  grand  des  Médecins  (  Hippocrate  ) 
a  dit  que  les  pieds. des  femmes  étoient  inaccessibles  à  la 

goutte - Mais  les  feinmes  ayant  (depuis  lui  )imitéles 

.  hommes  dans  leurs  excès ,  elles  ont  dû  participer  à  leurs 
maladies,  puisqu’elles  ont  changé  leur  manière  de  vivre 
et  adopté  qelle  des  hommes. . .  Que  nous  payons  chère, - 
mentla  jouissance  de  nos  voluptés  désordonnées  et, cri¬ 
minelles  !  Nps .maladies  sont  innombrables,  en  raison 
de  la  multiplicité,  de  nos  cuisiniers ,  etç.  »  Tradttct. 
’Sénétfue,  par  la  Grange.  Paris,  1778,  6  voh  in-rit,, 
tom.  II,  lettre  xcv,  pag.  3i5  et  suiv. 

P.  268.  {d)  L’éloge  qu’un  savant  Académicien,  Hist. 
gén.  des  Huns,  tom.  1 ,  pag.  19  ,  fait  de  Tching-Vang 
{_  Tsi?t-che-Ifoang'),  devenu  Souverain  absolu  de  toute 
la  Chine,  et  qui  condamna  aux  flammes  tous  les  livres  , 
à  l’exception  de  ceux  de  Médecine ,  d’ Agriculture  et 
d’ Astrologie ,  est  suivi  de  cette  réflexion-ci  :  ’«  Cette  ac¬ 
tion  lit  passer  un  des  pins  grands  Empereurs  pour  un 
monstre;  mais  cette  violente  persécution  que  les  Let¬ 
trés  ont  éprouvée  dans  cette  partie  du  monde,  doit  être 
moins  imputée  au  Prince  qui  la  fit  faire  ,  qu’au  zèle 
aveugle  et  imprudent  des  Savants  d’alors  :  il  y  eut  des 
martyrs  en  ce  genre ,  parce  qu’il  y  eut  de  ces  Lettrés  qui 
manquèrent  dé  respect  et  d’obéissance  m. 

Içse  présente  sur  cela  un.e  réppnse  simple  ,  et  qui  mé¬ 
rite  qu.ejqu’attentipn. 

1°.  T.sin,-Ho  ANG,  Prince  conquérant,  heureux  et 
grand  pohtjque ,  n’étoit  cependant  aux  yeux  des  Chinois 
qn’un  usurpateur  de  l’Enapire. 

2”.  Quand  il  voulut  forcer  les  opinions  de  la  nation  et 
obliger  les  Lettrés  à  abjurer  la  doctrine  des  King,  ou 
leurs  livres  canoniques  si  respectables  pour  eux ,  î’Em- 
-^ereur  exigeoit  d’eux  plus  que  leur  conscience  ne  leur 
permettpit. 

S”.  CETTE  violence.  exercée  à  leur  égard,  et  dont  plur 
sieurs  furent  les  victimes ,  ne  dura  que  pendant  le  règne 


Des  Chinois.  35^ 

de  Tsin-Hoang ,  après  lequel  la  doctrine  des  King,  selon- 
riiistoire  connue,  fut  honorée  davantage  en  raison  de 
la  persécution  qu’elle  avoit  éprouvée. 

4".  La  résistance  dés  Lettrés  doit-elle  être  imputée  à 
blâme?  Doit- on,  ou  peut-on,  sans  injustice,  traiter 
d’ entêtement d'es principes  adoptés  généralement?  A-t¬ 
on  qualiflé-ainsi  les  Remontrances  fermes  et  courageuses' 
des  Censeurs  de  l’Empire  faites  aux  Empereurs  qui’ 
nsoient  d’un  pouvoir  tyrannique  sur  lès  peuples  ,  dont 
ils  dévoient  être  lés  pères?  Ges  Censeurs' intrépides  , 
résignés  à  la  mort  plutôt  que  dé  trahir  la  vérité ,  n’ont- 
ils  pas  recueilli  dans  l’histoire  la  célébrité  qu’ils  méri- 
toient  ? 

P.  260,  (e)  Ayant  consulté  M.  Coquereaü  sur  l’opi¬ 
nion  qu’ont  les  Chinois  sur  la  rapide  circulation  du' 
sang  ,  ce  Médecin  savant  et  ennemi  dés-  systèmes  , 
observateur  de  la  nature  ,  et  ne  se  proposant  que  de' 
l'aider  dans  sa  marche  et  dans  ses  développements  , 
nous  a  fait  la  réponse  suivante: 

«  Je  répondrai'  par  une  des  devises  de  Charron  ,, 
dans  son  Traité  de  la  Sagesse  :  Te  ne  sais.  On  sent 
bien  qu’il  est  difficile  de  dire  dés  choses  claires  et 
précises  sur  cette  question  ,  et  qu’il  est  presque  im¬ 
possible  de  faire  des  expériences  qui  donnent  des 
résultats  justes.  Les  souffrances  des  animaux  soumis 
aux  expériences  apportent  de  grands  changements^ 
dans  Féconomie  animale  :  la  foiblesse  des  animaux- 
auxquels  on  fait  souffrir  ces-  épreuves  est  bien  diffé¬ 
rente  dans  des  temps  successifs  et  dans' l’état  de  santé' 
même.  Combien  de  variations  n’éprouve-t-elle  pas  à 
chaque  moment,  soit  de  la  part  des  passions  de  l’âme  , 
soit  par  l’exercice  que  le  corps  fait!  Si  dans  un  homme 
le  coeur  se  contracte  deux  fois  ,  tandis  que  dans  un 
autre  il  ne  se  contracte  qu’ùrie'fois  ,  CÆferfrud-rôtw, 
la  vitesse  de  là  circulàtiDn  Sera  double  dans  le  pre¬ 
mier.  Un  Médecin  Anglbis  a  tenté  de  déterminer  la 
vitesse  du  sang  qui  coule  dans  l’aorte  ,  il  prétend 
prouver  que  dans  une  minute ,  ce  fluide  y  parcourt  yS 
pieds.  Le  docteur  Keill  a  trouvé  par  ses  calculs  que  la 


36o  Notes  sur  la  Médecine 

sang  doit  parcourir  Szoô  pieds  par  heure.  On  peut  voir 
ces  calculs  dans  la  Statique  des  animaux  de  Halles, 
trad.  de  l’anglois  en  françois  par  de  Buffon ,  édition 
z>z-4”.,  ou  dans  celle  revue  par  M.  Sigaud  de  la  Fond. 
Parw ,  de  l’Imprimerie  de  Monsieur  17793). 

Les  OEuvres  du  P.  André,  Jés.  Paris,  1766,  zvol. 
in-\z.  nous  ont  fourni  l’extrait  suivant,  à  l’appui  du 
système  chinois  ,  ou  du  moins ,  pour  concourir  avec 
la  lettre  précédente  ,  cà  l’éclaircir  et  reposer  nos  lec¬ 
teurs  sur  des  faits  anatomiques  moins  vagues. 

Daus  son  premier  Discotirs,  après  avoir  présenté  le 
squelette  humain  d’une  manière  neuve  et  singulière , 
il  considère  l’homme  ,  comme  machine  hydraulique  , 
comme  machine  pneumatique  et  comme  machine 
chimique.  Pour  tous  développements  fort  curieux  , 
nous  renvoyons  à  l’ouvrage  même  de  cet  estimable 
Auteur  ,  de  ce  Métaphysicien  aussi  clair  et  aussi  bel 
esprit  que  Fontenelle;  et  nous  nous  bornons  à  don¬ 
ner  le  court  extrait  qui  suit  de  son  tableau  de  l’homme 
vu  comme  machine  hydraulique.  Il  y  traite  la  ques¬ 
tion  relative  aux  battements  du  cœur  et  à  l’inconce¬ 
vable  vivacité  de  la  circulation  du  sang.  Comment 
n’êtrepas  rempli  d’admiration  pour  la  sagesse,  la  puis¬ 
sance  et  les  merveilles  du  Créateur  ! 

«  Chaque  battement  de  cœur  ,  qui  est  le  grand 
ressort  de  notre  machine  ,  se  fait ,  dit-il ,  en  une  se¬ 
conde.  Le  ventricule  gauche  du  cœur  ,  d’où  le  sang 
coule  dans  la  grande  artère  ,  lui  en  fournit  deux 
onces  dans  le  même  espace  de  temps. 

J3  Chaque  battement  du  cœur  étant  d’une  seconde , 
il  en  arrive  60  en  une  minute  ,  et  par  conséquent 
3,600  par  heure  ,  et  par  conséquent  86,400  par  jour.., 

33  Le  cœur  battant  3, 600  fois  par  heure  ,  il  en  sort 
par  heure  7,200  onces  de  sang,  c’est-à-dire,  6où  liv. 
au  poids  de  la  Faculté  ,  lequel  est  de  douze  onces  à 
la  livre. 

3)  La  masse  du  sang  contenue  dans  le  corps  d'un 
homme  ne  va  ordinfiirement  qu’à  24  livres  :  donc  eu 


Des  Chinois.  36i 

divisant  Sco  par  24,  on  trouvera  que  toute  la  masse 
du  sang  passe  par  le  cœur  26  fois  par  heure  ,  et  par 
conséquent  600  fois  par  jour  ». 

P.  261,  (/)  Le  Tcha-tchin  me  semble  être  le  pré¬ 
liminaire  de  l’application  du  Moxa. 

Selon  M.  Bowles  (1) ,  le  moxa  qu’on  nous  apporte 
de  la  Chine  ,  et  qu’on  prétend  être  recueilli  par  les 
habitants  de  la  fameuse  Moxa ,  est  très-commun  dans 
la  Manche  et  dans  certains  endroits  de  fEspagne. 
C’est  une  matière  blanche,  semblable  au  coton  en 
rame  ,  que  l’on  trouve  enveloppée  dans  les  branches 
de  la  plante  ,  et  qui  ,  je  crois  ,  provient  des  piqûres 
de  quelque  insecte.  Q^uoi  qu’il  en  soit ,  c’est  un  excel¬ 
lent  spécifique  pour  la  goutte  ;  car  en  bnûlant  dou¬ 
cement  sur  la  partie  enflammée  une  mèche  de  moxa , 
elle  ôte  la  douleur  et  suspend  les  attaques  du  mal. 
Les  Anglois  et  les  HoUandois  nous  l’apportent  de 
l'Orient,  et  nous  ignorons  que  nous  l’avons  dans  la 
Santohne. 

M.  Valmont  de  Bomare ,  au  motMoxa  des  Chinois  , 
Arteniisia  Chiiiensis  ,  cujus  mollugo  moxa  dicitur , 
article  Cotonnier ,  croit  que  la  mèche  cotonneuse  de 
la  Chine  est  tirée  d’une  espèce  d’armoise  très-velue 
appelée  moxa.  On  en  sépare  le  boterre  ou  la  moelle  , 
en  écrasant  les  tiges  et  les  feuilles.  Les  Chinois ,  les 
Japonois,  et  même  les  Anglois  ,  en  forment  des  mè¬ 
ches  grosses  comme  un  noyau  de  plume  ,  dont  ils  se 
servent  pour  guérir  de  la  goutte.  Ils  mettent  le  feu 
à  une  de  ces  mèches  ,  et  ils  en  brûlent  la  partie  affli¬ 
gée  d’une  manière  à  produire  peu  de  douleur.  Quoi 
qu’il  en  soit  de  ces  propriétés,  il  est  sûr  que  notre 
coton  véritable  mis  sur  les  plaies  ,  en  forme  de  tente , 
y  occasionne  l’inflammation.  Lew'enhoeck  attribue  cet 
effet  à  la  figure  des  fibres  du  coton  ,  qui ,  vues  au 
microscope  ,  ont  deux  côtés  plats  comme  tranchants  , 
fins  et  roides. 


(1  )  Introil.  i  l’Hist.  Nat. 
235. 


etc.  do  l’Espagne 


,  Paris,  1776, 

Z  3 


362  Notes  SUR  la  Médecine 

Le  même  Botaniste  ,  à  l’article  de  la  santollne  ,  on 
■poudre  aux  vers  ,  ou  sémencine  ,  ou  barbotine,  se- 
Tneti  contra  vernies  officinarum ,  .dit  que  ce  sont 
des  sous-arbrisseaux  paniculos  de  l’ordre  des  absin¬ 
thes  ,  et  ne  leur  attribue  aucune  approximation  du 
moxa  J  comme  fait  M.  Bowles.  L’aurone  femelle  est 
■une  santoline  à  feuilles  de  cjprès. 

La  Médecine  françoise  ne  fait  point  usage  du  moxa 
dans  les  maladies  de  la  goutte  ;  elle  y  voit  du  danger, 
malgré  l’opinion  de  M.  Bowles  ,  mais  elle  le  croit 
utile  contre  les  maladies  rhtunatismales  ,  et  elle  se 
sert  de  mèches  de  coton  ,  nonobstant  l’observation 
de  M.  de  Bomare  ,  plus  naturaliste  que  médecin. 
Prosper  Alpin  rapporte  (i),  comme  on  peut  le  voir 
dans  ses  OEuvres  ,  qu’on  faisoit  en  Egypte  l’applica¬ 
tion  de  ces  mèches  enflammées  pour  les  maladies  de 
différentes  parties  du  corps.  M.  ‘Poutaud  ,  célèbre 
Chirurgien  de  l’hôpital  de  Lyon  ,  cite  plusieurs  guéri¬ 
sons  importantes  qu’il  a  obtenues  eh  employant  et 
dirigeant  ainsi  le  feu.  On  l’a  appliqué  sur  le  creux  de 
l’estomac,  sur  le  pubis  ,  etc. 

La  lettre  de  M.  Amiot.  en  date  du  29  septembre 
1786  ,  fait  mention  de  l’usage  du  Lei-ho-tchen  ,  qu’il 
appelle  aiguille  fulminante,  dont  on  se  sert  en  Chine 
pour  guérir  les  douleurs  (  rhumati,smales  )  d’épaule , 
de  cuisse ,  etc.  quand  elles  sont  causées  par  la  sueur 
interceptée  ,  par  quelque  vent  coulis  ,  par  de  défaut 
üe  circulation  des  esprits  ,  etc. 

Dix  sortes  de  drogues  chinoises  ,  dont  une  tirée  du 
règne  animal  et  les  autres  du  règne  végétal ,  sont  indi¬ 
quées  à  leurs  dose  et  quantité  ,  pouf  être  fondues  au 
feu  dans  un  vase  de  terre.  On  remue  le  tout  avec  des 
bâtonnets  jusqu’à  ce  que  les  drogues  prennent  une  con¬ 
sistance  de  pâte  ,  et  qu' elles  puissent  être  étendues 
comme  du  beurre  sur  dupapier ,  à  l’épaisseur  seulement 
d’une  demi-hgne  ,  afin  de  pouvoir  rouler  la  bande  de 
papier,  lui  donner  la  grosseur  que  l’on  veut,  et  la  rendre 


(1)  ^Ipinus ,  de  Medicinâ  AEgyptiorum.  1778.  207. 


Des  Chinois.  363 

d’nn  usage  facile  et  commode.  On  serre  ensuite  ces 
rouleaux  avec  de  la  ficelle,  pour  qu’ils  soient  plus  so¬ 
lides  ,  et  on  les  expose  pendant  plusieurs  jours  aux  ar¬ 
deurs  du  soleil ,  jusqu’à  ce  qu’ils  soient  parfaitement 
secs. 

Telle  est  la  préparation  de  cés  aiguilles  ,  ou  dé  ces 
espèces  de  saucissons  ou  rouleaux  ,  ’ qu’on  doit  feritier 
par  les  deux  bouts  ,  pour  empêcher  que  rien  ne  s’éva¬ 
pore  :  et  voici  l'a  manière  de  s’en  servir. 

On  prenclune  pièce  de  toile  très-fine ,  proportionnée 
à  la  partie  douloureuse  qu’on  veut  guérir ,  on  la  plie  en 
huit  et  on  l’applique  sur  la  chair  nue  ,  dans  l'endroit  où 
la  douleur  se  fait  le  plus  sentir.  On  coupe  fiaignille  Ou 
saucisson  par  l’un  des  bouts,  et  on  l’allume  à  là  bougie. 
On  trempe  son  doigt  dans  de  forte  eau-de-vie  .  et  on  en 
laisse  tomber  üne  goutte  sur  la  toile  qu'on  viéiit  d’ap¬ 
pliquer  sur  la  partie  douloureuse  ,  en  pressant  un  peu 
avec  le  doigt.  On  applique  alors  le  saucisson  auquel  ôn 
vient  de  mettre  le  feu ,  et  on  le  laisse  brûler  doucement 
en  le  tenant  ^  pendant  l’espace  d’environ  un  quart- 
d’heure  sur  le  linge  qui  touche  l’endroit  douloureux:  on 
renouvelle  cette  opération  deux  ou  trois  fois  par  jour, 
jusqu’à  une  entière  guérison  ;  mais  ce  remède  ne  doit 
pas  être  employé  contre  les  douleurs  de  la  goutte. 

Il  résulte  de  tout  ce  qui  précède  que  le  Tcha-tcJdn 
indiqué  par  M.  Cibot ,  et  que  le  Lei-ho-tchen ,  décrit  ci- 
dessus  par  M.  Amiot ,  produisent  en  Chine  ,  sous  dif¬ 
férents  noms  ,  le  même  effet  que  le  Moxa,  en  usage 
chez  les  Japonois  :  car  c’est  le  nom  que  cette  nation 
donne  à  une  espèce  de  duvet,  fort  doux  au  toucher , 
d’un  gris  cendré,  et  semblable  à  de  la  filasse.  On  le  com- 
ÎDOse  de  feuilles  d’armoises  pilées ,  dont  on  sépare  les 
fibres  durs ,  et  les  parties  les  plus  ép'aisses  et  les  plus 
rudes.  Cette  matière  étant  sèche  ,  prend  aisément  feu; 
mais  elle  se  consume  lentement ,  sans  produire  de 
flammé  et  sans  causer  une  brûlure  fort  douloureuse  :  il 
en  part  une  fumée  légère  d’une  odeur  assez  agréable. 
Lorsqu’il  s’agit  d’appliquer  le  moxa,  on  prend  uue 

Z  4 


364  Notes  sur  la  Médecine 
petite  quantité  de  cette  filasse ,  que  l’on  roule  entre  les 
doigts  pour  lui  donner  la  forme  d’un  cône  d’environ  un 
pouce  de  hauteur.  Après  avoir  humecté  ce  cône  d'un 
peu  de  salive ,  afin  qu’il  s’attache  plus  aisément  sur  la 
partie  qu’on  veut  cautériser,  on  l’y  applique  par  sa  hase  ; 
on  met  ensuite  le  feu  à  son  sommet:  il  se  consume  peu 
à  peu  et  finit  par  faire  à  la  peau  une  brûlure  légère  , 
qui  ne  cause  pas  une  douleur  considérable.  Quand  un 
de  ces  cônes  est  consumé  ,  on  en  applique  un  second  , 
un  troisième  et  môme  jusqu’à  dix ,  et  un  plus  grand 
nombre,  suivant l’exigeance des  cas  et  suivant  les  forces 
du  malade. 

Les  Japonois  nomment  Tentasi  ou  tâteurs  ceux  dont 
le  métier  est  d’appliquer  le  moxa,  parce  qu’ils  tâtentle 
corps  du  malade  avantl’opération ,  pour  savoir  la  partie 
sur  laquelle  il  faut  faire  la  brûlure  :  cette  connoissance 
dépend  de  l’expérience  de  l’opérateur.  Dans  les  maux 
d’estomac  ,  par  exemple  ,  il  brûle  les  épaules  ;  dans  les 
pleurésies  ,  il  applique  le  moxa  sur  les  vertèbres  du  dos  ; 
dans  les  maux  de  dents,  sur  le  muscle  adducteur  du 
pouce  ;  et  relativement  à  d’autres  maladies ,  c’est  le 
longdudos,  et  par  préférence,  quel'onfait  l’opération. 
Celui  qui  doit  souffrir,  s’assied  à  terre  ,  les  jambes  croi¬ 
sées  ,  le  visage  appuyée  sur  les  mains  ;  cette  posture 
étant  estimée  la  plus  propre  à  faire  découvrir  la  situation 
des  nerfs ,  des  muscles  ,  des  veines  et  des  artères  ,  qu’il 
est  très-important  d’éviter  de  brûler.  Les  personnes  en 
santé  au  Japon  considèrent  le  moxa  comme  un  grand 
préservatif. 

Le  meilleur  moxa  est  blanc  ;  le  commun  ,  qui  sert 
aux  Japonois  comme  amadou,  est  d’un  brun  foncé  ; 
ces  deux  espèces  se  retirent  de  l’armoise  commune, 
c’est-à-dire ,  de  la  partie  duvéteuse  dont  les  feuilles  de 
cette  plante  sont  revêtues.  On  recueille  et  l’on  sèche 
ces  feuilles  au  mois  de  Juin,  et  on  les  conserve  ensuite 
pour  les  séparer  des  parties  fibreuses  par  le  battage  ,  afin 
de  la  réduire  en  flocons  doux  et  soyeux  ,  que  l’on  dé¬ 
signe  sous  le  nom  de  moxa.  On  sait  que  les  Japonois 
se  servent  de  cette  substance ,  en  guise  de  cautère,  pour 


Des  Chinois.  365 

guérir  plusieurs  maladies.  Il  y  a  même  au  Japon  des 
Cliirurgiens  qui  ne  s’occupent  que  de  l’application  du 
m.oxa ,  et  qui  ont  appris  ,  par  l’expérience  ,  à  connoître 
les  maladies  dans  lesquelles  l’usage  en  est  plus  con¬ 
venable  ,  et  les  endroits  du  corps  où  il  faut  surtout 
l'appliquer. 

Une  petite  toupe  de  moxa  allumée  fait  en  peu  de 
temps  une  plaie  assez  profonde  à  la  peau  sur  laquelle 
on  l’applique.  (  Elle  produit  l’effet  de  notre  pierre  à 
cautère  )  ;  la  suppuration  qui  en  résulte ,  dégage  natu¬ 
rellement  les  parties  affectées  des  humeurs  stagnantes 
et  opère  ainsi  la  guérison.  Ce  remède  convient  sans 
doute  dans  tous  les  cas  où  il  s’agit  d’une  évacuation  lo¬ 
cale  d’humeurs,  c’est  un  exutoire  qui,  dans  bien  des 
occasions  ,  ne  laisse  pas  d’être  fort  utile.  Quoiqu’il  y  ait 
peu  de  maladies  où  les  Japonois  ne  fassent  usage  du 
moxa  ,  c’est  principalement  dans  les  affections  rhuma¬ 
tismales  qu’ils  s’en  servent  :  ils  l’appliquent  de  préfé¬ 
rence  sur  le  dos  ,  et  l’emploient  également  pour  l’un  et 
l’autre  sexe  à  tout  âge. 

Les  anciens  Médecins  se  servoient  de  la  filasse  de  la 
même  manière  que  les  Japonois  emploientlemoxa  (i). 

P.  272.  {g)  Mém.  des  Miss.de  P. XI,  76  etsuiv. —  Les 
aliments  des  anciens  Chinois  étoient  le  bœuf,  le  mou¬ 
ton  ,  le  cochon  ,  le  cheval  ,  le  lièvre  ,  le  renard  , 
le  chien  ,  le  sanglier  ,  le  cerf  j  des  poules  ,  des  oies  , 
des  cannes  ,  des  perdrix ,  des  cailles ,  des  faisants  ,  et 
toutes  sortes  de  poissons  de  mer  ,  de  rivières  et 
d’étangs  ;  un  grand  nombre  d’espèces  de  pois  ,  de 
légumes  et  d’herbages,;  des  fruits  abondants  tels  que 
pommes  ,  poires  ,  jujubes,  figues  ,  raisins  ,  châtaignes  , 
melons  d'eau  ,  citrons  ,  oranges ,  le  tong-yen  ,  le  lit¬ 
chi  ,  etc.  Dans  les  ragoûts  ,  l’assaisonnement  est  sou¬ 
tenu  par  les  épices  ,  le  vinaigre  et  la  moutarde  ,  la 
cannelle  ,  les  champignons  de  tant  d’espèces  ,  le  gin¬ 
gembre  ,  des  racines  salées  ,  des  chevrettes  et  tant 


(i)  Voyage  de  Tlnimbeig  au  Japon ,  in-80.  p.  400.  —  Diction. 
Encyclopéd.  Meufchütel ,  1765 ,  in-fol. 


366  Notes  sur  la  Médecine 

d’autres  co<jmllages  ,  les  légumes  enfin  si  multipliés. 

Tom.  XV.  137. 

P.  375.  .('h  )  Les  Chinois  retirent  une  fécule  du 
gland ,  et  ils  s’en  nourrissent.  Un  général  Chinois  a 
sauvé  son  armée  ,  en  la  nourrissant  avec  'des  glands 
de  chêne  préparés.  Ils  font  avec  les  bourgeons  ten¬ 
dres  de  cet  arore  une  infusion  théjforme  ;  ils  délayent 
dans  l’eau  les  cendres  du  gland  et  de  son  calice  ;  ils 
en  retirent  le  sel,  et  le  font  prendre  aux  personnes 
attaquées  de  diarrhées  et  de  dyssenteries.  Enfin  ils 
lavent  et  détergent  les  plaies  et  les  ulcères  qui  ne  se 
ferment  pas  avec  la  décoction  des  écorces  :  ils  font 
usage  de  la  même  eau  dans  plusieurs  maladies  cuta¬ 
nées.  Voyage  de  M.  Cossignj  ,  An  7  ,  vol.  in-8°. 
pag.  394. 

P.  a85.  (z)  Je  savois  que  M.  BordeU  s’étoit  attaché  à  la 
connoissance  particulière  du  battement  du  pouls ,  et 
que  malgré  qu'il  eût  parmi  ses  confrères  des  ennemis 
célèbres,  on  rendoit  justice  à  son  savoir.  Je  me  suis 
adressé  à  M.  Coquereau  ,  mon  ami ,  pour  avoir  un  pré¬ 
cis  de  la  doctrine  de  ce  Médecin  sur  les  ouvrages  qui 
traitent  de  cette  matière  :  il  a  eu  la  complaisance  de  me 
donner  la  réponse  suivante,  que  je  transcris;  elle  est 
dépouillée  de  toute  partialité. 

«  M.  Borbeu  étoit  un  médecin  très-instruit ,  qui  avoit 
de  grandes  connoissances  en  Anatomie  et  en  Médecine. 
Son  meilleur  ouvrage  ,  et  le  premier  de  tous  ,  est  le 
livre  qui  a  pour  titre  :  Recherches  anatomiques  sur  les 
glafides  et  sur  leur  action.  Paris  ,  1761,  z/z-i2.Ce  Traité 
a  été  la  base  de  la  réputation  de  M.  Bordeu  et  le  germe 
de  la  haine  de  quelques  personnes  pour  lui.  Les  gens  de 
l’art  rechercheront  toujours  cet  ouvrage,  tant  que  la 
bonne  et  saine  doctrine  subsistera. 

»  Quant  à  son  Traité  sur  le  pouls  ,  il  y  a  du  pour  et 
du  contre.  On  ne  doute  pas  qu’un  Médecin  attentif  ne 
puisse  distinguer  facilement  quelques  maladies  parTex- 
ploration  du  pouls ,  de  même  qu’on  peut  assurer  l’exis¬ 
tence  de  certaines  maladies  et  prédire  leurs  crises  à 


Des  Chjngis.  667 

l’inspection  des  urines;  naais  il  est  reconnu  aujourd’hui 
par  tous  les  Médecins  que  M.  Bordeu  a  trop  étendu  les 
divisions  etsubdivisions  sur  le  pouls  ,  et  qu’il  est  impos¬ 
sible  de  reconnoître  ,  à  son  inspection ,  toutes  les  mala¬ 
dies  qu’il  dit  .avoir  deviné  parce  moyen.  Il  voyoitson 
système  sur  le  pouls,  comme  unamant  voit  sa  maîtresse, 
sans, aucuns  défauts  ;  il  en  ,a  .cependant  beaucoup  aux 
yeux  des  personnes  désintéressées. 

w  -M.  Bordeu  a  pris  les  pierres  fondamentales  de  son 
édifice  de  Solano  de  Lucques  ,  Médecin  espagnol,  dans 
l’ouvrage  duquel  on  touve  trois  espèces  de  pouls  ,  dont 
la  connoissance  est  très-précieuse  en  Médecine  : 

»  Pulsus  iratus ,  poids  rebondissant,  qui  est  le  signe 
certain  d’une  hémorrhagie  future. 

y>  Pulsus  inciAuus,  qui  n’a  pas  de  nom  en  ffançois^et 
qu’on  distingue  à  certaines  pulsations  plus  élevées  que 
les  autres  ;  ce  pouls  joint  à  la  mollesse  de  l’artère  ,  est 
un  signe  certain  d’une  -sueur  critique  future. 

»  Pulsus  intermittèns  ,  le  pouls  intermittent ,  qui  est 
un  signe  certain  d’une  diarrhée  critique  future  ,  et  qui 
ne  devient  mortel  que  parle  défaut  de  la  force  néces¬ 
saire  pour  l’accomplissement  de  la  crise.  Ce  pouls  n’est 
pas  aussi  sûr  que  les  deux  autres  ,  puisquil  y  a  beaucoup 
de  personnes  qui ,  dans  un  âge  très-avancé  ,  ont  le 
pouls  intermittent ,  quoiqu’elles  se  portent  bien ,  et  puis¬ 
qu’il  y  a  certains  sujets  qui ,  dès  l’adolescence  ,  ont  tou¬ 
jours  cette  intermittence  de  pouls,,  quoiqu’on  pleine 
santé.  D’ailleurs  ces  trois  espèces  de  pouls  étoient  con¬ 
nus  des  Anciens.  Gallien  et  Paul  d’Egine  en  ont  beau¬ 
coup  parlé.  On  trouve  même  dans  le  Traité  de  GaUien 
de  pulsibus ,  la  prédiction  d’ime  crise  faite  par  une 
forte  hémorrhagie  du  nez ,  qmil  avoit  annoncée  par 
l’exploration  du  pouls.  M.  Lorry,,  célèbre  Médecin  de 
la  Faculté  de  Paris  ,  dans  le  Traité  latin  de  Pathologie 
d’Astruc  qu’il  a  donné  en  1760 ,  n’a  considéré  ces  trois 
espèces  de  pouls  que  comme  propres  à  exercer  la  cu¬ 
riosité  et  le  loisir ,  et  non  comme  un  article  essentiel 
dont  le  résultat  des  observations ,  difficiles  en  elles- 
mêmes  ,  ne  peut  pas  devenir  utile. 


368  Notes  sur  la  Médecine 

P.  2go.  (  7(  )  Le  mouvement  de  systole  et  de  diastole 
est  celui  du  cœur  et  non  des  poumons.  Le  mouve¬ 
ment  de  ces  derniers,  appelé  respiration,  se  compose 
de  l'inspiration  et  de  l’expiration.  Par  cette  double 
action,  l’organe  admet  d’abord  l’air  atmosphérique, 
s’en  approprie  la  portion  destinée  à  entretenir  la  vie , 
et  rejette  ensuite  celle  nuisible  à  l’économie  animale. 
Il  est  aujourd’hui  bien  reconnu,  et  c’est  un  principe 
de  la  nouvelle  Chimie  ,  que  l’air  de  l’atmosphère  est 
un  mélange  de  deux  airs  ,  l’un  qualifié  d’air  vital ,  et 
l’autre  d’air  azotique  ou  nuisible  à  l’entretien  de  la  vie. 
La  proportion  de  ce  mélange  est,  du  premier  au  der¬ 
nier,  de  22  à  78  sur  100. 

P.  297.  (7)  Mém,  des  Miss,  de  Pékin,  tom.  IV,  Sga 
et  suiv.  —  Sous  nos  rois  de  la  première  race  ,  la  petite 
vérole,  maladie  originaire  de  l’Arabie  ou  de  l’Egypte, 
étoit  déjà  connue  en  France  et  en  Italie.  Marius ,  évêque 
d’ Aven  che,  écrivain  du  VI®  siècle ,  enestuu  garant  hors 
de  soupçon. . . .  Dans  sa  Chronique  à  l’an  670 ,  que  l'on 
trouve  dans  le  Recueil  des  Historiens  de  France ,  il  dé¬ 
signe  la  petite  vérole ,  en  employant  le  premier ,  le  terme 
Varîola,  et  en  disant  qu’elle  ravagea  la  Gaule  et  l’Italie. 
Art  de  vérifier  les  dates.  Paris,  1770,  in-fol. 

P.  3o5.  (m)  Baron  d’Alexandrie  ,  Prêtre  et  Médecin 
du  Vil®  siècle  ,  paroit ,  après  Marius ,  écrivain  du  VI®. 
siècle  ,  avoir  fait  le  mieux  connoître  dans  un  traité  en 
langue  syriaque ,  la  petite  vérole ,  maladie  venue  du 
fond  de  l’Arabie. 

En  Chine  ,  l’inoculation  n’oppose  point  une  digue 
inébranlable  à  la  petite  vérole.  On  croit  maintenant  en 
Europe  pouvoir  arrêter  ses  ravages.  Cet  espoir  est- il 
plus  flatteur  encore  que  réel  ?  Car  que  n’a  -  t  -  on  pas 
dit  et  cru  quand  on  a  presque  généralement  ici  adopté 
l’inoculation? 

Depuis  quelques  années  les  Anglois  font  usage  avec 
succès  d’un  moyen  nouveau  capable  ,  disent-ils  ,  d’ar¬ 
rêter  les  désastres  de  la  petite  vérole  naturelle ,  et  ils 
le  préfèrent  par  toutes  sortes  de  raisons  à  l’inoculation 


Des  CiriNOis.  36g 

nr<linaire  qu’ils  ont  employée  les  premiers  :  ils  nom¬ 
ment  ce  moyen  Coopox ,  c’est-à-dire ,  la  Vaccine. 

La  vaccine ,  ou  petite  vérole  des  vaches  ^  se  montre 
chez  ces  animaux  par  une  éruption  boutonneuse  qui 
survient  à  leurs  mamelles.  Les  femmes  chargées  dans 
les  fermes  de  traire  les  vaches  ,  étoient  susceptibles  , 
lorsqu’elles  avoient  quelques  écorchures  aux  mains  ,  de 
gagner  un  ou  plusieurs  boutons  pareils  à  ceux  remar¬ 
qués  sur  le  pis  des  vaches  ;  et  ces  boutons ,  après  un 
gonflement  et  une  suppuration  légère  durant  quelques 
jours,  les  mettoient  à  l’abri  de  la  contagion  de  la  petite 
vérole. 

Cette  observation  faite  par  des  praticiens  éclairés  , 
s’est  confirmée  et  est  devenue  une  découverte  sing,u- 
lière  et  importante  par  le  recours  qu’on  a  eu  depuis  à 
ces  femmes  pour  garder  les  malades  attaqués  de  la  pe¬ 
tite  vérole  ordinaire ,  sans  qu’elles  l’eussent  prise  ;  et  on 
dit  le  fait  constaté  ,  quoiqu’il  soit  nécessaire  d’avoir  un 
nombre  d’années  d’expériences. 

Le  doctetir  Jenner,  en  Angleterre,  fut  le  premier 
qui  recueillit  ces  faits ,  et  qui  proposa  de  substituer  dans 
l’inoculation  le  virus  innocent  de  la  petite  vérole  des  va¬ 
ches.  Plusieurs  épreuves  le  convainquirent  que  le  sujet 
qui  avoit  reçu  ce  virus  artificiel ,  ne  prenoit  pas  la  petite 
vérole,  quoiqu’on  essayât  de  l’inoculer.  Cette  assertion 
étoit  d'une  grande  importance.  D’autres  savants  Méde¬ 
cins  la  confirmèrent ,  et  cette  réussite ,  dit-on ,  n’a  pas 
formé  le  moindre  doute  à  Londres. 

iLn’en  apas  été  de  même  quandla  vaccine,  en  l’an  1800, 
a  passé  la  mer  et  s’est  introduite  en  France  :  elle  a  joui 
de  succès  à  titre  de  nouveauté  ;  mais  on  lui  a  livré  de 
violents  combats  ,  et  ou  l’a  attaquée  avec  l’arme  de  la 
plaisanterie  et  du  ridicule  ,  de  sorte  qu’oncroyoit  l’avoir 
étouffée  dans  sa  naissance  ,  malgré  les  partisants  cha- 
loiireux  qui  avoient  pris  sa  défense  ,  etquiprétendoient 
neutraliser  à  jamais ,  par  la  vaccine,  la  petite  vérole 
ordinaire. 

Quelques  mois  se  sont  écoulés ,  et  donnent  à  con- 
noltro  la  fortune  qui  a  accueilli  le  docteur  Jenner  en 


370  Notes  sur  la  Médecine 

Angleterre.  Les  vaccinateurs  de  France  bravant  les  sif¬ 
flets  et  les  caricatures  précédentes  les  plus  grotesques , 
voient  avec  satisfaction  toutes  les  cours  de  l-'Europe 
adopter  la  vaccine  ;  et  dans  Constantinople  elley  a  déjà' 
des  disciples, 

Nos  Chinois',  tenant  aux  anciens  usages,  si  celui-ci 
pénètre  chez  eux,  ne  le  prendrontpas  plus  que  le  Gal¬ 
vanisme  ,  autre  découverte  récente  qui  a  des  partisants 
ardents,  parce  que  c’est  une  suite  d’expériences  venues 
des  Européens  ou  des  barbares  ,  selon  eux. 

La  peste  ,  véritable  fléau  du  ciel ,  ne  doit  pas  être 
oubliée  ;  ses  maux  désolent  la  terre.  Elle  a  parcouru 
l’univers  depuis  tant  de  siècles,  en  semantpartout  l’épou¬ 
vante,  en  moissonnant  les  humains  ;  et  elle  a  ravagé 
l’Europe  peut  -  être  autant  que  les  autres  parties  du 
monde. 

La  peste  n’a  eu,  selon  M.  Cibot,  que  quatre  ou  cinq 
époques  mémorables  en  Chine  dans  le  cours  de  deux 
mille  ans.  Nous  renvoyons  à  l’article  de  notre  Traité 
des  Mœurs  et  usages.  H  nous  viendra  sans  doute ,  à 
l’appui  des  lumières  qui  brillent  de  toutes  parts  ,  et  à 
la  manière  dent  lés  esprits  sont  électrisés  dans  ce  siècle, 
quelque  préservatif  inattendu  et  souverain  ,  propre  à 
neutrahser  ce  fléau ,  ou  qui  en  rende  la  contagion  moins 
dangereuse.  Le  séjour  que  larmée  Françoise  a  fait  en 
Egypte  ,  et  l’assiduité  inmspensable  des  Médecins  et  des 
Chirurgiens  auprès  des  pestiférés ,  leur  ont  fourni  sans 
doute  des  examens  ,  des  faits  et  des  résultats  multipliés 
don  t'ieur-savoir  aura  profité  avantageusement,  le  dogme 
du  fatahsme  ne  leur  en  imposant- pas.  L’Egypte  haute 
et  basse  a  été  le  berceau  de  la  peste  :  les  Maliométans  et 
les  Arabes  qui  l’habitent  n’ ont  jamais-pris  les  soins  con¬ 
venables  pour  s’en  garantir  :  ils  se  sont  vus  attaqués  et 
ont  attendu  patiemment! a  mort' dans  de  grandes  souf¬ 
frances.  Ainsi  deux  maladies- tèrribies  -,  la  peste  et  la 
petite  vérole  ,  la  première  plus-  redoutable  que  l’autre 
à  laquelle  on  a  donné  des  traitements  suivis ,  sont  nées 
dans  des  contrées  peu  distantes  ,  et  ont  communiqué 
leurs  poisons  deslructeui&au:  reste.' du;  monde. 


Des  Chinois.  Syi 

La  Lèpre ,  Ëlephantiasis  en  latin ,  dontles  Hébreux 
OQt  été  très-affligés  (voyez le  livre  éloquent  de  Job) ,  a 
été  fort  commune  dans  la  Palestine  et  l’Orient  :  elle 
porte  des  caractères  et  des  effets  désolants,  comme  la 
peste  ,  dès  qu’on  en  est  atteint  ;  parvenue  au  dernier 
degré,  elle  embrase  le  sang  de  feuximpurs,  elle  couvre 
le  corps  de  plaies  et  de  chancres ,  elle  dévore  les  en¬ 
trailles  ,  ronge  les  os  et  réduit  les  membres  en  putri¬ 
dité.  On  l’a  connue  en  Europe  jusque  dans  les  siècles  X 
et  XI,  L’établissement  des  maladreries  ou  des  léproseries 
en  France  et  ailleurs,  en  est  la  preuve. 

On  trouve  encore  quelques  lépreux  en  Chine,  au  rap¬ 
port  des  voyageurs  récents.  Cette  maladie  maintenant 
est  presque  tout-à-fait  éteinte.  Les  générations  se  suc¬ 
cèdent,  et  le  temps  consume  leur  explosion;  mais  de 
leur  caducité  ,  de  leur  vieillesse  et  du  venin  que  ces 
anciennes  maladies  produisent  et  laissent  après  elles  , 
viennent  éclore ,  comme  des  vapeurs  d’une  terre  in¬ 
fectée  ,  d’autres  maux  qui  remplacent  les  premiers. 
C’est  le  sentiment  général  d’habiles  théoriciens. 


Fin  de  ia  Médecins. 


Mœurs 


Mœurs  et  Usages  des  Chinois.  SyS 


MOEURS  ET  USAGES 

DES  CHINOIS. 


INTRODUCTION. 

L  A  connoissance  des  Mœurs  et  des  Usages 
des  anciens  peuples  ,  est  un  des  plus  intéres¬ 
sants  objets  de  l’Histoire.  Si  le  récit  des  'vic¬ 
toires  et  des  conquêtes  des  nations  célèbres  et 
belliqueuses  excite  souvent  notre  admiration  , 
celui  de  leur  vie  privée,  de  leur  économie  civile 
et  politique  ,  la  peinture  de  leur  luxe  et  de 
leurs  cérémonies  religieuses  ne  méritent  pas 
moins  de  fixer  l’attention.  En  offrant  ses  ta¬ 
bleaux  d’une  teinte  plus  douce ,  et  plus  'variée, 
plus  satisfaisante  pour  la  curiosité ,  ils  présen¬ 
tent  en  même  temps  à  l’esprit ,  des  réflexions 
et  des  comparaisons  dont  la  morale  peut  tirer 
de  grands  avantages . 

C’est  pourquoi  on  a  cru  devoir  rassembler 
dans  un  même  'volume  tout  ce  qui  concerne 
la 'vie  sociale,  les  mœurs  et  les  usages  des  Chi¬ 
nois ,  et  présenter  comme  sous  un  seul  point  de 
'vue,  des  détails  épars  et  qu’on  ne pourroit  par¬ 
venir  à  connoitre  que  par  des  recherches  péni- 

Seconde  Partie.  A  a 


374  Mœurs  et  Usages 

Mes  dans  les  nombreux  ouvrages  et  les  rela-^ 
lions  multipliées  qui  nous  ont  été  données  de¬ 
puis  deux  siècles  et  demi,  sur  ce  peuple  aujour¬ 
d’hui  un  des  plus  anciens  de  la  terre ,  et  qui 
a  survécu  à  tarit  d’autres  qui  ont  disparu  de  la 
surface  de  notre  globe  {a). 

Les  Chinois,  ce  qui  toutefois  ne  doit  s’enten¬ 
dre  le  plus  généralement  que  des  grands  de  la 
nation  et  des  particuliers  riches ,  instruits  des 
arts  dès  les  temps  les  plus  reculés  ,  et  portés 
par  leur  civilisation  à  les  cultiver  sans  secours 
étrangers,  ont  été  de  bonne  heure  habitués  aux 
jouissances  qui  font  naître  le  goût  et  lé  luxe,  et 
que  le  désir  de  lès  satisjdire  augmente  ét  perfec¬ 
tionne  successivement^ 

Les  détails  que  mous  donnerons  à  cet  égard 
paroitront  peut-être' minutieux  ;  cependant  ils 
ont,  ne  fut-ce  que  par  la  seule  distance  qui 
nous  sépare  de  cette  Empire  'vivace une  sorte 
de  singularité'  qui  doit  en  faire,  rechercher  la. 
lecture.  Ils  donnent  lieu  à  des  rapprochements 
que  d^ anciens.  Auteurs  Grecs .  qt  Lajins  n’ont 
pas  manqué  de  saisir,  mais,  que,  les  Modernes 
paroitroient,  avoir  négligés  ,.  si  Jfelij  ,  JLiUaret 
et  leur  continuateur. nés’ étpient plu. à,n,ous  les 
rappeler. 

A  la  faveur  de.  ce  rqssenihlepie.nt ,  nous,  nous 
sommes  permis  :  .  . 


CES  Chinois.  SyS 

1*.  D^étendre  davantage  les  articles  qui 
en  sont  le  plus  susceptibles,  et  sur  lesquels  on 
a  eu  des  renseignements  plus  sûrs. 

2°.  Qu E LquES  rapprochements  sur  nos 
mœurs  Européennes. 

Quant  aux  articles  trop  concis  qui  man¬ 
quent  d’une  sorte  d’intérêt ,  il  en  auroit  été  au¬ 
trement,  si  la  correspondance  que  nous  avions 
avec  la  Chine  n’eût  pas  été  nécessairement  in- 
terrompue  peu  après  1789  :  nous  nous  sommes 
alors  trouvés  dans  l’impossibilité  de  faire  des 
questions  et  des  demandes  ,  dont  les  réponses 
auroient  enrichi  cette  Collection. 

Je  dirai  de  ma  Rapsodie  générale  de  peu 
d’importance  ,  comme  Montaigne  le  dit  avec 
naiveté  et  modestie  de  ses  Essais  ,  qu'on  lira 
toujours  avec  profit.  Livre  II ,  édidon  in-4°  de 
i588,  page  285.  «  C’est  pour  la  cacher  de  mon 
«  vivant,  en  amuser  quelqu’un  qui  ait  parti- 
«  culier  intérest ,  un  voisin,  un  ami ,  qui pren- 
«  dra  plaisir  après  moi  à  me  racointer  et  à  me 
«  repradquer  en  mes  mœurs  ,  mes  pensées  et 
«  opinions  bonnes  ou  mauvaises.  » 

C’est  enfin  pour  employer  mes  lectures  ;  et, 
dans  une  santé  affoiblie,  me  faire  une  occupa¬ 
tion  propre ,  sinon  à  effacer,  du  moins  à  amoin- 
dir  les  traces  de  beaucoup  de  souvenirs  dou¬ 
loureux. 


A  a  2 


376  Mœurs  et  Usages 


ALLUMETTES. 


L’ordre  alpliabélique  pour  tous  ces  articles 
isolés  nous^ayant  semblé  plus  couYenable  ,  nous 
l’employons  dans  ce  petit  volume. 

En  raison  de  cet  ordre ,  l’article  par  lequel 
nous  commençons ,  est  malgré  nous  de  peu  d’in¬ 
térêt  ,  et  il  est  aussi  sec ,  aussi  mince  que  le 
cbaume^  ou  le  bois  léger  qui  sert  en  France  à  la 
composition  des  allumettes. 

En  Chine  elles  se  font  de  paille  de  gros  chan¬ 
vre.  Le  Gbinois ,  ne  perdant  rien  de  ce  qui  peut 
tourner  à  l’utilité  ,  ramasse  les  bouts  de  paille 
dont  la  terre  est  couverte  ,  quand  on  tille  le 
chanvre  ;  et  il  en  fait  des  paquets  qu’on  enduit 
de  soufre  par  les  deux  bouts.  Une  étincelle  pro¬ 
duit  souvent  un  incend,ie.  Dans  une  sédition  , 
dans  des  convulsions  d’Etat,  les  hommes  sédi¬ 
tieux  sont  figurément  des  Allumettes  qui  por¬ 
tent  partout  le  feu  de  la  rébellion ,  et  qui  en 
propagent  les  désastres.  . 

En  Gbine  la  paille  de  blé  sarrasin  est  indiquée 
comme  ùn  préservatif  contre  les  punaises;  mais 
les  Missionnaires  préviennent  qu’ils  n’ont  pu 
s’assurer  par  aucune  expérience  ,  si  elle  a  effec¬ 
tivement  cette  propriété  (1).  Plusieurs  Voya¬ 
geurs  assurent  que  cet  insecte  si  incommode  et 

(1)  Mémoires  des  Missionnaires  de  Pékin,  in-4°.  tom. 
IV, 491. 


DES  Chinois.  877 

si  fétide  est  supporté  très-patiemment  par  les 
Chinois,  et  qu'’ils  mangent  meme  les  poux  qui 
les  dévorent.  Cette  assertion  ne  concerne ,  sans 
doute ,  que  ceux  du  peuple  dans  la  misère  ex¬ 
trême,  quoique  les  deux  derniers  A  mbassadeurs 
Anglois  et  Hollandois  confirment  le  même  fait  ; 
l’Hottentot  et  le  Lapon  en  usent  de  même ,  mais 
quelle  diftérence  entre  ces  peuples  et  les  Chinois. 

Année,  sa  division.  Voyez  Fêtes  publiques. 
BAINS. 

La  Province  de  Chan  -si  (  1  )  j  hérissée  de 
montagnes  dont  plusieurs  sont  affreuses  et  in¬ 
cultes  ,  et  d’autres  coupées  en  terrasses  depuis 
la  cime  jusqu’au  pied  et  toutes  couvertes  de 
grains ,  contient  beaucoup  de  sources  d’eaux 
chaudes  et  bouillantes. 

Une  des  maisons  de  plaisance  de  l’Empereur 
Cang-hi,  située  dans  un  village  à  six  lieues  de 
Pékin  ,  avoit  des  Bains  d’eaux  chaudes,.  Cette 
maison  est  composée  seulement  de  trois  petits 
pavillons  fort  simples ,  dans  chacun  desquels  il 
y  avoit  des  Bains  ,  outre  deux  grands  bassins 
quarrés  C]ui  enibellissoient  la  cour  d’entrée. 
L’eau  de  ces  bassins ,  selon  la  description  du 
P.  Duhalde,  avoit  quatre  à  cinq  pieds  de  pro¬ 
fondeur,  et  la  chaleur  étoit  fort  modérée:. on 
fréquentoit  beaucoup  ces  Bains  (2). 

(i).  Province  septentrionale  de  la  Chine  ,  dont  le 
climat  est  sain  ,  agréable ,  et  une  des  premières  habitées 
par  les  Chinois. 

(z)  Descrip.  géogr.  etc.  de  la  Chine,  fol.  IV,  a88. 

A  a  3 


3y8  Mœurs  et  Usages 

Chambers  dit  expressément,  en  parlant  des 
maisons  de  Canton  ,  qu’on  trouve  dans  chacune 
une  pièce  pour  le  Bain. 

BATONS  D’ODEURS,  espèce  de  bougies. 

Les  Autels  dans  les  temples  des  idoles,  et 
ceux  des  chapelles  particulières  de  l’intérieur 
des  maisons  des  Grands,  sont  ordinairement 
décorés  de  gradins  qui  portent  deux  vases  de 
fleurs,  deux  Bougies  dans  des  chandeliers  dont 
les  formes  sont  très-variées ,  et  un  vase  rempli 
de  sable  fin,  dans  lequel  on  enfonce  trois  ou 
quatre  Bâtons  d’odeur  qui  se  consument  pen¬ 
dant  qu’on  fait  les  prosternations. 

On  fait  usage  également,  pour  parfumer  les 
appartements,  de  ces  bâtons  d’odeur.  A  en  ju¬ 
ger  par  ceux  qui  nous  sont  venus  de  Pékin,  ils 
sont  à  peu  près  de  la  longeur  d’une  bougie  des 
quatre  à  la  livre,  mais  moins  gros,  plus  longs 
encore,  et  d’une  couleur  brune  ;  cependant,  en 
raison  de  l’usage  auquel  on  les  destine ,  ils  peu¬ 
vent  être  d’un  plus  gros  volume.  Leur  odeur 
aromatique  est  moins  agréable  que  celle  qui 
émanoit  des  tablettes  d’encens  dont  les  Char¬ 
treux  faisoient  usage.  La  lueur  qu’ils  donnent 
est  si  foible,  qu’un  appartement ,  loin  d’en  être 
éclairé,  resteroit  presque  dans  l’obscurité. Mais 
on  sait  que,  laissant  aux  Bâtons  d’odeur  la  des¬ 
tination  de  répandre  leur  parfum ,  les  Chinois , 
indépendamment  de  la  cire  d’abeilles  dont  ils 
font  peu  d’usage,  ont  l’arbre  utile  nommé  Pe- 


DES  Chinois.  3^79 

pour  s’éclairer,  les  bougies,  les  chandelles  et 
l’huile,  comme  on  fait  en  Europe.  Fi^ezl’article 
suivant  et  aussi  celui  Sépultures  et  obsèques. 

BOUGIES,  CHANDEI.LES,  ET  MÈCHES. 

La  cire  qui  sert  à  éclairer  à  la  Chine  est  de 
deux  sortes  ,  et  l’on  a  différentes  manières  de 
la  blanchir  à  Canton  ,  où  sont  presque  toutes 
lesblancheries.  11  est  vraisemblable  que  les  Por¬ 
tugais  ont  appris  aux  Chinois  à  perfectionner 
ces  préparations.  Cependant ,  suivant  le  Mé¬ 
moire  curieux  de  M.  de  Cibot  sur  la  cire  ( i) ,  il 
est  certain,  par  l’histoire  de  la  Dynastie  des  Tang, 
qui  a  commencé  en  618  ,  qu’on  blanchissoit  la 
cire  en  Chine  dès  cette  époque  reculée  ;  et  que 
la  manière  de  le  faire  s’est  perdue  seulement 
depuis  la  découverte  de  la  belle  cire  blanclie 
dont  on  se  sert  aujourd’hui  à  la  Cour. 

La  cire  qui  provient  des  abeilles  est  rare  , 
parce  qu’on  y  en  élève  peu  depuis  plusieurs 
siècles  ,  et  parce  que  la  Médecine  et  les  Arts 
emploient  le  miel  et  la  cire  qu’elles  travaillent. 

La  cire  d'arbre  ,  qui  est  beaucoup  plus  belle, 
a  été  préférée  par  la  Cour.  On  nomme  Niu- 
tchin  ,  ou  Vierge  ,  l’arbre  qui  la  porte  ,  ou 
plutôt  sur  lequel  habitent  les  vers  dont  on  la 
tire.  La  quantité  n’en  est  pas  considérable ,  et 
la  provision  est  bornée  presque  à  l’Empereur 
et  à  l’Impératrice  :  une  fois  prélevée  pour  cet 
usage ,  il  reste  fort  peu  de  cette  cire  impériale 

(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  XIII,  377  etsuiv. 

A  a  4 


38o  Mœurs  et  Usages 

(c’est  ainsi  qu’on  la  nomme)  pour  le  public  , 
qui  en  conséquence  la  paye  fort  cher.  Le  palais 
excepté  ,  on  ne  s’en  sert  presque  jamais  que 
dans  les  sacrifices  au  Chang-tj,  (au  Ciel  )  dans 
les  cérémonies  funéraires,  ou  aux  Ancêtres, 
ou  dans  les  oratoires  d’idoles:  les  Grands  et  les 
Princes  n’oseroient  en  faire  une  consommation 
journalière. 

Mais  on  s’éclaire  avec  les  chandelles  et  de 
l’huile.  Les  Anciens  donnoient  au  suif  des  pré¬ 
parations  qui  le  purifioient  ,  le  blanchissoient 
et  lui  ôtoient  sa  mauvaise  odeur.  Ces  prépara¬ 
tions,  par  le  peu  qu’on  en  dit, semblent  se  rap¬ 
procher  de  celles  qu’on  donne  au  saindoux 
pour  en  faire  de  la  pommade.  On  emploie  encore 
en  partie  ces  moyens  épuratoires ,  et  ils  appro¬ 
chent  beaucoup  de  ceux  dont  on  fait  usage  à 
l’égard  de  la  cire  ,  soit  pour  augmenter  sa 
blancheur  et  sa  dureté  ,  soit  pour  diminuer  sa 
mauvaise  odeur.  Quand  on  veut  des  chandelles 
plus  distinguées  ,  on  les  couvre  d’une  couche 
de  cire  d’arbre,  dont  la  croûte  empêche  la  cou¬ 
lure  du  suif,  et  on  le  parfume  dans  la  prépa¬ 
ration. 

Les  Chandelles  et  Bougies  de  Chine  sont 
moulées  grosses  et  courtes.  Duhalde  dit  que 
les  Chandelles  faites  dans  la  ville  de  Koang-si 
sont  les  meilleures  qui  se  trouvent  dans  l’Em¬ 
pire. 

On  fait  enfin  pour  le  service  des  lampes  le 
plus  grand  usage  d’une  huile  ,  que  l’on  tire 
d’une  infinité  de  graines  et  d’amandes.  On  y 


DES  Chinois.  38i 

emploie  également  les  fleurs  des  arbres  :  celles 
que  les  Chinois  nomment  Sai-tze  sont  jaunes, 
et  elles  donnent  de  l’huile  à  brûler. 

La  moelle  de  jonc  desséchée  sert  dans  les 
campagnes  à  faire  des  mèches  pour  les  lampes. 
Ces  mèches  nommées  Hiang ,  sont  d’une  très- 
petite  dépense  et  d’une  grande  commodité  pour 
conserver  du  feu  pendant  la  nuit.  On  tire  un 
autre  avantage  encore  des  Hiang,  celui  de  pu¬ 
rifier  l’air  en  les  brûlant  dans  les  étables,  quand 
les  bêtes  à  cornes  sont  attaquées  de  quelque 
maladie  épidémique. 

BOURSES. 

Celles  des  Femmes  sont  petites,  très-jolies, 
d’étoffes  de  toutes  les  couleurs  brodées  en  fleurs 
nuées,  et  tissues  quelquefois  en  or  et  en  argent 
sur  un  fond  qui  les  fait  valoir.  La  forme  en 
est  ronde  ,  plissée  par  le  haut ,  le  fil  de  soie 
qui  leur  tient  lieu  de  coulisse  servant  à  ouvrir 
et  à  fermer. 

Les  Flommes  portent  la  bourse  qui  est  Ion 
gue,  en  belle  et  riche  soie  selon  les  états,  à  la 
ceinture  qui  tient  la  robe  ;  ils  mettent  dans 
cette  boui’se  leurs  pipes  et  le  tabac  à  fumer. 
Ils  attachent  aussi  à  cette  ceinture  une  gaîne 
pour  serrer  leur  couteau  et  les  bâtonnets  de 
bois  d’ivoire  qui'  leur  servent  de  fourchettes. 

BOUTIQUES  DES  GROS  MARCHANDS  DE  PÉKIN. 

Ces  Boutiques  l’emportent  pour  la  propreté 


382  Mœurs  et  Usages 

et  peut-être  pour  la  ridiesse  sur  cÈUes  des  plus 
gros  Marchands  de  l’Europe.  L’entrée  est  ornée 
de  dorures  ,  de  sculptures ,  de  peintures  et  de  ce 
beau  vernis  qui  leur  donne  un  aspect  frappant. 

Les  grandes  Boutiques  des  villes ,  et  surtout 
des  capitales  ,  sont  comme  les  réservoirs  où 
viennent  se  décharger  les  différents  canaux  du 
commerce  des  provinces  ;  c’est  delà  qu’ils  se 
distribtient  dans  les  Boutiques  où  l’on  vend  en 
détail.  11  y  a  aussi  des  magasins  publics  où  vont 
aboutir  ,  les  marchandises  ,  et  où  les  ventes  se 
font  d’une  manière  plus  prompte  ,  plus  sûre 
et  plus  juridique:  elles  ressemblent,  à  quel¬ 
ques  égards  ,  à  celles  de  la  Compagnie  des  Indes 
à  l’Orient.  Ce  qui  est  particulier  à  la  Chine  , 
c’est  que  ,  comme  nous  l’avons  déjà  dit ,  les 
femmes  ne  paroissent  point  dans  les  Boutiques, 
ni  pour  vendre  ni  ponr  acheter  ;  les  mœurs 
s’y  opposent.  Par  cette  raison  il  y  a  beancoup 
de  petits  Marchands  qui  vont  courant  les  rues 
et  vendant  tout  ce  qui  est  nécessaire  ponr  le 
ménage  et  pour  les  pauvres  gens  (i). 

BRACELETS. 

Les  Bracelets  ,  quoique  cachés  sous  de  lon¬ 
gues  manches  qui  tombent  jusque  sur  les  mains 
et  les  recouvrent ,  font  partie  des  ornements 
des  femmes  Chinoises.  Cette  parure,  plus  ou 
moins  riche  ,  n’a  jamais  été  négligée  par  les 


(i)  Duhalde  ,  I,  8o.  —  Mém.  des  Miss,  de  P.  tom.  VI, 
in-40. 326.  ,  ,  ,  ,  .  ,  :  ■  ; . 


DES  Chinois.  383 

personnes  du  sexe  chez  aucun  peuple  :  les 
femmes  sauvages  la  connoissent. 

Nos  preux  Chevaliers  se  paroient  des  Brace¬ 
lets  qu’ils  avoient  reçus  de  leurs  Dames  en  ré¬ 
compense  de  la  bravoure  qu’ils  avoient  montrée 
dans  les  combats  et  dans  les  tournois  :  ils  por- 
toient  aussi  leurs  livrées.  Quand  le  bravé  et  mal¬ 
heureux  maréchal  de  Montmorenci  fut  fait  pri¬ 
sonnier  à  Castelnaudari ,  en  combattant  contre 
son  roi ,  ceux  qui  le  déshabillèrent  pour  panser 
ses  blessures  ,  trouvèrent  sur  lui  un  bracelet  en¬ 
richi  d’un  portrait  cher  à  son  cœur  et  entouré 
de  diamants  d’un  grand  prix. 

Les  Chinois  attribuent  aux  Bracelets  faits  de 
cuivre  rouge ,  nommé  Tse-laj-tong  ,  la  pro¬ 
priété  de  fortifier  les  bras  contre  les  suites  d’at¬ 
taques  de  paralysie  ;  mais  l’expérience  a  appris  à 
douter  de  l’effet  de  ce  métal  ainsi  employé  exté¬ 
rieurement. 

Les  barres  légères  et  les  bracelets  d’acier  ai¬ 
manté  ,  que  l’on  porte  en  Europe  pour  dimi¬ 
nuer  ,  suivant  l’opinion  de  quelques  Médecins  , 
les  tremblements  de  nerfs ,  ne  réussissent  guère 
mieux  que  les  Bracelets  de  Tse-laj-tong i  mais 
les  essais  n’en  doivent  pas  être  négligés. 

Le  Mesmérisme  n’avoit-ilpas  dans  les  mala¬ 
dies  de  l’esprit  fait  ici  des  apôtres  zélés  parmi  les 
différentes  classes  de  l’état.  Les  hommes  et  les 
femmes ,  épris  de  vives  passions  et  avides  de 
nouveautés  en  tout  genre,  travaillés  parla  vanité, 
gâtés  par  le  luxe  et  l’abus  excessif  des  richesses. 


384  Mceurs  et  Usages 
étoient  volontairement  dupes  par  bel  air  ;  et  cette 
corporation  de  charlatans  philosophes  n’a-t-clle 
pas  préparé  la  voie  à  une  foule  bien  plus  consi¬ 
dérable  de  jongleurs  politiques  trop  connus  ? 
Les  erreurs  sont  biexi  communes ,  et  la  sagesse 
fort  rare.  Excusons  donc  les  Chinois  et  passons- 
leur  les  bracelets  de  cuivre  rouge. 

J’aî  dans  mon  cabinet  de  curiosités  un  Bra¬ 
celet  tel  que  le  portoient  les  feriimes  des  Miao- 
tsée  (i) ,  peuple  sauvage  et  vaillant,  long-temps 
rebelle,  vaincu  et  écrasé  sous  le  règne  du  dernier 
Empereur  Rieng-long.  C’est  un  bois  fort  lé¬ 
ger,  très-dur  et  poli ,  de  la  grosseur  d’une  forte 
ficelle ,  conservant  son  ressort ,  son  élasticité  , 
et  rentrant  par  les  extrémités  l’une  dans  l’autre. 
Ce  Braceletsi  simple  étoit  cependant  une  parure 
pour  ces  femmes  barbares.  Voyez  JMiao. 

BRIQUET. 

Extrait  d’une  lettre  de  M.  Bourgeois  ,  mis¬ 
sionnaire  firancois  à  Pékin  J,  datée  du  i  nov.. 

1778  à  Æ?. . .  .“ 

«  Je  vous  offre  un  Briquet  qui  m’a  été  donné 
par  le  roi  de  Karsin.  Ce  bon  prince  tartarene 
manque  jamais  de  me  rendre  visite  toutes  les 
fois, qu’il  vient  à  Pékin.  L’an  passé  il  voulut  voir 
ma  chambre  :  nous  fumâmes  ensemble  une  pe¬ 
tite  pipe  de  tabac  ;  ayant  aperçu  mou  briquet, 

(1)  Répandus  dans  les  provinces  de  Se-tc7men  ,  de 
Koei-t'c/iéou  ,  etc.  Tartarië  Chinoise  ,  V.  Üuhalde  , 
tonne  r,  fol.  Sô  et  suiv;  • 


DES  Chinois.  385 

il  me  dit  :  Quel  briquet  avez-vous  là  ?  je  veux 
vous  en  donner  un  de  Tartarie  ;  c’est  bien  autre 
chose  que  ces  petits  briquets  chinois.  Dès  le 
lendemain  il  m’envoya  ce  gros  Briquet  cjue  j'ai 
l’honneur  de  vous  présenter  (i).  Ces  pauvres 
princes  sont  ici  comme  Déjotarus  étoit  à  Rome  , 
c’est-à-dire ,,  qu’ils  ne  datent  presque  de  rien. 
La  première  fois  qu’il  vint  me  voir,  je  deman¬ 
dai  quel  ètoit  le  cérémonial  pour  ces  princes 
étrangers  ,  on  me  dit  :  c’est  celui  d’un  ami  à  son 
ami.  J’allai  donc  à  lui  ;  il  me  tendit  les  deux 
mains  ,  je  lui.  tendis  les  miennes  ,  et  pendant 
que  nous  nous  les  serrions  mutuellement,  nous 
nous  inclinâmes  quatre  ou  cinq  fois  l’un  vers 
l’autre.  »'  - 

Brouettes , 

Chaises  à, porteurs.. 

Chaises  pour  voyages  , 

Rotin 

CHAPELETS  ET  COLLIERS. 

Les  Chinois  en  ont  de  toute  espèce.  Les 
gens  de  condition  en  portent  à  leurs  ceintures, 
et,  selon  M.  Pâllas,  jouent  par  délassement  avec 
leurs  grains  dans  la  conversation.  Les  Chapelets 
sont  souvent  de  senteur  ;  le  parfum  s’en  con¬ 
serve  fort  long-temps  :  d’autres  sont  de  perles  , 
de  corail ,  de,  bois  odoriférants  ;  d’autres  ,  de 
noyaux  de  fruits  sculptés  avec  une  grande  déli- 

(1)  Ce  Briquet  contient  dans  son  enveloppe  des 
pierres  à  fusils  et  de.  l’amadou*  . 

(2)  Voyages  en  Sibérie,  ly  ,  177. 


386  Mœurs  et  Usages 

catesse  ;  on  les  entremêle  de  morceaux  de  cris¬ 
tal  et  de  pierres  fausses.  Les  personnes  de  la 
classe  moyenne  portent  aussi  des  chapelets  dont 
les  grains  sont  composés  de  résine  de  mélèse 
séchée.  La  transpiration  continuelle  des  mains 
les  rend  aussi  durs  et  aussi  transparents  que  s’ils 
étoient  faits  avec  de  l’ambre.  Les  Chinois  les 
vendent  alors  très-chèrement  aux  amateurs. 

Nous  avons  parmi  nos  curiosités  plusieurs  de 
ces  Chapelets  sculptés  et  d’autres  dont  les  grains 
sont  pleins  de  poudre  parfumée  où  l’ambre  do¬ 
mine  toujours. 

Les  Missionnaires  nous  apprennent  que  le 
Sou-tchou  ,  ou  Chapelet ,  est  une  espèce  de 
cordon  formé  de  grains  de  difterentes  matières  j 
que  les  Lamas  ,  ou  Prêtres  d’idoles  du  ïhibet, 
et  les  Mandarins  à  la  Chine  le  portent  par  dis¬ 
tinction  ,  comme  en  Europe  les  grands' Officiers 
des  Couronnes  portent  l’Ordre  de  la  Jarretière, 
celui  de  la  Toison  d’or  ,  etc. 

Le  Collier  qui  est  d’une  plus  grande  dimen¬ 
sion  ,  indique  son  usage  ;  en  passant  autour  du 
col  ,  il  tombe  sur  l’estomac.  Les  hommes  eu 
dignités  sont  décorés  de  colliers.  L’empereur  en 
fait  présent  aux  personnes  qu’il  veut  honorer  de 
ses  bon  tés.  11  en  donna  un  dont  les  grains  étoient 
d’agate  au  P.  Sikelbar  ,  missionnaire  Jésuite 
du  Palais  ,  qui  étoit  dans  sa  ■70e.  année. 

Le  Collier  et  les  Pendants  d’oreilles  ,  compo¬ 
sés  de  pierres  fines,  font  l’ornement  dés  Impé¬ 
ratrices,  des  Reines,  des  Princesses  et  des  fem- 


DES  Chinois.  887 

mes  en  places  éminentes  à  la  Cour.  Les  filets  de 
perles  fines  couvrent  en  partie,  avee  d’autres  dia¬ 
mants  ,  la  toque  des  Impératrices  et  des  Reines  ; 
et  aux  Dames,  de  grande  distinction ,  ils  tombent 
souvent  de  la  toque  en  grandes  ^  et  longues  pan- 
deloques  à  trois  rangs  coupés  par  des  noeuds 
jusque  sur  les  épaules.  (1) 

CHARS  ET  CHARIOTS. 

L’Empereur  Hoaug-ti ,  d’après  Duhalde ,  et 
selon  les  Annales,  s’apercevant  dans  une  ba¬ 
taille  que  des  brouillards  épais  déroboient  l’en¬ 
nemi  à  sa  poursuite  et  que  ses  soldats  s’ égaroient, 
fit  un  Char  qui  leur  niontroit  le  midi  et  les 
quatre  points  cardinaux.  On  dit  que  sur  ce  Char 
on  voyoit  gravés  dans  un  plat  les  caractères  du 
rat  et  du  cheval,  et  au-dessus  une  aiguille,  pour 
déterminer  les  quatre  parties  du  monde;  ce.se- 
roit-là  Fusagè  delà  boussole,  ou  de  quelque  chose 
d’approchant,  bien  ancien  et  bien  marqué.  C’est 
dommage  qu  on  n’en  explique  pas  bien  l’artifice  : 
les  interprètes  ,  ne  sachant  que  le  fait  tout 
simple  ,  qu’ils  font  remonter  jusqu’à  la  plus 
haute  antiquité  ,  n’ont  pas  osé  hasarder  leurs 
conjectures. 

On  attribue  au  même  Empereur  l’invention 
des  Chariots  et  aussi  l’art  de  dresser  les  bœufs 
et  les  chevaux  pour  les  traîner.  Il  est  vraisem¬ 
blable  que  les  premiers  Historiens  ont  donné  , 
sous  le  nom  de  ce  Prince ,  les  inventions  que 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  P.  IX,  447- 


388  Mœurs  et  Usages 

l’expérience  de  plusieurs  siècles  subséquents  a 
produites  pour  l’iitilité  générale  de  la  nation 
chinoise. 

Les  Chariots  (i)  à  l’usage  des  armées  sont 
destinés  au  rapide  transport  des  troupes  et  à 
l’approvisionnement  des  vivres.  Ils  deviennent 
dans  un  camp  un  rempart  contre  les  efforts  de 
l’ennemi  et  une  barrière  contre  la  lâcheté  des 
fuyards  ,  comme  aussi  une  retraite  dans  un  be¬ 
soin  pressant  pour  se  rallier. 

Les  marques  distinctives  des  Chariots  consis- 
toient  dans  le  choix  du  bois  sur  lequel  on  peignoit 
certains  caractères  qui  y  étoieiit  gravés  autrefois, 
et  surtout  dans  un  petit  étendard  quarré ,  mar¬ 
qué  de  certaines  figures  qui  servent  de  distinc¬ 
tion  de  quinze  en  quinze  hommes,,  de  dix  en 
dix  ,  etc.  ,  ;  . 

Les  Chars  appelés  Lqu ,  étoieut  à  quatre 
roues ,  et  pouyoient  contenir  à  l’aisC  une  dixaine 
de  personnes  :  ils  étoient  couverts  de  cuirs  où  de 
peaux  de  bêtes  ;  il  y.avoit  tout  autour  une  espèce 
de  galerie  ,  faite  de  grosses  piècés  de  bois.  Sur  la 
couverture  on  mettoif  de  la  terre  pour  la  sûreté 
de  ceux  qui  étoient  dans  ces  Chars ,  et  ils  étoient 
à  l’abri  des  traits  et  des  pierres  quelan’çoient  les 
ennemis.  Chacun  de  ces  Chars  devenoit  une  pe¬ 
tite  forteresse  de  laquelle  on  attaquoit  et  on  se 
défendoit  :  ils  étoient  surtout  en  usage  dans  les 
sièges ,  et  l’on  s’en  servoit  aussi  dans  les  batailles 
rangées.  .  ; 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  tom.  "V II  et  VIII. 

Les 


DES  Cnirîois.  38g 

Les  trois  premières  Dynasties  avoient  des 
Chars  connus  sous  le  nom  de  Chars  à  tête  de 
tigre,  de  Chars  précurseurs ,  de  Chars  accouplés 
et  d’autres  à  tête  de  dragon. 

Ce  qVon  ejcige  dans  la  construction  des  Cha- 
riotç  si  nécessaires  à  la  siiite  des  armées,  est  unie 
forte  pt  sglide  construction  bien  surveillép  :  il 
faut  aussi  qpe  les  cheyaux  qu’on  y  attelle  ,  soient 
bien  pansés, bien  nourris  ;  ils  servent  également 
au  transport  des  canons. 

CHARBON  DE  TERRE. 

Le  F  EU  continuel  dans  la  cheminée  d’un  ap¬ 
partement  communique  à  l’air  qu’on  y  respire 
des  qualités  nuisibles  et  malfaisantes. 

Pour  corriger  ce  vice  de  l’atmosphère  ,  pro¬ 
venant  des  brasiers  et  encore  plus  des  fourneaux 
et  des  poêles  ,  les  Chinois  ont  disposé  par  l’ou¬ 
verture  d’un  de?  earreaux  les  plu?  hauts  de  leurs 
croisées ,  un  renouvellepient  continuel  d'air ,  et 
ils  ont  la  précfiotion  de  placer  dans  les  pièces  des 
vase?  pleins  d’eau  que  l’on  change  quand  il  en. 
est  temps. 

Les  vases  et  les  globes  de  verre  ou  de  cristal 
qui  sont  suspendus  au  plancher  et  qui  font  dé¬ 
coration  ,  prouvent  qu’à  cette  hauteur  l’air  est 
pljis  vif,  plus  desséchant  :  car  l’eau  s’y  trouble 
Chcojjtracte  plus  promptement  une  maijysiaise 
©,4éur  que  celle  dp?  vases  placés  plus  bas?. 

Ce  moyen  est  en  général  utile  à  ceux  qurfont 
emploi  du  Charbon  de  terre ,  quelqu’épuré 

Seconde  Part.  B  b 


390  Mœurs  et  Usages 

qu'il  soit  de  sa  partie  sulfureuse,  gênante  pour 

la  poitrine. 

Le  Charbon  de  terre  dont  on  fait  usage  en 
Chine  pour  se  chauffer,  donne  à  Pair  un  vice 
auquel  on  n’est  pas  exposé  avec  un  feu  de  bois  ; 
d’où  il  résulte  qu’on  ne  doit  pas  considérer  ; 
comme  l’effet  seul  du  luxe  ,  la  précauti  on  qu’ont 
les  Chinois  titrés  ou  opulents  de  distribuer  dans 
leurs  appartements ,  indépendamment  de  divers 
vases  de  porcelaines  et  de  cristal  remplis  d’eau, 
des  vases  de  fleurs  rares  et  précieuses,  dont  l’as¬ 
piration  salutaire  est  conforme  à  leurs  principes 
en  Médecine.  (1)  Cette  habitude  d’être  entouré 
de  fleurs  et  de  parfums  ne  cause  pas  sans  doute 
en  Chine  des  vapeurs  ni  les  maux  de  nerfs  si 
communs  en  France. 

CHAUSSURES,  et  de  la  petitesse 
DES  pieds. 

En  Chine,  on  mutile  avec  barbarie  les  pieds 
des  filles,  si  l’on  en  croit  l’opinion  générale;  et 
les  Dames  européennes  se  récrient  hautement 
sur  celte  atrocité.  Le  procédé  dont  on  use  a  be¬ 
soin  d’être  connu  et  répété  de  nos  jours ,  puis¬ 
qu’on  n’a  pas  voulu  s’en  instruire.  Le  voici  his¬ 
toriquement  et  politiquement,  d’après  les  his¬ 
toriens. 

Lorsque  les  filles  naissent,  les  nourrices  ont 
gralid  soin  de  leur  lier  étroitement  les  pieds-^ 
de  peur  qu’ils  ne  croissent.  La  nature,  quisembîte' 

.(j)'Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  III,  435. 


DES  Chinois.  891 

être  faite  à  cette  gêne,  s’en  accommode  plus  fa¬ 
cilement  qu’on  ne  l’imagine ,  et  on  ne  s’aper¬ 
çoit  pas  que  la  santé  des  Chinoises  en  soit  altérée. 
Leurs  souliers  de  satin  brodés  d’or ,  d’argent  ou 
de  soie,  sont  d'une  propreté  achevée  ;  et  quoique 
petits  ,  elles  s’étudient  fort  en  marchant  à  les 
faire  paroître  ;  car  elles  marchent ,  ce  qu’on  au- 
roit  de  la  peine  à  croire ,  et  elles  marcheroieht 
volontiers  une  partie  du  jour,  si  elles  avolent  la 
liberté  de  sortir  ,  autre  assertion  qui  mérite  ré¬ 
flexion. 

C’est  à  la  politique  qu’on  doit  ce  moyen  ex¬ 
traordinaire  pour  arrêter  les  femmes  et  les  em¬ 
pêcher  de  sortir  de  leurs  maisons  ;  mais  ce  moyen 
qui  devroit  les  révolter  et  les  porter  à  faire  abolir 
une  coutume  bizarre  et  gênante  ,  est  ce  qui  fait 
leur  entêtement  J  et  elles  sont  si  folles  sur  cela  , 
qu’elles  seroient  au  désespoir  de  n’avoir  pas  les 
pieds  petits ,  parce  qu’elles  regardent  ce  défaut 
comme  le  trait  le  plus  essentiel  de  leur  beauté. 

Duhalde  dit  que  c’est  Takia  ,  feriime  de  l’in¬ 
fâme  Tchéou ,  dontle règne commençal’an  1 153 
avant  l’ère  chrétienne ,  qui  fit  regarder  la  peti¬ 
tesse  des  pieds  comme  un  des  plus  grands  agré¬ 
ments  du  sexe ,  parce  que  les  ayant  elle  -  même 
fort  petits ,  elle  se  les  serroit  encore  avec  des 
bandelettes  ,  comme  si  en  elfet  elle  eût  alFecté 
de  se  procurer  un  agrément  qui  réellement  étoit 
en  sa  personne  une  difformité.  Ce  fut  là  une  sorte 
de  beauté  que  toutes  les  femmes  de  la  cour  am¬ 
bitionnèrent  à  son  exemple  ,  et  cette  opinion 
ridicule  s’est  perpétuée  ,  et  est  si  fort  en  usage , 
B  b  ^ 


393  Mœurs  et  Usages 

<?[u’une  fenune  se  rendroit  méprisable  si  elle  avoit 

les  pieds  .de.g.raiid<;ur  uaiurelle. 

Malgré  l’exemple  de  Talcia  qui  a  pu  donner 
le  tan  à  toutes  les  femmes  de  sa  cour  ,  '  le  même 
hi^orien  confirme  l’opinion  générale  delà  dé¬ 
pendance  où  l’on  a.voulu  politiquement  tenir  les 
femmes  ,  et  il  ajoute  :  «  Les  Dames  chinoises  se 
ressentent  toute  leur  vie  de  cette  gêne  à  laquelle 
on  les  assujettit  dès  l’enfance,  et  leur  démarche 
en  est  lente  et  désagréable  aux  yeux  européens. 
Cependant  telle  est  la  force  du  préjugé  et  de 
l’usage  que  malgré  l’incornmodi|té  qui  en  ré¬ 
sulte,  elles  l’augmentent  encore  ;  et  lorsqu’elles 
y  son.t  parvenues ,  elles  s’eu  font  un  mérite  en 
aflectani  de  montrer  leurs  pieds ,  quand  elles 
ntarc^nt. 

‘Renfermées  néanmoins  dans  leur  apparte¬ 
ment  ,  qui  est  toujours  le  lieu  le  plus  intérieur 
de  la  maison,  elles  n’ont  de  cpmmqnication 
qu’avec  les  femmes  qui  lés  servent  j  mais  la  co- 
quptl^erie, dé, ploie, eqçorespnxe^sort  et  se  nourrit 
•dans  la  aolitude. 

M-  CiBOT  fait  les  réflexions  suivantes  au  sujet 
de, cette  coutume  des  .petits  .pieds  qui  révoltent 
tant  nos  idées  :  «  La  manie  -de  ,se  serrer  la  taille 
en  occident  est  aussi  absurde  peut-être  que  celle 
de  se  .serrer  les  pieds  pour  les.avoir  petits  et  mi¬ 
gnons.  EnChineon.neconçoitpasplus,  en  voyant 
Te  bas  du  corset  d’unefemine  Européenne ,  com¬ 
ment  on  s’est  déterminé  à  se  serrer  le  corps  de 
,TOauièr,e  àpouvoir  à  peine  respirer,  qu’on  ne  con- 
.çoiten  Europe,  en  voyant  lés  personnes  du  sexe, 


DES  Chinois.  3g'5 

qu’elles  peuvent  marcher  à  la  Chine.-  Dans' les 
temps  les  plus  recules,-  tous  les  bas  né  <îescen-i 
dolent  qu’à  la  cheville  et  éi'ôieirt  faits  en  cône. 
On  enveloppoit  le  pied  avec  un  où  plusieurs  dou¬ 
bles  de  toile  qu’on  plioit  dessus,  en  lé  faisant 
arriver  sur  le  bas  ,  et  qu’on-  fixoit  par  des  baù- 
deleltes  assez  longues  pour  faire  tous  les  tours 
propres  à  assurer  la  toile  ,  puis  pour  la  cachér 
au  dessus  du  col  de  pied  et  venir  se  nouer  à  mi- 
jambe.  Le  goût  de  la  parure  perfectionna .  et  fit 
le  reste  chez  les  femmes,  d’abord  dans  le  palais  , 
puis  par  Imitation  dans  toutes  les  conditions  ,  et 
il  l’a  conservé.  Mais  l’histoire  de  la  Chine  ne  dit 
rien  de  la  coutume  d’écraser  les  pieds  aiixfillesy 
comme  l’a  avancé  sans  preuves  M.  Pavv  dans  son 
ouvrage  a. 

Les  bas  des  femmes,  autant  qu’on  en  peut  juger 
parles  figures,car  quel  moyen  de  sunstruire  d’une 
autre  manière,  paroissent  tenir  à  leurs  caleçons,, 
s’ils  n’en  font  pas  partie ,  et  tombent  jusqu’au 
dessous  de  la  cheviné  dû  pied  ,  o-ii  ils’ sont  ras¬ 
semblés  avec  un  ruban  terminé  par  un  falbala 
de  la  même  soie  que  ,!e  ruban  ,  pour  cacher  peut- 
être  l'a  grosseur  difforme  de  la  jambe. 

M.-  SoNRERAT  j  suppb'sànt  tonj'ôurs'aüi  Chi¬ 
nois’ des  motifs  barbares  ôu  ridîé'uîes,  préiêiVd  , 
contre  toute  vérité  ,'  «  qù'on  m'eï  àùi  fi'Hés'des 
.souliers  de  cuivi'e  pour  empêchei  léS;  pitedsde 
croître.  La  circulation ,  ajnute-t-- if,'  unn  fois- 
in  térrôhi  pue,  les  jambes' se  dessèclieùt  etiie  peu¬ 
vent  plus  supporter  le  corps  ;  aussi  les  femmes 
vont-elles  toutes  ên  cannetant  comme  elesoies. 

B  b  3 


394  Mœurs  et  Usages 

Cette  coutume  qui  dans  le  principe  éloit  l’ou¬ 
vrage  de  la  politique,  est  devenu  l’effet  de  l’amour 
propre.  On  se  mutile  de  la  sorte  pour  annoncer 
qu’on  vit  dans  la  noblesse  et  qu’on  n’a  pas  besoin 
de  travailler  ;  c’est  par  la  même  raison  que  les 
Chinoises  laissent  croître  leurs  ongles  et  ne  les 
coupent  jamais  (i)  ».  Voyez  ci  -  après  l’article 
Modes. 

M.  Valmont  de  Bomare  attribue  la  petitesse 
des  pieds  à  la  seule  coutume  de  serrer  ceux  des 
filles  dans  leur  enfance  pour  les  empêcher  de 
croître  j  et  confirmant  les  idées  reçues ,  il  dit  : 
«  C’est  ainsi  qu’ôn  immole  la  liberté  à  la  Jalousie: 
une  jolie  femme  chinoise  doit  avoir  le  pied  assez 
petit  pour  trouver  trop  aisé  le  soulier  d’un  en¬ 
fant  européen  de  six  ans  ». 

Les  Ambassadeurs  anglois  et  hollandois ,  en 
se  rendant  à  Gebol,  ont  observé  dans  leur  voyage, 
que  les  familles  chinoises  établies  au-delà  de  la 
grande  muraille,  ont  les  petites  chaussures ,  mais 
que  dans  les  campagnes  ,  où  les  villageoises  sont 
livrées  à  de  rudes  travaux  de  concert  avec  leurs 
maris  peu  endurants,  disent-ils,  leurs  pieds  ont 
la  grandeur  naturelle ,  parce  qu’eti  raison  sans 
doute  de  leur  destination  à  une  vie  laborieuse , 
leurs  pères  et  mères  ne  les  ont  pas  assujetties 
dès  la  naissance  à  cet  usage  incommode. 

La  paire  de  chaussure  de  femme  que  nous 

(i)  Le  P.  Le  Comte,  Mémoires  ,  tom.  ï,  in-ia  ,  217, 
—  tom.  III  ,  72.  —  Duhalde  ,  II ,  80.  —  Mém.  des 
Miss,  de  Pékin ,  XI ,  3g2,  —  Voyage  aux  Indes  Orient, 
tom.  II ,  in-40.  3o. 


DES  Chinois.  395 

avons  est  très-petite,  relevée  par  la  pointe  ,  et 
prouve  que  les  l'emmes  Tartares  ont  eu  raison  de 
ne  pas  goûter  ce  genre  de  beauté  si  peu  naturel. 
Une  de  leurs  chaussures  que  nous  nous  sommes 
procurée  de  Pékin ,  laisse  au  pied  toute  liberté  , 
toute  facilité  de  marcher  :  composée  de  plusieurs 
semelles,  soit  de  laine,  soit  de  peau  de  veau  très-? 
mince,  et  mise  Tune  sur  l’autre,  cette  chaussure 
en  forme  de  sabot  paroît  plus  lourde  ,  plus  pe¬ 
sante  qu’elle  ne  l’est ,  quoique  haute  de  deux 
pouces  et  demi.  Une  dernière  semelle  de  peau 
de  veau  lisse  recouvre  les  épaisseurs  précédentes: 
le  tout  paroît  piqué  de  près;  et  les  points  alignés 
tant  sur  la  dernière  semelle  que  sur  les  côtés  , 
sont  faits  avec  une  propreté  extrême.  Le  dessus 
de  la  chaussure  est  en  étoffe  brodée. 

L’Empereur  Kien-Lonu  a  fait  proclamer  du 
haut  de  son  trône  ,  la  année  de  son  règne  , 
un  édit  sévère  pour  empêcher  les  femmes  tar¬ 
tares  de  sortir  de  leurs  maisons ,  sous  prétexte 
de  pèlerinages  aux  Miao  ou  Temples  d’idoles; 
mais  ce  sexe  enchanteur  et  victorieux  en  Chine 
comme  ailleurs  ,  a  trouvé  des  moyens  d’adoucir 
l’austérité  de  la  loi  impériale  ,  et  il  use  de  sa  fa¬ 
cilité  de  marcher. 

CLOCHES,  TAMBOUR,  etc. 

Yu,  premier  Empereur,  lit  attacher  aux  portes 
de  son  palais  ,  selon  les  Historiens,  uneeloche, 
un  tambour  et  trois  tables  :  l’une  de  fer ,  l’autre 
de  pierre  et  la  troisième  de  plomb  ;  et  il  fit  af¬ 
ficher  une  ordonnance  par  laquelle  il  enjoiguoit 

Bb  4 


Spô  Mœurs  f.t  Usages 

à  ceux  qui  avoient  à  lui  parler ,  de  frapper  sur 
ces  instruments  ou  sur  ces  tables,  suivant  la  na¬ 
ture  des  alFaires qu’on  vduloit  lui  communiquer. 

La  Cloche  étoit  destinée  aux  àfTaîres’  cîtildS  ; 
le  Tambour  devoit  être  frappé  pour  celles  qui 
toncernoient  les  lois  et  la  religiofi;  lai  Table  dé 
plomb  servoit  aux  affairés  propres  dii  ministère 
et  du  gouvernement  ;  si  l’on  avôît  à  Se  plaindre 
de  quelque  injustice  commise  par  leS  Magis¬ 
trats  ,  on  frappoit  sur  la  Table  de  [lierre,  ét  enfin 
Sur  la  Table  de  fer ,  lorsq;u’on  avoit  reçu  quelque 
traitement  rigoureux. 

Yong-yuen  ,  au  rapport  des  Annales  ,  fut 
chargé  par  l’Empereur  Hoang-ti  de  faire  douze 
Clocl  lies  de  cuivre  qui  représentoicut  les  douze 
mois  de  l’année. 

Sur  la  plupart  des  tours  de  la  ville  de  Yu- 
tching-hien  ,  on  voit  des  cloches  dé  fer  fondu 
assez  grosses  (i). 

La  Cloche  de  Pékin  qui  sert  à  sonner  les  heures 
de  la  nuit,  est  peut-être  la  plus  grosse  Cloche  du 
monde.  Son  diamètre  aü  pied  ,  tel  qu’il  fut  me¬ 
suré  par  les  PP.  Scliaal  et  Verbiest,  est  de  douze 
coudées  chinoises  et  huit  dixièmes  ;  son  épais¬ 
seur  vers  le  sommet  est  de  neuf  dixièmes  de  cou¬ 
dée  ,  sa  profondent  intérieure  de  douze  coudées, 
et  son  poids  de  cent  vingt  mille  livres. 

Le  son  ou  plutôt  le  rugissement  de  cette  grosse 
Cloche,  est  si  éclatant  et  si  fort,  qu’il  se  fait  en- 

(1)  Hist.  géiï.  des  Voyages  par  M.  de  La  Harpe  ,  VII, 
aaz. 


DES  Chinois.  897 

tendre  de  fort  loin  dans  le  pays  :  elle  fut  élevée 
sur  la  tour  par  les  Jésuites  avec  des  maçliines  qui 
firent  rétonnemeni  de  la  Cour  de  Pékin. 

AvÈC  cette  Cloche  extfaôrÆ'naire ,  lésErape- 
rèuts  de  la  Chine  eii  ont  fait  fondre  së^'t  autres, 
dont  cinq  SoHt  deüieuréeS  sans  usage  et  à  terre. 

Le  P.  V ERBiEST,  dans  ses  Lettres,  etlè  P.  Cou¬ 
plet  j  dans  sa' Chroùo'logîe,  râltfiOrtent  l’origine 
de  ces  Cloches  à  l'année  i'4o’4  :  elles  fuTèht  fon¬ 
dues  pai^  Fofdre  dè  l’Emperéür  Yon^-lo.On  en 
comptoit  cin'q  ,  dont  fchachne  pësoit  cènt  vingt 
mille  livres  (ï). 

LÂ  Clocfié  de  là  grande  tour  de  Pékin  se  fait 
entendre  aussitôt  que  ï’Empereur  sort  de  son 
appartement  poùr  aller,  lé  premier  jour  de  l’an, 
faire  sa  visite  à  l’Impératricé  sa  mère  ,  et  con¬ 
tinué  dé  sonner  jusqu’à  ce  qù’iïsoit  rentré  dans 
son  palais. 

Les  Chinois  ont  dans  toutes  leurs  villes  de 
fort  grossès  Cloches  pour  sonner  les  veilles 
de  la  nuit  (2).  Celle  de  Nankin  et  de  Pékin 
sUrpassént  foùles  lès  aiitres.  Les  Cloches  de  là 
capitale  sôht  an'  nombrè  de  sépt  ;  elles  oht  douze 
pieds  de  hauteur ,  tréi'zé  dë  diamètre  qua¬ 
rante  de  ciicônféréncè'.  Le  P.  Le  Comte  dit 
qu’elles  sont  fort  inférieUrès"  aùx  nôtres  pour 
la  beauté  du  son  ,  parce  qu’on  les  frappe  avec 
un  ntarteau  de  ce  bois  dur  qu’on  appelle  hois, 
de  fet  :  le  métal  est  plein  de  grumeaux  et  aigre , 

(1)  Duhalde,  I,  290,  297,  yÔ'. 

(2)  Hist.  univers.  Angk  inr4'’-  XX-,  230. 


398  Mœurs  et  Usages 

leur  forme  ,  peu  satisfaisante ,  étant  presque 
aussi  large  en  haut  qu’en  bas.  Mais  le  P.  Ma- 
galhaens  pense  tout  autrement ,  et  il  avance 
que  le  son  est  éclatant  ,  et  tellement  agréable 
et  harmonieux ,  qu’il  paroît  bien  moins  venir 
d’une.  Cloche  que  de  quelque  instrument  de 
musique. 

Voila  des  sentiments  très-opposés,  mais  à 
l’appui  du  P.  Magalbaens ,  ne  peut-on  pas  dire 
que  le  son  qui  provient  d’une  grosse  Cloche, 
n’est  agréable  et  harmonieux  qu’à  des  dis¬ 
tances  très-grandes  et  convenables  ,  au  lieu 
qu’il  ne  produit  de  près  qu’un  bruit  confus  et 
assourdissant  :  ne  peut-on  pas  dire  aussi  contre 
ce  qu’avance  le  P.  Le  Comte  ,  que  le  battant 
de  bois  est  favorable ,  en  ce  qu’il  affoiblit  la 
force  du  son ,  qu’il  en  déploie  la  douceur  et 
les  effets  dès  le  moment  qu’il  frappe  et  qu’il  ne 
produit  pas  les  mêmes  retentissements  que  le 
battant  de  métal,  retentissements  qui,  entendus 
de  près ,  sont  dépourvus  de  toute  harmonie  ? 

Pour  annoncer  les  veilles  de  la  nuit  et  don¬ 
ner  les  signaux,  les  Chinois  se  servent  aussi  de 
deux  espèces  de  Tambours. 

Colliers.  On  en  a  parlé  à  l’article  Chapelets. 

COMÉDIENS. 

Les  Comédiens  dont  l’état  est  vil  dans  l’opi¬ 
nions  des  Chinois ,  vont  chez  les  grands ,  lors 
d’une  fête  ou  d’un  grand  Banquet,  et  voici 
quelle  est  leur  conduite. 

Quand  les  conviés  ont  pris  place ,  on  voit 


DES  Chinois.  399 

entrer  dans  la  salle  quatre  ou  cinq  des  princi¬ 
paux  Comédiens  richement  vêtus  ;  ils  s’incli¬ 
nent  profondément  tous  ensemble  et  frappent 
du  front  la  terre  jusqu’à  quatre  fois,  au  milieu 
des  deux  rangs  de  table ,  le  visage  tourné  vers 
une  table  dressée  en  forme  de  buffet  et  chargée 
de  lumières  et  de  cassollettes  remplies  de  par¬ 
fums.  Ils  se  relèvent  et  l’un  d’eux  s’adressant  au 

Îiremier  des  convives,  lui  présente  comme  pour 
e  prier  de  choisir  une  pièce  à  jouer  sur  le 
champ ,  un  livre  en  forme  de  longues  tablettes 
sur  lesquelles  sont  écrits  en  caractères  d’or  les 
titres  de  5o  ou  60  Comédies  qu’ils  savent  par 
cœur  et  qu’ils  sont  prêts  à  représenter. 

Ce  premier  convive  s’excuse  de  faire  un  choix 
et  renvoie  poliment  le  livre  au  second  avec  un 
signe  d’invitation  ;  le  second  au  troisième  :  tous 
s’excusent  et  font  reporter  le  livre  au  premier 
qui  enfin  le  reçoit,  l’ouvre ,  le  parcourt  en  un 
instant  et  choisit  la  Comédie  qu’il  croit  devoir 
le  plus  agréer  à  la  Compagnie.  S’il  y  a  cjuelcj:ue 
inconvénient  à  la  représenter ,  comme  par  exem¬ 
ple,  si.un  des  principaux  personnages  de  laPièce, 
se  trouve  porter  le  nom  de  quelqu’un  de  ceux 
qui  sont  présents,  le  Comédien  doltPen avertir: 
après  quoi  il  montre  à  tous  les  conviés  le  titre  de 
la  Comédie  dont  on  a  fait  choix  ,  et  chacun  par 
un  signe  de  tête  témoigne  qu’il  l’approuve. 

La  représentation  commence  au  bruit  des 
instruments  propres  à  cette  Nation.  Ce  sont  des 
bassins  d’airain  ou  d’acier ,  dont  le  son  est  aigre 
et  perçant ,  des  tambours  de  peaux  de  buffle  , 


4oo  Mœurs  et  Usages 

des  flûtes ,  des  fifres’  et  des  trompettes ,  dont 
l’harmonie  ne  peut  guère  charmer  que  les  Chi¬ 
nois. 

11  n’y  a  nulle  décoration  pour  ces  Comédies 
qui  se  représentent  p'endant  un  festin  :  on  se 
contente  de  couvrir  d^uii  tapis  le  pavé  de  la 
salle ,  et  c’est  de  quelques  chambres  voisines  du 
Balcon  que  sortent  les  Acteurs  pour  jouer  leur 
rôle,  én  présence  dés  conviés,  et  d  un  grand 
nombre  de  jiersonnes  connues,  que  la  curiosité 
y  attire,  que  les  domestiques  laissent  entrer, 
et  qui  dans  la  cour  voient  ces  sortes  de  spec¬ 
tacles.  Les  Dames  qui  veulent  y  assister,  sont 
hors  de  la  salle ,  placées  vis-à-vis  les  Comédiens; 
et  delà  au  travers  d’une  jalousie  faite  de  bam¬ 
bous  entrelacés  de  fils  de  soie  à  réseau,  elles 
voient  et  entendent  tout  ce  qui  s’y  passe ,  saris 
être  aperçues.  Les  meurtres  apparents  ,  les 
pleurs ,  les  soupirs ,  et  quelquefois  les  hurle¬ 
ments  de  ces  tlomédiens  ,  font  juger  à  un  Eu¬ 
ropéen,  qui  ne  sait  pas  encore  la  langue,  que 
leurs  pièces  sont  remplies  d’événements  tra¬ 
giques. 

Ce  n’est  pas  que  les  Chinois  ignorent  ou  né¬ 
gligent  l’art  des  décorations  :  ils  les  aiment  et 
dressent  avec  goût  fort  promptement  de  jolis 
théâtres ,  lorsque  quelques  honimes  en  dignités 
veulent  sur  les  ordres' de  l’Empereur  donner  des 
fêtes  à  des  Etrangers. 

Ces  Comédies  sont  mêlées  de  ûiûsique  ét  de 
simples  récits  :  il  y  a  du  sérieux  et  du  plaisant; 
mais  le  sérieux  y  démine:  il  s’én  faut  qu’elles 


D  E  s  G  H  I N  O  I  s.  4°  ï 

soient  aussi  vives  et  aussi  propres  à  remuer  les 
passions  que  les  nôtres;  elles  ne  se  bornent  pas 
non  plus  à  représenter  une  seule  action ,  ni  à 
ce  qui  peut  se  passer  en  une  journée.  Il  y  a  des 
Comédies  qui  représentent  différentes  actions, 
qui  se  seront  passées  dans  l’espace  de  dix  ans .  . . 
C’est  à  peu  près  comme  la  vie  de  quelque  per¬ 
sonne  illustre  divisée  en  plusieurs  chapitres:  ils 
y  mêlent  la  fable,  (i) 

Près  des  Miao  dans  les  grandes  villes,  il  y  a 
des  Théâtres  bâtis  solidement  et  qui  subsistent 
toujours.  Voyez  notre  article  Fêtes  publiques. 
M.  Pallas  (2)  fait  mention  de  celui  de  Mait- 
maskip ,  ville  frontière  de  la  Chine  et  de  la  Rus¬ 
sie  :  d’après  sa  description  ,  cette  loge  pu¬ 
blique  ,des  Comédiens  ne  peut  pas  aller  de  pair 
avec  le  Théâtre  de  nos  danseurs  de  corde.  . . . 
On  pom'foit ,  dit-il ,  la  comparer  à  une  Serre 
de  Jardin;  cependant  ce  Théâtre  est  construit 
avec  plus  de  goût.  On  voit  à  côté  deux  grands 
mâts  sur  lesquels  s’arborent  les  jours  de  fête , 
de  grands  pavillons  où  sont  peints  des  carac¬ 
tères  Chinois.  On  y  joue  de  petites  Comédies 
en  l’honneur  des  Idoles  :  les  acteurs  sont  des 
garçons  de  boutiques  ;  les  spectateurs  se  tien¬ 
nent  dans  la  me.  Ce  parterre  ne  doit  pas  être 
commode.  Il  n’en  est  pas  de  ptême  des  TMâtres 
des  grandes  villes  de  l’Empire. 

M.  Anderson  ,  (3)  dans  sa  relation  de  l’am- 


(1)  DulialJe  ,  II ,  112  —  IV ,  284. 

(2)  Pallas ,  Voyages  en  Sibérie ,  IV ,  i55. 

(3)  Trad.  fr.  Paris  ,  an  tom.  I ,  zæ-S”.  ng. 


4-02  Mceurs  et  Usages 

bassade  de  la  Grande-Bretagne  en  Chine ,  du 
que  lord  Macartney,  en  se  rendant  à  Pékin, 
fut  accueilli  avec  la  plus  grande  distinction  sur 
toute  sa  route ,  en  raison  des  ordres  de  l’Em¬ 
pereur,  parles  Gouverneurs, Vice-rois,  et  Man¬ 
darins  des  villes,  bourgs  et  villages ,  qui  étoient 
sur  son  passage  j  qu’en  traversant  la  ville  de  Tien- 
sing,  le  Gouverneur  fit  représenter,  en  l’hon¬ 
neur  de  l’Ambassadeur  et  de  sa  suite  nombreuse, 
une  pièce  dans  laquelle  des  Eunuques  jouoieut 
les  rôles  des  femmes  ;  il  remarque  que  les  dé¬ 
corations  théâtrales  étoient  d’une  rare  perfec¬ 
tion,  et  leurs  changements  très-rapides  ;  mais 
que  la  musique  chinoise ,  privée  de  toute  mé¬ 
lodie  et  harmonie ,  fut  désagréable  aux  oreilles 
européennes.  M.  Van  Braam  fait  au  contraire 
l’éloge  de  cette  musique.  L’habitude,  les  pré¬ 
jugés,  donnent  des  aft'cctions  et  des  jugements 
différents  sur  les  effets  qui  résultent  des  sons 
musicaux.  J^oyez  Danseurs  et  Spectacles. 

Gris  de  Pékin.  Voyez  à  la  fin  du  Traité. 
CUIRASSE  ,  TARTARE  ET  CASQUE. 

Cette  Cuirasse  est  composée  de  deux  pièces. 
L’une  est  une  espèce  de  jupon  avec  quoi  ils 
ceignent  le  corps  et  qui  leur  descend  au-des¬ 
sous  du  genou  ,  lorsqu’ils  sont  à  pied,  mais 
qui  couvre  totalement  les  jambes ,  quand  ils 
sont  à  cheval  :  l’autre  pièce  est  à  peu  près 
semblable  aux  cottes  d’armes  des  Anciens;  les 
manches  en  sont  plus  longues  et  leur  couvrent 
le  bras  presque  jusqu’au  poignet.  L’une  et 


DES  Chinois.  4o3 

l’autre  de  ces  pièces  en  dehors  sont  de  satin , 
et  à  fond  violet  pour  la  plupart ,  avec  une  bro¬ 
derie  plate  ,  d’or,  d’argent  et  de  soie  de  diffé¬ 
rentes  couleurs  ,  outre  plusieurs  pièces  de 
taffetas  ,  qui  servent  de  doublure.  Cette  cui¬ 
rasse  est  garnie  et  fortifiée  de  feuilles  de  fer  ou 
d’acier  bien  battn,  et  ordinairement  fort  lui¬ 
santes,  qui  sont  rangées  comme  des  écailles  sur 
•le  corps  d’un  poisson  ;  et  c’est  delà  qu’ils  en 
ont  pris  l’idée  :  chaque  pièce  de  fer  ,  longue 
d’environ  un  pouce  et  demi  sur  un  peu  plus 
d’un  pouce  de  large  ,  est  attachée  au  satin  avec 
deux  petits  clous,  dont  la  tête  ,  bien  ronde  et 
bien  polie  ,  paroît  au  dehors'  et  est  rivée  en 
dedans.  Il  y  en  a  qui  mettent  en  dedans  un 
autre  taffetas  pour  couvrir  les  lames  de  fer ,  de 
sorte  qu’elles  ne  paroissent  ni  à  l’intérieur  ni 
à  l’extérieur  ,  mais  la  plupart  n’en  mettent 
point. 

Les  Cuirasses  des  grands  Seigneurs  ont  cela 
de 'commode,  qu’étant  ainsi  composées  de  pe¬ 
tites  parties  rangées  les  unes  sur  les  autres  , 
elles  ne  contraignent  pas  le  corps  ,  qui  peut 
se  tourner  ,  se  remuer  et  s’agiter  aisément  , 
malgré  la  pesanteur, qui  en  résulte  :  mais  elles 
ont  l’avantage  d’être  à  l’épreuve  des  flèches  et 
des  armes  courtes  ,  non  cependant  des  armes 
à  feu  ,  quoique  les  Grands  n’épargnent  rien 
pour  les  rendre  aussi  bonnes  et  d’une  aussi 
dure  résistance  qu’il  est  possible  ,  particulière¬ 
ment  l’Empereur ,  qui  a  témoigné  plus  d’une 
fois  qu’il  souhaiteroit  fort  d^’avoir  des  Cui- 


4o4  Mœurs  et  Usages 

Tasses  à  l’épreuve  du  mousquet.  Peut-être  y 
esl-on  parvenu  depuis  que  Uuhalde  a  donné 
ces  renseignements. 

Le  Casque  n’est  propreipent  qu’un  potj  ou  du 
moins  la  cajotle  d’un  de  pos  ,casqu,es  :  jl  couvre 
siinplenient  le  dessus  et  le  l.pur  de  Ja  tête  :  le 
visage  ,  la  gof'ge  et  le  col  denteur.ent  à  décou¬ 
vert.  On  le  fait  de  fer  ou  d’acier  laten  Jjattu  et 
luisant ,  avec  des  pmenients  de  dî^niasquinure 
pour  les  officiers  :  il  est  surmonté  j  cpmnte  les 
nôtres  ,  d’une  aigrette  :  rprnent.ent  dtt  casque 
des  simples  soldats  est  une  tpiiiffé  de  poil  de 
vache  de  ïartarie  peint  en  rouge,  que  les  Tar- 
tares  portent  sur  leurs  bonnets  d’é,lé  ainsi  qu’au 
haut  de  leurs  étendards ,  dp  leurs  lances ,  et 
au  col  de  leurs  chevaux.  Cette  topdh  est  atta¬ 
chée  au-dessous  d’une  petite  pyramide  de  fer 
damasquiné  ou  doré  ,  et  de  forme  quarrée,  qui 
fait  le  couronnement.  L’aigrette  des  Mandarins 
est  faite  de  six  bandes  d,e  peau  de  zibeline 
doublées  de  brocard  d’or,  larges  chacune  d’en-r 
viron  un  pouce,  attachées  au-dessous  d’une 
pyramide  d’pr  ,  d’argent  oq  de  fer  doré.  La 
zibéline  est  belle  à  proportion  du  rang  des 
Mandarins  qpi  la  portent.  Cell.e  du  Casqqe  de 
l’Empereur  et  de  son  fils  étojit  noire  et  fort 
luisante  ;  ils  .attachent  ce  Casque  ayec  des  cpr- 
dons  de  soie  par-de.ssQus  le  meptoq  ,  a/iu  qu’il 
ne  tombe  pas. 

Tous  les  grands ,  Ips  Officiers  et  les  simples 
cavaliers  ,  ont  chacun  une  petite  bandcrolle 
de  soie  de  la  couleur  de  l’étendard  sous  le¬ 
quel 


DES  Chinois.  ^o5 

quel  ils  sont  enrôlés  ;  elle  est  attachée  derrière 
leur  casque  et  au  dos  de  leur  cuirasse  :  sur 
cette  banderolle  est  marqué  le  nom  de  celui 
qui  la  porte  ,  et  de  la  compagnie  dont  il  est  : 
si  c’est  un  Mandarin,  on  y  voit  sa  qualité  et  sa 
charge  :  c’est  afin  que  chacun  puisse  être  re^ 
connu  dans  la  mêlée. 

Souvent  les  Cuirasses  des  grands  Seigneurs 
n’ont  pas  de  broderie  extérieure  :  le  fond  de 
satin  violet  est  semé  d’une  Infinité  de  têtes  de 
clous  bien  ronds  et  bien  polis ,  et  ï’on  y  re¬ 
marque  une  plaque  ronde  d’acier  poli ,  d’en¬ 
viron  six  pouces  et  demi  de  diamètre  :  cette 
pièce  d’acier  ,  faite  en  bosse  ,  pourroit  passer 
pour  un  vrai  miroir  j  on  en  place  une  sur  l’es¬ 
tomac  ,  et  une  autre  au  milieu  du  dos  (i). 

DANSEURS  DE  CORDE,  BATELEURS. 

Les  Chinois  font  leurs  tours  avec  une  grande 
souplesse.  Les  Européens  n’ont  pas  été  leurs 
maîtres:  le  désir  de  surprendre  et  de  fixer  l’at¬ 
tention  ,  \ingenii  largitor  venter ,  la  certitude 
de  se  procurer  les  moyens  de  vivre ,  donnent 
du  ressort  dans  tous  les  états  ;  et  dans  tous  les 
Empires  policés  il  y  a  une  classe  d’hommes  qui 
se  (iévouént  à  l’amusement  des  autres. 

Les  Danseurs  de  corde  à  la  Chine  connois- 
sent  nos  tours  de  force  sur  la  corde ,  soit  ten¬ 
due  ,  soit  lâche ,  avec  ou  sans  balancier ,  plu¬ 
sieurs  siècles  avant  qu’ Angelo  Tuccaro  eût  écrit 


(1)  Duhalde  ,  IV ,  276  et  suiv. 

Seconde  Part. 


Ce 


4o6  Mœurs  et  Usages 

et  donné  des  leçons  de  cet  Art  en  Europe,  (i) 

M.  de  la  Harpe ,  dit  dans  son  Histoire  géné¬ 
rale  des  Voyages  (2)  d’après  la  relation  d’/j- 
hrands  Ides ,  »  Des  Chinois  soutenoient  sur  la 
pointe  d’uu  bâton  des  boules  de  verres  aussi 
grosses  que  la  tête  d’un  homme,  et  les  agitoient 
de  dilFérentes  manières,  sans  les  laisser  tomber: 
ensuite  dix  hommes  ayant  pris  une  canne  de 
bambou  d’environ  sept  pieds  de  long,  la  levè¬ 
rent  droite  ,  et  tandis  qu’ils  la  soulevoient  dans 
cet  état,  un  enfant  de  dix  ans  se  glissa  jusqu’au 
sommet  avec  Pagilité  d’un  singe ,  et  se  plaçant 
sur  le  ventre  à  la  pointe ,  il  s’y  tourna  plusieurs 
fois  en  cercle  ;  après  quoi ,  s’étant  levé ,  il  se 
soutint  sur  un  pied  à  la  même  pointe,  et  dans 
cette  situation  il  se  baissa  jusqu’à  saisir  la  canne 
de  la  main  :  enfin  quittant  prise  ,  il  battit  d’une 
main  'contre  l’autre ,  et  s’élança  légèrement  à 
terre ,  où  il  fit  d’autres  exercices  de  la  même 
agilité.  » 

Le  Recueil  des  Peintures  Chinoises  que  j^ai 
dans  mon  Cabinet  de  Paris,  me  fournit  les  su¬ 
jets  suivants  :  les  autres  seron  t  imprimés  à  la  fin 
de  ce  petit  Traité. 

La  Peinture  cotée  3 1 ,  présente  une  Escar¬ 
polette  sut  laqttelle  une  femme  un  pied  en  l’air, 
et  l’autre  -posé  sur  une  planchette ,  tenue  par 
deux  cordes  à  la  traverse  du  haut  de  l’éscarpo- 

(1)  L’ouvrage  est  dédié  à  Henri  IV.  Voici  son  titre; 
Trois  Dialogues  de  l’exercice  de  sauter  et  de  voltiger 
en  l’air.  Taris  ,  1699  ,  petit  vol.  10-4°.  avec  fig.  en  bois. 

(2)  Tom.  Vil,  in-d”,  201. 


DES  Chinois.  lyo'j 

letle  ,  et  les  mains  attachées  aux  deux  cordes  , 
se  balance  et  fuit  différents 'tours  de  souplesse. 

Peint.  33.  Une  femme,  un  longbalancier  dans 
les  mains,  marche  sur  la  corde  tendue,  tandis 
qu’un  hofume  bat  du  tambour  en  cadence  et 
marque  la  niesure  des  pas  de  la  danseuse.  Ces 
sortes  de  femmes,  décriées  par  leur  état,  n’ont 
pas  la  pern^ission  d’pntrer  dans  les  villes. 

Peint.  34'  Deux  hommes  tiennent  élevé  sur 
leurs  épaules ,  à  la  hauteur  de  quatre  pieds  en¬ 
viron,  un  long  bambou  en  manière  de  corde; 
un  troisième,  après  être  monté  sur  le  bambou, 
fait  des  tours  de  voltige ,  en  se  tenant  lancé  en 
coutre-ba?  et  tenu  seulement  au  bambou  par  la 

f)ointe  du  pied  gauche;  dans  cette  attitude  il  a 
es  bras  tendus  au-dessus  de  terre. 

Peint.  35.  Deux  hommes  portant  chacun  une 
espèce  d’étendard  lourd  et  pesant  d’environ  6o 
livres,  donnent  preuve  de  leur  force  ,  de  leur 
adresse ,  et  reçoivent  sur  différentes  parties  de 
leur  corps  cet  étendard  toujours  en  équilibre. 

Peint.  36,.  Un  baladin  fait  différents  sauts 
sur  plusieurs  tables  .élevées  p,ar  étage  au-dessus 
les  unes  dés  autres ,  et  de  la  table  supérieure 
sur  une  urne  :  là ,  un  pie,d  en  l’air ,  il  se  tient 
en  équilibre  ayant  sous  chaque  aisselle  un  œuf, 
dans' le  repli  de  chaque  bras  relevé  vers  la  tête, 
un  œuf,  puis  dans  chaque  main  un  œuf,  et  à 
la  bouche  un  septième  œuf,  sans  par  ses  diffé¬ 
rents  sauts  et  mouvements  en  faire  tomber  un 
seul. 


4oB  Mœurs  et  IJsages 

Feint.  37.  Un  autre  dont  l’adresse  et  la  force 
sont  remarquables,  jette  en  l’air  une  lourde  bri¬ 
que  du  poids  de  80  livres,  et  après  l’avoir  lancée 
en  l’air  d’un  seul  bras,  il  la  retient  par  une  co¬ 
che  pratiquée  sur  le  travers  de  la  brique. 

Peint.  38.  Un  homme  couché  sur  une  table 
a  les  pieds  relevés  perpendiculairement,  et  il 
soutient  une  urne  que  deux  hommes  robustes 
auroient  de  la  peine  à  lever  ;  un  autre  homme 
se  met  dans  l’urne,  et  celui  qui  la  soutient  en 
équilibre ,  la  fait  sauter  à  quelques  pouces  de 
haut ,  puis  la  reçoit  sur  la  plante  de  ses  pieds. 

Peint.  39.  On  voit  des  Sauteurs  qui  s’élancent 
de  terre  et  passent  au  travers  d’une  longue  natte 
roulée  et  fixée  sur  Tine  table  élevée  ;  ils  font 
tour-à-tour  la  culbute  en  dedans,  et  retombent 
de  l’autre  côté  perpendiculairement  sur  leurs 
pieds.  Un  homme ,  le  pied  appuyé  sur  une  des 
traverses  de  la  table ,  frappe  sur  un  bassin  de 
cuivre  pour  donner  à  ses  camarades  le  signal  du 
moment  auquel  ils  doivent  partir.  Nos  sauteurs 
font  le  même  tour  d’adresse  en  s’élançant  au  tra¬ 
vers  d’un  tonneau  suspendu  en  l’air  et  fermé 
des  deux  côtés  par  du  papier. 

M.  Anderson,  dans  la  Relation  curieuse  citée 
précédemment  (1),  dit  que  les  Auteurs  Chi¬ 
nois  lui  ont  paru  infiniment  supérieurs  à  ceux 
de  sa  Nation  dans  l’art  de  l’équilibre  ;  et  que 
dans  des  tours  nombreux  d’escamotage,  Bres- 


(1)  Traduct,  de  cette  Relat,  Paris  ,  an  4,  tom.  I, 
in-8°.  240. 


DES  Chinois.  4'’9 

law  et  Cornus  ,  tout  sorciers  qu’ils  semblent 
être  en  Europe,  ne  les  surpasseroient  jamais. 
Puis  il  raconte  ainsi  le  fait  suivant  :  «  Par  un 
mouvement  imperceptible  des  jointures  de  leurs 
bras  et  de  leurs  jambes,  les  Sauteurs  Chinois 
sembloient  donner  à  des  vases  plein  d’eau  une 
force  motrice,  au  moyen  de  laquelle  ces  vases 
se  mettant  progressivement  en  équilibre ,  pas- 
soient  et  repassoient,  sans  se  répandre,  d'une 
partie  du  corps  de  l’acteur  à  l’autre ,  avec  une 
rapidité  si  extraordinaire,  que  je  n’osai  en  croire 
le  témoignage  de  mes  propres  yeux.  »  Voyez 
Spectacles,  et  à  la  fin  de  ce  volume  l’explica¬ 
tion  d’un  Recueil  de  Peintures  relatives  aux  Sau¬ 
teurs  ,  Bateleurs ,  etc. 

Dépêches,  voyez  Postes. 

DEUIL. 

Apres  la  mort  de  l’Empereur  Yao ,  Chun  , 
son  successeur,  s’enferma  dans  le  sépulcre  du 
Prince ,  et  y  resta  trois  ans ,  pour  se  livrer  plus 
librement  aux  regrets  que  lui  causoit  la  perte 
de  celui  qu’il  regardoit  et  respectoit  comme  son 
père.  C’est  delà  qu’est  venu  l’usage  de  porter 
pendant  trois  années  le  deuil  de  ses  pères  et 
mères. 

Lors  du  deuil  on  ôte  des  bonnets  les  lioupes 
de  soie  rouge,  dont  ils  sont  ordinairement  cou¬ 
verts. 

Pendant  les  trois  ans  que  doit  durer  le  dueil 
ordinaire,  et  qui,  comme  nous  le  verrons,  se 
réduisent  à  vingt-sept  mois ,  on  ne  peut  exec- 
C  c  3 


4io  Mœuiis  ET  Usages 

cer  aucune  charge  publique.  Un  Mandarin  est 
bhligé  de  quitter  son  Gouvernement,  et  un  Mi¬ 
nistre  d’Etat  le  soin  des  affaires  de  l’Empire , 
pour  vivre  daiiS  la  retraité,  et  ne  s’occuper  que 
de  sa  douleur  et  de  la  perte  qu’il  a  fdite;  à  taoins 
que  l’Empereur ,  pour  de  grandes  ralsoiis ,  ne 
l’en  dispense.  Ce  n’est  qu’après  les  trois  ans  qu’il 
lui  est  permis  de  reprendre  Son  emploi.  Telle 
est  la  sévérité  de  l’aUcienne  étiquette. 

Le  deuil  des  autres  parents  est  plus  ou  moins 
long,  selon  le  degré  de  parenté,  (i) 

Le  grand  bâtit  de  deuil  est  d’une  grosse  toile 
blanche  cousue  grossièrement;  il  a  dés  bandes 
de  toiles  à  demi-effilées,  au  lieu  de  boutons  et 
de  boutonnières.  (2)  Les  Grands  et  les  Princes 
sont  au  niveau  du  Peuple  à  cet  égard:  leur  ha¬ 
bit  de  deuil  est  aussi  grossier  et  aussi  négligé 
que  celui  des  autres  pauvres  Citoyens  ;  toutes 
les  marques  de  leur  grandeur  disparoisscnt.  (3) 

Les  fils  ne  paroissent  à  l’enterrement  de  leur 
père  qu’en  habit  de  deuil  sale  et  noirci  de  pous¬ 
sière  ;  en  prendre  un  blanc ,  seroit  une  indé¬ 
cence. 


(1)  Duhalde,  fol.  I,  76,  287.  —  I/7.II,  124. 

(2)  Les  femmes  Romaines  portoient  ,  selon  Plu¬ 
tarque  ,  dans  le  deuil ,  des  robes  blanches  et  des  voiles 
de  même  couleur.  A  Argos  ,  au  rapport  de  Socrate,  on 
.portoit  aussi  dans  le  deuil ,  des  robes  blanches  lavées 
dans  l’eau  pure, 

(3)  Mémoires  des  Missionnaires  François  de  Pékin, 
XV,  Sg. 


desChinois.  ^11 

Dans  le  grand  deuil  les  Cbinois  se  défen¬ 
dent,  ou  doivent  s’interdire  les  plaisirs  les  plus 
permis;  c’est  un  temps  sacré  pour  euv. 

Par  le  grand  deuil  ou  entend  trois  années, 
pendant  lesquelles  étoient  interdites  toutes  les 
affaires  à  celui  auquel  la  mort  avoit  enlevé  son 
père  ou  sa  mère^  Mais  comme  ce  terme  étoit 
long,  et  pouvoit nuire  à  une  infinité  de  circons¬ 
tances  ,  les  usages  par  l’ancienneté  des  temps 
s’affoiblissant  progressivement,  on  a  restreint  le 
temps  du  deuil ,  sous  la  Dynastie  régnante,  à 
la  durée  de  cent  jours. 

La  douleur,  la  tristesse  et  l’affliction  sont  plus 
criardes  ici ,  dit  M.  Cibot ,  qu’en  Europe.  Quand 
l’Empereur  alla  voir  Tchao-Hoti,  son  grand 
Général ,  l'instrument  de  ses  conquêtes,  et  qui 
étoit  déjà  mort,  il  poussoit  de  si  grands  cris, 
qu’on  l’entendoit  de  l'appartement  du  défunt 
dès  la  porte  de  l’bôiel. 

Tant  que  le  deuil  des  parents  duroit  chez 
les  Hébreux,  il  ne  falloit  ni  s’oindre,  ni  se  la¬ 
ver;  mais  porter  des  babits  sales  et  déchirés, 
ou  des  sacs,  c’est-à-dire,  des  babits  étroits,  et 
sans  plis ,  et  par  conséquent  désagréables.  Ils  les 
nommoient  aussi  cilices ,  parce  qu’ils  étoient 
faits  de  gros  camelot,  ou  de  quelque  étoffe  sem¬ 
blable,  rude  et  grossière.  Ils  avoient  les  jûeds 
nuds,  aussi  bien  que  la  tête,  mais  le  visage  cou¬ 
vert  :  quelquefois  ils  s’enveloppoient  d’un  man¬ 
teau,  pour  ne  point  voir  le  jour  et  cacher  leurs 
larmes,  .  . .  Ainsi  leur  deuil  n’éloit  pas  comme 
le  nôtre,  une  simple  cérémonie,  dont  il  n’y  a 


4i3  IVIœuRs  et  Usages 

que  les  riches  qui  s’acquittent  régulièrement , 
pour  donner  tout  aux  apparences  ;  il  renfermoit 
toutes  les  suites  d’une  douleur  effective:  jeûne, 
silence,  ou  cantique  lugubre j  dès-lors  plus  de 
parure ,  de  divertissements ,  mais  retraite  aus¬ 
tère.  (i)  Cette  manière  de  deuil  étolt  adoptée 
et  pratiquée  chez  les  autres  Orientaux.  Les  Chi¬ 
nois  l’ont  prise  ou  instituée  chez  eux  dès  les 
premiers  temps  de  la  Monarchie. 

A  la  mort  de  l’Impératrice  tout  l’Empire 
prend  le  deuil  ;  l’empereur  en  fixe  la  durée. 
Les  Mandarins,  les  fils  même  de  l’Empereur 
dorment  au  palais  sans  quitter  leurs  vêtements. 
Tous  les  Mandarins  à  cheval ,  et  non  en  chaise, 
vêtus  de  blanc  ,  et  avec  peu  de  suite  ,  vont 
pendant  trois  jours  faire  les  cérémonies  ordi¬ 
naires  devant  la  tablette  de  l’Impératrice  dé¬ 
funte.  Les  Tribunaux  sont  fermés  tout  le  temps 
du  deuil,  et  la  soie  rouge  est  proscrite;  ainsi 
le  bonnet  est  sans  aucun  ornement.  (2) 

En  1777,  la  quarante  -  deuxième  année  du 
règne  de  l’Empereur  Kien-Long ,  ce  Prince  per¬ 
dit  sa  mère ,  âgée  de  87  ans  ,  puis  l’aîné  de  ses 
fds,  et  le  sage  Chouhedé ,  son  premier  Ministre. 
Plongé  dans  la  douleur  de  pertes  si  considéra¬ 
bles  ,  il  ne  se  permit  pas  les  plus  légers  adou¬ 
cissements.  Enfermé  dans  son  palais  d’T'uen- 
Ming-Yuen  ,  il  ne  s’occupa  avec  ses  Ministres 
et  ceux  de  son  Conseil ,  que  de  ce  qui  concer- 


(!■)  Fleury,  Mœurs  des  Israélites, 
(a)  Duhalde,  I,  548. 


DES  Chinois. 

Doit  le  Gouvernement.  Il  prit  à  peine  une  heure 
de  temps  chaque  jour  pour  parcourir  quelques 
allées  de  son  jardin ,  et  pour  visiter  les  différents 
ateliers  des  Artistes  qui  travaillent  pour  lui. 

Le  lendemain  de  la  mort  de  l’Impératrice- 
Mère,  tous  les  Mandarins  sans  exception  pri¬ 
rent  le  grand  deuil,  c’est-à-dire,  se  revêtirent 
d’un  habit  long  de  simple  toile  blanche ,  sur  le¬ 
quel  ils  mirent  un  surtout  de  satin  noir  :  ils  lais¬ 
sèrent  croître  leurs  cheveux,  ôtèrent  les  houpes 
de  soie  rouge  qui  couvrent  la  partie  supérieure 
du  bonnet ,  et  chaussèrent  des  bottes  de  toile. 
Pendant  dix-sept  jours  entiers  il  ne  leur  fut  pas 
permis  de  se  montrer  autrement  j  ils  durent 
surtout  s’abstenir  de  tous  les  divertissements , 
tels  que  la  comédie ,  les  concerts  ,  les  prome¬ 
nades  ,  les  festins  entre  amis ,  etc  ;  ils  durent 
même  s’abstenir  de  leurs  femmes  ;  et  pour  ne 
pas  manquer  à  ce  point  essentiel  du  cérémo¬ 
nial,  la  plupart  passèrent  les  nuits  dans  leurs 
Tribunaux  respectifs  pour  y  prendre  du  repos. 

Outre  ce  deuil  rigoureux ,  qui  ne  regardoit 
que  les  Princes ,  les  Grands  et  les  Mandarins, 
de  tous  les  ordres  ,  on  en  prescrivit  un  qui 
fut  pour  tout  le  monde  dans  toute  l’étendue 
de  l’Empire ,  et  dont  le  terme  devoit  être  le 
centième  jour  après  la  mort  de  l’Impératrice. 
Durant  tout  cet  espace  de  temps  il  n’étoit  per¬ 
mis  à  personne,  de  quelque  état,  qualité  et 
condition  qu’elle  fût ,  de  se  faire  raser ,  de  jouer 
des  instruments  de  musique ,  de  prendre  et  de 
donner  aucun  repas  de  cérémonie  ou  d’invita- 


4i4  Mœuks  et  Usages 

tion  J  etc . On  publia  aussi  la  défense  des 

noces  solennelles  ;  mais  cette  prohibition  n’eut 
lieu  que  pour  un  mois ,  à  compter  du  jour , 
non  de  la  promulgation ,  mais  de  la  mort  de  la 
Princesse.  En  un  mot  tout  le  monde  devoil 
donner  des  marques  extérieures  de  douleur. 
Tous  ces  points  prescrits  s’observent  avec  une 
décence  surprenante  de  la  part  du  Peuple  et 
des  Grands,  (i) 

On  n’entre  jamais  au  Palais  en  habit  de  deuil 
de  famille.  Ce  n’est  que  dans  les  grands  deuils 
de  la  Cour,  et  alors  il  faut  le  porter  pour  y  pa¬ 
roi  tre. 

Les  femmes  Tartares  ne  se  coupent  les  che¬ 
veux  qu’à  la  mort  du  mari ,  du  père  ou  de  la 
mère.  Les  femmes  chinoises  veuves ,  déchirent 
leurs  habits  dans  leurs  grandes  douleurs  et  dans 
leur  colère. 

DiSTINCTIONS  DES  RANGS ,  RÉCOM¬ 
PENSES  HONORIFIQUES ,  etc. 

La  distinction  des  Rangs  étant  fortement  pro¬ 
noncée  en  Chine ,  il  en  résulte  une  grande  et 
stricte  subordination  qui  n’est  jamais  franchie: 
les  Anglois  l’ont  observée  (  2  ). 

Le  Kata  ovl  Kota  est  un  nœud  de  soie  de  la 
grosseur  d’une  prune  ordinaire.L’emperei  ir,hors 
des  temps  du  cérémonial ,  en  porte  un  de  soie 
rouge  sur  son  bonnet  :  ses  fils  en  portent  un  pa- 

(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  VI,  346— XV,  Sg. 

- .  i2)  Aiabass.  de  L.  Macartney ,  II ,  iga. 


DES  Chinois.  4*^ 

reil,  ainsi  que  les  Régulas  du  premier  ordre  > 
quand  ils  sont  fils  ou  frères  d’Empereur. 

On  appelle  Èouton  un  petit  globe  de  pierres 
précieuses  ,  de  corail  >  de  verre  ou  de  métal 
rouge  ,  bleu,  blanc  et  jaune,  que  les  Princes, 
les  Grands ,  les  Mandarins  et  les  Lettrés  portent 
sur  leurs  bonnets  pour  marque  distinctive  de 
leurs  rangs. 

OxTAN  G  est  le  titre  des  Princes  du  premier  et 
du  second  ordre  :  Peilé ,  celui  des  Princes  du 
troisième  ;  Peitsée  ,  celui  des  Princes  du  qua¬ 
trième,  et  Koiing  j  le  titre  de  ceux  qui  viennent 
après. 

On  distingue  les  Grands  et  les  Mandarins 
simplement  par  les  noms  du  premier  et  du  se¬ 
cond  ordre ,  etc. 

Tous  les  Princes  jusqu’au  inclusive¬ 

ment  ,  portent  le  bouton  rouge  uni  ;  les  Grands 
du  premier  ordre  en  portent  un  semblable.  Ceux 
du  second  le  portent  rouge  aussi ,  mais  raboteux. 
Le  bouton  des  Grands  du  troisième  ordre  est 
de  verre  bleu  uni  et  clair,  c’est-à-dire,  d’un 
verre  transparent.  Ceux  qui  n’ont  pas  le  titre  de 
Grands  et  qu’on  appelle  Mandarins  ,  sont  du 
quatrième  ordre ,  et  portent  un  bouton  de  verre 
bleu  opaque. 

La  permission  que  l’Empereur  accorde  de 
porter  sur  le  bonnet  une  plume  de  paon  à  deux 
yeux  et  le  bouton  fie  rubis ,  est  une  récompense. 

Celle  fie  porter  la  ceinture  jaune  et  le  man¬ 
teau  à  quatre  dragons  en  broderie  d’or,  comme 


4i6  Mceürs  et  Usages 

les  Princes  titrés  de  la  famille  royale,  est  une 
récompense  encore  plus  grande.  Les  Princes  du 
sang  de  la  ligne  féminine  ont  une  ceinture  rouge. 

La  casaque  de  satin  jaune  est ,  selon  que  nous 
l’apprend  M.  Amiot,une  marque  de  distinction 
aussi  honorable  que  le  cordon  bleu  l’étolt  à  la 
Cour  de  France. 

Mais  ce  qui  nous  paroîtra  fort  étrange ,  c’est 
une  grande  faveur  de  l’Empereur  que  d’envoyer 
un  To-lo-j}ei ,  ou  un  suaire,  avec  des  dragons 
en  broderie  :  il  n’accorde  cette  grâce  qu’aux 
princes  de  son  sang  et  aux  Ministres  d’Etat  qui 
ont  rendu  des  services  extraordinaires  dans 
l’exercice  de  leur  emploi  >  et  lorsqu’ils  sont 
mourants  (i). 

Les  Chinois,  dit  M. Thomas,  ce  peuple  an¬ 
tique  ,  si  renommé  dans  l’Asie ,  élèvent  des  arcs 
de  triomphe  aux  Magistrats  célèbres,  comme 
aux  guerriers  fameux  par  leurs  victoires  (2).  Cet 
usage  est  remarqué  dans  les  mémoires  de  l’Am¬ 
bassade  de  Lord  Macartney.  Lesbourses,  dit-on 
encore  dans  la  même  Relation ,  sont  les  cordons 
ou  les  rubans  que  le  Monarque  chinois  distri¬ 
bue  à  sesSujets,  pour  récompenser  leurmérite; 
mais  il  nous  semble  que  l’on  a  été  induit  en  er¬ 
reur  sur  cette  faveur  si  mince  et  si  peu  distinc¬ 
tive  des  rangs. 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  XI ,  5o5.  —  Ibid.  53. 
—  XIII,  429. 

(2)  Eloge  de  Daguesseau,.(Euvres  de  Thomas ,  t.  III, 


DES  Chinois.  4^7 

ÉCOLES. 

Les  Y-hio,  ou  Écoles  fondées  et  entretenues 
par  les  libéralités  du  Prince ,  des  Mandarins ,  ou 
des  gens  riches  qui  ont  du  zèle  pour  le  bien  pu¬ 
blic  ,  sont  assez  rares  à  la  Chine ,  quoique  les 
simples  Hio  ou  Ecoles  soient  si  communes , 
qu’il  n’y  a  peut-être  pas  de  village  où  l’on  n’en 
trouve  plutôt  deux  qu’une.  Un  jeune  homme 
qui  n’a  point  étudié  est  une  preuve  évidente  de 
l’extrême  pauvreté  de  ses  parents. 

On  exerce  vivement  la  mémoire  des  écoliers... 
La  classe  du  soir  finit  tous  les  jours  par  une 
courte  histoire  ,  et  encore  avant  de  renvoyer  les 
écoliers,  on  expose  une  petite  planche  vernissée, 
sur  laquelle  sont  quatre  petits  vers  qui  renfer¬ 
ment  une  instruction  d’usage  dans  le  commerce 
de  la  vie.  Chacun  transcrit  ces  vers ,  et  tous  les 
lisent  à  haute  voix  jusqu’à  trois  fois  ,  puis  on  se 
sépare. 

Les  Maîtres  s’attachent  à  faire  aimer  la  vertu, 
à  en  amener  la  pratique ,  à  faire  connoîire  à 
la  jeunesse  ses  défauts,  à  les  combattre,  à  les 
vaincre ,  à  refondre  leur  naturel,  et  à  les  rendre 
doux ,  complaisan  ts ,  civils ,  modestes ,  et  à  leur 
faire  respecter  l’âge  et  les  rangs. 

On  leur  interdit  la  lecture  des  romans ,  des 
comédies  ,  des  pièces  de  vers  et  des  chansons 
peu  honnêtes.  L’Empereur  Cang-hi  a  défendu 
de  vendre  des  livres  contraires  aux  bonnes 
mœurs  ,  comme  certains  romans  capables  de 
corrompre  la  jeunesse,  Les  Mandarins  font  des 


4i8  Mœurse  T  Usages 

visites  dans  les  boutiques,  des  libraires  ;  mais 
ceux-ci  ne  laissent  pas  d’en  vendre  en  secret , 
parce  qu’il  est  difficile  que  tous  les  membres 
d’un  corps  soient  sains,  honnêtes ,  que  l’appât 
du  gain  ne  les  égare  pas ,  et  qu’ils  n’échappent 
souvent  à  l’activité  des  recherches. 

Ce  que  dit  le  père  Puhalde  nous  présente  plu¬ 
tôt  des  Écoles  de  vill.age  que  des  collèges  :  ces 
Ecoles  ont  pour  but  d’apprendre  à  lire ,  à  écrire, 
à  enseigner  les  rites  et  les  usages,  à  donner  les 
premières  instructions  sur  la  morale  et  à  culti¬ 
ver  la  mémoire  dès  le  bas  âge  ,  objets  vraiment 
essentiels;  mais  qui  tient  ces  Écoles,  et  sont- 
elles  gratuites  ?  Nous  voyons  aussi  dans  les 
précédents  renseignements  qu’il  y  a  quelques 
Ecoles  fondées  ,  sans  que  l’oii  nous  indique  s’il 
existe  dans  la  capitale  et  dans  les  villes  des  dif¬ 
férents  ordres  de  l’Empire  quelques  établisse¬ 
ments  publics  et  des  Professeurs  habiles  ,  pen¬ 
sionnés  par  l’état,  pour  répandre  l’étude  des 
lois  et  propager  la  connoissance  des  lettres ,  des 
sciences  et  des  arts.  On  sait  que  les  Lettrés  et  les 
Militaires  sont  les  deux  grands  états  distingués 
en  Chine  :  on  sait  que  de  la  classe  des  Lettrés 
sortent  tous  les  Mandarins  ,  et  d’entr’eux  les 
Examinateurs  des  jeunes  siijetsqtii  aspirent  aux 
places  et  à  se  faire  un  nonii  p,ar  leur  foèrite  ;  mais 
iaut-il  donc  que  chaque  candidat  puise  ses  lu¬ 
mières  dans  la  lecture  des  livres  et  qu’il  s’ouyre 
un  chemin  par  ses  propres  forces  ,  .sans  avoir  eu 
d’autres  premiers  éléments  que  dans  les  simples 
Ecoles,  et  sans  que  le.s  homïn,es  savants  lui  en 


DES  ClIINOïS.  419 

faciljteut  la  route  ?  Les  pères  et  mères  se  livrent, 
il  est  vrai ,  sans  interruption ,  à  l’éducation  de 
leurs  enfants  ;  mais  au  sortir  de  l’adolescence  , 
les  jeunes  gens  n’ont-ils  pas  besoin  de  maîtres 
plus  habiles  ?  A-t-on  ces  secours  en  Chine ,  ou 
non  ?  On  les  a,  dira-t-on ,  en  s’attachant  à  des 
Lettrés  recommandables  parleur  savoir.  On  doit 
dire  encore  que  les  parents  qui  jouissent  d’une 
certaine  fortune  ,  donnent  à  leurs  enfants  des 
Précepteurs  pour  les  instruire,  les  accompagner, 
former  leur  cœur  à  la  vertu ,  et  qu’ils  ont ,  en 
Chine,  plus  déconsidération  queleurs  collègues 
en  Europe.  On  sait  bien  d’ailleurs  qu’à  la  Cour 
de  Pékin  il  y  a  des  classes  et  des  instituteurs 
choisis  dans  le  savant  collège  des  Hanlin  ,  mais 
à  l’effet  de  suivre  l’éducation  des  Princes  qui , 
mariés  et  en  charge ,  sont  obligés  encore  de  s’y 
rendre ,  pour  se  perfectionner  dans  l’éloquence, 
dans  la  science  de  Fhistoire  et  des  mathéma¬ 
tiques  ,  leur  jeunesse  n’étant  jamais  abandonnée 
par  les  parents  à  la  fougue  des  passions  ni  au 
caprices  de  ses  goûts.  Voyez  dans  nos  articles 
suivants  Education  et  Filles. 

ECRAN. 

Les  Ecrans  portatifs  sont  en  usage  en  Chine, 
non  pour  modérer  l’action  du  feu  sur  le  vi¬ 
sage  ,  les  Chinois  n’ayant  que  des  brasiers  dans 
leurs  appartements  ,  ou  des  poêles  dont  lés 
tuyaux ,  passés  sous  les  carreaux,  entretiennent 
une  température  douce  dans  la  saison  rigou¬ 
reuse  :  mais  ces  Ecrans  leur  servent  vraisém— 
hlablement  contre  les  rayons  du  soleil ,  s’ils 


420  Mœurs  et  Usages 

se  promènent ,  ou  pour  se  cacher  le  visage  à 
Volonté  ,  ce  que  font  surtout  les  femmes. 

Il  y  a  des  Ecrans  qui  sont  fort  beaux ,  et 
qui  font  ornement  dans  les  mains  des  Dames. 
Nous  en  avons  un  de  la  hauteur  de  i5  à  i6 
pouces  au  moins,  dont  le  bâton ,  ou  la  poignée, 
très-légère ,  est  en  ivoire  ,  et  peint  par  place 
en  beau  rouge ,  ce  qui  relève  la  blancheur  de 
sa  forme  arrondie.  L’Ecran  est  de  gaze ,  fond 
brun  ,  peint  des  deux  côtés  en  fleurs  nuées 
fort  brillantes  ,  et  tenu  dans  un  encadrement 
de  bois  de  bambou  très-mince.  Sa  forme  est 
ovale  ;  elle  prend  d’un  côté ,  trois  pouces  avant 
sa  sommité ,  une  demi-courbure  ;  une  belle  et 
grosse  pendeloque  en  sole  jonquille,  tombe  de 
l’extrémité  du  manche  et  ajoute  à  son  ornement. 
L’Ecran  s’enferme  dans  un  sac  de  taffetas  jaune  j 
et  tout  cela  est  extrêmement  léger. 

Peut-être  que  ce  qui  nous  semble  un  Ecran, 
est  un  Eventail;  car  il  en  peut  aussi  tenir  lieu  à 
tous  égards. 

ÉDUCATION. 

L’Education  des  enfants  est  un  des  grands 
objets  de  l’intention  des  pères  et  mères  ;  ils  ne 
la  perdent  point  de  vue  pour  leurs  fils  ,  soit  en 
leur  apprenant  dès  le  bas  âge  à  lire  les  caractères 
et  à  les  tracer  avec  exactitude,  soit  en  culti¬ 
vant  leur  mémoire  par  des  petits  traits  de  mo¬ 
rale  et  d’histoire  mis  à  leur  portée  qu’ils  leur 
font  retenir  ;  soit  enfin ,  lorsqu’ils  sont  pluS 
forts  et  plus  grands,  en  les  habituant  à  tous  les 
exercices 


DES  Chinois.  l^i\ 

fexercices  du  corps ,  et  en  les  ployant  à  toutes 
les  formes  cérémonieuses  si  multipliées  de  civi¬ 
lité  pi’atiquées  chez  eux. 

M.  CiBO'T  j  dans  ses  Mémoires  (Z>) ,  cite 
l’usage  suivant  que  nous  avons  recueilli  avec 
plaisir. 

Les  enfants  de  qualité,  dit-il,  sont  promenés 
par  des  moutons  et  par  des  brebis  dans  l’en¬ 
ceinte  de  la  maison  paternelle,  et  même  dans 
les  grandes  rues  de  Pékin  ,  où  nous  en  avons 
rencontré  plusieurs  fois  assis  sur  de  petites 
bergères  à  roulettes  et  environnés  d’un  groupe 
de  leurs  gens.  Les  moutons  et  les  brebis  sont 
dressés  à  ce  tirage  et  guirlandés ,  selon  la  sai¬ 
son  ,  de  rubans  ou  de  fleurs  :  ils  traînent  fort 
joliment  et  quelquefois  assez  vite  la  petite  voi¬ 
ture  à  trois  ou  quatre  roues  qui  est  toujours 
d’une  forme  élégante,  mais  peu,  élevée  de  terre. 
Les  Seigneurs  Tartares  donnent  une  selle  à  un 
mouton  choisi  ,  bien  dressé ,  et  le  font  monter 
à  leur  enfant ,  dès  qu’il  a  quatre  ou  cinq  ans  , 
pour  l’accoutumer  au  cheval ,  exercice  qui  réus¬ 
sit  toujours ,  parce  qu’on  gouverne  le  mouton 
à  souhait,  et  qu’on  soutient  le  petit  cavalier 
des  deux  côtés.  S’il  montre  de  l’adresse  ,  du 
courage  ,  et  ne  veut  plus  être  soutenu ,  cela 
fait  une  nouvelle  dans  la  famille  ,  et  son  père 
ne  manque  pas  de  lui  donner  ,  en  vantant  sa 
hardiesse ,  des  éloges  et  des  embrassades. 

ÉVENTAIL. 

L’Éventail  des  Anciens  étoit  fait  de  feuilles 
Seconde  Part.  D  d 


lip.%  M(éürs  et  Usages 

d’arbres  ou  de  plumes  de  paon  :  il  avoit  aussL 
la  forme  d’une  feuille  de  lierre  ,  plante  con¬ 
sacrée  à  Bacchus  ,  comme  on  le  voit  ainsi  sur 
plusieurs  pierres  gravées  du  beau  travail  des 
Grecs  (i).  . 

En  Chine  les  hommes  et  les  femmes  se  serr 
vent  de  l’Eventail  comme  en  Italie.  La  chaleur 
du,  climat  a  fait  recourir  à  ce  moyen,  pour 
rafraîchir  l’air  autour  de  soi,  ou  pour  chasser 
les  insectes.  , 

La  forme  de  l’Eventail  est  la  même  que  celle 
qui  existe  en  Europe.  Le  choix  dés  maîtres' 
brins  et  dés  brins  particuliers  des  bois  de  bam¬ 
bou  qui  le  compose  le  plus  ordinairement,  est 
tantôt  d’un  travail  simple  ,  tantôt  sculpté  ef 
décoré  soit  d’ivoire  ,  soit  de  nacre  de  perle,  ou 
d’écaille  incrustée  de  fleurs  en  relief ,  ou  sans 
reliefs.  Le  papier  de  l’Eventail  est  toujours  joli> 
agréable  ,  et  souvent  on  l’embellit ,  de  même, 
que  la  gaze  ou  la  soie  qu’on  met  en  place ,  de 
dessins  élégants  en  fleurs  nuées ,  en  oiseaux ,  ou 
en  paysages. 

Les  plus  communs  sont  faits  proprement  et 
jouént  très-commodément  ,  très-librement,- 
quand,  selon  l’expression  usitée  parmi  lesDames 
françoises ,  ils  ont  éié  déniaisés . 

Nous  avons ,  par  singularité ,  plusieurs  Even- 

(i)  Mariette  ,  Traité  des  pierres  gravées  du  Cabinet 
du  Roi.  Paris,  1760,  tom.I,  petit  in-fol.p.  337. — Traité  . 
des  pierres  gravées  du  Cabinet  du  Dyc  d'Orléans ,  Faris, 
1780 ,  tom,  I ,  petit  in-fol.  p.  a  i  i  et  siiiy. 


DES  Chinois.  4^3 

tails  peu  flatteurs  à  l’œil,  mais  en  usage  parmi 
les  peuples  tributaires  de  la  Chine  ;  tels  que 
ceux  du  royaume  de  Corée  ,  etc. 

L’Eventail  propre  est  ordinairement  en¬ 
fermé  dans  un  etui  d’étofle  de  soie  ,  brodé  en 
fleurs  nuées  :  il  est  tenu  en  haut  par  des  cor¬ 
dons  de  soie  pour  l’attacher  à  la  ceinture ,  et 
fait  par  lui-même  ornement.  Les  Femmes  de 

Qualité  s’occupent  de  ces  sortes  de  broderies  , 
ont  quelques  unes  tissues  en  or  et  en  argent  j 
se  font  au  tambour  ,  d’autres  sont  en  broderie 
plaquée  et  prennent  du  relief.  Les  plus  beaux 
sont  destinés  à  des  présents ,  offerts  à  des  Grands 
de  la  Cour  ou  donnés  par  eux. 

Dans  le  nombre  de  plusieurs  Eventails  qui 
nous  restoient ,  une  femme  ,  attentive  par  in¬ 
clination  et  par  goût  ,  nous  en  fit  remarquer 
un  qui  lui  étoit  destiné,  ou  plutôt  qu’elle  avoit 
droit  de  choisir ,  dont  les  menus  brins  étoient 
vernissés  d’une  couleur  jonquille  fort  légère , 
qui  laissoit  paroître  les  veines  fines  et  déliées 
du  bois  de  bambou ,  et  rien  de  plus  j  mais  ces 
brins  d’en  bas,  présentés  au  jour,  montroient 
alors  dessous  le  vernis,  des  dessins  de  monta¬ 
gnes  et  d’animaux  que ,  sans  cette  exposition 
entre  le  jour  et  soi,  on  n’apercevoit  pas. 

Cet  art  de  masquer  le  dessin  ,  ou  une  pein¬ 
ture  foible  au  trait  sur  l’Eventail  mis  à  plat , 
nous  est  inconnu. 

Les  comriierçants  angloisauront  vraisembla¬ 
blement  observé  cet  art ,  et  auront  pris  sans 
Dd  2 


424  Mœurs  et  Usages 

floute  à  Canton ,  où  leurs  vaisseaux  se  rendent 
annuellement  en  nombre,  quelques  renseigne¬ 
ments  des  ouvriers  chinois  sur  ce  joli  procédé. 
Leur  industrie  toujours  active  l’a  aussitôt  étendu 
et  perfectionné.  -  ^  , 

Nous  avançons  cette  conjoncture  ,  parce 
qu’ayant  acheté  en  l’année  1792,  une  jolie 
^ition  angloise  de  Milton  ,  imprimée  à  Lon¬ 
dres  en  1790,  format  Z7z-i2,  relié  en  vélin, 
doré  sur  le  plat  et  sur  tranche  ,  tabis  en  de¬ 
dans,  etc.  la  tranche  du  volume  vue  avec  la 
plus  scrupuleuse  attention  ,  n’offre  à  l’œil 
qu’une  belle  dorure  ;  mais  en  l’inclinaut  avec 
le  pouce  dès  la  première  page  jusqu’à  la  der¬ 
nière  pour  Y  effeuiller ,  c’est-à-dire  détacher 
les  feuillets  des  uns  des  autres  ,  la  dorure  de 
chaqme  feuillet  ,  dans  sa  longueur  ,  disparoît 
entièrement  ,  et  on  aperçoit  alors  sur  cette 
tranche  inclinée,  un  paysage  très  -  agréable  , 
formé  de  maisons  et  d’arbres,  avec  ciel  et  ter¬ 
rasse  ,  peints  au  bistre  sur  un  fond  vert  pâle. 
Cette  heureuse  imitation  fait  honneur  à  l’ar¬ 
tiste  inventeur  de  ce  nouveau  procédé,  bien 
supérieur  à  ce  que  les  tranches  antiquées  ou 
gauffrées  des  reliûres  du  quinzième  siècle  leur 
ajoutoient  de  mérite. 

Nous  avons  un  autre  Eventail  également  en 
bois  de  bambou  du  plus  beau  poli ,  ddüt  les 
maîtres  brins  sont  sculptés  avec  délicatesse.  C’est 
un  présent  d’un  Vice-Roi ,  qui  a  peint  lui-même 
le  papier,  et  y  a' mis  son  cachet  ^  selon  que  nous 
l’a  écrit  le  respeôtable  Missionnaire  qui  noüs  l’a 


DES  Chinois.  42S 

envoyé^  Cette  peinture,  où  le  paysage  domine  , 
ne  plairoit  pas  ici.  L’Eventail  a  son  étui  d’étoffe 
rouge,  chamarré  de  dessins  légers  tracés  en 
points  de  soie  blanche ,  représentant  divers  ins¬ 
truments  militaires. 

FAMINE.. 

L’inondation  des  rivières,  les  sauterelles  qui 
ravagent  les  moissons ,  une  stérilité  presque  gé¬ 
nérale  ,  tous  ces  fléaux  réunis  ont  porté  plusieurs 
fois  la  désolation  dans  les  différentes  provinces 
de  l’Empire,  et  en  ont  enlevé  la  majeure  partie 
des  habitants  (  1  ). 

Les  magasins  d’abondance  en  grains  et  en  riz. 
formés  dans  les  villes  principales  de  chaque  pro¬ 
vince,  suite  d’une  administration  paternelle,  et 
aussi  sage  que  prévoyante ,  sont  venusau  secours 
des  peuples  qu’attaquoit  cette  calamité  ;  mais 
souvent  les  ordres  de  l’Empereur  ont  été  mal 
exécutés  :1a  lenteur  employée  par  les  Vice-Rois,, 
par  les  Gouverneurs ,  à  donner  la  connoissaiice 
du  mal  qu’ils  avoientintérétde  déguiser,  a  mul¬ 
tiplié  l’indigence  et  la  mortalité.  Les  abus  du 
pouvoir  et  l'avidité  du  gain  ne  se  renouvellent 
que  trop  malgré  les  lois  ;  mais  sous  un  Prince 
vigilant  et  sévère  à  propos  ,  la  punition  en 
Chine  est  prompte  et  terrible. 

Des  lettres  de  Canton,  selon  les  papiers  de. 
Londres  du  lymai  1798 ,  annoncent  qu’une  fa-. 


(1)  Duhalde,  tom.  I,  fol — Méni:  des  Miss,  de  Pékin  , 
tom.  XIII,  378. 


Dd  3 


426  Mœurs  et  Usages 

mine  a  fait  périr  dans  cette  ville  plus  de  cin¬ 
quante  mille  âmes.  Peut-être  ces  le{.tres  rap¬ 
pellent-elles  ce  que  le  capitaine  J.  Meares  a 
consigné  dans  son  voyage  intéressant  et  traduit 
tout  récemment.  C’est  à  l’occasion  du  change¬ 
ment  des  moussons,  vers  les  mois  d’avril  et  d’oc¬ 
tobre  dans  les  mers  de  Chine,  qu’il  a  dit  :  «  Les 
Chinois  redoutent  au-delà  de  ce  qu’il  est  pos¬ 
sible  d’exprimer  ces  terribles  ouragans ,  qui  dé¬ 
truisent  quelquefois  des  villages  entiers  avec 
leurs  habitants.  Souvent  encore  toutes  les  mois¬ 
sons  sont  enlevées  par  leur  souffle  meurtrier ,  et 
la  famine  avec  toutes  ces  horreurs  vient  désoler 
ces  climats.  Ce  fut  un  de  ces  cruels  accidents 
qui,  avec  une  excessive  sécheresse,  occasiona  en 
1787,  la  plus  affreuse  disette  dans  les  provinces 
méridionales  delà  Chine ,  et  fit  périr  un  nombre 
incroyable  de  leurs  habitants.  Il  étoit  très-or¬ 
dinaire  à  Canton  de  voir  les  malheureux  que  la 
faim  dévoroit  rendre  le  dernier  soupir ,  tandis 
que  les  mères  regardoient ,  comme  un  devoir 
pour  elles,de  donner  la  mortàleurs  enfants  pour 
leur  épargner  une  fin  plus  douloureuse  (  1  )  «• 

M.  CiBOT,  dans  sa  Notice  sur  les  Abeilles  et 
la  Cire,  donne  la  recette  suivante  pour  suppléer 
aux  aliments  dans  des  temps  de  détresse  et  de 
famine  :  «  Faire  cuire  dans  l’eau  en  pâte  très- 
épaisse  six  onces  de  fleurs  de  farine,  cinq  onces 
de  belle  colle  forte  (  celle  qu’on  indique  est  trans¬ 
parente  comme  dé  la  gomme  ,  faite  avec  beau- 

(1)  Voyage  de  la  Chine,  en  1786  —  J 789.  trad.  de 
l’Angl.  par  Billecoq.  Paris ,  «ra  3 ,  3  vol.  in-o».  fig, 


DES  Chinois.  4^7 

coup  de  soin  et  parfumée  par  desaromates  (ju’on. 
y  mêle  ).  Quand  la  pâte  sera  cuite  et  refroidie  , 
formez-en  de  petites  boules ,  grosses  comme  des 
pois  ;  et  lorsqu’elles  seront  sèches,  jetez-les  dans 
trois  onces  de  cire  jaune  fondue,  et  remuez-les 
jusqu’à  ce  qu’elles  l’aient  toute  pompée  :  puis 
laissez-les  sécher  à  l’ombre  :  une  fois  séchées  , 
on  les  met  dans  un  vase  de  terre  et  on  les  garde 
pour  Je  besoin.  Quand  on  a  pris  à  jeun  quarante 
à  cinquante  de  ces  petites  boules,  on  peut  rester 
plusieurs  jours  sans  prendre  de  nourriture  j  l’uni¬ 
que  attention  qu’il  faut  avoir  ,  c’est  de  boire 

chaud  après  les  avoir  avalées .  Un  fameux 

Bonze  n’avoit  pas  d’autre  secret  pour  soutenir , 
aux  yeux  du  public ,  le  spectacle  d’une  absti¬ 
nence  qui  paroissoit  tenir  du  prodige ,  et  qui  ne 
fut  plus  rien  quand  on  eût  observé  qu’il  prenoit 
furtivementdes  boulettes  préparées  avant  le  thé 
qu’on  lui  donnoit  deux  fois  par  jour. 

On  conçoit  que  quand  un  grand  Etat  est  dans 
la  détresse  des  aliments,  les  hommes  bien  inten¬ 
tionnés  ,  ceux  qui  ont  des  lumières ,  sont  natu¬ 
rellement  appelés  à  réunir  tous  leurs  moyens 
pour  venir  au  secours  du  Gouvernement;  mais 
si  la  cupidité  et  la  charlatanerle  déterminent 
ces  moyens  ,  on  doit  s’en  défier  ». 

Cette  réflexion  nous  rappelle  que  les  Philo¬ 
sophes  Economistes  ,  les  Dupont,  Quesnay  et 
autres ,  ont  présenté  à  la  Cour  et  au  Peuple  , 
sans  un  besoin  marqué  ,  des  mélanges  de  farine 
qu’il  est  dangereux  d’enseigner ,  parce  qu’on  ne 
tarde  pas  à  en  abuser.  Le  pain  de  ces  Docteurs , 


4.a8  Mœurs  et  Usages 

présenté  avec  emphase  sur  les  tables  distinguées, 
étoit  seulement  goûté  ;  et  quoiqu’il  ne  contînt 
pas  de  farine  de  froment,  on  s’extasioit  sur  son 
mérite.  Considérons  que  l’intérêt  est  un  redou¬ 
table  professeur,  et  qu’il  prend  toujours  le  titre 
Ami  du  Peuple. 

FEMMES.,  ,  , 

Clôture  des  Femmes  ,  et  des  Femmes 

PUBLIQUES. 

Selon  les  Auteurs  de  l’Histoire  universelle 
lesFemmes  chinoises  sont  en  général  d’une  taille 
médiocre ,  bien  faites  et  adroites  ;  mais  elles  ne 
se  soucient  point  d’avoir  la  taille  fine ,  ni  que  la 
gorge  et,  les  hanches  soient  prononcées  ;  au  con¬ 
traire  ,  elles  cherchent  à  être  également  grosses 
depuis  la  tête  jusqu’aux  pieds  (  i  )• 

Lorsque  les  Grands  ainsi  que  les  Missionnai- 
resEuropéens  sont  admis  dans  l’intérieur  des  Pa¬ 
lais  de  l’Empereur,  ils  sont  précédés  d’Eunuques 
qui,  lors  de  la  traversée  des  cours ,  des  terrasses, 
des  galeries ,  d’où  l’on  pourroit  avoir  vue  sur  les 
appartements  où  peut  se  trouver  quelque  Prin¬ 
cesse  ,  ou  autre  per,sonne  du  sexe ,  font  des  si¬ 
gnaux,  afin  d’avertir  les  autres  Eunuques  qui 
sont  en  sentinelle ,  de  fermer  les  portas ,  les  fe¬ 
nêtres  des  endroits  d’où  l’on  pourroit  être  aper¬ 
çu,  et  encore  afin  de  savoir  si  quelque  Prin¬ 
cesse  ne  seroit  pas  en  chemin  pour  en  visiter 
une  autre,  ou  pour  quelque  affaire  particulière. 


(i)  Hist.  univ.  trad.  del’Angl.  in-4®.  XX, 


DES  Chinois.  4^9 

Car  ,  quoique  dans  l’intérieur  du  Palais,  les 
Princesses  et  toutes  leurs  femmes,  quelque  pro¬ 
ches  que  soientleurs  appartements,  ne  peuvent 
aller  de  l’un  à  l’autre  que  dans  des  chaises  fer¬ 
mées  portées  par  des  Eunuques,  et  différentes, 
suivant  les  divers  degrés  de  dignité  de  ces 
Dames  ;  et  que  dès-lors  aucun  homnie,  même 
un  fils  ou  un  frère  de  l’Empereur,  ne  peut  se 
rencontrer  sur  le  cliemin ,  les  Eunuques  ayant 
donné  le  signal,  on  se  détourne  aussitôt,  ou  si 
les  circonstances  en  empêchent,  on  tourne  le 
dos  à  la  chaise  lorsqu’elle  passe  (  i  ). 

Chez  les  Particuliers  la  chambre  située  à  l’oc¬ 
cident  est  destinée  à  l’épouse  ,  aux  femmes  qui 
la  servent  et  aux  petits  enfants.  Chez  l’Empereur, 
l’Impératrice,  les  Reines,  ainsi  que  les  Dames 
d’Honneur  ,  et  les  femmes  qui  les  servent,  ont 
leur  appartement  séparé. 

On  n’aperçoit  jamais  les  femmes  dans  les  rues  ; 
on  ne  les  voit  ni  vendre  ni  acheter  dans  les  bou¬ 
tiques  des  marchands:  les  mœurs  s’y  opposent; 
cependant  lors  du  temps  annuel  des  réjouis¬ 
sances,  les  femmes  sortent  et  vont  aux  théâtres. 
Voyez  ci-après  Fêtes  du  mois  de  Novembre» 

Les  Anglois  et  les  Hôllandois,  dans  les  der¬ 
nières  Relations  publiées  de  leurs  Ambassades , 
confirment  bien  qu’on  ne  voit  pas  de  femmes 
dans  les  boutiques  des  villes  ;  mais  ils  disent 
eu  avoir  vu  nombre  dans  les  rues  de  Pékin,  ou 
d’autres  villes  des  provinces ,  lors  de  leurs  tra- 


(i)  Lettres  édif.  tom.  a4,  &2. 


43o  Mœurs  ET  Us  AGES 

versées ,  soit  à  pied  soit  en  voiture  ,  et  que  ces 
femmes  étoient  fort  avides  et  curieuses  de  voir 
des  Etrangers  Européens  :  c’étoient  sans  doute 
des  femmes  T artares  du  peuple  ;  car  tous  les  ren¬ 
seignements  antérieurs  disent  qu’il  est  bien  rare 
qu’on  en  rencontre.  Gomment  concilier  ce  fait 
avec  la  marche  pénible  des  petits  pieds  des  fem¬ 
mes  Chinoises?  Celles  que  l’on  voit  sont  portées 
dans  des  chaises  fermées ,  d’où  elles  voient  et 
peuvent  être  vues. 

La  tolérance  de  certaines  maisons  de  débau¬ 
che  ,  est  un  mal  politique  jugé  cependant  néces¬ 
saire;  mais  plus  les  Gouvernements  ont  été  sages, 
plus  ils  ont  surveillé  la  conduite  des  F emmes 
publiques ,  et  montré  de  sévérité  dans  les  lois  , 
pour  punir  leurs  excès  ,  diminuer  leur  nombre  , 
et  les  séquestrer  de  la  société. 

Il  y  a  ,  comme  ailleurs,  des  Femmes  publi¬ 
ques  et  prostituées  à  là  Chine  ;  mais  à  cause  du 
désodrre  qui  marche  toujours  à  leur  suite ,  il  ne 
leur  est  pas  permis  de  demeurer  dans  l’enceinte 
des  villes.  Leur  logement  doit  êtrebors  des  murs  ; 
encore  ne  peuvent-elles  pas  avoir  des  maisons 
particulières  :  elles  logent  plusieurs  ensemble , 
et  souvent  sous  l’inspection  d’un  homme  qui  est 
responsable  du  désordre ,  s’il  en  arrivoit.  Au 
reste  ,  dit  Duhalde  (  i  ,  ces  Femmes  liber¬ 
tines  ne  sont  que  tolérées,  et  on  les  regarde 
comme  infâmes  ;  c’est  pourquoi  il  y  a  des  Gou¬ 
verneurs  de  villes  qui  n’en  souffrent  point  dans 


(i)  Duhalde,  II,  5i-.  • 


DES  Chinois.  43i 

leurs  districts.  Les  Femmes  qui  dansent  sur  la 
corde  sont  également  décriées  par  leurs  mœurs, 
et  on  ne  leur  permet  pas  l’entrée  dans  les  villes. 

Cette  police  sévère  est  fort  exemplaire  ^  il 
seroit  à  souhaiter  qu’une  corruption  bien  plus 
criminelle  fût  restreinte  au  moins  avec  la  même 
ligueur  des  lois  :  le  crime  contre  nature  étant 
public  en  Chine ,  si  l’on  en  croit  les  Européens 
qui  ont  séjourné  à  Canton ,  les  sages  Historiens 
cependant  des ,  deux  dernières  Ambassades  en 
Chine,. ne  se  sont  pas  permis  un  mot  sur  cette 
dépravation. 

M.  CûssiGNY ,  Voyage  a  Canton ,  vol.  in-8°- 
de  l’an  1800,  dit  que  les  Femmes  publiques 
sont  en  très-grand  nombre  dans  cçtte  ville  de 
commerce  si  peuplée  ,  où  abordent  tous  les 
étrangers. 

FESTINS,  REPAS  ET  VISITES. 

Les  Chinois  font  deux  sortes  de  Festins ,  les 
uns  ordinaires ,  qui  sont  de  douze  ou  seize  mets  ; 
d’autres  plus  solennels  et  plus  somptueux ,  où 
l’on  sert  jusqu’à  vingt-quatre  plats  sur  chaque 
table,  et  oùles  cérémonies  sont  sans  nombre  (c). 

Quand  on  veut  observer  exactement  ce  céré” 
monial,  un  Festin  doit  toujours  être  précédé 
de  trois  invitations, qui  se  font  par  autant  de  tie- 
tsée  ,  ou  de  billets  qu’on  écrit  à  ceux  qu’on  veut 
régaler.  La  première  invitation  se  fait  la  veille ,. 
ou  tout  au  plus  l’avant-veille ,  ce  qui  ^t  rare  : 
la  seconde  se  fait  le  matin  du  jour  même  destiné 
au  repas ,  pour  en  faire  ressouvenir  les  convives 


432  Mœurs  et. Us  a  ce  s 

et  les  prier  de  nouveau  de  n’y  pas  manquer  ;  en¬ 
fin  la  troisième  se  fait  lorsque  tout  est  prêt ,  et 
que  le  maître  du  Festin  est  libre  ,  par  un  troi¬ 
sième  billet  qu’il  leur  fait  porter  par  un  de  ses 
gens  ,  pour  leur  dire  l’impatience  extrême  qu’il 
a  de  les  voir. 

IjA  salle  du  Festin  est  ordinairement  parée 
de  fleurs,  de  peintures,  de  porcelaines  et  d’autres 
ornements  semblables  :  il  y  a  autant  de  tables 
que  de  personnes  invitées,  à  moins  que  le 
grand  nombre  de  convives  n’oblige  d’en  mettre 
deux  à  chaque  table;  car  dans  ces  grands  repas, 
il  est  rare  qu’on  en  mette  trois. 

Ces  tables  sont  toutes  sur  la  même  ligne,  le 
long  des  deux  côtés  de  la  salie ,  et  réppndeut 
les  unes  aux  autres ,  en  sorte  que  les  convives 
soient  assis  sur  des  fauteuils  et  placés  vis-à-vis 
l’un  de  l’autre  :  le  devant  des  tables  a  des  orne¬ 
ments  de  soie ,  faits  à  l’aiguille,  qui  ressemblent 
assez  à  nos  parements  d’autel ,  quoiqu’on  n’y 
mette  ni  nappes ,  ni  serviettes  ;  elles  sont  cepen¬ 
dant  très-propres  au  moyen  du  vernis  admirable 
de  la  Chine. 

Les  bords  de  chaque  table  sont  souvent  côü- 
verts  de  plusieurs  grands  plats ,  chargés  de 
viandes  coupées  et  arrangées  en  pyramides, 

,  avec  des  fleurs  et  des  citrons  au-dessus  sur  les 
côtés  de  la  table.  On  ne  touche  pas  à  ces  viandes 
qui  ne  servent  qu’à  l’ornement,  à  peu  près 
■  comme  ^bn  fait  à  l’égard  des  figures  de  sucre 
qu’on  met  sur  la  table  dans  les  Festins  d’Italie. 
Nos  surtouts  de  dessert  sont  souvent  aussi  de  re* 


DES  Chinois.  433 

présentation  ;  mais  auparavant  on  a  pu  grande¬ 
ment  dîner. 

Il  n’y  a  plus  de  comparaison  à  faire  des  repas 
donnés  par  l’Empereur  avec  ceux  d’usage  en 
Europe ,  cj^ui  devront  toujours  nous  paroître  pré¬ 
férables  (a).  Les  premiérs  consistent  en  plusieurs 
grands  bassins  de  chair  bouillie ,  quelques  plats 
de  crème  et  des  fruits  secs ,  des  pains  de  fleur 
de  farine ,  cuits  à  la  vapeur  de  l’eau  j  tout  cela 
préparé  à  l’ofiice  et  aux  cuisines  du  Palais  ,  et 
porté  gravement  à  deux  mains  par  des  Eu¬ 
nuques  ,  forme  ici  ce  qu’on  appelle  Festin  dans 
ces  sortes  d’occasions  ,  et  ce  que  nous  présente¬ 
rions  à  peine  sous  le  nom  de  collation.  La  so¬ 
briété  est  le  propre  de  cettè  Nation. 

L’usaoe  étant  général  dans  les  grandsFestins 
du  Palais  ,  chacun  a  sa  table  :  dîner  avec  l’Em¬ 
pereur  ,  c’est ,  à  parler  exactement ,  manger  en 
sa.  présence,  aune  table  qui  est  au  bas  de  l’estrade 
élevée  sur  laquelle  est  celle  du  Souverain. 

E  N  Chine  il  n’y  a  point  d’assemblées  noc¬ 
turnes  :  le  souper  étant  a  deux  heures  ,  toutes 
lès  afl’âlres  qui  se  traitent  et  qui  commencent 
dès  la  pointe  du  jour,  sont  finies  pour  la  journée. 
Le  souper  est  le  repas  des  festins  de  cérémonie , 
de  réjouissance  et  d’amitié. 

A  l’égard  des  visites  ,  il  y  en  a  de  deux  sortes , 
quiont  licurs  époques  marquées  :  l’une  entre  les 
amis  qui  demeurent  proches  les  uns  des  autres  ; 
elle  se  fait  le  dernier  jour  de  l’année  ,  après^ie 
coucher  du  soleil  :  on  s’assemble  et  on  4e  rend 


434  Mœurs  et  Usages 

mutuellement  le  salut ,  en  se  prosternant  jusqu’à 
terre.  L’autre  Visite  se  rend  avec  les  mêmes  cé¬ 
rémonies,  ou  le  premier  jour  de  l’année,  ou  les 
jours  suivants  ;  plutôt  on  s’acquitte  de  ce  devoir, 
et  plus  on  marquede  respect  et  de  considération 
aux  personnes  à,  qui  on  le  rend. 

Lorsqu’on  veut  faire  une  Visite  de  cérémonie, 
on  prend  le  costume  suivant:  par  dessus  la  veste 
on  porte  une  longue  robe  d'une  étoffe  de  soie 
assez  souvent  bleue  ,  avec  une  ceinture  ;  sur  la 
robe  un  petit  habit  noir  ou  violet  qui  descend 
aux  genoux,  fort  ample  et  à  manches  larges  et 
courtes  ;  un  petit  bonnet,  fait  en  forme  de  cône 
raccourci ,  chargé  tout  autour  de  soie  flottante, 
ou  de  crins  rouges  ;  des  bottes  d’étoffe  aux  pieds 
et  un  éventail  à  la  main.  Quand  on  va  visiter  un 
Gouverneur,  ou quélqu’ autre  personne  en  digni¬ 
té  ,  ou  de  considératiôn  ,  il  faut  y  aller  avant  dî¬ 
ner  ,  ou  s’il  arrive  qu’on  déjeûne ,  il  faut  du 
moins  s’abstenir  de  vin  :  ce  seroit  manquer  au 
respect  dû  à  un  Honlme  de  Qualité ,  si  celui 
qui  lui  rendoit  visite  sentoit  tant  soit  peu  le  vin. 

Le  dernier  jour  de  l’année  chinoise  ,  la  nuit 
suivante  et  les  dix-huit  premiers  jours  de  l’année 
sont  le  temps  de  leurs  grandes  Fêtes  de  réjouis¬ 
sances.  On  ne  songe  alors ,  comme  dans  notre 
carnaval ,  qu’à  se  divertir  et  à  faire  bonne  chère. 

Les  Missionnaires  de  Pékin  ont  donné  le  dé¬ 
tail  des  cérémonies  et  du  pompeux  cortège  qui 
accompagne  l’Empereur,  quand  il  vient  saluer 
l’Impératrice  ,  sa  mèr'é',  le  premier  jour  de 
l’an.  Cette  Visite  du  Souverain  offre  une  grande 


DES  Chinois.  435 

idée  du  respect  filial;  tous  les  honneurs  j  tous 
les  hommages  que  l’Empereur  reçoit,  il  va  les 
déposer  aux  pieds  de  sa  mère ,  et  renouveler  à 
ses  Peuples  l'exemple  le  plus  frappant  de  sa 
soumission  (i  ). 

FÊTES,  RÉJOUISSANCES  PUBLIQUES , 

ET  Fêtes  données  par.  l'Empereur. 

Dans  le  Supplément  à  l’Histoire  générale  de 
la  Chine  ,  M.  Grosier  ,  d’après  Duhalde  et  Le¬ 
comte,  a  présenté  un  choix  fait  avec  goût  des 
traits  principaux  qui  caractérisèrent  les  Fêtés 
et  les  Réjouissances  publiques  en  Chine  :  savoir; 
la  Fête  du  Printemps  ou  de  l’Ouverture  des 
Terres  ,  célébrée  pompeusement  à  Pékin  par 
l’Empereur ,  et  le  même  jour  par  tous  les  Gou¬ 
verneurs  des  Provinces ,  à  l’exemple  du  Prince. 
Nous  en  parlerons  cependant  encore,  mais  d’une 
manière  neuve,  en  recourant  au  Philosophe  d’ Y- 
verdon  (M. Poivre  ) ;  nous  donnerons  aussi  des 
résumés  sur  les  Ouan  -  Chéou  et  les  Grands 
Yen  J  en  consultant  les  Mémoires  des  Mission¬ 
naires  de  Pékin  et  nos  Lettres  particulières.  , 

Il  est  nécessaire  de  savoir  que  l’année  chinoise 
commence  à  la  conjonction  du  soleil  et  de  la 
lune,  la  plus  proche  du  quinzième  degré  du  ver- 
seau,  signe  dans  lequel,  suivant  la  supputation 
des  Européens,  le  soleil  entre  vers  la  fin  du  mois 
de  Janvier ,  et  demeure  pendant  le  mois  suivant 
presque  entier.  C’est  de  ce  point  que  les  Chinois 

(1)  Duhalde ,  II ,  104.  IV  ,  164.  III.  —  Mëm.  des 
Mfis,  de  Pékin ,  IV ,  140.  —  Ibid.  tom.  XV  ,  94. 


436  Mceurs.  et  Usages 

comptent  leur  printemps.  'Le  quinzième  degré 
du  taureau  fait  le  commencement  de  leur  été  ; 
le  quinzième  degré  du  lion  ,  celui  de  leur  au¬ 
tomne,  et  le  quinzième  degré  du  scorpion,  celui 
de  leur  hiver. 

La  Fête  du  commencement  de  l’année ,  pen¬ 
dant  laquelle  tous  les  Tribunaux,  sont  fermés  , 
le  service  des  postes  arrêté,  toutes  les  affaires  de 
la  Nation  suspendues,  est  consacrée,  tarit  quelle 
dure,  à  se  visiter  et  à  se  faire  mutuellement  des 
présents,  à  se  donner  des  repas ,  à  s’occuper  uni¬ 
quement  de  spectacles  et  de  plaisirs.  Par  le  com¬ 
mencement  de  l’année  (  i  ),  les  Chinois  entendent 
la  fin  du  douzième  mois  et  vingt  jours  de  la  pre¬ 
mière  lune  de  l’année  suivante. 

Cette  Fête  porte  le  nom  de  Clôture  des 
Sceaux ,  parce  que  les  petits  coffres  où  l’on  ren¬ 
ferme  les  sceaux  de  chaque  Tribunal,  sont  alors 
fermés  avec  beaucoup  de  céréniqnie  :  elle  est 
suivie  d’une  autre  plus  éclatante ,  qui  est  fixée 
au  quinzième  jour  du  premier  mois  :  elle  com¬ 
mence  le  i3  au  soir  ,  et  finit  le  1 6  ouïe  17;  on 
la  nomme  la  Fête  des  Lanternes .  File  est  uni¬ 
verselle  dans  l’Empire  ,  et  l’on  veut  dire  que  le 
même  jour,  àla  même  heure,  toute  la  Chine  est 
illuminée.  Les  villes,  les  villages,  les  rivages  de 
la  mer ,  le  bord  des  rivières  ,  sont  garnis  de  lan¬ 
ternes  peintes  et  d’une  forme  variée.  Les  cours 
et  les  fenêtres  des  maisons  les  plus  pauvres  sont 


(i)  Hist.  gén.  des  Voyages  par  M.  De  la  Harpe.  Paris, 
1780, in-a». VII, 340.;  _ 

ornées 


DES  Chinois.  4^7 

ornées  de  lanternes  :  les  Citoyens  riches  ,  les 
Gens  en  place ,  les  Grands ,  les  Princes  et  l’Em¬ 
pereur  déploient,  dans  ces  décorations,  la  plus 
riche  somptuosité.  Telle  lanterne  vaut  3  à  4000 1. 
de  notre  monnoie.  Les  Sommes  chinoises ,  ou 
vaisseaux,  au  rapport  de  M.  Cossigny,  illumi¬ 
nées  en  lanternes  depuis  le  haut  jusqu’en  has  , 
donnent,  par  leurs  lumières  sur  l’eau,  un  reflet 
surprenant.  C’est  un  spectacle  dont  on  ne  peut 
se  faire  l’idée  ,  quand  on  ne  l’a  pas  vu  (i). 

Nous  n'entrerons  pas  sur  ces  Fêtes  dans  un 
plus  grand  détail ,  parce  qu’ elles  ont  été  déjà  dé¬ 
crites  ailleurs.  Nous  ajoutons  seulement  qu’elles 
sont  embellies  par  des  feux  d’artifices  (2)  d’un 
grand  effet,  principalement  par  la  variété  de 
leurs  couleurs,  et  bien  propres  à  servir  de  spec¬ 
tacle  et  d’amusement  à  un  peuple  naturellement 
sérieux,  à  un  peuple  laborieux  par  nécessité  dans 
tout  autre  temps  de  l’année.  On  sait  qu’en  Chine 
la  pyrotechnie  a  été  portée  fort  loin,  et  que  c’est 
au  P.  d’Incarville  qu’est  due  la  connoissance  que 
nous  avons  de  la  composition  de  ces  feux  :  on  la 
trouve  dans  les  Mémoires  in  -  4°.  des  Savants 
Etrangers ,  correspondants  de  l’Académie  des 
Sciences. 

Le  Frère  Attiret  dit  que  les  lanternes  qui  ser¬ 
vent  à  l’illumination  des  Palais  et  des  Jardins  de 


(1)  Voyage  à  Canton ,  in-S®,  An  7,  p.  a58. 

(2)  Les  Chinois  ont  l’art  d’habiller  le  feu  à  leur  fan¬ 
taisie.  Arnbass.  de  L.  Macartney ,  tom.  III ,  in-S*. 
p.  lao. 

Seconde  Partie.  E  e 


GES 


4.38  MæuRS  ET  Usa 

l’Empereur  sont  d’un  travail  fini  et  délicat  ; 
qu’aux  unes  il  y  a  des’ figures  de  poissons,  d’oi- 
seàux,*  d’animaux;  que  d^aUttes  sont  en  forme  de 
vases,  de  fruits,  de  fleurs,  de  barques  ;  qu’oiï 
en  fait  de  toute  grandeur  eu  soie  y  en  gaze  ,  en 
eOrue  peinte,  en  nàCre ,  en  Verre  et  autres  ma¬ 
tières.  Des  lampes  suspendues  en  dedans  font 
briller  la  variété  de  leurs  couleurs,  la  beauté  de 
leurs  dessins  et  la  richesse  de  leurs  ornements. 

1°.  Cérémonie  de  l’Ouverture  des  Terres. 

Chaque  année  ,  dit  M.  Poivre  (i),  le  quin¬ 
zième  jour  de  la  première  lune ,  qui  répond  or¬ 
dinairement  aux  premiers  jours  de  Mars,  l’Em- 
pereur  fait  en  personne  la  cérémonie  de  l’Ou¬ 
verture  des  Terres.  Use  transporte  en  grande 
pompe  au  Champ  destiné  à  la  cérémonie.  Les 
Princes  de  la  Famille  Impériale  ,  les  Présidents 
des-  cinq  grands-  Tribunaux! ,  et  un  nombre  in¬ 
fini  de  Mandarins  l’accompagnent  :  deux  côtés 
du  champ  sont  bordés  par  les  Officiers  et  les 
Gardes  de  l’Empereur  ;  le  troisième  est  réservé 
à  tous  les  Laboureurs  de  la  province ,  qui  accou¬ 
rent  pour  voir  lèur  arthonoré  et  pratiqué  par  le 
Chef  de  l’Empire  ;  les  Mandarins  occupent  le 
quatrième. 

L’Empereur  entre  seul  dans  le  champ,  se 
prosterne  et  frappe  neuf  fois  la  tète  contre  terre, 
pour  adorer  le  Tien  ,  c’est  -  à  -  dire  le  Dieu  d  n 
Ciel  :  il  prononce  à  haute  voix  une  prière ,  ré- 


(1)  Voj-ages  d'un  Philosophe.  Yverdon ,  17S8  ,  in-i». 


DES  Chinois.  439 

glée  par  Je  Tribunal  lies  Rites  >  pout-  invoquer 
la  bénédiction  du  Grand-Maître  sur  son  travail 
et  sur  celui  de  Son  Peuple ,  qui  est  sa  Famille  ; 
ensuite  ,  en  qualité  de  preriiier  Pontife  de  l’Em¬ 
pire,  il  immole  iiu  bdeüf ,  qu’il  offre  au  Ciel  > 
comme  au  Maître  de  tous  les  biens  :  pendant 
qu’on  met  la  victime  en  pièces,  et  qu’on  la  place 
sur  un  autel,  on  amène  à  l’Empereur  une  charrüe 
attelée  d’une  paire  de  bœufs  magnifiquement 
ornés.  Le  Prince  quitte  ses  habits  impériaux  , 
saisit  le  manche  de  la  charrue, et  oiivre  plusieurs 
sillons  dans  toute  l’étendue  du  champ;  puis  d’un 
air  aisé  il  remet  la  charrue  aux  principaux  Man- 
datins  ,  qui  labourent  successivement  >  se  pi¬ 
quant  les  uns  et  les  autres  de  faire  cè  travail  ho¬ 
norable  avec  plus  de  dextérité.  La  cérémonie  finit 
par  distribuer  de  l’argent  et  des  pièces  d’étoffes 
aux  Laboureurs  qüi  sont  présents  ,  et  dont  les 
plus  agiles  exécutent  le  reste  du  labourage  avec 
adresse  et  promptitude  en  présence  de  l’Em¬ 
pereur. 

Quelque  temps  après  qu’on  adonné  à  la  Terre 
tous  les  labours  et  les  engrais  nécessaires ,  l’Em¬ 
pereur  vient  de  nouveau  fco’mméhcër  la  semaille 
de  son  cliamp ,  toujours  avec  cérémofiie  et  en 
présence  des  Lahouréürs. 

Là  même  cérémonie  se  pratique  le  même  jour 
dans  toutes  les  provinces  de  l’Empire,  parles 
Vice-Rois  ,  assistés  des  principaux  Mandarins, 
des  Gouverneurs  des  villes  et  Magistrats  de  leur 
département,  et  toujours  en  présence  d’un  grand 
nombre  de  Laboureurs  de  la  province. 

E  e  2 


4.40  Mϟrs  et  Usages 

J’ai  été  témoin ,  continue  M.  Poivre,  de  cette 
Ouverture  des  Terres  à  Canton  (1) ,  et  je  ne  me 
rappelle  pas  avoir  jamais  vu  aucune  des  cérémo¬ 
nies  inventées  par  les  hommes  ,  avec  autant  de 
plaisir  et  de  satisfaction  que  j’en  ai  eu  à  consi¬ 
dérer  celle-là  » . 

lU.  Tète  célébkée  en  Chine  dans  le  mois 
de  Novembre. 

Cette  Tête  se  fait  partout  après  la  récolte  ; 
elle  consiste  dans  des  comédies  qui  durent  plus 
de  quinze  jours.  Les  fêtes  fondées  sur  la  Reli¬ 
gion  ,  sont  consacrées  à  rendre  des  actions  de 
grâces  pour  les  moissons  qu’on  a  recueillies  ;  les 
autres  sont  de  pures  réjouissances.  Alors  on  joue 
les  comédies  de  distance  en  distance  dans  les 
campagnes:  c’est  surtout  devant  les  grands  Miao, 
ou  Temples  d’idoles ,  qu’on  les  représente.  Le 
théâtre  n’est  point  dans  l’enceinte  du  Miao  :  il 
est  bâti  solidement ,  et  subsiste  toujours.  Lors¬ 
que  le  temps  des  Têtes  est  arrivé,  on  voit  sur 
les  chemins  une  foule  de  monde  qui  vient  des 
autres  villages  pour  entendre  la  comédie. 

Les  femmes  ont  droit  de  sortir  dans  ce  temps- 
là  ;  ordinairement  elles  portent  avec  elles  des 
bâtons  d’odeur,  leur  premier  soin  est  d’aller  au 
Miao ,  où  elles  offrent  ces  bâtons  à  l’Idole  ;  et 
tandis  qu’ils  brûlent,  elles  font  le  ko-téou  (les 
prosternations.)  Cela  fini,  elles  vont  entendre 
la  comédie  :  les  environs  du  théâtre  sont  char¬ 
gés  de  tables ,  et  les  tables  de  différents  comes- 


(j)  Faite  par  le  Vice-Roi. 


DES  Chinois.  44^ 

tibles,  qui  ne  manquent  pas  de  consommateurs. 
Tant  que  la  journée  dure,  les  spectacles  se  re¬ 
nouvellent,  et  toute  la  journée  on  mange.  Voilà 
ce  que  j’ai  vu  ,  dit  M.  Bourgeois,  dans  sa  lettre 
du  lo  octobre  1788. 

Ceci  est  d’autant  plus  remarquable  que  lè 
silence  des  Missionnaires  nous  îaisoit  douter 
qu’on  eût  construit  d’une  manière  solide  des 
théâtres  dans  les  villes.,  ou  près  des  villes.  Celte 
lettre  nous  apprend  aussi  que  les  femmes ,  dont 
la  clôture  est  si  sévère  en  Chine;,  ont,  àd’qcca- 
sion  de  cette  Fête  et  sur  ce  prétexte ,  la  liberté 
d’aller  au  spectacle. 

111°.  Après  ces  Fêtes  annuelles,  il  y  en  a 
d’autres  qui  reviennent  à  certaines  époques  ; 
par  exemple  ,.  la  cérémonie  du  Ouan^-  chéou. 
Elle  se  fait  avec  beaucoup  de  pompe ,  de  dix  en 
dix  ans,  pour  célébrer  la  naissance  de  la  Mère 
de  l’Empereur,  et  la  sienne  même. 

C’est  dans  cette  circonstance  que  le  Souve¬ 
rain  fait  des  dons  et  des  largesses  immenses  ; 
qu’il  décharge  ses  peuples  de  tous  impôts,  qu’il 
pardonne  aux  coupables ,  et  qu’il  fait  ouvrir 
les  prisons. 

Ainsi  en  usa  K.ien-Long  pour  la  célébration 
de  sa  soixante  et  dixième  année  ;  mais  ayant 
perdu  peu  de  temps  auparavant  sa  Mère,  qid  ap- 
prochoit  de  quatre-vingt-dix  ans,  il  ne  voulut  pas 
que  ses  sujets  signalassent  ce  jour  par  aucunes 
dépenses ,  il  le  leur  défendit  même  expressé¬ 
ment  par  un  ou  Discours  d’en-liaut, 

plein  de  bonté  et  de  générosité,  qu’on  verra 
E  e  3 


44-2  Mceur.s  kt 'Usages 

dans  le  tome  IX,  Mém.  des  Missioun.  Fr.  de 
Pékin.  Celle  70“.  ^nnée  du  Prince:  lomboit  à 
l’année  1780. 

La  célébration  de  la  60®.  année  de  l’Impéra¬ 
trice  Mère  fut  faite  en  1761 ,  avec  une  magni¬ 
ficence  incroyable:  elle  est  décrite  tout  axx  long 
dans  le  XXVlIlc.  Recueil  des  Lettres  Édifiantes, 
pag.  i88  et  suiv.,  par  M.  Amiot,  qui  termine 
son  récit  en  disant  :  Qu’on  évalue  la  dépense  qui 
fut  faite  pour  celte  Fête  ,  tant  par  l’empereur 
queip’âr  les  differents  Corps  et  particuliers  qui  y 
contribuèrent ,  à  plus  de  trois  cents  millions. 
Il  faut  en  lire  les  détails  pour  en  avoir  une  idée 
juste. 

L’Empereur  a  fait  graver  cette  Fêle  sur  des 
planches  en  bois ,  ainsi  qu’on  en  usé  à  la  Chine  : 
elles  forment  deux  petits  minces  volumes  in-fol. 
que  j’ai  dans  mon  cahinet.  Celte  même  Fête 

freinte  auroit  coûté  plus  de  cent  taëls,  ou  780 
ivres  de  notre  monnoie,  selon  que  me  l’a  mar¬ 
qué  le  P.  Benoist  en  1772,  époque  à  laquelle  les 
Fêtes  pour  céléhralion  de  la  70*=.  et  de  la  8o«. 
année  de  l’Impératrice  Mère,  qui  ont  été  don¬ 
nées  en  1761  et  177 1  ,  n’étoient  pas  encore  gra¬ 
vées. 

Une  lettre ,  du  1 4 novembre  1790,  écrite  par 
M.  Raux,  (1)  Supérieur  de  la  Maison  des  Mis¬ 
sionnaires  François  à  Pékin ,  nous  apprend  que 
l’Empire  de  Chine,  jouissant  d’une  paix  pro- 


(i)" Gîté  plusieurs  foIs  dans  rA-mbass.  de  Lord  Macart- 
ney  çt  dans  celle  de  Hollande  dp  M.  V<an-Braam. 


DES  Chinois.  443 

fonde  ,  vient  de  donner  à  son  Souvetrain  octo¬ 
génaire  ,  une  fête  brillante,  nbinnîée 
cÂeoM,  qu’elle  a  attiré  dàias  la  eaipitale ,  soit  .des 
provinces,  soit  des  royaumes  voisins,  un  peu¬ 
ple  immense^  que  le  roi  du  Tong-îiing,  nou¬ 
vellement  installé ,  s’y  est  trouvé  en  personne; 
que  cet  Ouan^chéou  a  coûté  des  sommes  con¬ 
sidérables,  estimées,  selon  les  uns,  à  trente, 
millions,  et  ,  suivant  d’autres  à  quarante-cinq 
millions  de  France. 

Les  Cbinois  donnent  de  l’éclat  à -toute  espece 
de  cérémonie  publique.  Un •Couyerneur  de  pro-' 
vin  ce ,  un  Vice-roi  ne  sort  jamais  de  son  palais 
qu’avec  une  pompe  majestueuse. 

Ce  faste  est  bien  inférieur  eneore  ,à  celui 
que  déploie  le  Souverain  dans  oertaines  occa’- 
sions ,  soit  quand  il  sort  de  son  palais ,  soit  sur¬ 
tout  quandil  va  sacrifier  dans  le  temple  du  'jrieii. 
Alors  toute  sa  maison  et  sa  musique  le  précè¬ 
dent;  les  Grands  de  sa  eour  et  les  Princes  l'ae- 
GOmpage.nt;  deux  mille  Maudarlns  lettrés  ,  et 
deux  mille  Mandarins  d’armes,  tous  ,en  babits 
de  cérémonie,  ferment  là  marehe.  On  peut  sé 
représenter  combien  uu  pareil  oor.lège  est  im¬ 
posant. 

ivo.  grands  y  en- y  en, 

«  En  Chine  les  grands  Yen-yen  (i)  qu’on 
donne  aux  Princes  étrangers  ot  à  leurs  Ambas¬ 
sadeurs  ,  ont  toujours  lieu,  sous  des  tentes  faites 

(1)  Mém.  des  Mission,  d.e  Pékin  ,  XIV 1  558  el  SuiVi 

E  e  4 


44-4  Mœü'rs  et  Üsages 

exprès,  qu’ôn  dresse  dans  les  jardins.  Ces  tèntes 
Xont  vastes  et  plus  ou  moins  magnifiques,  selon 
que  l'Empereur  veut  plus  ou  moins  faire  hon¬ 
neur  à  ceux  à  qui  il  accorde  un  Yen-jtti.  Quand 
le  nombre  des  convives  est  grand ,  on  unit  plu¬ 
sieurs  rangs  de  tentes ,  et  on  forme  comme  une 
galerie  immense ,  qui  a  des  bas  côtés  j  mais  cela 
arrive  rarement.  La  tente  de  Yen-yen  est  envi¬ 
ronnée  d’une  grande  enceinte  de  toiles  peintes, 
proprement  tendues  en  muiailles.  On  y  entre 
par  des  portes  de  toiles  également  peintes,  aux¬ 
quelles  on  arrive  par  une  avenue  proportionnée 
et  symétrisée.  Les  Chinois  entendent  fort  bien 
ces  sortes  de  décorations  :  elles  sont  toutes  as¬ 
sorties  au  plus  ou  moins  de  magnificence  de  la 
tente;  et  plus  riches,  et  plus  chargées  d’orne¬ 
ments  ,  selon  qu’elle  l’est  plus  ou  moins  elle- 
même.  La  tente  est  toujours  tournée  au  midi. 
Quand  l’Empereur  préside  au  Yen-yen  àda 
tête  des  Princes  et  des  Grands  de  sa  Cour,  il  est 
au  fond  de  la  tente  sur  une  estrade  couverte  de 
magnifiques  tapis ,  et  où  l’on  monte  par  trois 
grands  escaliers.  La  partie  de  la  tente  qui  la 
couvre ,  est  plus  élevée  et  beaucoup  plus  riche¬ 
ment  ornée  que  le  reste  ,  en  dehors  comme  en 
dedans. 

L’origine  des  tentes  dans  les  Yen-yen  se  dé¬ 
robe  en  partie  à  nos  recherches.  Nous  croyons 
cependant  qu’elles  on  t  com  mencé  à  être  en  usage 
dans  les  festins  que  l’Empereur  donnoit  aux 
Princes  et  aux  Grands,  pendant  les  chasses  gé- 
pérale3  qui  étoient  si  fréquentes  sous  les  pre- 


D  le  s  Chinois.  44^ 

mières  Dynasties.  Comiiie  les  salles  et  les  appar¬ 
iements  QU  palais  n’étoieni  pas  assez  vastes  dans 
les  premiers  temps  pour  les  Yen-^en  qu’on  don- 
uoit  aux  Princes  qui  venoieut  aux  grands  jours, 
on  se  servit  de  tentes.  En  consultant  les  King, 
on  trouve  cet  ordre ,  que  quand  les  Princes 
'viendront  à  la  Cour,  on  aura  soin  de  tirer  les 
tentes  des  magasins ,  pour  les  tendre  dans  la 
cour  des  cérémonies .  TTyo-cA/ dit  que  les  Princes 
Tchao-kong  et  Ngei-kong  donnèrent,  sous  des 
tentes ,  de  grands  repas  à  leurs  Cours  ;  et  on  les 
voit  en  usage  sous  les  Han,  jusque-là  que  l’Em- 

J)ereur  Vou-ty  lit  bâtir  un  palais  en  tentes  le 
ong  du  lac  San-hou,  pour  donner  une  fête  aux 
Reines. 

On  a  donc  conservé  l’usage  des  tentes  pour 
les  Yen-yen,  parce  qu’il  étoit  établi ,  parce  que 
les  grandes  salles  du  palais  ne  sont  pas  assez 
vastes  ,  parce  que  ces  fêtes  entraînent  une  foule 
de  préparatifs  qui  blesseroient  la  majesté  de 
l’appareil  impérial ,  causeroient  de  Pembarras 
dans  les  audiences ,  et  troubleroient  le  profond 
silence  qui  y  règne.  Un  fait  viendra  à  l’appui. 

L’Empereur  Yang~ty ,  de  la  Dynastie  des 
Soui ,  voulant  donner  une  idée  de  sa  magnifi¬ 
cence  et  de  ses  richesses  à  des  Ambassadeurs 
Tartares ,  qui  étoient  venus  apporter  le  tribut 
de  leurs  Maîtres  ,  fit  servir  un  Yen-yen  à  cent 
mille  Mandarins ,  et  à  tout  le  peuple  de  la  capi¬ 
tale.  Soit  pour  sauver  l’étiquette  des  tentes ,  soit 
pour  s’accommoder  aux  circonstances ,  on  ima¬ 
gina  de  tendre ,  d’une  maison  à  l’autre ,  dans 


446  Mœurs  et  Usages 

toutes  les  grandes  rues  ,  des  toiles  colorées  : 
les  tables  étoient  au  milieu  et  les  façades  des 
maisons  étoient  cachées  par  des  tentures  de 
soie  :  comme  il  y  avoit ,  de  distance  en  dis¬ 
tance,  des  chœurs  de  symphonie  et  de  voix, 
des  théâtres  de  baladins  ,  des  pyramides  de 
viandes  et  de  fruits,  et  des  fontaines  de  vin, 
ces  bons  Tartares,  à  qui  oîi  affecta  de  faire  tra¬ 
verser  toute  la  ville  pour  les  conduire  au  grand 
YfiTi-jen  ,  disoient  entr’eux  que  la  Chine  étoit 
le  njestibule  des  immortels.  Les  Historiens  Chi¬ 
nois  ,  moralistes  sévères,  ne  parlent,  au  con¬ 
traire  ,  de  la  somptuosité  de  ces  fêtes ,  qu’en 
plaignant  le  Prince  qui  les  donne ,  en  relevant 
les  secours  qu’elles  procureroient  à  ses  peuples 
par  un  autre  emploi.  (  Il  est  cependant  vrai  de 
dire  ,  ajouterons-nous ,  que  c’est  un  moyen 
politique  d’attirer  les  Princes  étrangers  et  d’ac¬ 
croître  le  trésor  d’un  Etat  ,  enfin  de  faire  refluer 
l’argent  dans  toutes  les  classes  ,  jusqu’à  celle 
de  ï’indigence). 

La  magnificence  des  tentes  chinoises  est  au- 
delà  de  toute  idée  dans  les  fêtes  extraordinaires, 
à  cause  de  l’éclat  du  jaune  citron  ,  qui  est  la 
couleur  impériale  ;  les  cordons  des  tentes  sont 
en  fil  d’or  ,  le  dehors  et  le  dedans  de  la  tente 
sont  en  satin  ou  en  brocard,  les  pommeaux, 
avec  leurs  aigrettes ,  répondent  à  ce  luxe.  Les 
hommes  sont  si  peu  conséquents ,  dit  Tang- 
tchi  ,  philosophe  peu  courtisan ,  que  les  Princes 
trouvent  plus  de  facilités  pour  miner  P  Etat  que 
pour  Y  procurer  et  maintenir  l’abondance. 


des  Chinoi$.  .  447 

Ceux  qui  ont  voyagé  dans  l’Asie  occidentale, 
lèvent  que  dans  l’Inde,  en  Perse  et  en  Turquie, 
le  luxe  a  l’adresse  d’employer  d’a.ussi  grandesi 
sonimes  à  orner  une  tente  qu’un  appartement. 
h'd,  tente  du  fameux  KouU-kan  éioit  brodée  en 
perles  ;  les  pommeaux  qui  sontenoient  les  ai¬ 
grettes,  étoient  garnis  de  di^manis  et  de  rubis; 
les  clous  même  qu’on  fiçhoit  en  terre  ,  pour 
la  tendre,  éioient  d’pr  massif,  connue  l’a  assuré 
le  frère  Bazin,  témoin  oculaire.  U  est  évident 
que  quand  on  dres,soit  çette  tente  ,  celles  des 
Princes  ,  des  Grands  et  des  Ministres,  dévoient 
être  assez  niagnifiques  pour  pouvoir  par  pitre  à 
côté  d’elle.  En  Çbine  les  tentes  de  chasse  ,  qui 
doivent  être  des  tentes  militaires  ,  étoient  si 
follement  pruées,  qu’il  a  fallu  laire  parler  la  loi, 
pour  en  déterminer  les  dimensions  et  les  orne- 
niepta. . , 

Dès  que  les  chaleurs  de  l’été  commencent  à 
se  faire  sentir ,  on  tend  dans  rintérieur  du  Pa¬ 
lais ,  de  hautes  tentes  aussi  vastes  que  les  cours  , 
pour  empêcher  que  le  soleil  ne  donne  sur  les 
appartements  de  l’Empereur  ,  de  l’Impéra¬ 
trice,  etc.  Les  tentes  sont  soutenues  en  l’air 
par  leurs  mon  tants ,  ei  se  baissent  sur  les  côtés 
à  hauteur  d’homme  ^  pour  que  le  vent  puisse 
circuler,  librement  desspxis  ,  et  y  entretenir  la 
fraîcheur.  Cette  manière  de  les  tendre  est  cer¬ 
tainement  la  plus  propre  à  obtenir  ce  qu’on 
souhaite;  parce-  que  leg  cordes  qui  sont  tout 
autour,  les  appelant  vers  la  terre  ,  le  moindre 
■vent  dans  l’air  s’.y  .engouifre. ,  et  Jps  agite  de  ma-^ 


44S  Mœurs  et  Usages 

nlère  à  donner  un  zéphir  fort  agréalile.  Mais 
quand  le  vent  est  fort ,  la  tente  lui  donnant 
beaucoup  de  prise ,  il  l’enlèveroit  sûrement , 
si  les  cordes  qui  la  tendent  n’étoient  attachées 
de  façon  à  pouvoir  résister  aux  houfl’ées  les 

§lus  violentes.  L’industrie  chinoise  a  imaginé 
e  les  attacher  à  d’énormes  colonnes  (  tron¬ 
quées),  ou  plutôt  à  de  gros  blocs  de  marbre, 
dont  la  pesanteur  s’oppose  aux  plus  fortes  se¬ 
cousses  de  la  tente.  «  Ceux  que  M.  Cibot  a  vu 
sont  ronds  ,  de  marbre  blanc  et  hauts  de  plus 
de  quatre  pieds,  sur  trois  environ  de  diamètre. 
Ces  blocs ,  au  nombre  de  quatre ,  de  huit  et  de 
dix,  selon  la  grandeur  de  la  cour  ,  sont  placés 
dans  des  anglesj,et  au  bas  des  perrons.  Pour  y 
attacher  plus  sûrement  et  plus  fortement  les 
grosses  cordes  qui  assujettissent,  ils  sont  sur¬ 
montés  d’un  gros  anneau  qu’on  a  taillé  et  pris 
sur  leur  hauteur. 

Une  Impératrice,  à  son  avènement  à  la  cour- 
roune ,  donne  concurremment  avec  l’Empereur, 
un  Yen-yen  aux  Princesses ,  aux  Reines,  et  à 
toutes  les  Femmes  de  la  Cour.  Les  tables  sont 
vis-à-vis  l’une  de  l’autre  ;  le  cérémonial  est 
Fort  long  et  majestueux. 

C’est  dans  l’Asie  que  le  luxe  a  toujours  dé¬ 
ployé  son  faste.  Qu’on  voie  dans  le  tome  XIV 
des  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  pages  71  et 
suiv.  la  description  de  la  fête  d’ Assuérus  ;  dans 
les  Histoires  modernes,  les  richesses  du  Grand- 
Mogol  et  de  Delhi  sa  capitale,  avant  l’invasion  de 
Thamas-kouli-kan,  en  lyÜS;  et  enfin  récemment 


DES  Chinois.  449 

la  magnificence,  la  somptuosité  du  Palais  et  de 
la  Cour  de  Typo,  dont  les  Anglois  ont  con¬ 
quis  les  Etats  et  enlevé  les  trésors  ,  et  l’on  verra 
la  même  continuité  de  l’expansion  du  luxe,  en 
or,  en  pierreries,  en  revenus,  etc. 

FILLES.  (Jeunes) 

Selon  le  Liki ,  à  sept  ans  on  sépare  les 
filles  des  garçons ,  et  on  ne  leur  permet  pas 
de  s'asseoir  sur  la  même  natte ,  ni  de  manger 
ensemble  (i).  Quoique  l’austérité  des  mœurs 
se  soit  rélâchée ,  il  est  d’usage  général  dans 
l’Empire  que  les  filles  s’enferment  après  sept 
ans  dans  l’appartement  des  femmes ,  et  qu’elles 
n’en  sortent  qu’à  leur  mariage.  Aucun  nomme 
ne  peut  entrer  dans  ces  appartements,  et  comme 
elles-mêmes  n’en  sortent  jamais  ,  et  qu’elles 
sont  toujours  sous  les  yeux  de  leur  mère , 
grand’mère  et  sœurs  ,  il  est  visible  que  leur 
innocence  n’a  pas  besoin  pour  ainsi  dire  de 
leur  vertu  ,  et  qu’il  est  difficile  à  une  fille  , 
pour  ne  rien  dire  de  plus  ,  de  ne  pas  conserver 
sa  virginité  jusqu’au  moment  de  son  mariage. 

La  loi  ordonne  aux  pères  et  mères  de  veiller 
sur  l’innocence  de  leurs  filles  :  si  par  une  accu¬ 
sation  portée  en  justice,  il  est  prouvé  que  l’une 
d’elles  se  soit  laissée  corrompre ,  les  pères  et 
mères  sont  punis  corporellement  ainsi  que 
les  proches  parents  et  leurs  voisins  ,  dès  qu’ils 
ne  les  ont  pas  dénoncés.  Pour  la  fille  ,  dans  le 
cas  où  il  est  prouvé  quelle  est  consentante,  et 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  P.  II ,  Sga. 


4.5o  MœuRS  ®T  Usages 

qvie  ses  parents  sobt  complices,  l’officier  pu¬ 
blic  de  la  justice  la  vend  comme  esclave ,  à 
moins  que  son  ailiam ,  s’il  n’est  pas  marié  ,  ne 
veuille  l’épouser  poür  réparer  son  honneur.  Ces 
sortes  d’anaires  solit  terribles  pour  leurs  suites 
et  par  leur  éclat  ;  aussi  sont-elles  fort  rares. 

M.  Staunton  remarque  que  les  jeunes  per¬ 
sonnes  élevées  délicatemènl  et  noti  occupées 
de  travaux  rudes  ,  ont  eh  CIline  une  grande 
blancheur  de  peau  et  la  régularité  des  traits  (  i  ). 

Les  habitants  de  Yang-tchcou  ,  ville  volup¬ 
tueuse  ,  aiment  fort  le  ^aisir  ;  ils  élèvent  avec 
beaucoup  de  soin  plusieurs  jeunes  filles,  aux¬ 
quelles  ils  font  apprendre  à  chanter,  à  jouer 
des  instruments  ,  à  peindre  ,  et  à  se  livrer  à  tous 
les  exercices  (^ui  font  le.  mérite  du  sexe  ;  ces 
soins  intéresses  ont  pour  but  de  vendre  ces 
jeunes  fdles  dans  la  suite  bien  cher  ,  au  moyen 
de  cette  belle  éducation ,  à  de  grands  Seigneurs, 
qui  les  mettent  au  rang  de  leurs  concubines , 
c’est-à-dire ,  de  leurs  secondes  femmes  (2). 

D’aütre  part  M.  Van-Braam  Houckgeest  dit, 
qu’à  iSotz-fc/îdoM  les  habitants  vendent  celles  de 
leurs  filles  qui  annoncent  de  la  beauté  ;  qu’on 
leur  enselgue  la  musique  j  qu’on  cultive  tous 
les  talents  propres  à  leur  sexe  ;  que  les  plus 
belles  sont  ordinairement  achetées  pour  les 
Mandarins  de  la  première  classe  ;  et  que  celles 
qui  réunissent  aux  grâces  de  la. figure,  l’agré¬ 
ment,  les  talents,  sont  payées  depuis  460  louis 

(1)  Ambass.  de  lorcl  Macartney,  lll,  zày- 

(2)  Duhalde,  I,  i54- 


D  E  S  Chinois.  4.5 1 

d’or  de  France  jusqu’à  700  r  les  autres  pour 
moins  de  celit  louis  (  i  ).  Peut-être  parle-t-ou 
aussi  à!  Yang-tchéou  il  y  a  grande  apparence. 

Voyez  l’article  Mariages  et  Nùces. 

FOIRES. 

Il  y  a  tous  les  mois  dans  difïerènts  quartiers 
de  Pékin ,  des  Foites,  qui  se  tiennent  dans  les 
grands  Miao,  dont  les  vastes  et  nombreuses 
cours  ,  toutes  bordées  de  galeries  ,  Sont  fort 
propres  pour  cela. 

En  traitant  de  la  beauté  des  jardins  de  l’Em¬ 
pereur,  et  des  Fêtes  dont  il  régale  sa  cour,  nous 
avons  dit  que  ce  Prince  donne  dans  certain  temps 
le  spectacle  d’uneFoire  publique.  Les  boutiques 
ouvertes  offrent  de  fiches  étoffes,  des  porcelaines 
précieuses  ,  des  bijoux  et  des  marchandises  de 
différentes  parties  du  monde.  Les  Eunuques  dU 
Palais  tiennent  ces  boutiques,  d’autres  sont  les 
acheteurs.  La  représentation  des  diversesespèces 
dû  commerce  en  activité  dans  une  grande  ville, 
contribiié  à  l’amusement  de  ceux  que  l’Empe¬ 
reur  a  invités  (  2  ). 

GUÉRITES. 

Dans  les  provinces  de  Tche-kiang ,  de 
Kiannan  Çà)  y  àe  Chan-tong{k)  de  Petche- 


(i)  Ambass.  Holland,  tom.  I ,  iii-4° ,  348. 

(a)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  II,  ôyi. 

(3)  Province  orientale  et  maritime  de  la  Chine. 

(4)  Les  Européens  prononcent  Canton  ,  province 
méridionale  et  maritime. 


453  Mœurs  et  Usages 

// (i),  il  y  a,  de  demi-lieue  en  demi-lieue , des 
Guérites  où  l’on  pose  des  sentinelles:  elles  se  font 
des  signaux  ,  la  nuit  par  des  feux  qu’elles  allu¬ 
ment  au  haut  de  la  Guérite,  et  le  jour  par  des 
drapeaux  qu’elles  y  suspendent.  Ces  Guérites 
ne  sont  faites  que  de  gazon ,  et  souvent  de  terre 
battue  :  elles  sont  quarrées,  élevées  en  talus,  et 
ont  douze  pieds  de  haut  (  3  ). 

HOROSCOPES,  voyez  ci-après  SUPERS¬ 
TITION. 

JEUNE. 

Il  consiste ,  de  la  part  des  Chinois,  à  ne  man¬ 
ger  que  du  riz ,  des  légumes,  et  de  ce  qui  n’a  pas 
vie  ;  il  concerne  moins  le  peuple  que  l’Empe¬ 
reur  et  les  Mandarins ,  qui  paroissent  de  même 
que  les  Princes,  s’y  assujettir  par  politique. Lors 
des  jeûnes,  ceux  de  l’Empereur  montent  à  plus 
de  cinquante  ,  selon  le  calendrier  de  sa  maison. 
La  police  se  home  à  faire  fermer  les  boucheries , 
mais  bien  négligemment.  Dans  l’antiquité,  tous 
les  marchés  étoient  fermés  dans  les  jeûnes  pu¬ 
blics,  toutes  les  fêtes  étoient  suspendues  :  on  ne 
rcndoit  pas  même  la  justice. 

JEUX. 

Quoique  le  Jeu  soit  également  défendu  aux 
Mandarins  et  au  peuple ,  cela  n’empêche  pas 


(1)  Province  septentrionale,  la  première  de  ce  grand 
Empire  ,  Pékin  en  étant  la  capitale. 

(2)  Duhalde  ,  1 ,  72. 

qu'en 


DES  Chinois.  453 

qu’en  Chine  on  ne  se  livre  avec  fureur  à  cette 
passion ,  et  qu’on  ne  perde  souvent  tout  son 
bien ,  sa  maison  ,  ses  enfants,  sa  femme  même , 
en  risquant  sa  liberté  sül:  Une  carte  :  car  il  n’est 
pas  d’excès  où,  selon  le  P.  Lecomte,  le  désir 
violent  de  gagner  et  de  s’enrichir  ne  porte  un 
Chinois;  les  Bevérley  né  se  bornent  donc  pas  à 
l’Angleterre  ? 

La  Nation  Chinoise  ,  et  celle  des  Tarlares 
Mantchous  fondue  avec  elle^soni  peut-être  j  dit 
M.  Amiot  (  1  ),  de  tous  les  peuples  du  monde, 
ceux  qui  en  apparence  ont  le  plus  d’aversion 
pour  le  Jeu.  Ce  déguisement  de  l’inclination  est 
nécessaire:  car  un  joueur ,  un  homme  capable  de 
tous  les  crimes  etun  malfaiteur,  sont  ici  des  ter- 
taes  presque  synonymes.  On  a  fait  en  différents 
temps  des  ordonnances  très-sévères  contré  lé 
Jeu.  Les  Empereurs  de  cétté  dynastie,  par  une 
politique  semblable  à  cëllé  d’un  de  nos  Rois  , 
qui,  voulant  arrêter  lè  cours  du  luxe  en  France  , 
permît  aux  courtisanes  seulement  ce  qu’il  dé- 
fendoit  auV  personnes  d’honneur, prohibèrént  ri¬ 
goureusement  le  Jeu  dans  toute  l’étendue  de 
leur  Empire ,  et  le  piermirent  aux  seuls  porteurs 
de  chaises,  gens  sans  aveii  ,  qui  sont  dans  un 
mépris  général  ;  mais  celle  politique  n’ayânt  pas 
eu  tout  le  succès  qu’on  s’en  étoit  promis ,  l’Em¬ 
pereur  régnant ,  en  renouvelant  ses  défenses ,  n’a 
excepté  personne. 

Le  Jeu  des  échecs ,  très-anciennement  connu 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  P.  VU,  4** 
Seconde  Partie, 


Ff 


45-4  Mœurs  et  Usages 

à  la  Chine,  a  été  faussement  attribué  au  sage 
Empereur  Yao.  Duhalde  dit  qu’iln’a  commencé 
qu’à  ces  temps  malheureux,  où  l’empire  fut  dé¬ 
solé  par  des  guerres  intestines.  Indépendam¬ 
ment  des  échecs,  les  Chinois  ont  un  autre  Jeu 
plus  grave ,  qui  consiste  dans  un  échiquier 
divisé  en  trois  cents  carreaux  et  deux  cents 
pièces,  les  unes  blanches  et  les  autres  noires. 
L’habileté  du  joueur  est  d’attirer  au  milieu  de 
l’échiquier  les  pièces  de  son  adversaire  et  de 
saisir  les  cases  qu’elles  remplissoient.  La  victoire 
reste  à  celui  qui  en  gagne  le  plus.  La  planche 
XXV,  d’un  de  mes  Recueils  de  peintures  chi¬ 
noises  ,  donne  la  forme  de  ce  dernier  échiquier. 

Le  Jeu  de  Dés  leur  est  très-familier,  et  celui 
des  cartes  ne  l’est  pas  moins.  On  sait  que  les 
cartes  n’ont  paru  en  France,  que  dans  les  temps 
désastreux  de  l’infortuné  Charles  VI ,  qu’il  fal- 
loit  distraire  de  ses  maux  habituels  pendant  son 
long  règne ,  ou  pour  mieux  dire  pendant  celui 
des  factions  puissantes ,  qui  sous  son  nom  dé¬ 
chirèrent  la  France  et  l’abreuvèrent  de  sang. 
Ainsi  les  échecs  en  Chine,  etles  cartes  en  France, 
ont  une  origine  funeste.  Leurs  cartes, beaucoup 
plus  petites  que  les  nôtres,  sont  noires  et  sans 
autre  couleur.  Voyez  Planche  XXV,  du  même 
recueil  déjà  cité  (  i  ). 

Au  rapport  de  M.  Pallas  (  2  ),  tous  les  instants 


(1)  On  a  lieu  de  croire  que  les  Vénitiens  ont  introduit 
les  cartes  en  Europe  au  retour  de  Chine  de  leur  voya¬ 
geur  Marc  Paul. 

(a)  Voyages  en  Sibérie,  ly,  177. 


Î3ES  Chinois.  ^55 

de  loisir  sont  donnés  au  Jeu  par  les  négociants 
chinois.  On  les  voit  assis  autour  d’un  damier 
ou  les  cartes  à  la  main ,  dès  que  leurs  affaires 
leur  laissent  quelques  moments  de  libres.  Les 
Chinois  de  distincliou  s’amusent  aussi  à  jouer 
avec  un  chapelet  qui  pend  ordinairement  à  leur 
ceinture;  mais  le  savant  Voyageur  n’indique  pas 
le  procédé  de  ce  Jeu ,  qui  n’est  peut-être  qu'’une 
manière  de  contenance.  Un  Italien  a  toujours  les 
mains  ou  les  doigts  en  mouvement  quand  il 
parle  ;  un  Turc  est  dans  l’habitude  de  passer  sa 
barbe  entre  ses  doigts,  etc. 

Les  Chinois  se  plaisent  à  faire  jouter  des  coqs 
en  leur  présence;  c’est  un  divertissement  com¬ 
mun  dans  l’Orient,  selon  Duhalde.  Les  combats 
opiniâtres  de  ces  animaux ,  qu’on  arme  de  ra¬ 
soirs  ,  et  qui  se  battent  jusqu’à  la  mort  avec  uii 
courage  et  une  adresse  incroyable ,  ont  quelque 
chose  de  fort  agréable  aux  yeux  de  cette  nation. 
Les  Grecs  et  les  Romains  connoissoient  cet  amu¬ 
sement,  et  il  a  encore  sonactivité  dons  la  Grande- 
Bretagne. 

L’adresse  et  la  bravoure  d’un  animal  fier 
comme  le  coq ,  ont  stimulé  la  patience  et  la 
cupidité  des  Chinois,  et  les  ont  engagé  à  d’autres 
essais.  Ils  élèvent  des  cailles  qu’ils  accoutument 
à  combattre  mâles  contre  mâles.  Bien  plus  en¬ 
core,  ils  font  jouter  ensemble  les  grillons  ,  jeu 
défendu  comme  le  précédent ,  et  tous  autres ,  à 
cause  des  gageures  qu’ils  occasionnent.  Dans 
cette  lutte  singulière  les  deux  champions,  pleins 
de  colère ,  ont  pour  arène  un  tamis  de  forme 
Ff  2 


456  MϟRs  ET  Usages 

circulaire  quel’oa  pose  sur  Une  table.  Les  niaîtres 
des  grillons  sont  devant  la  table  :  l’un  d’eux  , 
planclie  XXVIl  de  mon  Recueil ,  anime  son 
élève  avec  un  brin  de  bambou:  les  deux  athlètes 
en  présence  s’attacpjent,  se  pressent,  cherchent 
à  se  blesser  ;  le  plus  foible  cède,  et  le  vainqueur 
tâche  d’emporter  une  cuisse  au  vaincu ,  qui  reste 
demi-mort  sur  le  champ  de  bataille ,  ou  qui  se 
retire  comme  il  peut,  s’il  est  moins  grièvement 
blessé,  son  ennemi  ayant  été  plus  généreux  ou 
moins  sanguinaire.  Ainsi  finit  le  combat  ;  tel 
grillon  bien  instruit  par  son  maître,  se  vendra 
quelquefois  une  pislole  et  plus  ;  mais  les  paris, 
dès  que  les  champions  se  montrent  dans  l’arène, 
donnent  lieu  souvent  à  de  grosses  pertes. 

M.  Darchenbole,  ancien  capitaine  au  service 
du  roi  de  Prusse ,  parle ,  dans  son  Tableau  de 
l’Angleterre  ^  tOTTze  //,  chap.  d’une  course 
de  poux  ,  substituée  à  celle  des  chevaux  et  des 
ânes ,  dans  les  hôpitaux  et  à  l’hôtel  des  Invalides. 
La  passion  des  Angiois  pour  les  paris  est,  dit- 
il,  si  forte,  que  les  malades  même  ,  ne  pouvant 
entretenir  ni  chevaux  ni  ânes ,  ont  imaginé  de 
les  remplacer  avec  des  poux  ;  nonobstant  la 
grande  propreté  qui  règne  dans  ces  maisons , 
on  est  cependant  contraint  de  les  y  supporter. 
On  les  place  sur  une  table,  et  le  plus  ou  le  moins 
de  célérité  de  cette  vermine ,  détermine  la  perte 
ou  le  gain  des  paris.  Ce  n’est  point  de  l’or,  mais 
des  pots  de  bierre ,  cette  boisson  favorite  du  bas 
peuple  ,  que  l’on  met  en  jeu. 

Il  faut  des  Jeux  pour  tous  les  âges  :  ceux  les 


DES  Chinois.  4^7 

plus  ordinaires  pour  la  jeunesse  chinoise  sont 
comme  en  Europe. 

1°.  Le  volant.  On  s’y  exerce  à  retenir  le  vo¬ 
lant  avec  le  pied,  le  coude,  la  tête,  sans  le  lais¬ 
ser  tomber  :  les  jeunes  gens  s’interdisent  d’y 
porter  la  main,  et  reçoivent  le  volant  plus  adroi¬ 
tement  que  nous  avec  les  raquettes.  Voyez  ibid. 
pl.  XXI IL 

20.  Le  sabot.  On  le  fait  agir,  tourner  et  dor¬ 
mir  avec  un  fouet  de  même  qu’ici.  La  toupie, 
le  petit  palet  et  la  boule  amusent  les  différents 
âges. 

3°.  Le  cerf-volant.  Leurs  formes  sont  inüni- 
ment  plus  variées  et  plus  élégantes  que  les  nôtres. 
C’est  un  immortel  sur  un  nuage  ;  çe  sont  des 
oiseaux  de  proie  ,  des  animaux,  des  papillons? 
des  peintures  agréables  qui  en  fontb  riller  les  figu¬ 
res.  Voyez  ibid.  pl.  XXVllI.Le  cerf-volant  uno 
fois  en  l’air ,  on  fait  partir  sur  la  corde  uiie  petite 
boîte  de  papier  renfermant  UU;  papillon  fait 
aussi  de  papier,  qui ,  lorsqu’à  l’aide  du  vent,  il 
atteint  le  cerf-volant ,  le  heurte  et  se  développe 
de  lui-même.  On  connoît  en  Chine  la  Grande 
Balançoire.  Voyez  le  deuxièmeRecueilde Petn- 
tureSfii'^.  3i  ;;  mais  la  Course  de  Bagues  n’y  a 
pas  été  inventée  ni  introduite. 

J  OU-Y ,  voyez  Plumail. 

LIVRE  qui  contient  I’état  de  la  Chine. 

Ce  Livre  renferme  les  noms  des  Mandarins  , 
leurs  surnoms ,  leurs  emplois  :  il  indique  s’ils 

E  f  3 


458  Mœurs  et  Usages 

sont  Chinois  ou  Tartares s’ils  sont  bacheliers 
ou  docteurs  :  il  marque  encore  en  détail  les 
changements  des  officiers  des  troupes  ,  tant  de 
celles  qui  sont  en  garnison  ,  que  de  celles  qui 
sont  en  campagne  ;  et  pour  faire  connoître  ces 
changements  ,  sans  imprimer  de  nouveau  tout 
le  livre,  on  se^  sert  de  caractères  mobiles.  Au 
moyen  de  cet  Etat ,  que  l’on  vend  ,  chacun  a 
la  facilité  de  savoir  à  qui  il ,  a  à  faire  .pour  ses 
sollicitations  (i).  ,  , 

Tel  étoit  ici  notre  àilcien  Almanach  Royal 
remplacé  par  l’Almanach  Républicain. 

LOUPES. 

Un  tiers  des  habitants  des  montagnes  af- 
reuses  qu’on  trouve  à  eiuelques  joürnées  de  la 
ville  de  Tai-ngau-tchéou ,  province  de  Canton, 
a  de  grosses  loupes  à  la  gorge  (  des  goitres  )  : 
on  attribue  cette  incommodité  à  la  crudité  des 
eaux  de  puits  ,  dont  ils  sont  obligés  de  se 
servir  (2).  .  :  . 

liA  même  cause  produit  les  mêmes  effets  phy¬ 
siques  dans  d’autres  pays. 

MANDARINSi 

Dès  les  premiers  temps  de  la  monarchie  ,  les 
Mandarins  ont  été  partagés  en  neuf  ordres  diffé¬ 
rents.  La  subordination  de  ces  ordres  est  si 


(i)  Duhalde,  I,  119,. 
ù)  Ibid.  I,  73, 


DES  Chinois.  /^.5g 

grande ,  que  rien  ne  peut  se  comparer  au  respect 
et  à  la  soumission  que  les  Mandarins  d’un  ordre 
inférieur  ont  pour  ceux  d’un  ordre  supérieur  (  i  ). 

Les  Mandarins  portent  au  sommet  de  leur 
bonnet  de  cérémonie  une  pierre  précieuse.  Les 
petits  Mandarins  du  neuvième  ou  huitième  rang 
n’ont  que  des  pointes  d’or.  Depuis  le  septième 
jusqu’au  quatrième,  le  bouton  est  en  cristal  de 
roche  taillé.  Le  quatrième  a  une  pierre  bleue  ; 
et  depuis  letroisième  jusqu’ au  premier ,  elle  est 
rouge ,  toute  taillée  en  facettes  ;  mais  la  nuance 
de  la  couleur  est  encore  un  attribut  distinctif. 
Par  exemple,  le  bouton  d’un  Mandarin  du  pre¬ 
mier  ordre  dans  son  habit  de  cérémonie,  est 
rouge  clair  ou  transparent.  Voyez  mon  Recueil 
2^.  de  Peintures  Chinoires  ,  3®.  fig.  Les  Man¬ 
darins  des  lettres  ont  sur  leurs  habits  ,  pour 
marques  de  leur  dignité, des  oiseaux  en  brode¬ 
rie  d’or  ;  et  les  Mandarins  de  guerre  y  porteut 
des  animaux,  tel  que  le  dragon  ,  le  lion  ,  le 
tigre  ,  etc.  Ces  marques  d’honneur  font  con- 
noître  au  peuple  les  rangs  qtie  tiennent  ces  offi¬ 
ciers  dans  les  neuf  premiers  ordres  (2^. 

L’auteur  du  Voyage  aux  Indes  Orientales  (3). 
dit  qu’on  distingue  les  Mandarins  par  le  bouton 
d’or,  de  perle  ou  de  corail  qu’ils  portent  au 
bonnet ,  suivant  leur  grade.  C’est  encore  à  la 
ceinture  qu’on  distingue  les  états,  par  la  quan- 


(1)  Hist.  univers,  tracl.  de  l’Angl.  XX,  107. 

(2)  Dulialde ,  1 ,  273.  —  IV ,  224. 

(5)  Tome  II,  in-4°,  3z. 


46o  Mœurs  et  Usages 

tité  de  perles  dont  elle  est  sitrchargée.  lies  Maur 
darins  de  la  première  classe  portent  sur  la  poi¬ 
trine  et  sur  le  dos  une  pièce  d'’élQffe  quarrée  où 
brillent  l’or  et  l’argent,  etc.  On  les  reconnoît  à 
cette  marque  et  à  la  quantité  de  gens  qui  les 
précèdent  et  qui  portent,  les  uns  des  bande- 
rolles,  des  parasols,  les  autres  des  chaînes  et 
des  bambous  :  ils  en  imposent  au  peuple  ,  qui 
tremble  à  la  vue  de  ce  redoutable  et  nombreux 
cortège. 

Dans  les  plus  beaux  jours  de  la  République 
Romaine  les  Consuls  n’étoient-ils  pas  escortés 
de  leurs  licteurs  ?  Et  cet  appareil  n’annonçoit-il 
pas  que  les  lois  dévoient  être  respectées,  la  jus¬ 
tice  observée,  l’ordre  maintenu?  Lorsqu’ici  les 
Grands  se  sont  volontairement  dépouillés  des 
signes  qui  les  faisoient  reconnoître ,  lorsqu’ils 
ont  renoncé  à  ces  marques  extérieures  qui  an- 
nonçoient  leur  supériorité ,  cpand  on  a  pu  con¬ 
fondre  les  richesses  avec  la  dignité  ;  lorsqu’ enfin 
le  Souverain  n’a  plus  eu  sa  maison  militaire  ,  et 
que  sa  marche  a  cessé  d’être  imposante ,  qu’en 
est-il  arrivé  ?  Tout  le  monde  le  sait. 

En  Chine  il  n’y  a  que  l’Empereur  et  le  Prince 
héritier,  qui  portent  une  perle  de  très-grand 
prix  au  sommet  de  la  coiffure. 

Les  lois  ,  dit  Duhalde ,  interdisent  aux  Man¬ 
darins  la  plupart  des  plaisirs  ordinaires  :  il  ne 
leur  est  permis  que  de  régaler  quekjuefois  leurs 
amis ,  et  de  leur  donner  la  comédie  ;  ils  risque- 
roientleur  fortune ,  s’ils  se  permettoient  le  jeu, 
la  promenade ,  les  visites  particulières  ,  ou  s’ils 


DES  Chinois.  4^1 

assistoient  à  des  assemblées  publiques  :  ils  n’ont 
de  divertissements ,  que  ceux  qu’ils  peuvent 
prendre  dans  l’intérieur  de  leurs  hôtels. 

Le  Gouvernement  donne  le  logement  à  pres¬ 
que  tous  les  Mandarins  de  robe  et  d’épée  ,  qui 
ont  des  emplois  dans  la  capitale  et  dans  les  pro¬ 
vinces. 

CoxE  nous  apprend  qu’on  eonnoît  un  Man¬ 
darin  gouverneur  d'une  ville  au  bouton  de  cris¬ 
tal  de  son  bonnet  et  aux  plumes  de  paon  qui 
tombent  par  derrière.  Les  Chinois  lui  donnent 
le  titre  à'Amban  ,  ce  qui  signifie  commandant 
en  chef  J  et  personne  ne  paroît  devant  lui,  sans 
plier  le  genou.  Celui  qui  vient  présenter  une 
requête,  doit  demeurer  dans  cette  posture  jus¬ 
qu’à  ce  qu’il  reçoive  la  réponse.  Les  honoraires 
de  ce  gouverneur  (  à  l’extrémité  de  la  Tartarie 
chinoise  )  ne  sont  pas  considérables'  ;  mais  les 
présents  que  lui  font  les  négociants ,  montent 
fort  haut.  C’est  une  marque  d’un  rang  élevé, 
que  d’avoir  une  voiture  à  quatre  roues.  Le  gou¬ 
verneur  de  Maitmaschin  sort  dans  une  voiture 
qui  n’eu  a  que  deux  (i). 

MARIAGES  ET  NOCES. 

Les  anciens  Chinois  regardoient  le  mariage 
de  leurs  enfants,  comme  la  plus  grande  afï’aire 
de  leur  vie.  La  loi  de  l’Etat  leur  en  falsoit  un  de¬ 
voir  et  vouloit  qu’il  dépendît  entièrement  d’eux. 


(i)  Nouv, elles  découvertes  des  Russes,  in-4°.  274- 


462  Mœurs  et  Usages 

La  jurisprudence  n’a  pas  changé  à  cct  égard  ;  les 
pères  et  mères  donnent  une  épouse  à  leurs  fds  , 
comme  ils  donnent  un  mari  à  leur  fille.  S’ils 
ctoient  morts  ,  les  plus  proches  parents  succé- 
deroient  à  leurs  droits,  et  seroient  responsables 
comme  eux ,  à  la  justice  ,  de  tout  ce  qui  seroit 
contraire  aux  lois  dans  le  mariage  de  leurs  pa¬ 
rents. 

On  ne  consulte  point,  dit  Duhalde  (i),  les  in¬ 
clinations  des  enfants ,  quand  il  s’agit  de  les  unir 
par  les  liens  du  mariage.  C’est  avec  le  père  ou 
avec  les  parents  de  la  fille  que  l’on  convient  du 
mariage  ,  et  qu’on  passe  le  contrat  ;  car  en  Chine 
il  n’y  a  pointde  dot  poitr  les  filles ,  et  la  coutume 
es  t  que  les  parents  de  l’époux  futur  conviennent 
avec  les  parents  de  l’épouse  d’une  cetaine  somme, 
qui  s’emploie  à  acheter  les  habits  et  autres  us¬ 
tensiles,  ou  petits  meubles  que  la  mariée  emporte 
le  jouL^de  ses  noces.  C’estee  quisepratique  sur¬ 
tout  parmi  les  familles  de  basse  condition  ;  car 
les  grands  ,  les  mandarins,  les  lettrés  et  les  per¬ 
sonnes  riches  dépensent  beaucoup  plus  que  ne 
valent  les  présents  qu’ils  ont  reçus. 

CowiME  le  sexe  féminin  est  toujours  enfermé, 
et  qu’il  h’est  pas  possible  aux  hommes  de  le  voir, 
les  mariages  ne  se  contractent  que  sur  les  té¬ 
moignages  des  parents  de  la  fille  qu’on  recherche, 
ou  sur  le  portrait  qu’en  font  des  femmes  âgées , 
dont  le  métier  est  de  s’entremettre  de  ces  sortes 
d’affaires  :  les  parents  ont  soin,  par  des  présents 


(i)  Besôript.  gén.  de  là  Chine,  in-foL  II,  iip,  121. 


DES  Chinois.  J^63 

qu’ils  leur  foui,  de  les  engager  à  faire  une  pein¬ 
ture  flattée  de  la  beauté  ,  de  l’esprit ,  des  grâces 
et  des  talents  de  leur  fille  :  mais  on  ne  s’y  fie 
guère,  et  si  elles  portoient  la  mauvaise  foi  jusqu’à 
un  certain  point,  elles  en  seroieut  sévèrement 
punies. 

Quand  ,  par  le  moyen  de  ces  intrigantes ,  on 
est  convenu  de  tout,  ou  passe  le  contrat,  on  dé¬ 
livre  la  somme  arrêtée ,  et  l’on  se  prépare  à  la 
célébration  des  noces. 

Le  jour  dès  noces  convenu  ,  on  enferme  la 
fiancée  dans  une  chaise  magnifiquement  ornée: 
toute  la  dote  qu’elle  porte  l’accompagne  et  la 
suit.  Parmi  lè  meiiu  peuple ,  elle  consiste  en  des 
habits  de  noces  enfermés  dans  des  coffres ,  et 
eu  meubles  que  le  père  donne.  Dans  un  état  con¬ 
sidérable  ,  un  cortège  de  gens  accompagne  la 
chaise  avec  des  torches  et  des  flambeaux ,  même 
en  plein  midi.  Cette  chaise  est  précédée  de  fifres, 
de  hautbois ,  de  tambours  ,  et  suivie  des  parents 
et  des  amis  particuliers  de  la  famille.  Un  Do¬ 
mestique  affidé  garde  la  clef  de  la  porte  qui 
ferme  la  chaise  ,  pour  ne  la  donner  qu’au  mari  : 
celui  -  ci',  magnifiquement  vêtu  ,  attend  à  sa 
porte  l’épouse  qu’on  lui  a  choisie. 

Aussitôt  qu’elle  est  arrivée,  il  reçoit  la  clef 
que  lui  remet  le  domestique,  et  il  ouvre  avec 
empressement  la  chaise.  C’est  alors  qu’il  voit 
pour  la  première  fois  sa  fiancée ,  et  qu’il  juge  de 
sa  bonne  ou  mauvaise  fortune.  11  s’eu  trouve 
qui,  mécontents  de  leur  sort ,  referment  aussi¬ 
tôt  la  chaise  ,  et  renvoient  la  fille  à  ses  parents. 


464  Mœurs  et  Usages 

aimant  mieux  perdre  l’argent  qu’ils  ont  donné  , 
que  de  faire  une  si  mauvaise  acquisition  ;  c’est 
néanmoins  ce  qui  arrive  rarement,  attendu  les 
précautions  qu’on  a  soin  de  prendre* 

Les  fils  de  l’Empereur  vont  également  clier- 
clier  leur  épouse  en  cérémonie  dans  sa  maison. 
Dès  que  l’épojise  est  sortie  de  sa  chaise ,  l’époux 
se  met  à  côté  d’elle  ;  ils  passent  tous  deux  en¬ 
semble  dans  une  salle:  là  ils  font  quatre  révé¬ 
rences  au  Tien  ,  et  après  en  avoir  fait  quelques 
autres  aux  parents  de  l’époux, on  la  remet  entre 
les  mains  des  dames  qu’on  a  invitées  à  la  céré¬ 
monie  :  elles  passent  ce  jour-là  toutes  ensemble 
en  divertissements  et  en  festins  ,  tandis  que  le 
nouveau  marié  régale  et  traite  ses  amis  dans  un 
autre  appartement. 

Les  anciens  usages,  toujours  si  précieux  et 
ramenés  aux  temps  présents  par  M.  Gibot,  nous 
apprennent  : 

Que  les  mariages  étoient  défendus  ,  sous  les 
peines  les  plus  graves ,  pendant  le  grand  deuil; 
que  des  aiguillés  de  tète ,  des  bagues ,  des  pen¬ 
dants  d’oreille  pour  la  fille  ,  dés  étoffes  et  des 
fruits  pour  la  famille ,  étoient  les  présents  des 
fiançailles. 

Que  ces  fiançailles  cousistolent  proprement 
dans  l’acceptation  des  arrhes  et  dans  la  signature 
du  contrat.  La  fiancée ,  qui  avoit  eu  jusque-là 
une  partie  de  ses  cheveux  pendants,  les  relevoit 
sur  sa  tête  ;  et  voilà  probablement  la  vraie  et 
primitive  origine  des  aiguilles  de  têtes.  Les 


DES  Chinois.  ^65 

fiançailles  étoient  toujours  accompagnées  d'un 
festin. 

La  cérémonie  proprement  dite  du  Mariage 
cousistoit  dans  les  prosternations  que  faisoient 
ensemble  les  deux  époux  au  Tien  (  le  Maître  du 
ciel  et  de  la  terre  )  en  présence  de  toute  la  pa¬ 
renté  ,  et  dans  le  repas  qu’ils  prenoient  ensemble 
tête  à  tête,  mangeant  dans  le  même  plat,  et  clian- 
geant  continuellement  de  coupe,  comme  cela  se 
pratique  encore  aujourd’hui. 

L’ É PO ü s E,  ajoute-t-il,  a  toujours  été  chargée 
du  gouvernement  et  des  détails  de  l’administra¬ 
tion  des  affaires.  Outre  qüe  les  contrats,  l’argent 
et  tout  ce  qui  est  un  peu  précieux  ,  sont  entre 
ses  mains ,  c’est  à  elle  à  veiller  sur  l’intérieur  de 
sa  maison  ,  à  donner  ses  ordres  pOür  toutes  les 
dépenses ,  à  présider  à  ce  qui  concerne  la  police, 
l’économie  et  les  détails  du  ménage.  Maîtres 
d’hôtels,  hommes  d’affaires,  portiers,  servantes 
de  peine  ,  tout  le  monde  n’agit  que  par  ses  or¬ 
dres  ,  et  lui  rend  compte  de  tout.  Les  Princesses 
même  se  font  honneur  de  ces  soins  ,  et  l’épouse 
du  dernier  premier  Ministre  s’est  fait  un  nom 
par  son  habileté  à  gouverner  sa  maison. 

On  voit  donc  que  le  partage  des  femmes  à  la 
Chine  leur  donne  tout  ce  qu’elles  peuvent  sou¬ 
haiter  ,  la  confiance  ,  la  disposition  et  l’emploi 
des  revenus  ;  mais  on  n’y  viole  pas  aussi  légère¬ 
ment  et  avec  autant  d’impunité  les  lois  rigou¬ 
reuses  du  mariage. 

Les  mœurs  des  anciens  peuples,  et  les  pen- 


466  Mœurs  et  Usages 

sées  de  leurs  sages,  devenant  objets  de  re'flexîoii» 
miles  pour  notre  siècle,  on  rappelle  ici  le  passage 
suivant  de  Plutarque ,  extrait  du  discours ,  Pré¬ 
ceptes  du  Mariage,  trad.  de  M.  Ricard.  «  Il  feut 
que  le  mari  et  la  femme  mettent  en  commun  tout 
ce  qu’ils  possèdent ,  et  qu’il  n’y  ait  rien  de  par¬ 
ticulier  pour  chacun  d’eux.  Le  mélange  du  vin 
et  de  l’eau ,  lors  même  que  celle-ci  est  en  plus 
grande  qtiantité,  conserve  le  nom  de  vin.  Ainsi 
la  maison  doit  toujours  s’appeler  du  nom  du 
mari,  quand  même  la  femme  auroit  apporté  plus 
de  bien  que  lui  ».  Le  savant  Traducteur  ajoute  : 
«  Apparemment  que  du  temps  de  Plutarque  , 
l’usage  s’introduisoit  déjà  de  nommer  presque 
toujours  la  maîtresse  de  la  maison  ,  et  très-ra¬ 
rement  le  maître  ».  Nous  disons  que  si  c’est  un 
abus ,  ses  excès  vont  loin  dans  notre  âge. 

Les  Chinois ,  après  avoir  contracté  leurs  ma¬ 
riages  avec  les  solennités  prescrites ,  sont  liés 
indissolublement.  Ily  a  des  peines  sévères  contre 
ceux  qui  prostitueroient  leurs  femmes  ,  ou  qui 
les  vendroient  secrètement  à  d’autres.  Si  une 
femme  s’enfuyoit  de  la  maison  de  son  mari, 
celui-ci  peut  la  vendre  après  qu’elle  a  subi  le 
châtiment  ordonné  par  la  loi.  Si  le  mari  aban- 
donnolt  sa  maison  et  sa  feinme,  elle  peut  pré¬ 
senter  une  requête  et  exposer  sa  situation  aux 
Mandarins  qui  ,  à  la  suite  d’un  mùr  examen , 
peuvent  lui  donner  la  liberté  de  prendre  un  autre 
mari  :  elle  seroit  rigoureusement  châtiée,, si  elle 
se  mariolt  sans  observer  cette  Ibrmallté. 

lu  se  trouve  cependant  des  cas  particuliers  où 


DES  C  II I W  O  I  S.  467 

un  mari  peut  répudier  sa  femme,  tels  que  l’adul¬ 
tère,  qui  est  fort  rare  en  raison  de  la  clôture 
des  femmes  :  l’antipathie  ,  ou  rincompatihilité 
des  humeurs,  la  jalousie,  l’indiscrélion,  la  déso¬ 
béissance  portée  aux  plus  grands  excès ,  la  sté¬ 
rilité  et  les  maladies  contagieuses,  sont  des  causes 
de  répudiation  ;  et  dans  ces  occasions  la  loi  au¬ 
torise  le  divorce  ;  mais  on  ne  voit  de  ces  exem¬ 
ples  que  parmi  le  peuple ,  et  très-rarement  parmi 
les  gens  de  qualité. 

Les  infractions  aux  lois  entraînent  des  ch⬠
timents  très-rigoureux  ;  le  détail  qu’on  en  dou- 
neroit  ici,  d’après  le  Code  pénal,  blesseroit  gra¬ 
vement  notre  ton  de  galanterie  européenne  jiour 
les  femmes  :  le  compilateur  ne  manqueroit  pas 
de  leur  déplaire ,  malgré  toutes  les  autorités 
qu’il  apporteroit.  Il  renvoie  ses  lecteurs  auxief- 
tres  Edifiantes  ,  42e.  Recueil ,  pag.  1 34  et  suiv. 
Mais  il  croit  nécessaire  de  faire  connoître  la  sa¬ 
gesse  et  les  précautions  des  Chinois  relativement 
aux  hommes  en  place  et  en  dignité.  Par  exemple, 
si  un  Mandarin  de  justice  se  marie ,  ou  prend 
une  concubine  dans  le  territoire  où  il  exerce  sa 
magistrature,  la  loi,  qui  n’épargne  personne, 
le  condamne  à  une  dure  bastonnade,  et  son  ma¬ 
riage  est  déclaré  nul  ;  on  inflige  le  même  ch⬠
timent  au  mari  qui  chasse  sa  femme  légitime 
sans  raison,  et  on  l’oblige  de  la  reprendre,  etc. 

,On  ne  se  marioit ,  dans  l’ordre  des  Lettrés, 
et  on  n’entroit  en  charge  que  vers  l’âge  de  trente 
ans.  Les  mœurs  à  cet  égard  ont  changé  ,  et  sur¬ 
tout  à  Pékin.  Presque  tous  les  gens  de  distinc- 


468  Mœurs  et  Usages 

tion  marient  leurs  enfants  fort  jeunes  ;  mal* 
quoique  mariés  ,  ce  qui  est  bien  opposé  à  nos 
ôpinions,  lis  n’en  Vont  pas  moins  en  classe.  Un 
Letti-é,  dit  l’ancien  proverbe,  doit  avoir  jusqi/à 
trente  ans  la  modestie  et  la  timidité  d*une  jeune 
vierge}  depuis  trente  jusqu'à  cinquante  ,  la  fé¬ 
condité  d’une  femme  mariée  }  après  cinquante, 
le  zèle  et  la  sagesse  (T une  matrone  ;  c’est-à-dire, 
d’une  femme  douée  d’iitle  parfaite  expérience 
du  monde(  i  ).Vicux  adapjesorlentaiix  sansdoute, 
qui  depuis  le  dernier  siècle  u’ont  plus  de  parti- 
sants  dans  la  Gaule. 

Il  y  a  une  vingtaine  d’années  que  j’ai  vu  une 
jeune  personne  de  quatorze  à  q^uinze  ans  ,  très- 
aimable  de  figure ,  douée  de  talents  ,  formée  et 
ployée  déjà  aux  belles  manières  du  temps  :  elle 
venoitde  jouer  un  rôle  dans  une  comédie  de  so¬ 
ciété  et  d'amis.  Des  femmes  raisonnables  lui  fai- 
soient  compliment  sur  la  sûreté  de  sa  mémoire, 
et  particulièrement  sur  sa  contenance  assurée 
dès  le  début  de  son  rôle ,  en  observant  qu'elle 
n’avoitpas  rougi  un  moment.  Rougit-on  donepré- 
sentement.  Mesdames  l  répondit-elle  avec  con¬ 
fiance.  Etolt-ce  le  fruit  de  son  éducation  ,  ou 
une  épigramme  contre  les  femmes  qui  la  com- 
pllmentoient  ? 

Théophraste  ,  disciple  de  Platon ,  et  qui  vi- 
voit  vingt-deux  siècles  avant  nous  ;  lui,  dont  on 
a  les  Caractères  d’après  lesquels  la  Rocliefou- 
cault,  la  Bruyère,  etc.  ont  écrit  les  leurs,  disoit 


(2)  Mém.  des  Miss,  de  P.  IX ,  376; 


DES  Chinois.  4^9 

à  un  jt'une  homme  qui  rouglssoit  :  Courage  , 
mon  enfant ,  telle  est  la  couleur  de  la  vertu. 

Paiihi  mes  recueils  de  peintures  chinoises , 
jVnai  une  dans  laquelle  on  voilaufonddusallon 
une  longue  estrade  :  un  homme  est  assis  à  la 
droite,  et  deux  femmes  à  la  gauche  :  ce  sont  sans 
doute  les  pères  et  mères  des  mariés.  Sur  une 
estrade  plus  basse,  revêtue  d’étoftes  et  vis-à-vis 
de  la  première  ,  sont  le  marié  et  la  mariée.  Un 
esclave  apporte  une  cassette  contenant  des  pré¬ 
sents  de  noces.  A  la  droite  du  tableau ,  ou  voit 
deux  Cliiuois  debout  à  l’entrée  de  la  pièce  ;  et 
de  l’autre  côté ,  deux  femmes ,  dont  l’une  tient 
par  la  main  un  enfant. 

MARIONNETTES. 

Dans  tous  les  pays  et  chez  toutes  les  nations, 
on  trouve  à  peu  près  les  mêmes  amusements 

1)Our  les  enfants  ;  et  parmi  les  peuples  policés  , 
es  amusements  se  ressemblent  davantage. 

Les  Marionnettes  font  le  plaisir  du  jeune  âge 
à  la  Chine  comme  en  Europe.  Dans  mon  Re¬ 
cueil  de  Peintures  des  Cris  de  Pékin,  on  voit , 
lig.  48,  un  montreur  de  Marionnettes  enfermé 
dans  une  haute  boîte  d’environ  six  pieds.  Cette 
boîte,  ou  loge  portative,  dont  le  haut  est  plus 
large  que  le  bas,  ressemble  à  une  grande  gaîne 
largement  évasée.  La  partie  supérieure  ,  qui  est 
un  couvercle  à  charnière,  se  relève  par  derrière, 
et  laisse  voir  un  petit  bout  de  décoration,  formée 
par  des  pilastres  :  du  centre  de  la  boîte,  l’homme 
élève  au-dessus  de  lui ,  et  sans  pouvoir  être  vu 
Seconde  Partie.  G  g 


470  Mœurs  et  Usages 

des  speclaleurs,  les  Mariannelles  qu’il  fait  mou¬ 
voir  et  parler  :  il  change  à  son  gré  les  acteurs  , 
et  les  met  en  scène. 

Dans  les  places  publiques  de  Pékin  et  dans 
les  rues  »  il  y  a  pour  les  enfants  et  pour  les  gens 
oisifs  ,  d’autres  spectacles  qui  offrent  les  mêmes 
amusements  qu’à  Paris.  La  ligure  3o,  d’un  autre 
Recueil  de  Peintures,  Habillements j  Jeux,  eic. 
présente  un  homme  qui  donne  la  comédie ,  avec 
un  singe  et  un  chien.  Il  porte  au-dessus  et  en 
dedans  de  sa  caisse  les  instruments  de  son  petit 
spectacle  :  il  ne  crie  point ,  on  connoît  son  état 
au  bruit  qu’il  fait  en  battant  sur  un  tambour  avec 
un  bâton,  dont  l’extrémité  en  boule  est  entourée 
de  linge.  Le  tambour  est  une  plaque  de  cuivre 
qui  est  suspendue ,  afin  de  rendre  un  son  plus 
clair  :  il  a  pour  ses  deux  acteurs,  dociles  à  ses  or¬ 
dres,  et  encore  plus  à  son  bâton,  différentes  pa¬ 
rures  de  corps  et  de  tête. 

D’autres  montreurs  de  curiosités  y  abondent, 
selon  le  premier  Recueil ,  fig.  On  voit  un 
homme  assis  sur  un  siège  élevé,  ayant  pardevairt 
ün  marchepied  :  un  enfant  monte  sur  tm  petit 
escabeau  regarde  attentivement,  en  fixant  les 
yeux  sur  les  verres  au  travers  desquels  il  voit  la 
curiosité.  L’extérieur  de  la  machine  est  fait  avec 
propreté  et  décoré  d’une  manière  agréable.  Le 
montreur  tient  de  la  main  droite  une  baguette, 
dont  il  frappe  légèrement  le  côté  de  la  machine , 
en  indiquant  les  différents  points  de  vue,  ou  les 
diverses  scènes  qui  se  passent  intérieurement. 


DES  Chinois.  47 ^ 

A  tout  âge  n’avons-nous  pas  nos  liocliets  suc¬ 
cessifs  ? 

MIAO-TSEE.  (des) 

Les  Miao-tsee ,  ces  redoutables  montagnards 
libres  et  indépendants  pendant  deux  mille  ans  , 
n’existent  plus  en  Chine  depuis  1776,  quarante- 
unième  année  du  règne  de  K.ien-Long ,  époque 
à  laquelle  leurs  Princes  subjugués,  faits  prison¬ 
niers  par  le  général  Akoui ,  furent  condamnés 
à  mort  comme  rebelles  ,  exécutés  à  Pékin ,  et 
les  peuples  dispersés  dans  tout  l’Empire  (1).  Le 
P.  Duhalde  a  donné  des  détails  assez  amples  sur 
les  mœurs  et  usages  de  cette  nation  sauvage  et 
vaillante  qui  babitoit  le  Kin-tchouen ,  pays  de 
montagnes  dans  la  Tartarie  Chinoise.  Quelques 
étranges  qu’ils  soient,  les  voici. 

La  coiffure  des  feinmes  a  quelque  chose  de 
grotesque  et  de  bizarre.  Elles  mettent  sur  leur 
tête  un  ais  léger ,  long  de  plus  d’un  pied  ,  et 
large  de  cinq  à  six  pouces,  qu’elles  couvrent  de 
leurs  cheveux,  en  les  y  attachant  avec  de  la  cire; 
de  sorte  qu’elles  semblent  avoir  un  chapeau  de 
cheveux.  Elles  ne  peuvent  s’appuyer  ni  se  cou¬ 
cher  qu’en  se  soutenant  par  le  col,  et  elles  sont 
obligées  de  détourner  incessamment  la  tête  à 
droite  et  à  gauche  le  long  des  chemins,  qui  dans 
ce  tte  contrée  son  t  pleins  de  bois  e  t  de  broussailles. 


(1)  Après  la  conquête,  le  P.  Félix  d’Arocha,  Président 
du  tribunal  des  Matliématiques ,  alla  par  ordre  de  l’Em¬ 
pereur  au  Kin-tchouen ,  pour  lever  la  carte  du  pays, 
et  rapporta  quelques  bracelets  des  infortunés  Miao. 

Gg  2 


472  Mceurs  et  Usa’ges 

La  difficulté  est  encore  plus  grande  quand 
elles  veulent  se  peigner  :  il  faut  qu’elles  soient 
des  heures  entières  près  du  feu  pour  faire  fondre 
et  couler  la  cire.  Après  avoir  nettoyé  leurs  che¬ 
veux  ,  ce  qu’elles  se  bornent  à  faire  trois  ou 
quatre  fois  pendant  l’année,  elles  recommencent 
à  se  coiffer  de  la  même  manière. 

Les  Miao-tsee  trouvent  que  cette  coiffure 
est  charmante  ,  et  qu’elle  convient  surtout  aux 
jeunes  femmes.  Les  plus  âgées  n’y  font  pas 
tant  de  façons  ;  elles  se  contentent  de  ramasser 
sur  le  haut  de  la  tête  leurs  cheveux  avec  des 
tresses  nouées.  Pourquoi  les  femmes  âgées  ne 
faisoieut-elles  pas  comme  les  nôtres,  qui  croient 
devoir  aussi  prendre  les  coiffures  delà  jeunesse, 
parce  que  c’est  la  Mode  ? 

Les  hommes  vont  pieds  nus ,  et  à  force  de 
coui’ir  sur  leurs  montagnes,  ils  se  les  sont  telle¬ 
ment  endurcis ,  qu’ils  grimpent  sur  les  rochers 
les  plus  escarpés,  et  marchent  sur  les  terrains 
les  plus  pierreux  avec  une  rapidité  incroyable, 
sans  en  recevoir  la  moindre  incommodité. 

Leurs  chevaux  sont  fort  estimés ,  à  cause  de 
la  vitesse  avec  laquelle  ils  grimpent  les  plus 
hautes  montagnes  et  en  descendent  au  galop  ; 
leur  habileté  à  franchir  des  fossés  fort  larges  est 
extrême. 

Les  Miao-tsee  XL  Q-at  pour  habit  qu’un  caleçon 
et  une  espèce  de  casaque  qu’ils  replient  sur  l’es¬ 
tomac.  Ils  em2:)loient  les  peaux  de  vaches  ,  de 
bœufs  et  debullles  à  se  faire  des  cuirasses  qu’ils 


DES  Chinois-  473^ 

couvrent  de  petites  plaques  de  fer  ou.  de  cuivre 
battu ,  qui  les  rend  pesantes,  mais  aussi  très- 
fortes. 

Une  autre  partie  des  Miao  -  tsee  s’iiabille 
mieux.  Leur  vêtement  a  la  forme  d’un  sac  à 
manches  larges  par  les  bouts  ,  et  taillé  en  deux 
pièces  au-delà  du  coude.  Il  paroît  dessous  une 
espèce  de  veste  d’autre  couleur  :  les  coutures 
sont  chargées  des  plus  petites  coquilles  qu’ils 
peuvent  trouver  dans  les  mers  de  Yun-nan , 
ou  dans  les  lacs  du  pays.  Le  bonnet  et  le  reste 
sont  à  peu  près  de  même.  La  matière  est  faite  de 
gros  fds  retors  d’une  espèce  de  chanvre  et  d’her¬ 
bes  qui  nous  sontinconnues.  C’est  apparemment 
celle  qu’ils  emploient  pour  faire  les  tapis  dont 
ils  se  servent  comme  couvertures  pendant  la 
nuit.  Cette  herbe  est  tantôt  tissue  toute  unie,  et 
d’une  seule  couleur ,  et  tantôt  à  petits  quarrés 
de  couleurs  difï’érentes. 

Parmi  les  instruments  de  musique  dont  ils 
jouent ,  on  en  voit  un  composé  de  plusieurs 
flûtes  insérées  dans  un  plus  gros  tuyau,  qui  porte 
un  trou  ou  une  espèce  d’anche,  dont  le  son  est 
plus  doux  et  plus  agréable  que  le  chinois, 
qu’on  regarde  comme  un  petit  orgue  à  main 
qu’il  faut  souffler. 

Ils  savent  danser  en  cadence ,  et  en  dansant 
ils  expriment  fort  bien  les  airs  ^ais,  tristes,  etc. 
Tantôt  ils  pincent  une  manière  de  guitare  ; 
d’autres  fois  ils  battent  un  instrument  composé 
de  deux  petits  tambours  opposés  :  ils  le  renver- 


474  Mœurs  et  Usages 

sent  ensuite,  comme  s’ils  vouloient  le  jeter  et 

le  mettre  en  pièces  (  i  ). 

Nous  avons  à  Paris  un  beau  Recueil  de  Pein¬ 
tures  sur  soie  formant  un  volume  et  of¬ 

frant  le  costume  des  babillements  des  hommes 
et  des  femmes  üfi'ao-itA'ee,  ainsi  que  la  repré¬ 
sentation  de  leurs  temples ,  de  leurs  cérémonies 
religieuses,  de  leurs  différents  exercices  et  jeux: 
il  est  d’autant  plus  curieuxque  ce  peuple  n’existe 
plus,  et  que  je  crois  être  le  seul  qui  possède  ce 
volume  ;  il  appuie  la  relation  consignée  dans  le 
tome  in  des  Mémoires  des  Missionnaires  de 
Pékin,  p.  388  et  suiv.  Les  onzes  peintures  dont 
il  est  composé ,  rendrolent  ce  volume  intéres¬ 
sant,  si  on  les  falsoit  graver  au  trait,  pour  les 
enluminer. 

Voici  les  explications  des  Peintures.  Ce  même 
Recueil  fait  connoître  que  plusieurs  peuples, 
savoir  :  les  Mo-sie  ,  les  Ly-lj  ,  les  Si-fan  ,  les 
Ko-lo ,  les  Pat-sou,  les  Jin  ,  les  Tse-mao, 
les  Nou-Jin,  les  Kirou-Jin,  sont  compris  dans 
la  dénomination  générale  àe  Miao-tsee. 

Explication  des  onze  Planches  qui  représentent 
quelques-unes  des  mœurs  des  Miao-tsee ,  peu¬ 
ples  que  l’on  n’avoit  pas  encore  pu  réduire ,  et 
qui  étoient  répandus  dans  quelques  lieux  déserts 
de  la  Chine  ,  surtout  dans  les  provinces  de  Se- 
Tchuen  et  Yun-nan  (  i  )• 


(i)  Duhalde,  in-fol.  I,  58. 

(aj  Se-Tchuen  est  une  grande  province  occidentale 
de  la  Chine,  bornée  N.  par  le  Ghensi ,  S.  par  l’Yun- 
nan,  E.  par  le  Hou-quang ,  O.  par  le  Thibet. 


DES  Chinois.  475 

Cette  Explication  et  le  Livre  de  Peintures 
sur  soie  ont  été  envoyés ,  en  1 764 ,  à  M.  G. . . . . 
par  le  P,  Benoist ,  son  correspondant  en  Chine 
et  son  ami. 

Première  Peinture.  Pian  de  la  ville  de  Lj- 
kiang-fou -diaLns  le  Yun-nan. 

Peinture  II.  Les  peuples  appelés  Mo-sie. 
Leur  pays  n’est  pas  loin  d.e  Ly-kiang-Jou ,  dont 
ils  dépendent;  leurs  habitations  sont  faites  de 
planches;  leur  pays  produit  qtielques  grains.; 
ils  suivent  la  loi  de  Fo  ;  les  hommes  portent  des 
pendants  d’oreilles  et  des  chapeaux  plats ,  les 
femmes  des  chapeaux  pointus.  A  la  première 
lune  de  l’année,  ils  vont  à  leur  temple  demander 
au  Ciell’ahondance  pour  celte  année  :  à  la  sixième 
et  onzième  lune ,  ils  invitent  les  Bonzes ,  qui 
viennent  planter  un  châtaignier,  afin  ,  disent- 
ils  ,  que  l’Esprit  protecteur  vienne  se  reposer 
dessus.  Quand  leurs  pères  et  mères  sont  morts  , 
ils  ne  les  mettent  point  dans  un  cercueil,  mais 
ils  vont  dans  la  campagne  brûler  leurs  cadavres: 
ee  que  le  feu  n’a  pas  consumé ,  et  les  cendres  , 
ils  les  portent  à  leurs  maisons ,  et  leur  rendent 
les  honneurs  funèbres;  ils  portent  tous  le  même 
nom  de  famille. 

Peinture  III.  Les  Lamas  ou  Bonzes.  Ce 
sont  des  ministres  de  Eo  ;  ils  ne  rasent  point 
leurs  cheveux  ;  leurs  habits  sont  jaunes  et  rouges; 
ils  portent  une  écharpe  en  forme  de  bandou¬ 
lière  ;  ils  proscrivent  principalement  ces  trois 
vices,  le  vin,  l’impureté  elle  vol;  ils  récitent 
des  prières  en  langue  Indimar ,  trois  fois  par 

G  g  4 


476  M(Surs  et  Usages 

jour;  ils  portent  en  main  un  chapelet;  ils  re¬ 
çoivent  clans  leurs  monastères  autant  qu’ils  peu¬ 
vent  d’enfants  pour  les  instruire  et  les  faire  leurs 
successeurs. 

Peinture  IV.  Les  peuples  Lj-lj.  Ce  sont 
des  sauvages  qui  habitent  des  montagnes  escai’- 
pées  ;  ils  n’entendent  point  la  langue  chinoise  ; 
ils  se  plaisent  aux  vols  et  aux  brigandages  ,  et 
pour  un  léger  déplaisir  qu’ils  ont  reçu  de  quel- 
c[u’un,  ils  ne  font  pas  difficulté  de  le  tuer.  Quel¬ 
quefois  les  femmes  accordent  le  différent  en 
buvant  du  vin:  leurs  habits  sont  de  peau  d’arbres 
et  déplantés  sèches  ;  ils  portent  toujours  sabres, 
arcs,  flèches  empoisonnées  et  autres  armes  , 
qu’ils  ne  quittent  pas  meme  pendant  le  som¬ 
meil;  ils  n’ont  point  d’autres  occupations  que 
de  chasser  pour  se  nourrir. 

Peinture  V.  Les  peuples  Si-fan.  Ils  sont 
naturellement  cruels  et  brigands  ;  ils  demeurent 
dans  des  an  très  de  mon  tagnes  et  des  lieux  déserts  ; 
ils  nourrissent  des  buffles ,  et  vont  à  la  chasse 
pour  vivre.  Les  femmes  s’ornent  la  tête  de  pier¬ 
reries,  coc£uillages  et  autres  productions  delà 
mer  ;  la  cjuantité  d’ornements  distingue  les  dif¬ 
férentes  conditions. 

Peinture  VI.  Les  peuples  Ko-lo.  Us  vivent 
en  sauvages  et  dispersés  ;  mais  ils  sont  d’un  ca¬ 
ractère  humain  et  affable  :  ils  n’ont  aucune  loi 
et  ne  connoissent  aucun  caractère;  ils  cultivent 
la  terre ,  et  vont  dans  les  bois  chercher  leurs,  pro¬ 
visions  ;  ils  honorent  les  esprits ,  et  un  dragon , 
à  qui  ils  s’adressent  pour  obtenir  l’abondancet 


D  ES  Chinois.  477 

Peinture  VII.  Les  peuples  Pa-tsou.  Ils  ai¬ 
ment  le  voisinage  des  montagnes  et  des  rivières: 
leurs  habitations  sont  faites  de  feuillages ,  et  ils 
n’en  ont  pas  de  fixes  ;  ils  font  de  la  toile  de 
chanvre,  dont  ils  s’habillent.  Quandleurs  pères 
et  mères  sont  dangereusement  malades,  ils  in¬ 
vitent  leurs  parents  et  amis  pour  faire  des  fêtes 
et  réjouissances  en  présence  du  malade  ,  qu’ils 
jettent  ensuite  à  la  voirie. 

Peinture  VIII.  Les  peuples  Jm-  Leurs  ha¬ 
billements  et  leurs  habitations  sont  semblables 
à  celles  des  peuples  Mo-sie  ;  ils  s’occupent  à 
labourer  la  terre  et  à  faire  du  sel  ;  ils  ont  de  l’hu¬ 
manité  et  delà  douceur  de  mœurs. 

Peinture  IX.  Les  peuples  Tse-mao.  Ils  ai¬ 
ment  à  demeurer  sur  le  bord  des  rivières  -,  ils 
sont  grossiers ,  mais  droits  et  sincères  -,  ils  s’oc¬ 
cupent  à  la  culture  des  terres.  Leurs  habillements 
sont  de  toile  blanche  jusqu’à  leurs  bonnets  , 
comme  s’ils  étoient  endueil;  et  efï'ectivement 
ils  disent  qu'ils  le  portent  d’un  ancien  Régulo 
de  la  dynastie  des  Han ,  qui  les  avoii  comblés 
de  bienfaits. 

Peinture  X.  Les  peuples  Nou-Jin.  Ils  de¬ 
meurent  dans  des  montagnes  escarpées,  à  l’Occi¬ 
dent  de  Lj-kianQ-fou  :  ils  n’ont  ni  bœufs ,  ni 
chevaux,  ni  autre  bétail;  ils  ne  se  couvrent  le 
corps  que  d’herbes  et  de  feuilles  d’arbres  ;  ils  ne 
vivent  que  de  ce  qu’ils  attaquent  et  prennent  à 
la  chasse  ;  ils  mangent  la  viande  crue  avec  un 
peu  de  sel  ;  pendant  l’hiver  ils  vont  sur  les  fron¬ 
tières  de  leur  pays  pour  y  échanger  les  toiles  de 


478  MœuRs  ET  Usages 

chanvre  et  le  sel  qu’ils  ont  fait  pendant  l’annee- 
Peinture  XL  Les  peuples  Kirou-Jin.  Leur 

Eest  rempli  de  montagnes  inaccessibles.  Les 
mes  se  font ,  avec  du  vernis  noir,  des  mar¬ 
ques  sur  les  bras  et  les  jambes  ;  les  femmes  en 
font  de  même  jusques  sur  leur  visage  :  ils  ont 
pour  babits  quelques  peaux  d’animaux  qu’ils  ont 
pris  à  la  chasse  pour  se  nourrir. 

Ces  peuples  sont  tous  appelés  du  nom  général 
de  Miao-tsee  :  dispersés  dans  des  déserts  inac¬ 
cessibles  ;  on  leur  a  fait  long-temps  la  guerre 
avant  de  pouvoir  les  subjuguer. 

MIROIRS. 

D’après  les  recberches  de  M.  Cibot,  l'inven¬ 
tion  des  Miroirs  est  fort  ancienne  en  Cbine, 
et  elle  date  de  plus  de  mille  ans  avant  l’Ere 
chrétienne. 

Il  paroîtque  les  premiers  Miroirs  furent  de 
pierre  de  yu  noire  ,  espèce  d’agate  très -dure. 
On  fit  ensuite  des  Miroirs  de  métal.  Tsin-chi- 
hoang  en  avoit  un  de  six  pieds  de  haut  sur 
quatre  de  large.  Il  est  fort  difficile  d’articuler 
comment  les  anciens  s’y  prenoient  pour  faire 
leurs  Miroirs  de  métal.  On  trouve  dans  un  an¬ 
cien  recueil  d’inscriptions  de  Miroirs  le  pro¬ 
cédé  suivant:  On  met  les  métaux  ensemble, 
ce  qu’il  j  a  de  plus  subtil  dans  le  mercure 
s’évapore  ,  et  après  cent  purifications  le  mi¬ 
roir  est  fait.  La  note  sur  cette  indication  si 
vague  ,  dit  que  du  temps  des  Han ,  on  rnettolt 


DES  Chinois. 

ensemble  du  cuivre,  de  l’argent ,  de  l’étain  pu¬ 
rifié,  pour  faire  des  Miroirs  très-nets  (i). 

Une  pareille  exijlication  ne  serviroit  pas  à 
nos  plus  habiles  chimistes. 

Les  Miroirs  actuels  sont  d’un  métal  très- 
poli  :  l’objet ,  quoiqu’il  y  soit  bien  repré¬ 
senté  ,  prend  une  légère  teinte  de  jaune  ;  ils 
sont  épais,  dès-lors  lourds  et  pesants,-  on  les 
tient  dans  des  boîtes  d’étoffes  ,  l’humidité  en 
altère  aisément  le  poli.  J’en  ai  deux  d’environ 
six  pouces  quarrés  dans  mon  cabinet.  L’un  a 
été  terni  et  taché  par  quelque  accident  dans 
le  transport  ou  par  l’action. de  l’air  qu’on  res¬ 
pire  en  mer  ;  les  soins  que  je  me  suis  donné 
pour  lui  rendre  son  lustre  ont  été  inutiles  ici  j 
mais  en  Chine  ,  comme  cela  arrive  souvent , 
il  y  a  de  petits  marchands  qui  courent  les  rues, 
et  qui  ont  l’art  de  rendre  le  premier  poli  à  ces 
Miroirs  :  Fautre  est  mieux  conservé.  Des  Mi¬ 
roirs.  plus  grands  doivent  devenir  d’un  poids 
considérable.  On  les  emploie  en  Chine  comme 
nous  employons  les  glaces  en  Europe.  Les  femmes 
ont  de  ces  Miroirs  à  leurs  toilettes.  Un  joli  ta¬ 
bleau  peint  sur  verre ,  qui  m’est  venu  de  Can- 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  P.  XIV,  5j5.  —  Plutarque  dans 
son  Discours  sur  la  Tranquîlliléde  Vâirie  ,  pag.  47^ ,  fait 
mention  des  itfî>oz>s'/twej  connus  de  son  temps  et  avant 
lui  dans  la  Grèce.  A.  G.  Broiier ,  neveu  ,  éditeur  de  ce 
Moraliste,  observe  que  cette  expression  est  remar¬ 
quable  ,  en  ce  que  faisant  connoître  le  poli  et  le  lissé  des 
Miroirs  anciens ,  c’étoient  des  Miroirs  de  métal,  tels 
qu’on  en  voit  encore  dans  la  Chine. 


48o  MceursetUsAces 

ton  tout  emborduré  ,  donne  l’inlérietir  d'un 
cabinet  et  d’une  toilette  montée ,  ornée  de  son 
Miroir,  vis-à-vis  duquel  une  femme  est  assise. 
La  peinture  en  est  agréable  et  reliaüssée  des 
plus  belles  couleurs  :  on  y  voit  même  ,  ce  qui 
est  rare  ,  quelque  peu  de  science  de  la  pers¬ 
pective  ,  ce  qui  pourvoit  faire  soupçonner 
quelle  n’est  pas  absolument  inconnue  aux  ar¬ 
tistes  de  cette  nation. 

Les  Chinois  ignorent  l’art  de  couler  des 
glaces  et  de  les  étamer.  L’Empereur  a  ,  daus 
ses  palais,  bâtis  à  l’Européenne,  à  Yuen-min- 
Yuen  ,  beaucoup  de  glaces ,  les  unes  éta- 
mées  ,  les  autres  sans  tains  ;  mais  elles  lui  sont 
veimes  d’Europe  en  présent.  On  connoît  à  la 
Chine  l’art  de  la  verrerie. 

Notre  marche  dans  la  carrière  des  arts  a 
été  lente  ;  les  procédés  ne  se  sont  perfectionnés 
qu’avec  le  temps.  Les  petits  Miroirs  de  verre , 
étamés  étolent  fort  rares  dans  le  quinzième 
siècle  ,  (  s’il  est  constant  qu’on  en  ait  eu  peut- 
être  à  cette  époque  par  les  Vénitiens  )  ;  et 
l’ancien  usage  des  Miroirs  de  métal  poli  sub¬ 
sista  encore  long  -  temps.  La  Reine  Anne  de 
Bretagne  ,  épouse  de  Louis  XII  ,  en  avoit  un 
de  cette  dernière  espèce.  Alors  les  appartements 
des  Rois  et  des  Princes,  dit  Villaret  (i),  étoient 
couverts  d’ardoises  ou  de  tuiles,  et  Von  se  con- 
tentoit  de  chaume  pour  les  autres  parties  du 
bâtiment. 

(1)  Histoire  de  France,  tome  XI,  m-iz,  page  14^, 
an.  i38o. 


DES  Chinois.  48i 

A  cette  époque  le  luxe  et  les  arts  qui  le  fa¬ 
vorisent,  nous  avoient  bien  devancé  en  Chine: 
nos  perfections  acquises  leur  semblent  encore 
misérables  ,  parce  que  dans  leur  vanité  ils  nous 
traitent  de  barbares,  et  ne  veulent  rien  tenir 
de  nous  ,  si  modernes  à  leur  égard  dans  nos 
inventions ,  toutes  perfectionnées  qu’elles  leur 
paroissent. 

MODES. 

La  constance  des  Chinois  dans  leurs  usages, 
leur  persévérance  dans  les  lois  qui  règlent  leurs 
costumes ,  les  a  préservés  de  cette  extrême  mo¬ 
bilité  qui  caractérise  les  modes  des  peuples 
Européens.  Les  femmes  chez  ce  peuple  antique 
ne  peuvent  pas  donner  de  ton  aux  caprices , 
ou  à  la  versalité  des  goûts  ,  des  penchants  d’une 
imagination  légère  que  rien  ne  subjugue  dans 
les  autres  pays.  Car  on  sait  qu’il  y  a  telle  con¬ 
trée  qui  ne  doit  l’extravagance  et  souvent 
l’indécence  de  ces  innovations  dans  les  cos¬ 
tumes  qu’aux  femmes  galantes  et  aux  filles  du 
monde  (e). 

NOBLESSE. 

La  Noblesse  à  la  Chine  n’est  point  hérédi¬ 
taire  ,  quoiqu’il  y  ait  des  dignités  qui  restent 
dans  quelques  familles ,  et  qui  se  donnent  par 
l’Empereur  à  ceux  de  la  famille  qu’il  juge  avoir 
le  plus  de  talents.  On  n’y  a  de  rang  qu’ autant 
que  la  capacité  et  le  mérite  se  montrent.  Quelque 
illustre  qu’ait  été  un  homme,  fùt-il  même  par¬ 
venu  à  la  première  dignité  de  l’Empire,  les  en- 


482  Mœurs  et  Usages 

fants  qu’il  laisse  après  lui  ,  out  leur  fortune  a 
faire  ;  et  s’ils  sont  dépourvus  d’esprit,  ou  livrés 
à  l’indolence,  à  l’oisiveté,  ils  rampent  avec  le 
peuple  et  sont  souvent  obligés  d’embrasser  les 
plus  viles  professions. 

Il  est  vrai  qu’on  peut  succéder  aux  biens  de 
son  père ,  mais  on  ne  succède  ni  à  ses  dignités, 
ni  à  sa  réputation  ;  il  faut  s’y  élever  par  les 
mêmes  degrés  que  lui ,  et  pour  cela  se  livrer  à 
l’étude  la  plus  constante. 

Tout  en  Chine  est  peuple,  ou  lettré,  ou  man¬ 
darin  :  il  n’y  a  que  ceux  de  la  famille  régnante 
qui  soient  distingués  :  ils  ont  le  rang  des  princes, 
et  c’est  en  leur  faveur  qu’on  a  établi  cinq  dé- 
grés  de  Noblesse  titulaire  à  peu  près  semblables 
à  ceux  qu’on  donne  de  Ducs,  de  Marquis,  de 
Comtes ,  de  Barons  et  de  Seigneurs  en  Europe. 

On  accorde  ces  titres  aux  descendants  de  la 
Famille  Impériale,  tels  que  les  enfants  de  l’Eiu- 

Î)ereur ,  et  à  ceux  qu’il  fait  entrer  dans  son  al- 
iance,  en  leur  donnant  ses  filles  en  mariage. 
On  leur  assigne  des  revenus  propres  à  soutenir 
leurs  dignités ,  mais  on  ne  leur  donne  aucun 
pouvoir. 

Le  cinquième  degré  est  att-dessus  encore  des 
plus  grands  Mandarins  de  l’Empire.  Les  autres 
qui  suivent  n’ont  pas  comme  les  précédents, 
des  marques  extérieures  qui  les  distinguent  des 
Mandarins,  soit  dans  leurs  équqjages,  soit  dans 
leurs  habits  :  iis  ne  portent  que  la  ceinture  jaune, 
qui  est  commune  à  tous -les  princes  du  sang, 


DES  C  HIWOI  S.  483 

tant  à  ceux  qui  possèdent  des  dignite's  qu’à  ceux 
qui  n’en  ont  pas.  (i) 

La  Nation  qui  s’est  fait  de  telles  lois,  donne 
une  grande  opinion  de  la  sagesse  de  ses  ré¬ 
flexions  :  elle  n’en  donne  pas  une  moindre  par 
la  constance  de  son  attachement  aux  anciens 
principes  seuls  conservateurs  des  Empires.  Une 
ancienne  Constitution ,  quoiqu’elle  ait  amené 
des  abus  nombreux  et  nécessaires  à  réformer, 
ne  se  renverse  pas  impunément  (2);  il  faut  pour 
réformer  ces  abus  des  grands  hommes  d’État 
profondément  sages ,  méditatifs  et  essentielle¬ 
ment  vertueux  :  rari  nantes  in  gurgite  vasto. 

ODEURS  ET  PARFUMS. 

Les  Grecs  ,  comme  le  rapporte  Plutarque  , 
grandement  désireux  de  Parfums ,  les  ont  tenus 
de  l’Asie  et  les  ont  fait  passer  chez  les  Romains. 
On  voit  cependant  que  ces  derniers  ont  poussé 
loin ,  et  fort  anciennement  le  luxe  et  les  odeurs, 
soit  pour  l’usage  des  sacrifices  et  la  célébration 
des  funérailles ,  soit  pour  les  salles  des  repas , 
les  bains  et  les  spectacles  ;  et  que  les  dames  Ro- 


(1)  Duhalde,  II,  58. 

(2)  Qü’on  lise  le  philosophe  Montagne ,  Edition  de 
Paris ^  i588,  z»-4°.  Liv.  1,  chap.  XIll,  sur  la  flii;  et 
l'on  verra  si ,  d’après  le  fruit  de  ses  réflexions  ,  il  ne  re- 
doutoit  pas  les  innovations  dans  tout  gouvernement, 
(  Il  y  en  a  cependant  de  nécessaires  ).  Les  partisans  de  sa 
liberté  de  penser  et  d’écrire  citent  ses  tirades  souvent 
hardies  et  qui  sentent  par  fois  le  fagot  ;  mais  ils  se  don¬ 
nent  garde  de  mettre  en  lumière  ses  bonnes  opinions. 


484-  Mceurs  et  Usages 

mailles  ne  s’épargnoieut  pas  dans  leurs  toilettes 
les  parfums  ,  les  essences  et  les  pommades.  On 
sait  que  les  Grecs  en  portoient  sur  eux ,  et  que 
leurs  orateurs  eu  montant  à  la  tribune  étoient 
couronnés  de  roses. 

Les  Parfums  selon  le  même  auteur  ,  étoient 
composés  chez  les  Grecs  de  Cinnamome ,  de 
Nard ,  de  Cannelle  ,  de  Cannes  d’Arabie.  Les 
hommes  sensuels  ne  vouloient  pas  habiter  avec 
leurs  femmes,  si  elles  n’étoient  pas  parfumées 
des  essences  les  plus  précieuses.  Œuvres  Mor. 
nouv.  trad.  XIII,  352. 

Si  les  Chinois  ont  aimé  de  tout  temps  avec 
passion  les  Odeurs  et  les  Parfums  ,  il  n’y  a 
nulle  raison  d’en  être  surpris,  puisque  la  ré¬ 
gion  qu’ils  habitent  leur  en  a  tant  fourni,  et 
de  toutes  espèces,  depuis  des  milliers  de  siècles. 
Ils  en  ont  de  toutes  les  sortes,  de  simples  et  de 
composés  de  ceux  qui  se  trouvent  dans  leur 
propre  pays ,  et  d’autres  qu’ils  font  venir  des 
pays  étrangers  ,  comme  de  l’Arabie  et  des 
Indes.  Tantôt  il  en  font  des  pastilles  odorifé¬ 
rantes  ,  tantôt  ils  forment  des  bâtons  de  di¬ 
verses  poudres  de  senteur  qu’ils  plantent  dans  un 
brasier  plein  de  cendres  ;  ces  bâtons  ayant  pris  feu 
par  une  des  extrémités,  exhalent  lentement  une 
douce  et  légère  vapeur  ;  et  à  mesure  qu’ils  se 
consument,  les  cendres  tombent  dans  le  brasier, 
sans  se  répandre  au-dehors.  A  l’égard  des  autres 
Parfums  ,  tels  que  l’encens  et  les  poudres  odo¬ 
rantes,  ils  les  jettent,  comme  nous,  sur  les 
charbons  allumés  dans  le  brasier. 


L’art 


DES  Chinois.  485 

L’art  s’est  étendu  chez  eux  jusqu’au  point 
qu’en  mêlant  différents  ingrédients ,  ils  font  éle¬ 
ver  d’une  manière  agréable  la  vapeur  en  forme 
de  colonne  à  une  juste  hauteur,  sans  qu’elle 
puisse  s’éparpiller  aux  environs. 

L’encens  réduit  en  poussière  et  mêlé  avec 
une  égale  quantité  de  moelle  de  jonc  rend  une 
odeur  plus  douce.  Il  y  en  a  qui  pétrissent  cette 
poussière  et  qui  en  fout  des  pastilles  odorantes. 
On  ne  trouve  rien  de  bien  fixe  sur  la  propor¬ 
tion  de  la  moelle  de  jonc  et  de  l’encens  pour  la 
composition  de  ces  pastilles  parfumées:  il  paroît 
cependant  que  l’on  met  plus  d’encens  que  de 
moelle. 

Parmi  les  ameublements  dont  ils  sont  fort  cu¬ 
rieux,  ils  estiment  surtout  les  cassollettes  et  les 
vases,  où  l’on  fait  brûler  des  Odeurs  et  des  Par¬ 
fums.  Un  cabinet  ne  seroit  pas  bien  orné ,  si  ce 
meuble  y  manquoit,  ou  s’il  n’étoit  pas  d’un  goût 
ou  d’une  forme  assez  élégante  propre  à  attirer 
l’attention  de  ceux  qui  viennent  rendre  visite. 

Le  Sandal  par  exemple  dont  les  Chinois  font 
grand  usage ,  est  un  bois  odoriférant ,  précieux 
et  fort  recherché  d’eux  :  on  le  tire  du  royaume 
de  Carnate. 

Le  bois  d’ Aigle,  une  des  productions  de  la 
Cochinchine,  dit  l’abbé  Raynal,  est  plus  ou 
moins  parfait,  selon  qu’il  a  plus  ou  moins  de  ré¬ 
sine.  Les  morceaux  qui  contiennent  le  plus  de 
cette  résine  sont  communément  tirés  du  cœur 
de  l’arbre,  ou  de  sa  racine.  On  les  nomme  Ca- 
Seconde  Part.  H  h 


486  Mœurs  et  Usages 

lambac,  et  ils  sont  toujours  vendus  au  poids  de 
l'or  aux  Cliinois  qui  le  regardent  non  seule¬ 
ment  comme  Parfums  exquis,  mais  comme  le 
premier  des  cordiaux.  On  conserve  ces  mor¬ 
ceaux  dans  des  boîtes  d’étain  pour  qu’ils  ne  sè¬ 
chent  pas.  Quand  on  veut  les  employer,  on  les 
broie  sur  un  marbre  avec  des  liquides  convena¬ 
bles  aux  différentes  maladies  qu’on  éprouve.  Le 
bois  d’ Aigle  inférieur  qui  se  vend  au  moins  cent 
francs  la  livre,  est  porté  en  Perse,  en  Turquie 
et  en  Arabie.  Ôn  l’y  emploie  à  parfumer  les  ha¬ 
bits,  les  appartements,  etc.  (i) 

Nous  avons  reçu  de  Pékin,  comme  objet  de 
curiosité,  des  sachets  d’Odeurs  de  toute  espèce, 
de  toute  forme,  et  des  chapelets  dont  les  grains 
sont  très-parfumés,  ainsique  des  pastilles  odo¬ 
rantes  ,  des  poudres  de  senteur  ,  des  bougies 
parfumées  et  un  morceau  de  bois  de  Calavibac 
enfermé  dans  sa  boîte  d’étain  :  son  odeur  prin¬ 
cipale  est  celle  du  Poivre.  Mais  dans  les  Par¬ 
fums  Chinois ,  il  semble  que  le  musc  si  abon¬ 
dant  chez  eux,  en  fait  la  base,  et  que  cette  der¬ 
nière  odeur  adoucie  par  les  mélanges  est  néan¬ 
moins  dominante.  Etoffés ,  papiers,  enveloppes, 
fleurs  artificielles ,  bijoux ,  bourses,  éventails, 
etc ,  etc.  tout  en  est  imprégné. 

PESTE. 

Sous  le  règne  d’Hiao-Tsong,  IX^^.  Empereur 

(i)  Lettres  étlif.  Rec.  XXII,  460.  —  Mémoires  des 
Miss,  de  P.  IV  ,  4*^4'  —  tîe  M.  Sonnerat, 

Il,  55.  —  Hist.  phil.  des  deux  Indes ,  1770.  II ,  41.  j 


DES  Chinois.  4^7 

de  la  XXI®.  Dynastie ,  la  famine  fut  si  grande 
dans  les  provinces  d’Occident ,  qu’on  vit  des 
pères  manger  leurs  propres  enfants  :  la  peste  , 
qui  est  un  mal  presque  inconnu  à  la  Chine,  ra¬ 
vagea  les  provinces  du  Midi  vers  l’Orient ,  et  il 
y  eut  des  tremblements  de  terre  si  affreux ,  que 
plusieurs  milliers  d’habitants  y  furent  engloutis. 

VoiLAplus  de  deux  cents  ans ,  dit  M.  Cibot, 
que  les  Européens  fréquentent  la  Chine  et  y  ha¬ 
bitent  ,  sans  qu’ils  aient  vu  de  Peste ,  ni  qu’ils 
y  aient  entendu  parler  de  ce  redoutable  fléau.  La 
Chine  cependant  n’en  est  pas  exempte,  puisque 
les  livres  de  Médecine  et  de  Morale  en  parlent. 
Les  premiers  en  distinguent  plusieurs  espèces , 
selon  la  saison ,  les  lieux  et  les  circonstances  où 
elle  commence.  «  Dès  que  le  levain  pestilentiel, 
dit  le  Kou-kin-j-tong ,  prend  son  dernier  déve¬ 
loppement,  il  se  répand  rapidement  d’une  maison 
à  l’autre,  du  quartier  de  l’Orient  à  celui  de  l’Oc¬ 
cident  ,  d’un  village  de  la  plaine  à  celui  des  col¬ 
lines  ;  gagne  de  proche  en  proche  plusieurs  dis¬ 
tricts  à  la  fois  ,  attaquant  en  même  temps  tous 
les  âges  et  toutes  les  conditions,  multipliant  les 
maladies  d’un  jour  à  l’antre ,  en  laissant  à  peine 
assez  de  vivants  pour  enterrer  les  morts  ».  Celte 
description  certainement  ne  peut  convenir  qu’à 
la  Peste  ,  et  fait  foi  que  la  Médecine  chinoise  a 
eu  l’occasion  de  l’étudier ,  mais  bien  plus  rare¬ 
ment  sans  comparaison  que  celle  d’Europe,  puis- 
qu’ en  deux  mille  ans  on  en  compte  à  peine  quatre 
époques  dans  les  annales  de  l’Empire  {jy  Ce 
qu’elle  en  rapporte  pourroit  peut-être  aider  à 
H  h  a 


4-88  Mœurs  et  Usages 

fixer  les  îdéescle  l’Europe  sur  laïuanière  de  traiter 
ceux  qui  en  sont  attaques ,  et  d’en  préserver  les 
autres.  . . 

La  morale  cliinoise  ,  plus  sévère  que  la  nôtre 
dans  ce  siècle ,  continue  notre  habile  Mission¬ 
naire  François,  laisse  à  la  Médecine  les  raison¬ 
nements  pratiques  (mais  bien  utiles  cependant), 
et  dit  crûment  :  «  Que  la  Peste  Outn-ping ,  est 
une  maladie,  un  châtiment,  une  vengeance  écla¬ 
tante  de  la  colère  du  Tien  (  de  Dieu  )  ,  et  que 
c’est  en  particulier  le  châtiment  de  la  luxure  et 
de  l’intempérance  »  ;  ce  mal  consumant  ses  vic¬ 
times  par  itn  feu  intérieur  et  par  une  soif  inex¬ 
tinguible. 

Ces  sentiments  ne  sont  pas  particuliers  aux 
Lettrés  Chinois.  Hippocrate,  lors  de  la  Peste 
d’Athènes,  en  43 1  avant  J.  C.  venu  au  secours 
de  ses  compatriotes,  et  ayant  en  vain  employé 
les  ressources  de  son  art,  appela  la  Peste  un  Aïal 
divin,  parce  qu’il  proveuoit  delà  vengeance  des 
Dieux. 

Thucidide  reconnoît  la  même  cause  ,  quand 
il  dit  que  cette  maladie  est  au-dessus  des  forces 
humaines,  et  qu’elle  s’écarte  des  lois  ordinaires 
de  la  nature. 

DES  PLUMAILS  et  du  JOU-Y. 

On  doit  à  M.  Cibot,  sur  les  Plumails  chinois 
et  Xq  Jou-y ,  une  très-bonne  notice  dont  nous 
donnons  seulement  l’extrait  :  il  considère  les  plus 
légers  articles,  sous  les  points  de  vue  de  l’uti- 


DES  Chinois.  489 

lité  publique  ,  de  la  politique  et  de  l’agrément. 
Eu  voici  la  preuve. 

1°.  Des  Plumails.  Le  génie,  le  caractère  et  les 
goûts  d’une  grande  nation  se  peignent,  dit-il, 
dans  les  plus  petites  choses.  En  Europe,  des 
femmes  et  même  des  hommes  appellent  un  do¬ 
mestique  pour  leur  donner  un  mouchoir  ,  une 
tabatière,  un  livre  qu’ils  pourroient  prendre  en 
faisant  à  leur  avantage  quelques  pas  de  plus,  on 
en  étendant  le  bras ,  ou  en  se  courbant  un  peu. 
Ici  les  personnes  du  plus  haut  rang  de  l’un  et  do 
l’autre  sexe ,  prennent  unPltimail  sans  hésiter , 
et  secouent  elles -mêmes  la  poussière  quelles 
ont  remarquée  sur  une  table  ousurquelqu’autre 
meuble.  — Les  Lettrés  de  l’esprit  le  plus  délicat 
ont  employé  les  richesses  de  la  poésie  en  l’hon¬ 
neur  du  Plumail  :  il  en  a  résulté  des  pièces  char¬ 
mantes  ,  où  la  plaisanterie  et  la  philosophie  ont 
brillé  tour-à-tour. 

Si  l’on  demande  ce  qui  a  mis  les  Plumails  tant 
en  vogue  à  la  Chine ,  on  répondra  que  cette  ba¬ 
gatelle  ,  comme  bleu  d’autres,  tient  au  climat , 
au  caractère  national ,  aux  mœurs ,  aux  usages  , 
et  aux  soins  du  gouvernement  qui  s’étendent 
à  tout.  Les  grandes  chaleurs  et  les  grands  froids 
ont  fait  préférer  les  rez-de-chaussées  pour  toutes 
les  maisons  ;  et  comme  ,  outre  les  pluies  ou  les 
ouragans  do  sable  et  de  poussière,  la  grande  sé¬ 
cheresse  fait  que  le  moindre  vent  obscurcit  l’air 
de  poussière  ,  ou  ne  sauroit  en  défendre  l’inté¬ 
rieur  des  salles ,  des  chambres  et  des  cabinets 
les  mieux  clos.  D’un  autre  côté,  les  plus  petits 
H  h  3 


49°  Mœurs  et  Usages 

soins  de  la  propreté  étant  une  suite  de  la  pre¬ 
mière  éducation  des  Chinois ,  qui  les  érigent  en 
devoirs  ,  le  Plumail  est  un  meuble  nécessaire  , 
meuble  dont  il  a  fallu  diversifier  la  forme ,  selon 
qu’on  s’en  sert  pour  des  choses  plus  proches  ou 
plus  éloignées ,  plus  grandes  ou  plus  petites. 
L’éclat  meme  du  vernis ,  la  finesse  des  brode¬ 
ries  ,  la  beauté  des  porcelaines  et  de  toutes  les 
autres  choses  d'un  travail  délicat,  qui  décorent 
les  appariements ,  on  t  obligé  à  en  im<aginer  d’assez 
fins  pour  en  ôter  la  poussière  sans  les  endomma¬ 
ger.  La  solitude  des  femmes  dans  leurs  apparte¬ 
ments,  l’entrée  si  difficile  dans  les  cabinets  des 
gens  en  place  et  des  hommes  de  lettres  ont  donné 
aux  unes  et  aux  autres  l’usage  de  plumail;  puis 
l’industrie  et  le  bon  goût ,  le  caprice  et  la  mode, 
le  luxe  et  la  mollesse  les  ont  façonnés ,  ornés  et 
embellis  de  tant  de  manières  ,  qu’ils  en  ont  fait 
un  meuble  de  décoration,  jusque  dans  les  salles 
du  palais. 

Les  Plumails  entrent  dans  les  présents  que 
l’étiquette ,  le  respect  et  l’amité  ont  tant  multi¬ 
pliés  en  Chine.  Il  est  assez  indifférent  qu’il  y  ait 
ou  non  des  Plumails  ;  mais  dès  qu’ils  sont  deve¬ 
nus  un  meuble  de  besoin  et  de  décoration  dans 
les  maisons,  il  importe  beaucoup  à  l’Etat  de 
protéger  cette  branche  de  commerce  et  d’indus¬ 
trie  :  il  a  intérêt  que  les  manches  qui  y  sont 
adaptés ,  que  les  plumes  dont  on  les  fait ,  que  le 
grand  débit  qu’on  leur  procure  en  étendent  au 
loin  les  profits;  en  sorte  qu’une  racine  singulière, 
par  exemple  ,  une  branche  d’arbre  de  figure  re- 


DES  Chinois.  49^ 

marquable  ,  les  plumes  d’un  oiseau  étranger  de¬ 
viennent  l’obj et  du  désir  de  tel  homme  riche  qui , 
peut  en  payer  la  valeur  ou  la  nouveauté. 

Un  autre  meuble  destiné  contre  la  poussière 
est  la  Queue  de  cheval;  elle  consiste  en  un  man¬ 
che  léger ,  auquel  de  longs  crins  tiennent  soli¬ 
dement.  Les  malades  s’en  servent  pour  écarter 
les  mouches  et  pour  s’en  défendre.  Cette  espèce 
d’émouchoir  coûte  si  peu  ^  qu’on  pourroit  dans 
les  hôpitaux  en  pourvoir  les  pauvres  malades  , 
que  ces  insectes  désolent  en  certaines  saisons. 

Les  gens  en  santé  n’ont  pas  manqué  de  cher¬ 
cher  le  mérite  de  la  bonne  grâce  dans  la  manière 
d’agiter ,  comme  éraouchoirs ,  soit  le  Plumail , 
soit  la  queue  du  cheval ,  et  de  les  faire  passer 
d’une  main  à  l’autre,  avec  l’air  de  légèreté  et 
d’adresse  convenable,  (i)  Ils  sont  également  en 
usage  dans  l’Inde. 

II®.  Du  Jou-Y.  Ces  deux  mots  signifient  à 
la  lettre  au  gré  de  'vos  désirs. 

II.  date  du  règne  de  Tsin-chi-hoang.  La  fable 
débite  que  ce  Prince  le  reçut  dequelqu’Immor- 
tel.  Les  ornements  du  Jou-y  sont  la  chauve-sou¬ 
ris  ,  la  cigogne ,  le  lichin ,  le  pin,  etc.  c’est-à-dire  , 
tout  ce  qui  est  le  symbole  de  la  longue  vie  et  de¬ 
là  paix  du  cœur  (2)  ;  aussi  donne-t-on  un  Jou-y 
en  présent  le  jour  de  la  naissance ,  ainsi  qu’aux; 
mariages ,  à  la  cinquième  année,  quand  on  entre 
en  charge  ,  ou  en  d’autres  occasions  de  marque- 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  XI,  355,  36o. 

(2)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin  ,  tom.  XV. 

Hh  4 


492  Mœurs  et  Usages 

Dans  la  doctrine  des  idolâtres  ,  le  Jou-j  de'- 
tourne  les  malheurs  ,  appaise  les  troubles  du 
cœur,  etc.  11  présente  des  vœux  de  prospérité. 
Tout  cela  paroît  dériver  de  l’ancienne  idée  du 
scepù'e  qui  étoit  le  bâton  ou  la  baguette  pour 
interroger  le  ciel. 

L’Empereur,  lors  de  sa  brillante  et  magnifique 
fête  donnée  en  1786  ,  aux  vieillards  rassemblés 
dans  son  Palais ,  parmi  les  présents  partagés 
également  entre  eux  ,  a  fait  don  à  chacun  d’un 
Jou-j. 

Le  Jou-j  est  une  espece  de  sceptre  d’un  pied 
de  haut  environ  et  très-léger.  Celui  que  j’ai  dans 
mon  cabinet  est  très  -  artisiement  travaillé  et 
d’une  sculpture  si  légère  ,  qu^elle  est  presqu’à 
jour  ;  il  rassemble  en  relief  les  ornements  décrits 
ci-dessus ,  et  en  pierre  d’Yu,  imitant  la  nacre  de 
perle  ;  plusieurs  Chauve-souris  y  sont  appli¬ 
quées  :  il  a  une  poignée  au  moyen  de  laquelle  on 
le  tient  commodément  dans  la  main  ,  et  il  est 
terminé  par  de  belles  pendeloques  de  soie  jaune, 
couleur  adoptée  par  la  Dynastie  régnante. 

POMPE  FUNÈBRE. 

Les  Pompes  funèbres  sont  d’un  grand  appareil 
en  Chine  ,  selon  les  états,  les  dignités  et  les 
rangs  que  les  défunts  ont  tenus.  La  piété  filiale 
C|ui  porte  l’homme  indigent  à  tout  sacrifierpour 
donner  un  cercueil  distingué  à  ses  père  et  mère, 
et  à  leur  faire  les  honneurs  de  la  sépulture ,  ex¬ 
cite  les  grands  à  mettre  un  appareil  bien  plus 
éclatant  aux  derniers  devoirs  qu’ils  remplissent 


DES  Chinois.  49^ 

à  l’égard  de  ceux  qui  leur  ont  donné  la  nais¬ 
sance. 

L’Empereur  Rien-Long  voulant  en  1780  ho¬ 
norer  la  mémoire  (1)  d^Yu-ming-tchoungj  son 
favori ,  grand  maître  de  la  doctrine  et  l’un  de  ses 
ministres  qui  l’avolt  long-temps  servi  par  la  sa¬ 
gesse  de  ses  conseils  et  qu’il  venoit  de  perdre , 
envoya  son  huitième  fils  à  la  tête  des  Grands  du 
premier  ordre ^  pour  rendre  les  devoirs  funèbres 
à  son  corps  et  faire  les  autres  cérémonies  d’usage. 
Il  ordonna  ensuite  que  le  tribunal  des  rites  déli¬ 
bérât  sur  ce  que  lui  Empereur  pouvoit  faire  pour 
le  cérémonial, et  qu’il  eut  égard, en  ce  qui  con- 
cernoit  la  pompe  des  funérailles ,  à  tous  les 
genres  de  mérite  que  réuuissoit  le  grand  homme 
dont  il  regrettoit  la  perte. 

Le  résultat  du  tribunal  des  Rites  fut  conforme 
aux  intentions  de  l’Empereur,  qui  nomma  son 

gendre  pour  ordonner  toutes  choses  suivant  le 
ite  Mantchou  ,  tel  qu’il  se  pratique  à  l’égard 
des  Princes  titrés  qui  sont  du  sang  royal.  Le 
convoi  fut  des  plus  magnifiques.  On  y  voyoit 
toutes  les  enseignes  qui  précèdent  ou  accom¬ 
pagnent  l’Empereur  lui-même ,  quand  il  voyage 
en  cérémonie  :  les  étendards  avec  les  dragons, 
les  chaises  à  porteurs,  les  chaises  roulantes  ,  les 
chevaux  de  main  ,  les  chevaux  d’équipage ,  les 
bêtes  de  somme  ,  les  chameaux ,  les  chiens  de 
chasse ,  les  éperviers  et  tout  le  reste.  La  seule 
différence  consistoit  en  ce  qu’il  n’y  avoitdetout 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  tom.  XV. 


494  Mœurs  et  Usages 

cela  que  la  moitié  du  nombre  de  ce  qui  forme  le 
cortège  Impérial.  Les  joueurs  d’instruments  et 
autres  musiciens  étoient  à  cheval ,  ce  qui  ne  se 
pratique  que  quand  ils  assistent  pour  le  Souve¬ 
rain  à  une  pareille  cérémonie. 

Yv-ming-tchovng  laissa  après  sa  mort  une 
succession  immense  ;  mais  par  des  discussions 
maladroites  entreses  parents  et  une  jeunefemme 
du  second  ordre  ,  ou  concubine  ,  dans  laquelle 
le  vieux  ministre  avoit  mis  sa  confiance ,  dont 
elle  avoit  tiré  grand  profit ,  soixante  et  douze 
ouan  d’onces  d’argent^  c’est-à-dire,  cinq  millions 
trois  cent  mille  livres  de  notre  monnoie  ,  trou¬ 
vés  chez  cette  femme,  repassèrent  dans  le  trésor 
de  l’empereur,  en  vertu  de  l’instruction  du  pro¬ 
cès  et  de  la  réponse  du  Prince. 

Ainsi  finissent  toutes  les  fortunes  à  la  Chine: 
elles  retournent  dans  le  trésor  du  Souverain.  11 
en  est  de  même  à  la  cour  de  Constantinople, 
lorsque  de  grandes  richesses  ont  été  amassées 
par  un  homme  en  place  et  quelles  donnent  lieu , 
soit  à  quelques  soupçons  dans  sa  conduite  ,  soit 
à  des  abus  dangereux.  A.  S.  Pétershourg  Cathe¬ 
rine  I ,  épuisoit  la  fortune  des  Grands,  ou  des 
plus  riches  particuliers  pensionnés  par  elle ,  en 
les  obligeant  à  tenir  un  brillant  état  de  repré¬ 
sentation ,  ou  à  donner  des  fêtes  et  des  repas 
splendides. 

Vojtz  Sépultures. 


DES  Chinois. 


495 

PORTEFAIX  ,  BROUETTES  ,  CHAISES 

POUR  VOYAGER,  ET  CHAISES  A  PORTEURS. 

On  trouve  à  la  Chine  de  grandes  facilités  pour 
voyager  par  terre  (i).  Les  Portefaix  se  chargent 
des  bagages ,  et  font  par  heure  une  bonne  lieue 
d’Allemagne  :  ils  attendent  les  voyageurs  et  les 
marchands  à  la  sortie  des  barques ,  et  transpor¬ 
tent  les  marchandises  sur  les  montagnes  :  ils 
gagnent  ainsi  leur  vie  à  aller  et  venir  conti¬ 
nuellement  tous  chargés ,  tant  sur  ces  mon¬ 
tagnes  ,  qui  sont  fort  escarpées ,  que  dans  les 
vallées  qui  sont  également  profondes.  Dans  la 
ville  de  P ou-tchin-hien  ,  peu  distante  de  la  ri¬ 
vière  de  Min-ho ,  où  les  barques  s’arrêtent,  on 
trouve  huit  à  dix  mille  de  ces  Portefaix ,  qui 
attendent  l’arrivée  des  barques.  Dans  d’autres 
villes  ,  comme  Canton,  où  l’on  se  fait  porter  en 
chaise  ,  la  plupart  des  Porteurs  n’ont  aucune 
espèce  de  chaussures,  et  vont  même  nue  tête, 
ou  couverts  seulement  d’un  chapeau  de  paille 
d  une  vaste  circonférence,  et  d’une  figure  assez 
bizarre ,  qui  les  garantit  de  la  pluie ,  ou  des  ar¬ 
deurs  du  soleil  (2).  On  rencontre  presque  tous 
ces  pauvres  gens  chargés  de  quelque  fardeau  ; 
car  il  n’y  a  pas  d’autre  commodité  ,  pour  voi- 
lurer  ce  qui  se  vend  et  ce  qui  s’achète,  que  les 


(1)  Duhalde,!,  67,  i56.  — II,  55. 

(2)  Voyez  les  Mémoires  des  Ambassadeurs  anglois  et 
hollandois.  Ces  Porteurs,  qu’ils  nomment  Couh's,  se 
relayent  en  nombre  de  distance  en  distance  pour  porter 
les  chaises ,  et  mai-chent  rapidement. 


496  Mœurs  f.t  Usages 

épaules  des  hommes ,  et  il  faut  tous  ces  travaux, 
clans  une  population  si  nombreuse  ,  pour  la 
nourrir. 

Les  voyageurs  procèdent  ainsi  à  leur  égard. 
Chaque  ville  offrant  un  grand  nombre  de  ces 
portefaix  J  on  s’adresse  à  leur  chef  avec  la  plus 
grande  sûreté  ;  et  quand  on  est  convenu  avec 
lui  du  prix,  il  vous  donne  autant  de  marques 
cjue  vous  avez  arrêté  de  porteurs ,  moyennant 
quoi  il  vous  les  fournit  à  l’instant,  et  répond 
de  tout  ce  que  contiennent  vos  ballots.  Lorscjue 
les  Portefaix  ont  rendu  leur  charge  au  lieu  dé¬ 
signé,  vous  leur  donnez  à  chacun  une  des  mar- 
cjucs  que  vous  avez  reçues ,  et  ils  la  portent  à 
leur  chef,  qui  les  satisfait  sur  l’argent  que  vous 
lui  avez  payé  d’avance. 

Ils  sont  tous  enregistrés  à  leurs  bureaux  dans 
chac[ue  ville  ,  et  ils  donnent  une  bonne  et  sûre 
caution.  Le  prix  ordinaire  est  d’environ  dix  sols 
])ar  cent  livres  pour  le  transport  de  la  journée. 
Chaque  directeur  du  bureau  d’une  ville  a  son 
correspondant  dans  une  autre;  ainsi  tous  les  trans¬ 
ports  se  font  sans  embarras  et  sans  inquiétude. 

Les  Portefaix  se  servent  de  perches  de  bam¬ 
bous,  au  milieu  desquelles  ils  suspendent  le  far¬ 
deau  avec  des  cordes  :  à  chaque  perche  il  y  a  deux 
hommes  qui  portent  les  deux  bouts  sur  leurs 
épaules.  Si  le  fardeau  est  trop  pesant,  on  y  met 
cpiatrc  hommes  avec  deux  perches  :  on  en  change 
tous  les  jours ,  et  ils  sont  obligés  de  faire  les 
mêmes  journées  que  ceux  qui  les  emploient.Le 
paiement  étaitt  par  livre ,  ils  portent  le  plus  qu’ils 


DES  Chinois.  49-7 

peuvent,  et  ftietteut  en  usage  différents  moyens 
propres  à  alléger  les  plus  lourds  fardeaux.  On  en 
voit  qui  font  dix  lieues  par  jour  portant  cent 
soixante  de  nos  livres. 

Les  effets  se  transportent  aussi  à  dos  de  mu¬ 
lets  ,  et  encore  plus  souvent  les  ballots  et  les 
marchandises  dans  des  chariots  à  une  roue.  Ces 
chariots  sont  de  véritables  Brouettes,  si  ce  n’est 
que  la  roue  est  fort  grande  et  placée  au  milieu  : 
l’essieu  s’avance  des  deux  côtés ,  et  soutient  de 
chaque  côté  un  treillis ,  sur  lequel  on  place  les 
fardeaux  avec  un  poids  égal  :  l’usage  en  est  fort 
commun  en  plusieurs  endroits  de  la  Chine  :  un 
homme  seul  pousse  ce  chariot  ;  ou  si  la  charge 
est  forte  on  en  ajoute  un  second  qui  tire  par  de¬ 
vant,  ou  bien  un  âne,  et  quelquefois  l’un  et 
l’autre.  Ils  ont  aussi  des  Brouettes  semblables  aux 
nôtres  ,  et  dont  la  roue  est  par  devant  ;  mais  ils 
ne  s’en  servent  guère  pour  les  voyages. 

Quand  on  est  obligé  de  quitter  les  barques  , 
si  les  chemins  par  terre  sont  troji  rudes  pour 
aller  à  cheval ,  on  se  sert  de  Chaises ,  que  les 
Chinois  nomment  Quan- Aiao  ^  c’est-à-dire , 
Chaises  à  la  madarine,  parce  que  celles  des 
Mandarins  ont  à  peu  près  cette  forme. 

Le  corps  de  la  Chaise  approche  assez  pour  la 
figure  de  celui  de  nos  Chaises  à  porteurs;  mais 
il  est  plus  large  ,  plus  élevé  et  plus  léger.  Il  est 
construit  de  bambous ,  c’est-à-dire  ,  d’une  es¬ 
pèce  de  cannes,  également  fortes  et  légères, 
croisées  à  jour  en  forme  de  treillis ,  et  liées 
fortement  ensemble  avec  du  rotin  ,  espèce  de 


498  Mœurs  et  Usages 

canne  forte  et  déliée ,  qui  croît  en  rempant  Jus¬ 
qu’à  huit  cents  ou  mille  pieds  de  longueur. 

Ce  treillis  est  entièrement  couvert  depuis  le 
haut  jusqu’en  bas  d’une  garniture  ou  ornement 
de  toile  de  couleur ,  ou  bien  d’étoffe  de  laine  ou 
de  sole,  selon  que  le  demande  la  saison  ,  avec  une 
seconde  garniture  de  taffetas  huilé  ,  qu’on  met 
par  dessus  en  temps  de  pluie. 

Cette  Chaise,  qui  a  les  dimensions  nécessaires 
pour  y  être  assis  fort  à  l’aise ,  est  soutenue  par  deux 
bras  ou  bâtons  semblables  à  ceux  de  nos  Chaises 
portatives.  Si  elle  n’est  portée  que  par  deux 
hommes,  les  deux  bâtons  sont  appuyés  sur  leurs 
épaules  :  si  c’est  une  Chaise  à  quatre  Porteurs  , 
les  extrémités ,  tant  devant  que  derrière  ,  sont 
passées  dans  des  nœuds  coulants  d’une  grosse 
corde  forte  et  lâche,  pendue  par  le  milieu  à  un 
gros  bâton ,  dont  les  Porteurs  de  Chaises  sou¬ 
tiennent  chacun  un  bout  sur  une  épaule ,  et  alors 
on  a  d’ordinaire  huit  et  même  douze  Porteurs , 
afin  qu’ils  puissent  se  relever  les  uus  les  autres  (1). 

Il  n’est  accordé  d'aller  en  Chaise  à  Porteur 
ou  en  voiture  qu’aux  Princes ,  aux  plus  grands 
Seigneurs,  et  aux  premiers  Magistrats  :  tous  les 
autres  Mandarins  Tartares  doivent  aller  à  cheval 
hiver  et  été. 

Les  Auteurs  de  l’I-Iistoire  Universelle  (2)  ne 
donnent  pas  aux  Européens  le  désir  d’imiter  la 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  IX ,  5-47. 
(a)  Tome  XX,  ^  igi. 


DES  Chinois.  499 

construction  des  Chaises  à  Porteurs  des  Chinois, 
Il  y  en  a  de  deux  sortes  disent-ils  ;  celles  des 
personnes  de  condition  ont  deux  ou  plus  de 
Porteurs  qui  les  portent  sur  les  épaules  ;  les 
autres  n’ont  qu’un  seul  bâton  qui  passe  par  un 
anneau  placé  en  haut  :  elles  ressemblent  à  de 
grandes  cages  portées  entre  deux  hommes,  à  peu 
près  comme  nos  porteurs  de  bierre  portent  un 

barril.. . Les  unes  et  les  autres  sont  si  basses  , 

que  la  personne  qui  est  assise  sur  un  coussin  , 
les  jambes  croisées,  touche  presque  de  la  tête 
au  haut.  Les  communes ,  qui  sont  ordinaire¬ 
ment  de  bois  vernissé  ,  ont  de  petits  trous  ,  ou 
quelques  fentes  étroites,  pour  donner  de  Pair 
et  procurer  aux  femmes  qui  y  sont  le  plaisir 
d’entrevoir  ce  qui  se  passe  dans  les  rues;  mais 
les  plus  riches  sont  si  bien  couvertes  d’une  étofïé 
de  soie,  que  le  jour  ni  l’air  n’y  peuvent  péné¬ 
trer.  On  ne  se  sert  de  ces  sortes  de  Chaises  ,  et 
de  celles  à  deux  roues  ,  que  dans  les  villes,  ou 
pour  quelque  promenade  ,  mais  dans  les  voyages 
plus  longs ,  les  gens  de  qualité  ont  ordinaire¬ 
ment  des  chariots  ou  des  litières  bien  fermées 
pour  leurs  femmes  et  leurs  suivantes. 

Cette  description  des  Chaises  à  Porteurs 
contredit  entièrement  le  récit  de  Duhalde,  rela¬ 
tivement  à  la  hauteur  et  à  la  commodité  de  ces 
voitures.  Tout  dépend  de  l’exactitude  des  Mé¬ 
moires  d’après  lesquels  on  écrit ,  et  de  la  con¬ 
fiance  qu’ils  méritent. 

Ces  Chaises  de  différentes  espèces  ont  sou¬ 
vent  servi  aux  derniers  Ambassadeurs  Anglois 


5oo  MæüRs  ET  Usages 

et  Hollandois,  en  1794  et  1796,  dans  leurs 
voyages  par  terre  j  et  ils  ne  s’en  louent  pas  infi¬ 
niment,  surtout  M.  Van-Braani,  qui  se  plaint 
de  leur  dureté  et  des  secousses  fatiguantes 
qu’il  en  éprouvoit.  Les  Porteurs  se  relayoient 
fréquemment  J  ils  recevoientles  ordres  des  Man¬ 
darins  chargés  des  dispositions  des  routes  à 
faire  :  ils  manquoient  par  fois  les  rendez-vous 
donnés,  et  obligeoient  les  Excellences  à  prendre 
de  fort  mauvais  gîtes  ou  auberges  pour  les  nuitSf 
mais  ils  n’épargnoient  pas  les  excuses  :  l’honnê¬ 
teté  est  ce  qui  coûte  le  moins  à  un  peuple  doux 
et  poli  comme  le  Chinois. 

POSTES  ET  DÉPÊCHES. 

En  remontant  au  temps  de  l’antiquité  elle 
nous  apprend  que  Cyrus ,  dont  l’empire  étoit 
d’une  grande  étendue ,  pour  en  recevoir  de 
promptes  nouvelles  partout  où  il  faisoit  sa  rési¬ 
dence  ,  avoitfait  examiner  ce  qu’un  cheval  pou- 
voit  faire  de  chemin  d’une  traite  en  un  jour,  et 
qu’à  distance  convenue  il  avoit  établi  des  hom¬ 
mes  chargés  de  tenir  ces  relais  prêts  pour  re¬ 
monter  les  courriers  qui  venoient  vers  lui. 

Personne  n’ignore,  dit  Dubos  (  1  ),  que  les 
Empereurs  Romains,  avoient  sur  toutes  les 
grandes  routes  des  maisons  de  poste  placées  à 
une  distance  convenable  les  unes  des  autres ,  et 
qu’on  y  fournissoit ,  sans  payer,  à  tous  ceux  qui 


(1)  Dubos ,  Monarchie  Françoise  ,  tome  I ,  i 
page  142. 


DES  Chinois.  Sot 

étoient  porteurs  d’uu  ordre  du  Prince  expédié 
en  forme  de  brevet ,  déclarant  qu’ils  voyageoient 
pour  son  service,  des  chevaux  et  des  voitures, 
tant  pour  eux  que  pour  leur  suite,  en  un  mot  ce 
qui  étolt  nécessaires  aux  personnes  qui  sont  en 
roule.  C’étolt  une  espèce  de  crime  d’Etat  que  de 
prendre,  des  chevaux  dans  une  de  ces  maisons  , 
sans  avoir  l’ordre  en  question. 

Le  précis  suivant  donnera  les  renseigne¬ 
ments  que  l’on  peut  désirer  sur  l’usage  des  Postés 
en  Chine,  plus  ancien  que  celui  de  l’Empire 
Romain. 

Les  Postes ,  d’après  les  savants  Missionnaires 
françois  de  Pékin ,  étoient  établies  en  Chine 
cinq  cents  ans  avant  l’ère  chrétienne  ;  mais  les 
Postes  continuelles,  qui  ne  datent  en  France 
que  du  règiie  de  Louis  XI,  n’ont  eu  véritable¬ 
ment  lieu  en  Chine  que  vers  Pan  280.  La  raison 
en  est  fort  simple  :  elles  n’étoient  pas  néces¬ 
saires,  quand  chaque  Prince  vassal  de  l’Empire 
gouvernoit  ses  petits  Etats  :  mais  lorsque  Tsin- 
chi-Hoang  eût  tout  subjugué  et  renversé  l’an¬ 
cien  Gouvernement ,  les  Postes  continuelles  de¬ 
vinrent  nécessaires  pour  que  la  Cour  fût  ins¬ 
truite  à  temps  de  tout  ce  qui  se  passoit ,  et  pût 
donner  des- ordres  sans  aucune  interruption. 
Aussi  ce  fameux  usurpateur  qui  étoitun  homme 
plein  de  vues,  appliqua-t-il  ses  premiers  soins 
a  se  ménager  cette  ressource:  il  l’avqit  tellement 
à  cœur ,  que  la  division  nouvelle  de  la  Chiné 
fut  faite  d’après  les  chemins  de  Poste. 

A  en  juger  par  l’histoire  des  Han,  les  Postçs 
Seconde  Part.  I  i 


5o3  MæuKs  ET  Usages 

à  franc  élrler  n’eurent  lieu  que  sous  le  trolsicrae 
Empereur  de  cette  Dynastie:  jusque-là  on 
s’étoit  servi  de  chars  à  la  manière  des  anciens. 
On  porta  successivement  la  diligence  des  cour¬ 
riers  jusqu’à  leur  faire  faire  en  vingt-quatre 
heures  cent  lieues  au  lieu  de  cinquante.  Le  plan 
des  Postes  et  leur  administration  ont  éprouvé  en 
différents  siècles  bien  des  changements,  suivant 
les  abus  ,  les  inconvénients  elles  malheurs  qui 
sont  survenus  successivement.  Aujourd’hui, 
quant _au  fond, et  aux  résultats,  cette  adminis¬ 
tration  est  à  peu  près  la  même  qu’en  France ,  à 
cette  différence  près,  qui  ne  laisse  pas  d’être  im¬ 
portante,  q^ue  les  courriers  et  les  chevaux  de 
rpste  en  Chine  servent  uniquement  pour  le 
service  de  l’État,  eonime  dans  l’Empire  Romain. 
Jae  Gouvernement  permet  que  les  négociants 
donnent  leurs  lettres  au  bureau  de  la  Poste  , 
mais  c’est  seulement  une  tolérance  que  l’intérêt 
pressant  du  commerce  a  obtenue ,  et  qui  cesse 
en  bien  des  circonstances.  Les  principes  de  la  po¬ 
litique  ehinoise  sont  si  rigoureux,  que  Can^-Hi 
n’avoit  pas  osé  donner  une  permission  juridique 
aux  Missionnaires  qu’il  affeçtiounoit ,  de  faire 
venir  par  la  Poste  leurs  lettres. d’Europe.  L’Em¬ 
pereur  régnai!  Jti'en-Long  ne  la  leur  a  accordée 
que  depuis  quelques  années. 

Quant  au  plus  ou  au  moins  de  célérité  des 
Postes,  il  y  a  des  règles  fixes;  c’est lanature  des 
Dépêches  qui  décide  de  la  longueur  du  temps 
qu  elles  seront  en  chemin.  Les  courriers  ordi¬ 
naires  ne  font  guère  qüe  vingt-quatre  à  trente 


DES  Chinois.  5o3 

lieues  par  jour.  Les  courriers  du  cabinet  font  de¬ 
puis  cinquante  jusqu’à  quatre-vingts  quatre- 
vingt-dix  lieues  en  Vingt- quatre  heures.  Un 
courrier  du  cabinet  va  de  Pékin  au  fond  de  la 
Tar'tarie,  CoUime  on  va  en  France  de  Paris  à 
Lyon.  Pour  que  l’on  sache ,  en  cas  de  retard ,  à 
qui  en  attribuer  la  faute ,  ôn  tient  registre  exact 
dans  les  bureaux  delà  Poste  du  jour  et  de  l’heure 
où  a  passé  le  courrier,  etc.  L’administration  de 
France  si  éclairée,  si  surveillante,  ne  suit  pas 
d’autres  principes  généraux  ;  mais  elle  admet 
encore  bien  d’autres  détails  de  perfections  pour 
assurer  le  service  public.  En  Chine ,  où  le  mi¬ 
nistère  n’a  rien  perdu  de  vue  dans  l’ordre  des 
précautions  et  de  l’utilité  ,  les  corps-de-gardes 
établis  sur  le  bord  des  grands  chemins,  contri- 
buen  t  à  faire  passer  avec  une  diligence  incroyable 
les  Lépêcbes  d’un  bout  de  l’Empire  à  l’autre. 

Comme  la  Cour  envoie  souvent  des  Commis¬ 
saires  ,  des  Grands ,  des  Suppléants  dans  les 
provinces,  ou  des  Officiers  à  l’armée ,  la  loi  a 
décidé  le  nombre  de  chevaux  qu’ils  doivent 
avoir  selon  leur  grade.  Les  Comtes  de  l’Em¬ 
pire  ,  par  exemple  ,  ont  dix -huit  chevaux  à 
cause  de  leur  stiite  :  quand  leurs  ordres  les  obli¬ 
gent  à  forcer  les  Postes  ,  ils  sont  précédés  par 
des  postillons,  qui  font  tout  préparer  à  chaque 
endroit  pour  leur  arrivée. 

Lorsqu’après  ia  soumission  et  la  conquête 
du  pays  des  Elutbes,  un  des  Missionnaires  du 
T ribuual  des  Mathématiques  partit  en  Poste , 
afin  d’en  drcssèr  la  carte ,  l’Empereur  lui  donna 
lia 


5o4  Mœurs  et  Usages 

trois  Seigneurs  Tartares  pour  commauder  sa 
route  et  le  conduire.  Cette  course  ,  qui  ne  res¬ 
semble  pas  à  celles  d’Europe  faites  en  chaise 
de  poste ,  est  de  près  de  cinq  mille  lieues  en 
allant  à  franc  étrier.  Il  faut  faire  attention  que 
les  Postes  de  Chine  vont  depuis  les  bords  du 
Hei-long-kian  en  Tartarle,  jusqu’aux  frontières 
Pépou,  et  depids  la  mer  de  Cao-ly  ,  jusqu’assez 
près  de  la  mer  Caspienne. 

Les  Postes  où  l’on  change  de  chevaux  ne 
sont  pas  toujours  en  égale  distance  entr’elles  : 
les  plus  proches  sont  de  cinquante  lis  ;  il  y 
en  a  rarement  de  quarante  :  JDix  lis  font  une 
lieue  commune  de  France.  Les  chevaux  n’ont 
pas  beaucoup  d  apparence  ,  mais  ils  n’en  sont 

Î)as  moins  bons  ,  et  en  état  de  soutenir  les 
ongues  courses  qu’on  leur  fait  faire  :  la  répu¬ 
tation  des  chevaux  .Tartares  est  faite  (t). 

M.  Muller  (2)  dit  qu’en  16845  règne  de 
Cang-hi  ,  les  Chinois  ayoient  établi  de  Pékin 
jusqu’à  Aigun  (  en  Sibérie,  le  long  du  fleuve 
Amur  J  appelé  par  Duhalde  le  Sagalin-ula  ) 
des  stations  de  Poste  ,  au  moyen  desquelles  on 
changeoit  de  chevaux  quatre  fois  par  jour  j 
que  ,  de  cette  manière  deux  Russes  faits  pri¬ 
sonniers  par  les  Chinois  ,  et  chargés  ensuite 
par  cette  nation  de  porter  une  Dépêche  de  la 
Cour ,  ne  mirent  que  quinze  jours  pour  aller 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  P.  XV,  5a. — Duhalde,  II, 
67.  —  Hist.  gén.  de  la  Chine ,  XI ,  3Si. 

(2)  Voyages  des  Russes ,  tom.  II,  in-\% ,  iig. 


DES  Chinois.  5o5 

de  Pékin  à  A.igun  ,  forteresse  située  sur  la  rive 
septentrionale  du  fleuve  Amnr. 

L’Histoire  générale  de  la  Chine  apprend 
que  dans  les  affaires  pressées  on  attache  au 
paquet  des  Dépêches  une  plume  ,  et  qu' alors  il 
faut  que  ceux  qui  la  portent  marchent  jour  et 
nuit,  et  fassent  la  plus  grande  diligence. 

La  Relation  de  l’Ambassade  du  lord  Ma- 
cariney  en  Chine  dans  les  années  1792  à  1794  > 
donne  les  détails  suivants  (  1  ). 

Les  lettres  et  paquets  sont  renfermés  dans 
une  caisse  de  bambou,  quarrée  et  large  ,  por¬ 
tant  un  double  fond  ,  et  assujettie  avec  des  ro¬ 
tins  qui  la  croisent  dans  tous  les  sens.  Elle  est 
fermée ,  et  la  clef  donnée  en  garde  à  l’un  des 
soldats  qui  accompagnent  le  courrier ,  et  dont 
l’office  est  de  la  délivrer  au  maître  seul  de  la 
Poste.  Cette  caisse  (  d’un  bois  très-léger  )  est 
ornée  tout  à  l’entour  d’un  nombre  de  petites 
sonnettes  ,  dont  le  son  agité  par  le  mouvement 
du  cheval  ,  annonce  l’approche  de  la  Poste. 
Cinq  gardes  à  cheval  escortent  le  courrier  , 
pour  qu’on  ne  le  vole  ,  ni  ne  l’insulte.  Des 
relais  sont  établis  de  distance  en  distance ,  et 
on  n’emploie  que  les  chevaux  les  plus  légers 
à  la  course. 

PRÉSENS.  (  Usage  des  ) 

C’est  en  remontant  aux  époques  les  plus  re¬ 
culées  et  après  avoir  consulté  les  fastes  les  plus 


(1)  Trad.  franc.  Fans,  an  ^ 


1.  Il,  w-8°,  37. 
li  3 


5o6  MœuRs  ET  Usages 

anciens  que.  M.  Cibot  nous  instruit  de  ce  qui  a 

rapport  aux  présens  usités  en  Chine. 

On  voit  efïectivement  dans  le  Li-ki,  dans  le 
Tchéou-li ,  etc.  qu’il  est  établi  très-ancienne¬ 
ment,  que  les  Princes  feroient  des  Présens  à 
leurs  sujets,  les  sujets  à  leur  Prince,  les  parents 
à  leurs  ajjiis,  pour  serrer  les  nœuds  de  la  société 
civile. 

Un  supérieur  ne  reçoit  jamais  en  entier  les 
Présens  qu’on  lui  offre  j  mais  plus  il  reçoit , 
plus  il,  honore  celui  qui  les  lui  fait. 

Un  inférieur  reçoit  comme  grâce  tout  ce  que 
lui  donne  son  supérieur ,  et  se  prosterne  devant 
ce  don  pour  le  remercier  :  mais  d’égal  à  égal , 
on  doit  accepter  le  Présent  en  entier  ;  n’en  re¬ 
cevoir  qu’une  partie  seroit  affecter  un  air  de 
supérlprité  qui  dcviendrolt  une  offense. 

L’Empereur  fait  diverses  sortes  de  dons  :  les 
uns  sont  des  Présens  de  parenté,  les  autres  sont 
des  cadeaux  d’un  bon  Maître,  qui  témoigne  sa 
bienveillance  aux  serviteurs  de  sa  maison.  Tels 
sont  ceux  qu’il  donne  aux  trois  saisons,  c’est- 
à-dire  ,  à  la  fin  de  l’année  ,  au  printemps  et  en 
automne  ,  à  tous  ceux  qui  l’approchent ,  ou  qui 
travaillent  pour  lui. 

Indépendamment  de  ces  Présens  ,  il  en  fait 
encore  qu’on  nomme  Présens  de  satisfaction; 
d’autres ,  préseiis  d’amitié ,  comme  d’envoyer 
quelque  plat  de  sa  table  aux  Princes,  aux  Mi¬ 
nistres  ,  aux  Lettrés  ,  aux  Artistes  ;  d’autres , 
Présens  de  joie  d’allégresse,  à  la  suite  d’une 


DES  Chinois.  Soy 

heureuse  nouvelle ,  comme  la  cessalion  d’une 
trop  grande  pluie ,  ou  d’une  trop  grande  séche¬ 
resse  ,  ou  la  naissance  de  quelque  fils ,  ou  petit- 
fds  de  Sa  Majesté  ;  enfin  des  Présens  de  fête. 
Par  exemple  ,  à  l’occasion  du  couronnement 
d’une  Impératrice ,  ou  à  celle  delà  soixantième , 
soixante-dixième  et  quatre-vingtième  année , 
soit  de  l’Impératrice  mère ,  soit  de  l’Empereur , 
tout  l’Empire  prend  part  à  ces  cérémonies ,  et 
chacun  offre  des  Présens,  selon  le  rang  qu’il 
tient  dans  la  Famille  impériale  ,  dans  la  Maison 
de  l’Empereur  ,  ou  dans  l’Etat  :  Sa  Majesté  fait 
à  son  tour  des  dons  extraordinaires. 

CiivN-CHi ,  premier  Empereur  de  la  Dynas¬ 
tie  régnante ,  donna ,  à  l’oceasion  d’une  de  ces 
fêtes  ,  aux  Princes  du  premier  ordre  ,  cent 
onces  d’or ,  dix  mille  d’argent  et  cent  pièces 
de  soie  ;  aux  Princes  du  second  ordre  ,  cin¬ 
quante  onces  d’or ,  cinq  mille,  d’argent  et  cin¬ 
quante  pièces  de  soie  ;  aux  Princes  du  troisième 
ordre ,  vingt-cinq  onces  d’or  ,  deux-  cent  cin¬ 
quante  d’argent  et  vingt-cinq  pièces  de  soie  ;  aux 
Princes  du  quatrième  ordre  ,  treize  onces  d’or, 
cent  vingt  -  cinq  d’argent  et  treize  pièces  de 
soie,  etc. 

Cette  magnificence  encore  n’est  pas  compa.- 
rahle  à  ce  qu’ont  fait  les  Empereurs  des  Dynas¬ 
ties  précédentes. 

L’usage  dcsPrésens  n’est  que  trop  suivi  pour 
aborder  ,  séduire  et  se  rendre  favorables'  les 
Grands.  Leur  fortune,  à  la  vérité  ,  s’accroîtcTau- 
tant  par  cette  voie  dangereuse  qu’ils  provoquent 

li  4 


5o8  Mϟrs  et  Usages 

souvent  ;  mais  malheur  à  eux ,  si  le  vent  de  la 
disgrâce  vient  à  souffler  :  les  de'positions  alors 
s’accumulent  contr’eux,  et  les  peines  qu’ils  ont 
eues  à  recueillir  le  fruit  de  leurs  exactions  , 
tournent  enfin  uniquement  à  l’avantage  du  tré¬ 
sor  de  l’Empereur ,  par  la  confiscation  de  leurs 
biens. 

L’objet  qu’on  s’est  proposé,  de  resserrer  par 
des  présens  les  liens  de  la  société ,  est  très-po¬ 
litique  J  si  l’abus  se  glisse  insensiblement  dans 
la  plus  sage  institution  et  vient  à  la  corrompre  , 
que  peut  faire  le  Gouvernement?  Des  exemples 
fréquents  de  punition  ;il  le  fait  et  frappe  les  têtes 
les  plus  distinguées.  Aussi  en  Chine,  malgré  la 
corruption  des  Mandarins ,  qui  tirent  illicite¬ 
ment  grand  parti  de  leurs  places ,  de  même  que 
les  Vicerois  ,  Gouverneurs  de  villes ,  de  pro¬ 
vinces  ,  etc.  ils  ont  toujours  à  trembler  des 
suites  de  leurs  concussions  ou  de  leurs  prévari¬ 
cations  ;  parce  que  le  ministère  qui  a  d’amples 
moyens  de  les  surveiller,  s’en  occupe  sans  re¬ 
lâche. 

Les  hommes,  dit  l’Empereur  Kung-hi j  se 
doivent  réciproquement  des  Présens  ;  et  il  est 
convenable  entre  amis  de  s’offrir  mutuellement 
des  choses  dont  on  peut  faire  usage  ,  ou  qu’on 
ait  paru  désirer,  (i) 

PRISONS, 

Ces  Prisons,  selon  le  P.  Duhalde  (2),  n’ont  ni 


(1)  Mém.  des  Miss,  de  P.  XÎV. 
(a)  Duhalde,  II,  i3i. 


DES  Chinois.  Sog 

l’horreur  ,  ni  la  malpropreté  des  Prisons  d’Eu¬ 
rope  ,  et  elles  sont  beaucoup  plus  commodes  et 
plus  spacieuses;  elles  sontbâtiesde  la  même  sorte 
presque  dans  tout  T’Empire,  et  situées  dans  des 
lieux  peu  éloignés  des  tribunaux. 

Quand  on  est  entré  parla  première  porté  qui 
donne  sur  la  rue ,  on  marche  dans  une  allée  qui 
conduit  à  une  seconde  porte  ,  par  où  Ton  entre 
dans  une  basse-cour  quW  trliverse  pour  arriver 
à  une  troisième  porte  ,  qui  est  le  logement  des 
géoliers.  Delà  on  entre  dans  une  grande  cour 
quarrée  ;  aux  quatre  côtés  de  cette  cour  sont 
les  chambres  des  prisonniers  élevées  sur  de 
grosses  colonnes  de  bois  qui  forment  une  espèce 
de  galerie.  Aux  quatre  coins  sont  des  prisons 
secrettes  ou  Ton  renferme  les  scélérats  ;  il  ne 
leur  est  pas  libre  de  sortir  pendant  le  jour ,  ni 
de  s’entretenir  dans  la  cour,  comme  on  le  per¬ 
met  quelquefois  aux  autres  prisonniers.  Cepen¬ 
dant  avec  de  l’argent ,  ils  peuvent  obtenir  pour 
quelques  heures  cet  adoucissement  ;  mais  on  a 
la  précaution  de  les  retenir  pendant  la  nuit  ar¬ 
rêtés  par  de  grosses  chaînes ,  dont  on  leur  lie  les 
mains,  les  pieds  et  le  milieu  du  corps  ;  ces 
chaînes  leur  pressent  les  flancs  et  les  serrent  de 
telle  sorte,  qu’à  peine  peuvent-ils  se  remuer. 

Ceu^  dont  les  fautes  ne  sont  pas  considé¬ 
rables,  ont  la  liberté  pendant  le  jour  de  se  pro¬ 
mener  et  de  prendre  Tair  dans  les  cours  de  la 
jirison  :  on  les  assemble  tous  les  soirs,  on  les 
appelle  l’un  après  l’autre  et  on  les  enferme  dans 
une  grande  salle  obscure,  ou  bien  dans  leurs  pe^ 


5io  Mœurs  et  Usages 

tilesclianiLres,  quand  ils  en  ont  loué  pour  être 
plus  commodément. 

Une  sentinelle  veille  toute  la  nuit  pour  tenir 
les  prisonniers  dans  un  profond  silence  ,  et  si 
l’on  eniendoit  le  moindre  bruit,  ou  si  la  lampe 
qui  doit  être  allumée  ,  venoit  à  s’éteindre ,  on 
averliroit  aussitôt  les  géoliers  pour  remédier  au 
désordre. 

D’autres  sont  chargés  de  faire  continuelle¬ 
ment  la  ronde,  et  il  estdiflicile  qu’aucun  deS  pri¬ 
sonniers  s’exposeà  tenter  les  moyens  de  s’évader, 
parce  qu’aussitôt  il  seroil  découvert  et  ne  man- 
queroit  pasd’être  sévèrement  puni  parle  Manda¬ 
rin  qui  visite  très-souvent  les  Prisons,  et  qui  doit 
être  toujours  en  état  d’en  rendre  compte  ;  car  s’il 
y  a  des  malades,  il  eu  doit  répondre  :  c’est  à  lui  de 
faire  venir  les  médecins,  de  procurer  les  remèdes 
aux  frais  de  l’Empereur ,  et  d’apporter  tous  ses 
soins  à  rétablir  leur  santé.  On  est  obligé  de  faire 
connoître  à  l’Empereur  tous  ceux  qui  y  meurent; 
et  souvent  sa  Majesté  ordonne  aux  Mandarins 
supérieurs  d’examiner  si  le  Mandarin  de  justice 
subalterne  a  fait  son  devoir. 

Il  y  a  de  grandes  Prisons ,  comme  celles  de  la 
Cour  souveraine  de  Pékin  ,  dans  lesquelles  on 
permet  aux  marchands,  aux  ouvriers,  aux  tail¬ 
leurs  ,  bouchers ,  marchands  de  riz  et  d’her¬ 
bes,  etc.  d’entrer  pour  le  service  et  la  commo¬ 
dité  de  ceux  qui  y  sont  détenus.  Il'  y  a  même 
des  cuisiniers  qui  apprêtent  à  manger  ;  et  tout 
s’v  fait  avec  un  grand  ordre ,  par  la  vigilance  des 
otliciers. 


DES  Chinois.  5ii 

La  prison  des  femmes  est  séparée  de  celle  des 
hommes;  qn  ne  peut  leur  parler  qu’à  travers  une 
grille  ,  ou  par  letrouqui  sertàpourvoir  à  leurs 
besoins,;  mais  il  est  très-rare  qu’aucun  homme 
en  approche. 

En  E rance  on  doit  à  M.  Necker ,  à  cet  homme 
populaire  par  ambition,  n’ayant  aucune  capacité 
comme  ministre,  et  voulant  encore  donner  des 
élans  philosophiques  pour  des  sentiments  reli¬ 
gieux,  la  suppression  du  petit  Châtelet  et  du 
Fort-rÉvéque  ,  prisons  vraiment  affreuses  ;  on 
lui  doit,  pendant  son  ministère,  l’établissement 
de  la  prison  dite  V Hôtel  de  la  Force  pour  ren¬ 
fermer  les  prisonniers  pour  dettes.  Depuis  1790 
cette  prison  a  cbangé  de  destination  ,  elle  ne  ren¬ 
ferme  plus  maintenant  que  des  malfaiteurs ,  ils 
y  sont  placés  convenablement  et  d’une  manière 
plus  saine  qu’ils  ne  l’étoient  d’abord  ;  elle  est 
plus  célèbre  par  Phorrible  massacre  qui  s’y  est 
commisau  nom  de  la  liberté  ,.en  septembre  1 792, 
que  par  le  souvenir  de  son  fondateur. 

Depuis  un  nombre  d’années  on  s’est  occupé 
de  l’Histoire  générale  des  Chinois  et  des  Mé¬ 
moires  qui  concernent  cette  Nation  si  ancienne. 
Les  esprits  portés  aux  innovations  les  plus  étran¬ 
ges  ,  n’y  ont  pas  vu  que  le  bonheur  des  peuples 
consiste  dans  l’observance  des  lois,  dans  la  sou¬ 
mission  aux  pouvoirs  :  il  n’ont  pas  vu  qu’il  est 
impossible ,  avec  la  volonté  de  l’ordre  ,  que  le 
grand  nombre  commande  ,  qu’il  soit  revêtu  de 
la  force,  de  l’autorité  ,  et  que  le  petit  nombre 
soit  astreint  à  obéir  ;  mais  ils  ont  . remarqué  que 


5i^  Mœurs  ET  Usages 

les  Prisons  chinoises  éloient  construites  diffé¬ 
remment  des  nôtres  ,  et  que  les  prisonniers 
éprouvoient  un  meilleur  traitement.  C’est  tou¬ 
jours  un  bien  de  fait  :  espérons-en  d’autres 
du  bénéfice  du  temps. 

vSALLE  ou  l’on  prend  le  thé. 

Dans  les  hôtels  des  Grands  chaque  appar¬ 
tement  a  sa  destination  :  le  Salon  à  prendre  le 
thé  n’y  est  pas  oublié ,  autrement  la  distribution 
ne  seroit  pas  exacte.  Celui  dont  on  donire  ici 
la  décoration  fait  l’objet  d’une  des  peintures 
de  mon  Recueil  :  il  est  simple  et  conforme  à  la 
manière  chinoise. 

Au  fond  de  la  pièce  est  une  grande  estrade 
revêtue  d’étoffes,  sur  laquellè  sont  assis  deux 
Chinois,  ayant  entr’eux  une  petite  table,  pour 

Î)oser  les  tasses  et  la  théière  que  deux  esclaves 
eur  apportent.  De  chaque  côté  de  l’estrade  sont 
deux  Chinois  qui  paroissent  venir  aussi  prendre 
le  Thé  ;  peut-être  leur  situation  debout  annonce- 
t-elle  qu’ils  sont  les  officiers  de  la  maison. 

Cette  peinture  est  proprement  exécutée  et 
forme  un  ensemble  très-agréable. 

SÉPULTURES  ET  CÉRÉMONIES  avant 

ET  APRÈS  LES  OBSEQUES. 

Article  L  Les  cimetières  des  Juifs  et  des 
Anciens ,  comme  on  le  sait,  étoient  hors  de  l’en¬ 
ceinte  des  villes.  Il  en  a  toujours  été  de  même 
chez  les  Chinois,  et  il  leur  est  défendu  d’en¬ 
terrer  leurs  morts  dans  les  villes  et  dans  les  lieux 


D  E  s  G  H I N  O  I  s.  5 1 3 

qu’on  habile  ;  mais  il  leur  est  permis  de  les  con¬ 
server  dans  leurs  maisons  enfermés  dans  des 
cercueils ,  et  de  les  garder  plusieurs  mois ,  même 
plusieurs  années ,  comme  en  dépôt ,  sans  qu’au¬ 
cun  magistrat  puisse  les  obliger  à  les  inhumer. 

La  salubrité  de  l’air  n’est  pas  altérée  par  ce 
dépôt,  attendu  que  les  cercueils  des  personnes 
aisées ,  dont  il  s’agit  ici ,  sont  faits  de  grosses 
planches  épaisses  d’un  demi-pied  et  davantage , 
et  qu’ils  sont  si  bien  enduits  en  dedans  de  poix 
et  de  bitume ,  et  si  bien  vernissés  en  dehors , 
qu’ils  n’exhalent  aucune  mauvaise  odeur.  On 
en  voit  de  délicatement  ciselés  et  tout  couverts 
de  dorures.  Tel  homme  riche  emploie  jusqu’à 
3oo ,  5oq  écus  ,  et  même  mille  ,  pour  avoir  un 
cercueil  de  bois  précieux ,  orné  de  quantité  de 
figures. 

On  lave  rarement  les  corps  morts ,  mais  on 
revêt  le  défunt  de  ses  plus  beaux  habits  et  des 
marques  de  sa  dignité.  Avant  de  le  placer  dans 
le  cercueil ,  on  répand  de  la  chaux  au  fond ,  et 
ipuand  le  corps  y  est  placé ,  on  y  met  un  coussin , 
ou  beaucoup  de  coton ,  afin  que  la  tête  soit  soli¬ 
dement  appuyée  et  ne  vacille  pas.  Le  coton  et  la 
chaux  servent  à  recevoir  les  humeurs  qui  pour- 
roient  sortir  du  cadavre.  On  remplit  aussi  de 
coton  tous  les  endroits  vides  pour  entretenir  le 
corps, dans  là  situation  où  on  l’a  mis.  Ce  seroit, 
selon  la  manière  de  penser  eu  Chine,  une  cruauté 
Inouie  d’ouvrir  un  cadavre,  et  d’en  tirer  le  cœur 
elles  entrailles  pour  les  enterrer  séparément;  de 
même  que  ce  seroit  une  chose  monstrueuse  de 


5i4  Mœurs  ET  Usages 

voir,  comme  en  Europe,  des  ossements  de  morts 
entassés  les  uns  sur  les  autres  et  exposés  aux  yeux 
des  passants. 

Il  est  incroyable  à  quel  point  va  la  prévoyance 
des  Chinois  pour  avoir  un  cercueil  après  leur 
mort.  ïel  qui  n’aura  que  neuf  ou  dix  pistoles  de 
Lien  ,  en  sacrifiera  une  partie  pour  se  préparer 
un  cercueil,  quelquefois  plus  de  vingt  ans  avant 
qu’il  en  ait  besoin  :  il  le  garde  comme  le  meuble 
le  plus  précieux  de  sa  maison.,  et  il  le  considère 
avec  complaisance  ;  quelquefois  même,  par  suite 
d’un  excessif  amour  filial ,  le  fils  se  vend  et  s’en¬ 
gage  pour  avoir  de  quoi  procurer  un  cercueil  à 
son  père. 

La  forme  des  sépulcres  Varie  selon  les  dif- 
férentesprovinces  :1a  plupart  sontfortbien  blan¬ 
chis  ,  faits  en  forme  de  fer  à  cheval,  et  d’une  cons¬ 
truction  assez  agréable.  On  écrit  le  nom  de  la 
famille,  sur  la  principale  pierre.  Les  pauvres  se 
contentent  do  couvrir  le  cercueil  de  chaume  ou 
de  terre  élevée  de  cinq  à  six  pieds  en  espèce  de 
pyramide.  Plusieurs  renferment  le  cercueil  dans 
une  petite  loge  de  brique  en  forme  de  tombeau. 

Chaque  sépulture  forme  une  enceinte  fermée 
de  murailles  de  terre ,  et  plantée  en  dedans  d’ar¬ 
bres  assez  élevés  (  i  ). 

Les  tombeaux  des  Grands  et  des  Mandarins 
sont  d’une  structure  magnifique.  Une  voûte  en¬ 
fermé  le  cercueil  ;  oit  forme  au-dessus  une  élé¬ 
vation  en  terre  battue ,  haute  d’environ  douze 

(1)  Duhalde,  Hist.  de  'Chine,  iii-fol.  I,  ii  etsuiv. 


DES  Chinois.  5i5 

pieds  sur  huit  ou  dix  de  diamètre ,  qui  prend 
à  peu  près  la  figure  d’uu  chapeau  ;  on  couvre 
cette  terre  de  chaux  et  de  sable  auxquels  on  donne 
la  consistance  d’un  mastic  pour  que  l’eau  n’y 
puisse  pénétrer.  Autour  on  plante  avec  symé¬ 
trie  des  arbres  de  différentes  espèces.  Yis-à- 
vis  est  une  grande  et  longue  table  de  marbre 
blanc  et  poli,  sur  laquelle  est  une  cassolette  avec 
deux  vases  et  deux  chandeliers ,  aussi  de  marbre 
et  très-bien  travaillés  :  de  part  et  d’autre  on 
range  quantité  de  figures  d’officiers,  d’eunu¬ 
ques  ,  de  soldats  ,  de  chevaux  sellés  ,  de  cha¬ 
meaux,  de  tortues,  et  d’autres  animaux  ,  en  dif¬ 
férentes  attitudes ,  qui  marquent  du  respect  et 
de  la  douleur  :  car  les  Chinois  sont  habiles  à 
donner  de  l’âme  aux  ouvrages  de  sculpture  et  à 
y  exprimer  les  passions.  Dans  la  province  de 
Canton  les  tombeaux  sont  en  terre  et  de  figure 
pyramidale  :  ils  sont  entourés  de  bosquets,  de 
sapins  et  de  cyprès. 

M.  de  Saint-Pierre  (i)  ,  qui  a  gourmandé  un 
peu  sévèrement  les  Grands ,  notre  Clergé  ,  nos 
opinions  religieuses,  lui  qui  se  plaît  tant  à  for¬ 
mer  des  Elysées,  dit  éloquemment  que  les  Chi¬ 
nois  font  de  leurs  tombeaux  des  lieux  enchantés, 
qu’ils  les  placent  aux  environs  des  villes  ,  dans 
des  grottes  creusées  dans  le  flanc  des  collines; 
qu’ils  en  décoi-ent  l’entrée  d’architecture  ,  et 
qu’ils  plantent ,  devant  et  autour ,  des  bocages 
de  cyprès  et  de  sapins ,  mêlés  d’arbres  qui  por¬ 
tent  des  fleurs  et  des  fruits  ;  que  ces  lieux  ins- 


(0  Etudes  de  la  Nature ,  tom.  III,  36a, 


5i6  MœuKs  ET  Usages 

pirem  une  profonde  et  douce  mélancolie  ,  non 
seulement  par  l’efTei  naturel  de  leur  décoration, 
mais  aussi  par  le  sentiment  moral  qu’élèvent  en 
nous  les  tombeaux ,  qui  sont  des  monuments 
posés  sur  les frontières  des  deux  mondes. 

Une  note  savante  de  M.  Amiot  nous  instruit 
de  l’ancienne  forme  des  tombeaux  (i)  ;  la  voici. 
«  2207  ans  avant  l’Ere  chrétienne ,  ceux  qui 
étoient  allé  à  Tsang ,  ou  Heu  champêtre  des¬ 
tiné  à  la  sépulture  de  l’Empereur  Chun ,  aper¬ 
çurent  un  Ping-siao ,  oiseau  qui  a,  dit-on, 
quelque  ressemblance  avec  les  moineaux  ordi¬ 
naires,  et  admirèrent  la  manière  singulière  dont 
il  avoit  construit  son  nid.  11  avoit  fait  un  grand 
amas  de  résine  de  couleur  tirant  sur  le  noir,  et 
l’avoit  si  bien  travaillé  qu’elle  formoit  sur  sa 
petite  habitation  ,  comme  un  dôme  ,  qui  le 
garantissoit  de  toutes  les  injures  de  l’air  ;  ce  qui 
leur  fit  naître  l’idée  de  faire  avec  de  la  terre  sur 
le  tombeau  de  Chun  ce  que  l’oiseau  avoit  fait 
avec  de  la  résine  pour  couvrir  son  nid.  Cette 
manière  passa  peu  à  peu  en  coutume,  et  s’éta¬ 
blit  si  bien  que  Ton  ne  donna  plus  aux  tombeaux 
que  le  nom  de  terre  élevée ,  ou  élévation  de 
terre.  La  forme  s’est  conservée;  mais  cette 
antique  simplicité  des  premières  mœurs  s’est 
perdue. 

Ce  fut  sous  la  troisième  Dynastie ,  celle  des 
Tc/teott  J  qu’on  ajouta  (2),  disent  les  Historiens, 


(1)  Éloge  de  Moiilulen,  772-8°.  ai 5. 

(2)  Méin.  des  Miss.:  4e  Pékin.,,  lY ,  ii. 


divers 


DES  Chinois.  5i7 

divers  ornements  sur  les  tombeaux  qui  étoient 
auparavant  très-simples. 

Dans  les  siècles  suivants  on  éleva,  en  l’hon¬ 
neur  des  Empereurs  décédés ,  des  monuments 
superbes.  La  grande  décoration  des  Chinois  en 
architecture ,  est  réservée  pour  ces  sortes  d’édi¬ 
fices  nés  de  la  vanité  humaine  et  du  désir  de 
perpétuer  sa  mémoire  jusqu’aux  races  futures  ; 
mais  les  cendres  que  les  tombeaux  renferment 
ont  toujours  été  un  objet  respectable  pour  tous 
les  peuples.  Rappelons-nous  ces  principes  pour 
ne  plus  nous  en  écarter. 

Le  fondateur  de  la  Dynastie  des  Yuen  qui, 
en  1295,  ordonna  la  destruction  des  tombeaux 
des  Empereurs  de  la  Dynastie  précédente  (  des 
Song)  rendit  sa  mémoire  odieuse  à  la  postérité... 

Article  II.  Description  de  trois  Peintures 
faisant  partie  de  mon  Cabinet  à  Paris. 

Le  N®.  I  donne  la  vue  d’une  plantation  d’ar¬ 
bres,  d’un  feuillé  touffu,  faisant  le  fond  du 
tableau. 

Sur  le  devant  on  voit  le  tombeau  de  la  Souche 
de  la  famille  :  il  est  remarquable  par  la  place  la 
plus  élevée  qu’il  occupe  au  centre ,  et  par  ses 
accessoires  décorés  de  sculptures.  Sur  les  deux 
côtés  sont  rangés  en  demi-cercle  les  autres 
tombeaux  au  nombre  de  quatre ,  tant  à  droite 
qu’à  gauche  :  ils  sont  terminés  en  calottes  d’un 
blanc  de  stuc ,  et  chaussés  d’un  socle  de  couleur 
grise ,  et  ornés  de  moulures.  Mais  les  deux  qui 
sont  à  droite  et  à  gauche  le  plus  près  de  la  Souche, 
Seconde  Part.  K  k 


Si8  Moeurs  et  Usages 

ont  devant  eux  chacun  une  tablette  qui  s’élève 
à  la  majeure  partie  de  la  hauteur  des  tombeaux, 
et  qui  porte  une  inscription  :  ces  inscriptions 
sont  enrichies  de  quelque  sculpture  à  la  partie 
supérieure ,  et  de  même  au-dessus  immédia¬ 
tement  de  leur  base ,  d’une  tête  d’animal  ap¬ 
puyée  sur  une  draperie  tenant  à  l’encadrement 
du  pilastre  ,  ou  plutôt ,  selon  l’expression  chi¬ 
noise  ,  à  la  tablette  chargée  de  l’inscription. 

Un  plan  encore  antérieur  est  fermé  en  de¬ 
hors  par  une  balustrade  rustique  qui  enveloppe 
le  terrain,  s’élevant  depuis  l’entrée  toujours 
en  hauteur. 

Le  N°.  2  ofl’re  également  la  vue  d'un  bocage 
agréable ,  devant  lequel  est  le  tombeau  de  la 
Souche  principale  ,  et  accompagné  de  trois 
autres  tombeaux  de  chaque  côté  rangés  en  fer 
à  cheval. 

Une  table,  en  pierre  ou  en  marbre  blanc, 
servant  de  base  à  la  Souche  de  l’ancêtre,  a  vers 
le  milieu  une  tablette  soutenue  par  des  consoles 
aussi  en  marbre,  et  cette  tablette  présente  des 
vases  remplis  de  fruits  ;  un  autre  vase  placé  au 
milieu  porte  trois  bougies  ,  et  est  suivi  de  deux 
chandeliers  avec  leurs  bougies  ,  ou  flambeaux 
de  cire. 

Devant  ces  socle  et  tablette  est  un  feu  allu¬ 
mé  :  on  voit  sur  le  devant  du  tableau  plusieurs 
Chinois  agenouillés ,  faisant  les  cérémonies  de 
sépulture  ^  et  dans  une  chaire  ,  espèce  de  grand 
fauteuil  sur  la  droite ,  uu  parent  vraisemblable¬ 
ment  du  défunt ,  prononçant  son  éloge. 


DÉS  Chinois.  54^ 

Le  N».  3  représente  les  cérémonies  devant 
le  Koan-tsai  d’un  mort  :  c’est  la  vue  d’un  salon 
de  l’intérieur  d’une  grande  maison. 

Des  inscriptions  ,  des  ballons  de  verre ,  ou 
de  corne  avec  des  bougies  ,  pendus  au  plan¬ 
cher  ,  décorent  le  salon  ,  dont  le  fond  est  tendu 
en  blanc. 

Devant  cette  tenture  est  le  cercueil  ou  la 
représentation  ,  comme  cénotaphe  ,  surmonté 
d’une  draperie  tombante  ,  et  recouvert  d’une 
autre  draperie  blanche.  Ce  cénotaphe  porte  un 
large  gradin  sur  lequel  est  posée  une  sorte  de 
boîte  élevée  plus  large  par  la  base  ;  la  boîte  est 
terminée  en  cône  tronqué  et  couverte  d’étoffe 
rouge  ;  aux  deux  côtés  sont  des  vases  de  porce¬ 
laine  garnis  de  fleurs ,  et  d’autres  vases  de  fruits  ; 
dans  le  milieu  on  voit  un  vase  portant  trois  bou¬ 
gies  ,  et  deux  chandeliers  avec  leurs  bougies 
aussi  allumées,  l’accompagnent. 

Sur  le  plan  antérieur  on  remarque  un  vase 
d’airain  contenant  du  feu  ,  et  sur  les  côtés,  des 
Chinois  à  genoux  faisant  les  cérémonies. 

La  boiserie  du  salpn  se  montre  dans  la  ma¬ 
jeure  partie  de  son  étendue. 

Au  devant  du  cénotaphe  ,  ou  du  cercueil  vé¬ 
ritable  ,  est  une  sorte  d’estrade  sur  laquelle  un 
Chinois  à  genoux  a  derrière  lui  un  enfant  ;  et 
plus  loin  ,  sur  la  droite  ,  un  parent  , la  tête  in-r 
clinée  se  tient  debout.  Tous-  sont  en  habit  de 
deuil ,  c’çst-à-dire ,  en  robes  de  toile  d’un  blanc 
sale. 


K  k  2 


520  Mœurs  et  Usages 

A  gauche  ,  sur  une  table  de  bois  rouge  et 
assez  grossièrement  faite,  sont  posées  une  théière 
et  deux  tasses  j  un  petit  banc  de  bois  rouge  est 
près  la  table. 

Article  III.  On  sait  ,  par  les  documents 
donnés  sur  le  respect  filial ,  combien  ce  senti¬ 
ment  profond  chez  les  Chinois  leur  fait  prendre 
de  soins  de  leur  vivant  dans  tous  les  états  ,  pour 
leurs  cercueils  et  sépultures  ,  les  cérémonies 
et  devoirs  en  usage  s’acquittant  scrupuleuse¬ 
ment  après  la  mort  des  pères  par  les  enfants  ou 
parents  des  défunts. 

M.  Van-Braam-Houckgeest,  second  chef  de 
l’Ambassade  Hollandoise  en  Chine  dans  les 
années  1794  et  1796  ,  nous  dit ,  dans  le  journal 
qu’il  a  tenu  exactement  de  ce  voyage  (  1  )  : 
1°.  «Qu’il  existe  à  la  Chine  un  bois  considéré 
comme  impérissable ,  qu'’on  emploie  aux  cer¬ 
cueils  J  (  mais  quel  est  ce  bois  ?  )  et  qu’il  est  de 
ces  cercueils  dont  le  prix  monte  à  plus  de  cent 
cinquante  louis  d’or  de  France  :  somme  très- 
considérable,  si  l’on  n’y  comprend  pas  les  frais  de 
sculpture  et  bien  d’autres  ornements  que  le  rang 
et  le  luxe  peuvent  exiger. 

20.  Il  nous  donne  l’observation  suivante  toute 
neuve  qu’il  a  faite  dans  son  retour  de  Pékin  à 
Canton  avant  d’arriver  à  Hong-tchéou.  «  Dans 
les  basses  terres  et  humides ,  exposées  aux  inon¬ 
dations  des  fleuves ,  les  cercueils  qui  y  sont  dé- 


(1)  Journal  du  Voyage  de  l'Ambass.  hoUand.  tom.  I, 
in-4°.  p,  289 ,  358. 


DES  Chinois.  Sax 

posés  sont  brûlés  avec  les  cadavres ,  et  l’on  re¬ 
cueille  leurs,  cendres  dans  des  urnes.  C’est  la 
première  fois,  dit-il,  que  j’ai  appris  en  Chine 
qu’il  y  eût  une  province  où  cet  usage  fût  pra¬ 
tiqué,  comme  chez  les  Romains  ;  et  je  n’en  avois 
rien  ouï  dire  de  semblable  depuis  trente-six 
ans  que  je  connais  ce  pays,  malgré  mes  infor¬ 
mations  successives,  sur  les  moeurs  des  habi¬ 
tants,  auprès  des  liomnies  lettrés  et  savants,  de 
tout  ce  qui  pouvoit  avoir  trait  à  l’histoire,  aux 
usages  et  autres  particulai'ités  concernant  cet 
Empire.  Les  urnes  sont  alors  déposées  sans  ris¬ 
que  dans  la  terre ,  et  la  vénération  pour  les 
morts  est  encore  d’une  nouvelle  évidence  par 
cette  preuve  « . 

Il  a  été  facile  à  cet  amateur,  d’après  ses  con- 
noissances  des  mœurs  et  des  curiosités  chinoises, 
de  se  former  une  riche  et  belle  collection ,  telle 
qu’il  dit  se  l’être  procurée. 

L’article  ci-après  fournira  des  explications 
relatives  aux  obsèques; 

Article  IV.  Le  Tiao  ,  ou  la  cérémonie  so¬ 
lennelle  qu’on  rend  au  défunt ,  dure  ordinaire¬ 
ment  sept  jours ,  à  moins  que  quelque  raison 
n’oblige  de  la  borner  à  trois  jours  seulement. 

Pendant  qu’il  est  ouvert,  tous  les  parents  et 
les  amis  qu’on  a  eu  soin  d’inviter ,.  viennent 
rendre  leurs  devoirs  au  défunt;  les  plus  proches 
parents  restent  même  dans  la  maison.  Le  cer¬ 
cueil  est  exposé  dans  la  principale  salle,  parée 
d’étoffes  blanches  qui  sont  souvent  entremêlées 
Kk  3 


523  Mœurs  ET  Usages 

de  pièces  de  soie  noire  et  violette,  et  d’âutres 
ornements  de  deuil  :  on  met  devant  le  cercueil 
une  table  sur  laquelle  on  place  >  soit  l’image  ou 
le  portrait  du  défunt,  soit  un  cartouche  où  son 
nom  est  écrit,  et  qui  de  chaque  côté  est  accom¬ 
pagné  de  fleurs,  de  parfums  et  de  bougies  allu¬ 
mées. 

Ceux  qui  viennent  faire  leurs  compliments 
de  condoléance,  saluent  le  défunt  à  la  manière 
du  pays ,  c’est-à-dire  ,  qu’ils  se  prosternent  et 
qu’ils  frappent  du  front  la  terre  à  plusieurs  re¬ 
prises  devant  la  table ,  sur  laquelle  iis  mettent 
ensuite  quelques  bougies  et  quelques  parfums 
qu’ils  ont  coutume  d’apporter  avec  eux.  Les 
amis  particuliers  accompagnent  ces  cérémonies 
de  gémissements  et  de  pleurs ,  qüi  sé  font  en¬ 
tendre  de  fort  loin. 

Tandis  qü’lls  s’acquittent  de  ces  devoirs,  lé 
fils  aîné  ,  accompagné  de  ses  frères  ,  sDrt  de 
derrière  un  rideau  qui  est  à  côté  du  cercueil, 
se  traînant  à  terre  dans  un  morne  et  profond 
silence,  montrant  un  visage  sur  lequel  la  dou¬ 
leur  est  peinte  et  fondant  en  larmes  :  ils  rendent 
les  saluts  avec  la  même  cérémonie  qu’on  a  pra¬ 
tiquée  devant  le  Cércueil.  Le  même  rideau  ca¬ 
chent  les  femmes  ,  qui  poussent  à  diverses  re¬ 
prises  les  cris  les  plus  lugubres. 

Quand  on  a  achevé  cette  cérémonie ,  un 
parent  éloigné  ou  un  ami  du  défunt,  étant  en 
deuil ,  fait  les  Ironneurs  ;  et  comme  il  a  été 
vous  recevoir  à  la  porte ,  il  vous  coiiduit  dans 
un  autre  âpparteritènt ,  où  l’on  vous  présente 


DES  Chinois.  SaS 

du  llié  et  quelquefois  des  fruits  secs  et  d’autres 
rafraîchissements  semblables,  après  quoi  il  vous 
accompagne  jusqu’à  votre  chaise. 

Lorsqu’on  a  fixé  le  jour  des  obsèques,  on  en 
donne  avis  à  tous  les  parents  et  amis  du  dé¬ 
funt,  qui  ne  manquent  pas  de  se  rendre  au  jour 
marqué.  ; 

On  trouvera  dans  Duhalde ,  qui  donne  ces 
renseignements  ,  la  description  du  convoi  jus¬ 
qu’au  lieu  de  la  sépulture  (i). 

Quand  on  y  est  arrive,  on  voit  à  quelques 
pas  de  la'tombe  des  tables  rangées  dans  les  salles 
qu’on  a  fait  élever  exprès  j  et  tandis  que  les  cé¬ 
rémonies  accoutumées  se  pratiquent,  lès  domes¬ 
tiques  y  préparent  un  repas  qui  sert  ensuite  à 
régaler  toute  la  compagnie.  ' 

S’il  s’agit  d’un  grand  Seigneur  ,  il  y  à  plu¬ 
sieurs  appartements  à  sa  sépulture  ;  et  après 
qu’on  y  a  porté  le  cercueil ,  ün  grand  nombre 
de  parents  y  demeurent  un  ou  mêinè  deux 
iiiois,  pour  y  renouveler  tous  les  jours,  avec 
les  enfants  dù  défunt ,  les  marques  de  leur  dou¬ 
leur.  T^oyëz  Deuil. 

SPECTACLES. 

La  vie  des  Chinois  est  tellement  occupée, 
qu’on  apprendra  sans  étonnement  qu’il  n’y  a 
point  dans  les  villes  de  Pékin,  Nankin,  et  celles 
du  premier  ordre ,  de  Spectacles  ,  de  concerts  , 
de  bals  ,  de  promenades  publiques.  Kojage  de 

CO  Duhalde,  I,  126,  127. 


Kk  4 


524  Mœurs  et  Usages 

M.  Cossignj  à  Canton,  vol.  in-8°.  pag.  8o. 
Cependant  on  voit  à  Pékin  ,  dans  les  places 
publiques ,  de  petits  théâtres  moins  soignés  que 
ceux  de  nos  foires  ;  mais  ils  oni  pour  objet  d’a¬ 
muser  le  peuple. 

Les  danses  sur  la  corde  lâche  et  tendue  ,  les 
tours  d’adresse  et  d’escamotage  ,  font  partie  des 
Spectacles  de  la  Chine. 

M.  Anderson.,  qui  le  premier  a  donné  une 
Relation  de  l’Ambassade  du  lord  Macartney  à 
la  Cour  de  Pékin,  fait  le  récit  de  plusieurs  des 
Spectacles  chinois  ,  et  une  mention  plus  détail¬ 
lée  du  Spectacle  que  l’Empereur  Kien-Long  , 
très-avancé  en  âge  ,  et  qui  a  terminé  peu  après 
sa  longue  et  brillante  carrière  dans  son  palais  de 
Géhol  en  Tartarie,  donna  à  l’Ambassadeur  de 
la  Grande-Bretagne  et  à  sa  suite  (i). 

A  cet  effet ,  dit-il,  on  dressa  dans  une  cour 
intérieure  du  palais  un  théâtre  qui  fut  orné  d’une 
quantité  énorme  de  rubans  et  de  bannières  de 
toutes  les  couleurs.  L’illumination  ,  genre  de 
fête  et  de  décoration  si  familier  et  si  brillant 
chez  les  Chinois  ,  avoit  autant  de  goût  que  de 
magnificence. 

Aux  représentations  de  batailles,  d’évolutions 
militaires  et  de  danses  graves  ,  succédèrent  des 
sauts  périlleux  et  des  tours  d’adresse  incroyables. 

Ces  spectacles ,  dont  on  trouvera  plusieurs 

(i)  Trad.  franç.  de  la  Relat.  de  M.  Andei'son.  Paris , 
AnlN ,  tom.  I,  240. 


DES  Chinois.  525 

détails  curieux  donnés  par  M.  Slaunton ,  rédac¬ 
teur  ou  historien  de  lord  Macartney,  consistent 
aussi  en  comédies  et  pantomimes,  mais  peu  goû¬ 
tées  des  Anglois  ,  qui  ne  furent  sensibles  qu’à 
l’effet  de  la  grande  musique  de  l’Empereur.  Les 
gens  riches  ou  titrés  font  venir  chez  eux,  comme 
nous  l’avons  dit,  dans  certaines  occasions  d’é¬ 
clat,  des  Comédiens  qui  donnent  au  maître  de 
la  maison  le  choix  de  la  pièce  qui  lui  convien¬ 
dra,  et  la  représentation  suit  immédiatement  la 
demande. 

L’article  desDanseurs  de  corde  nous  a  permis 
le  narré  de  quelques  traits  plus  singuliers  et  plus 
frappants  les  uns  que  les  autres.  Nous  y  ren¬ 
voyons. 

SUPERSTITION, HOROSCOPE  et 
astrologie  judiciaire. 

La  Superstition  sur  les  jours  heureux  et  mal¬ 
heureux  va  en  Chine  au-delà  de  tout  ce  qu’on 
peut  dire  :  on  les  consulte ,  on  les  discute  pour 
se  mettre  en  voyage  ,  pour  signer  un  contrat , 
bâtir  une  maison ,  et  pour  se  choisir  une  sépul¬ 
ture.  Une  éclipse  de  soleil  ou  de  lune,  quoique 
annoncée  dans  le  calendrier,  est  regardée  comme 
un  jour  sinistre.  M.  Grosier  a  un  bon  chapitre 
sur  les  superstitions ,  pag.  604  de  son  supplé¬ 
ment  à  l’histoire  générale  de  la  Chine. 

La  Superstition  a  exercé  son  empire  sur  toute 
la  surface  de  la  terre  :  dans  l’antiquité  les  peu¬ 
ples  les  plus  sages  ,  les  plus  éclairés  ,  n’ont  pu 
s’en  garantir  (g),  et  dans  chaque  nation  ce  n’est 


526  Mœurs  et  Usages 

F  as  le  peuple  seul  qui  est  curieux  de  connoîlre 
avenir ,  quoique  ce  soit  un  grand  bienfait  de 
la  Providence  de  l’avoir  dérobé  à  nos  regards. 
L’ambition  a  déterminé  et  déterminèlesbommes 
de  chaque  siècle  à  consulter  le  sort,  à  s’appuyer 
de  prédictions ,  soit  en  les  adoptant  lorsqu’elles 
sont  favorables ,  soit  en  ne  leur  donnant  qu’une 
croyance  politique  pour  arriver  aux  places  ,  anx 
dignités,  aux liDuùeursqu’üs  convoitent, on  pour 
sa  flatter  d’éviter  des  malheurs  qu’ils  ont  la  folie 
de  redouter  et  que  souvent  ils  s’attirent. 

Chez  les  Chinois  la  superstition  a  toute  sa 
force,  meme  parmi  les  Lettrés.  Du  temps  de 
Confucius  elle  portoit  déjà  au  suicide.  On  pré¬ 
tend  que  les  Superstitions  de  l’Astrologie  et  de 
l’Idolâtrie  nuisent  encore  au  succès  de  la  méde¬ 
cine.  Plusieurs  Empereurs  ont  tâché  de  s’op¬ 
poser  à  ce  que  l’on  consultâtles  sorts  et  à  ce  qu’on 
ajoutât  foi  aux  inductions  qu’en  ont  tiré  les 
Bonzes  en  général,  particulièrement  ceux  de  la 
secte  des  Tao-see ,  en  flattant  les  Grands  d’es¬ 
pérances  vaines  fet  chimériques ,  dont  eux  seuls 
retirent  de  prompts  avantages. 

L’ANÔâé  de  notre  èi’e  ,  l’Empereur  A'ao-fAOït 
fit  publier  un  ouvrage  contre  les  augures  et  la 
divination.  Le  fameux  breuvage  de  l’immorta¬ 
lité  a  enivré  Tsin-che-Moàng-ti  et  beaucoup 
d’autres  têtes  impériales ,  l’événement  en  a  dé¬ 
couvert  la  folie.  Les  siècles  se  sont  succédés  et 
ont  transmis  sous  d’autres  formes  des  erreurs 
tout  aussi  grossières.  La  recherche  de  la  pierre 
philosophale  n’a-t-clle  pas  encore  des  adeptes 


DES  Chinois.  ôay 

parmi  nous,  malgré  les  preuves  tant  de  fois  don¬ 
nées  de  l’inutilité  d’une  pareille  poursuite?  Dans 
l'ordre  de  nos  espérances  et  de  nos  craintes ,  dès 
que  la  foiblesse  humaine  n’est  pas  soutenue  par 
des  principes  élevés  et  sûrs ,  elle  s’attache  sans 
choix,  sans  discussion,  à  ce  qui  est  autour  d’elle, 
et  se  laisse  aveuglément  prendre  à  tous  les  pièges. 
Que  d’exetnples  ne  fourniroient  pas  des  per¬ 
sonnes  considérables  de  la  cour  dé  Louis  XIV 
Sur  la  fin  du  XV!!®.  siècle!  Plus  un  royaume  est 
en  proie  aux  désastres,  aux  calamités ,  plus  l’es¬ 
prit  est  accessible  aux  prédictions.  Dès  i5oo  les 
Historiens  disent  que  l’Astrologie  s’étoit  em¬ 
parée  du  gouvernement  du  monde  (i).  Sous  le 
i-ègue  de  Catherine  de  Médicis ,  on  consultoit 
journellemeilt  les  astres ,  et  Gauric  étoit  en 
grande  faveur.  Marié  de  Médicis  eut  Fabroni 
pour  son  Astrologue  ;  Anne  d’Autriche  , 
Morin  ,  etc. 

AvAîtT  notre  révolution  n’avions  -  nous  pas 
la  folie  du  Magnétisme  ,  du  Mesmérisme  ,  et 
l’exemple  miraculeux  du  philosophe  Court  de 
Gébeliu ,  mort  près  du  bacquet  ?  ]N’avions-nous 
pas  le  grand  jongleur  Necker ,  si  jaloux  de  la 
noblesse  françoise  par  le  désespoir  seul  de  n’avoir 
pas  d’ayeux  à  citer  à  ces  Grands  de  la  Cour  de 
Louis  XVI ,  qui  étoient  assez  dégénérés  pour 
flatter  un  Ministre  étranger,dépourYu  des  talents 

(i)  La  connoissance  des  choses  futures  est  tellément 
au-dessiis  de  nos  esprits  ,  qu’il  est  inconcevable  qu’ou 
ait  pu  même  imaginer  ce  qü’on  appelle  VArt  de  la  Di¬ 
vination.  C’est  le  plus  grand  délire  où  l’esprit  humain 
ait  pu  tomber.  Berthier ,  Isaie,  tom.  II,  in-ia. 


528  MœuRs  ET  Usages 

qui  font  l’homme  d’Etat ,  mais  gonflé  d’amour 
propre  ,  hypocrite  adroit  et  profond  ,  dont  les 
fausses  vertus  en  imposoient  tant  à  toute  la 
France  ? 

REVEXoNsànos  Chmois,etne  nous  étonnons 
pas  de  leur  manie.  Tout  est  plein  ,  parmi  eux, 
dit  Duhalde  ,  de  tireurs  d’horoscopes  que  le 
peuple  consulte  :  ce  sont  pour  la  plupart  des 
aveugles  qui  jouent  d’une  espèce  de  petit  tuorbe 
et  qui  vont  de  porte  en  porte  offrir  de  dire  la 
bonne  aventure  pour  deux  ou  trois  caches.  C’est 
une  chose  merveilleuse  d’entendre  ce  qu’ils  dé¬ 
bitent  sur  les  huit  lettres  qui  composent  l’an  , 
le  mois  et  le  jour  de  la  naissance  de  chacun ,  et 
qu’on  appelle  par  cette  raison  la  Pa-tsée.  Ils 
vous  prédisent  des  malheurs  généraux  qui  vous 
menacent;  ils  promettent  plus  ordinairement 
des  richesses ,  des  honneurs  et  de  grands  succès 
dans  le  commerce  ou  dans  les  études  ,  etc.  et 
c’est  le  moyen  de  se  faire  mieux  écouter. 

Le  trait  suivant  pris  dans  la  traduction  fran- 
çoise  des  Voyages  du  savant  M.  Pallas,  est  une 
nouvelle  preuve  de  la  confiance  que  les  Chinois 
ont  dans  les  sorts. 

Oîv  voit  à  Maimat  -  schin  ,  ville  frontière  de 
la  Chine  et  de  la  Russie  ,  dans  les  temples  des 
Idoles ,  deux  tebles  ou  autels ,  sur  le  devant  des¬ 
quels  sont  des  urnes  ,  des  boîtes  à  l’encens ,  des 
flambeaux  et  des  lampes.  On  y  remarque  un  vase 
qui  a  la  forme  d’un  carquois  rempli  de  pièces 
plates  de  roseaux  sur  lesquelles  sont  empreintes 
de  petites  devises  chinoises.  Les  Chinois  vont 


DES  Chinois.  529 

y  tirer  une  de  ces  devises  le  jour  de  l’an  :  ce  sont 
pour  eux  des  oracles  qui  annoncent  ce  qui  leur 
arrivera  d’heureux  ou  de  malheureux  dans  l’an¬ 
née.  Cet  article  des  superstitions  m’entraîne  en¬ 
core  dans  une  digression  sur  nos  erreurs  euro¬ 
péennes  qui  devroient  entièrement  disparoître 
à  la  lueur  d’un  flambeau  plus  lumineux  ;  elles 
nous  dominent  cependant  :un  pareil  rapproche¬ 
ment  doit  nous  rendre  moins  sévères  sur  les  fol- 
blesses  des  Chinois ,  dont  les  plus  sages  ne  con- 
noissent  que  la  religion  naturelle  bien  afl'oiblie 
encore  dans  leurs  esprits. 

On  trouvera  dans  le  texte  que  nous  allons  citer 
des  vérités  fortes  dont  quelques  unes  sont  favo¬ 
rables  aux  Chinois  ,  malgré  leur  attachement 
connu  à  l’Astrologie  judiciaire  ;  et  les  autres 
sont  bien  propres  à  renverser  les  bases  sur  les¬ 
quelles  le  philosophisme  de  nos  jours  a  fondé  ses 
modernes  opinions.  Ce  texte  est  tiré  des  QEufi'es 
du  Roi  de  Prusse  ,  édition  de  Berlin ,  tome  XI , 
z«-8o.  pag.  61. 

«  L  A  Nati  ON  ,  dit  le  Prince  ,  qui  paroît  la 
moins  imbue  de  superstitions,  est  sans  contredit 
la  chinoise  •,  mais  si  les  Grands  suivent  la  doc¬ 
trine  de  Confucius ,  les  peuples  ne  peuvent  s’en 
accommoder  ». . . . 

Cette  doctrine  de  Confucius,  puisée  dans  la 
religion  naturelle,  est  cependant  la  seule  avouée 
en  Chine  par  le  Gouvernement. 

Le  Monarque  philosoplie  fait  ensuite  un  calcul 
d’après  lequel  il  établit  que  sur  dix  millions  d’ha¬ 
bitants  ,  il  n’y  aura  que  mille  personnes  déga- 


53o  Mœurs  et  Usages 

gées  de  toul^réjugé  ,  et  que  leurs  leçons  pro¬ 
duiront  de  minces  effets  sur  le  public - qu’en 

conséquence  la  superstition  ou  le  merveilleux 
doit  conserver  son  empire. 

«  La  commission  d’éclairer  le  peuple,  ajoute- 
t-il,  est  souvent  très-dangereuse  pour  ceux  qui 
s’en  chargent  :  il  faut  se  contenter  d’être  sage 
pour  soi-même  (bonne  leçon  en  politique),  et 
abandonner  l’erreur  au  vulgaire,  en  tachant  de 
le  détourner  des  crimes  qui  dérangent  l’ordre  de 
la  société.  Si  je  voulois  ,  a  dit  le  même  Prince, 
punir  une  de  mes  pi'ovinces ,  je  la  donnerois  à 
gouverner  aux  Philosophes  »... 

La  lettre  ,  pag.  69  etsuiv.  est  encore  à  lire  re¬ 
lativement  aux  superstitions.  Frédéric  le  Grand, 
irréligieux ,  embarrassé  au  milieu  des  systèmes 
dont  les  Dalembert,  les  Voltaire  et  autres  pré¬ 
tendus  philosophes  du  siècle  l’environnoient , 
et  ne  voulant  pas  admettre  ,  selon  son  expres¬ 
sion  ,  le  système  de  la  création ,  admettoit  celui 
de  l’éternité  de  l’Univers  ,  et  s’en  tenoit  là  (1). 
Mais  grand  politique  il  vouloit  une  tolérance 
absolue  ;  et  sachant  tout  ce  qu’il  falloit  pour  gou¬ 
verner  les  hommes  et  les  tenir  dans  l’obéissance 


(1)  L’éloquen  t  auteur  du  voyage  d’Anacharsis  observe 
que  ceux  même  des  philosophes  qui  soutiennent  qxiele 
monde  a  toujours  été,  n’en  admettent  pas  moins  une 
première  cause  ,  qui  de  toute  éternité  agit  sur  la  ma¬ 
tière  :  et  que ,  suivant  eux  ,  il  est  impossible  de  conce¬ 
voir  une  suite  de  mouvements  réguliers  et  concertés, 
sans  recourir  à  un  moteur  intelligent.  Edition  in-4®- 
1788,  IV,  288. 


DES  C  IIINOI  s.  53  1 

aux  lois  :  il  a  dit ,  page  8o  du  volume  déjà  cité, 
eu  parlant  du  système  de  la  nature  ;  «  Qu’il  ne 
»  concevoit  pas  comment  il  se  trouvoit  des  au- 
»  leurs  assez  étourdis  dans  leur  impiété  pour 
»  publier  des  ouvrages  qui  exposent  eux  et  les 
»  autres  à  des  malheurs  réels.  11  faut,  ajoute-t-il, 
»  se  contenter  de  penser  pour  soi  et  laisser  uu 
«  libre  cours  aux  idées  du  vulgaire  ». 

Puispage  1 13 ,  sont  ces  phrases  remarquables; 
»  Je  suis  persuadé  qu’un  philosophe  fanatique, 
>,  est  le  plus  grand  des  monstres  possibles  ,  et 
»  en  raérae  temps  l’animal  le  plus  inconséquent 
»  que  la  terre  ait  produit.  J e  me  contente  donc 
»  de  n’étre  pas  gêné  sur  ce  que  mon  peu  de  foi 
»  me  permet  de  croire  ;  et  loin  d’être  couver— 
»  tisseur,  je  laisse  à  chacun  la  liberté  de  bâtir 
»  un  système  selon  son  bon  plaisir  ».  Qu’auroit- 
il  dit  d’un  Dictionnaire  des  Athées  ? 

L’msTORiErt  élégant  de  l’Astronomie  an¬ 
cienne  ,  inscius  heu  futuri,  s’exprime  ainsi  ; 

«  L’Astrologie  judiciaire  est  une  des  ma¬ 
ladies  de  l’esprit  humain  :  elle  est  née  sans  doute 
de  l’Astronomie.  Tous  les  hommes  impatients 
de  toucher  à  l’avenir ,  voudroient  au  moins  re- 
connoître  celui  qui  les  attend.  Le  sage  seul  sait 
que  cette  counoissance  seroit  funeste.  Malheu¬ 
reux  du  passé ,  mécontent  du  présent,  l’homme 
ne  vit  que  par  l’espérance.  L’incertitude  de  sa 
destinée  le  soutient  dans  une  course  qu’il  s’ef¬ 
force  de  précipiter.  Si  l’avenir  s’ouvroit  devant 
lui,  tourmenté  par  les  maux  futurs  rendus  pré¬ 
sents  ,  peu  sensible  à  des  biens  usés  avant  la 


'532  Mœurs  et  Usages 

jouissance ,  son  existence  ne  seroit  plus  qu*un 
fardeau.  La  sagesse  divine  nous  a  épargné  tous 
■  ces  maux  que  l’ Astrologie  a  voulu  répandre  sur 
la  terre  w . 

«  L’Astrologie  naturelle  est  une  observa¬ 
tion . et  l’Astrologie  judiciaire,  un  système . 

qui  a  eu  sa  source  dans  le  matérialisme  ». 
Bailly,  Histoire  de  V Astronomie  anc.  1782, 
i}l-i!^.°.I)iscours prélim.  page  1 4,  et  texte  page  273. 

Le  même  auteur ,  Lettre  XI  sur  l’Atlantide, 
édit,  de  1779,  in-4®. ,  a  dit  ce  qui  suit  :  Quoi- 
qu’étranger  à  mon  sujet  je  ne  puis  me  refuser  à 
l’occasion  de  citer  cette  énergique  réflexion  de 
l’Académicien  philosophe ,  relativement  aux 
malheurs  que  le  changement  de  ses  sentiments 
a  fait  fondre  sur  lui. 

«Les  conquérants  (  Alexandre  le  Grand  , 
»  Jules  César,  Pompée,  Gcngiskan,  Tamer- 
»  lan,  etc.  )  ont  des  pieds  de  fer ,  ils  brisent  en 
»  marchant;  et  la  poussière  qui  s’élève  à  leurs 
»  passages,  couvre  ce  qu’ils  laissent  en  arrière. 
»  Tout  finit  et  tout  recommence  avec  eux.  Ne 
»  souhaitons  jamais  de  révolutions,  plaignons 
»  nos  pères  de  celles  qu’ils  ont  éprouvées.  Le 
»  bien  dans  la  nature  physique  et  morale  ne  des- 
»  cend  sur  nous  que  lentement ,  peu  à  peu ,  j’ai 
»  presque  dit  goutte  à  goutte.  Mais  tout  ce  qui 
»  est  subit,  inslantané,  tout  ce  qui  est  révolu- 
»  tion ,  est  une  source  de  maux.  Les  déluges 
»  d’eau ,  de  feu  et  d’hommes ,  ne  s’étendent 
»  sur  la  terre  que  pour  la  ravager  :  ce  sont  les 
maux 


DES  Chinois.  533 

«  maux  des  révolutions  qui  font  la  nuit  des 

«temps  (i)«. 

Presque  denos  jours  ,  le  comte  deÉoulainvil- 
liers,  mort  en  1722  ;  homme  d’ailleurs  de  beau¬ 
coup  d’esprit ,  étoit  infatué  de  l’Astrologie  ju¬ 
diciaire  sur  laquelle  il  a  beaucoup  écrit,  et 
il  se  montroit  assez  incrédule  en  matière  de 
Religion  :  quel  contraste  ? 

TABAC. 

On  ne  prend  guère  de  Tabac  qu’à  Pékin  -  ij 
vient  de  Portugal  :  on  le  met  dans  de  petits  fla¬ 
cons  de  verre  coloré  ,  dont  la  forme  est  appro¬ 
priée  à  la  manière  dont  les  Chinois  le  présentent 
et  le  prennent  (2). 

Cela  est  vrai  pour  le  Tabac  en  poudre;  mais 
les  Chinois  et  les  Tar tares  se  passeroient  plutôt 
de  thé ,  leur  boisson  ordinaire ,  que  de  Tabac 
à  fumer.  Ils  ne  peuvent  rester  un  quart-d’heure 
sans  avoir  la  pipe  à  la  bouche  ;  et  on  ne  les  voit 
guère  sans  fumer  partout  où  ils  se  trouvent , 
même  dans  la  rue.  Comme  leurs  pipes  ne  sont 
pas  plus  fortes  qu’un  dé  à  coudre  ,  ils  ont  le 
plaisir  de  les  charger  et  de  les  allumer  fréquem¬ 
ment  (3).  La  classe  distinguée  des  Magistrats  et 

(1)  M.  Montjoie ,  in-.8.  Hist.  delà  BAvol.  française 
a  tracé  le  caractère  de  Jean-Sylvain  Bailly  auquel  il 
aççorde  une  grande  bonlionjie.  Je  dirai  plus,  une  mo¬ 
destie,  une  honnêteté  marquée;  mais  cesqualitésétoient 
en  lui  avant  1789  ,  et  depuis  elles  Qnf  disparu  dans  son 
caractère. 

(Z)  Mémoires  des  Missionn.  de  Pélûn  ,  VÎÎI ,  •Æf 

(3)  Traduction  des  Voyages  de  Pallas ,  IV ,  178.  ■ 

Seconde  Part.  L  1 


S3/|.  MæüRs  ET  Usages 

des  Lettrés  u’est  pas  comprise  dans  cet  usage  de 

fumer  en  public. 

,  On  tire  de  Canton  de  jolies  tabatières  en 
porcelaine  ;  mais  les  Chinois  sont  plus  curieux 
de  celles  venues  de  F  rance ,  dont  les  formes  et 
l’élégance  sont  remarquables. 

TIRER  AU  BLANC. 

La  Loi  qu’on  observe  dans  cette  sorte  de  jeu, 
est  que  celui  de  la  compagnie  qui  touche  le  but , 
oblige  les  autres  à  vider  une  petite  tasse  de  vin, 
en  buvant  à  sa  santé. 

L’Empereur  Cang-hi ,  remarquant  la  mol¬ 
lesse  et  l’indolence  des  Tartares,  mit  en  vogue 
cet  exercice  ,  dans  lequel  personne  ne  pouvoit 
lui  disputer  l’honneur  de  tirer  une  flèche  avec 
plus  de  force  et  de  justesse.  L’exemple  fut  suivi, 
et  les  pères  firent  aussitôt  exercer  leurs  enfants, 
pour  les  rendre  adroits  et  forts  dès  le  bas  âge. 
Les  Tartares  et  les  Chinois  parvinrent  jlromp- 
lement  ensuite  à  acquérir  une  grande  adresse  à 
tirer  de  l’arc  (i). 

TROMPETTES. 

Les  Trompettes  des  Mantchous  (  Tartares) 
ne  sont  autre  chose  que  des  coquilles  de  la 
grosse  espèce  ,  dont  ils  tirent  des  sons  aussi 
mélodieux  ,  et  beaucoup  plus  doux  que  ceux 
de  la  Trompette.  Les  Tartares  Mantchous  font 
la  force  des  armées  Chinoises. 


(1)  Duhalde,! J  loa- 


DES  C  HINOIS.  535 

Deux  autres  sortes  de  Trompettes  ont  été 
imaginées  pour  les  troupes  :  elles  sont  à  l’octave 
l’une  de  l’autre  ,  et  s’accordent  avec  le  son  du- 
tambour  qui  entre  dans  la  musique  chinoise. 
Toutes  deux  sont  de  cuivre  battu  ;  elles  pèsent 
chacune  sept  livres  ,  et  diffèrent  entr’elles  par 
leur  figure  et  leur  construction.  Le  prix  de 
chaque  Trompette  revient  à  i3  liv.  2  solsô  den. 
de  notre  monnoie  (i).  . 

On  trouvera  dans  le  tome  VII,  des  Mémoires 
des  Miss.  Franc,  de  Pékin  ,  la  description 
des  instruments  militaires  -en  usage  dans  les 
armées  chinoises ,  et  tout  ce  qui  peut  faire  con- 
noître  la  Tactique  de  cette  nation  :  on  doit  ces 
renseignements  savants  et  neufs  à  M.  Amiot. 

TRONE  DE  L’EMPEREUR. 

Le  TkÔne  ,  qui  est  à  Pékin  dans  le  palais 
impérial ,  au  milieu  d’une  salle  longue  d’envi¬ 
ron  cent  trente  pieds  et  presque  quarrée,  con¬ 
siste  en  une  haute  strade  ,  mais  qui  n’est  ni 
riche  ni  magnifique  :  elle  porte  pour  toute 
inscription  la  lettre  Chingj  que  les  auteurs  de 
Relations  ont  traduit  par  le  mot  Saint.  Elle 
n’a  cependant  pas  toujours  cette  signification 
et  elle  répond  quelquefois  mieux  au  mot  latin 
eocimius  J  ou  aux  mots  françois  excellent,  par¬ 
fait  ,  très-sage.  Sur  la  plate-forme  du  devant 
sont  des  grands  vases  de  bronze  fort  larges  et 

(1)  Eloge  de  Moukden  ;  notes,  p.  Soi.  —  Mém.  des 
Miss,  de  Pékin,  VII,  379. 


L1  2 


536  Mœurs  et  Usages 
très-épais  ,  dans  lesquels  on  brûle  des  parfums 
aux  temps  de  cérémonie  :  il  y  a  aussi  dés  can¬ 
délabres  façonnés  en  oiseaux  propres  à  porter 
des  flambeaux  de  cire. 

Le  lambris  de  cette  Salle  du  Trône  est  tout 
en  sculpture  vernissé  de  vert  et  chargé  de  dra¬ 
gons  dorés.  Les  colonnes,  qui  soutiennent  le  toit 
en  dedans  ,  sont  de  six  à  sept  pieds  de  circonfé¬ 
rence  par  le  bas  ;  elles  sont  incrustés  d’une 
espèce  de  pâte  enduite  d’un  vernis  rouge. 

Le  pavé  est  eu  partie  couvert  de  tapis ,  façon 
de  Turquie,  très-médiocres  :  les  murailles  sont 
dénuées  de  tout  ornement,  fort  bien  blanchies, 
mais  sans  tapisseries ,  sans  glaces ,  sans  lustres  , 
ni  peintures  (i). 

Le  Siège  de  l’Empereur  ,  dans  ses  Palais , 
dans  ses  Maisons  de  plaisance  ,  est  toujours 
appelé  Trône  {h). 

VOLEURS, FILOUX  ET  MENDIANTS. 

Les  Voleurs  n’usent  presque  jamais  de  vio¬ 
lence  :  ce  n’est  que  par  subtilité  et  par  adresse 
qu’ils  cherchent  à  dérober.  11  yen  a  qui  suivent 
quelquefois  un  marchand  deux  ou  trois  jours  , 

au’à  ce  qu’ils  aient  trouvé  le  moment  favo- 
e  de  foire  leur  coup. 

Ils  se  glissent  dans  les  barques  pendant  la 
nuit  :  on  dit  meme  qu’au  moyen  de  la  fumée 
d’une  certaine  drogue  qu’ils  brûlent,  ils  én- 
dorment  tout  le  monde  au  point  qu’ils  puissent 

(i)  Duhalde  ,  I,  17. 


DES  Chinois. 

en  pk'lne  liberté  et  sans  être  aperçus,  fouiller 
et  emporter  ,  tout  ce  qui  est  à  leur- convenance. 

Les  voleurs  de  grand  cliémin  sont  rares  a  là 
Chine  :  il  scii  trouve  quelquefois  dans  les  pro¬ 
vinces  voisines  de  Pékin;  mais  ils  n’ôtent  pres¬ 
que  jamais  la  vie  à  ce'ùx'  dont  ils  prennent  la 
boiirse:' quand  ils  ont  fait  leur  coup,  ils  se  sau¬ 
vent  promptement.  Dans  les  autres  provinces  ou 
parle  très-peu  de  Voleurs  de  grand  elièmin.  ’ 

Ceux  qu’oii  prend  armés,  sont  punis  de  mort. 
Pour  vois' d’adresse  ,  on  leur  applique  avec  iiii 
fer  chaud  une  marqué :1a  première  fois  sur  le 
bras  gauche  f  ia  seconde  fois  sur  le  bras  droit , 
et  :1a  troisième  on  les  livre  au  tribunal  des  cri¬ 
mes.  Le -vol  entre  parents  est  considéré  comme 
grave,  et  puni  plus  sévèrement  que  lorsqu’il  est 
fait  à  des  étrangers  :  on  .ne  traite  pas  en  général 
les  malfaiteurs  avec  la.  même  rigueur  qu’en  Eu- 
l’ope. 

En  France,  par  exemple,  un  Voleür  est  pendu 
ou  envoyé  aux  galères  (i)  :  à  la  Chine  il  en  est 
souvent  quitte  pour  quelques  coups  de  bâton. 
Tel  étoit  l’ancien  ordre  des  choses. 

Il  paroît  qu’il ,  existe  un  grand  nombre  de 
Mendiants  eil  Chine ,  et  les  Bonzes  ne  doivent 


(i)  Notre  Gode  çriüiinèl  n’ést  plus  le  même  depuis 
1789.  Il  étoit  peut-être  trop  sévère  ;  mais  porté  à  l’excès 
contraire  ,  les  coupables  ont  bien  profité  de  soiiinduU 
gence  plénière ,  et  les  lionnêtes  gens  sont  devenus  leurs 
victimes  :  heureusement  un  Gouvernement  plus  sage  et 
plus  éclairé  s’est  occupé  et  s’occupe  d'y  remédier. 

L1  3  ' 


538  Mœurs  ET  Usa GES 

pas  être  oubliés  dans  cette  liste  :  ils  ne  volent 
que  ceux  qu’une  fausse  compassion  tend  sensi¬ 
bles.  Parmi  ces  Mendiants  ou  en  voit  qui,  con¬ 
duits  par  un  chien ,  à  cause  de  leur  cécité  ,  sol¬ 
licitent  des  aumônes  :  d’autres,  aveugles  aussi, 
■jouent  de  la  guitare  aux  portes  des  maisons  et 
ne  quittent  que  quand  on  leur  a  donné  ;  l’im¬ 
portunité  de  leur  part  est  le  moyen  le  plus  sûr 
d’obtenir  la  charité  (  1  ). 

Un  de  mes  Recueils  de  Peinture  olfre  les  su¬ 
jets  suivants  décrits  à  la  fin  du  volume.  . 

■  Peinture  XVI.  Mendiant  qui  porte  sa  mère 
sur  ses  épaules  ,  pour  toucher  de  compassion 
par  cet  exemple  de  la  piété  filiale.  Il  est  aveugle; 
le  chien  qui  le  conduit  porte  à  la  geule  une  tasse 
pour  recevoir  l’aumône  que  les  gens  charitables 
font  à  son  maître  :  il  a  au  bas  un  panier  pour 
mettre  le  riz  qu’on  lui  donne. 

Peinture  XVII.  A  veugle  qui  joue  de  la  gui¬ 
tare  :  grand  nombre  de  ses  pareils  gagnent  leur 
vie  à  ce  métier. 

Peinture  XVIII.  Filou  qui  vole  une  pipe  à 
un  voyageur  monté  sur  un  âne. 

Lord  Anson  (  Voyage  autour  du  Monde), 


(i)  Duhalde,  I,  67.  —  II,  77. —  Mém*  des  Miss.de 
Pékin,  VIII,  ii5,  161.^ — Les  Mémoires  et  Journaux 
des  deux  derniers  Ambassadeurs  anglois  et  Hollandois, 
disent  cependant  que  dans  leurs  longues  traversées  ils 
n’ont  pas 'VU  de  Mendiants  eh  Chine.  Faire  une  route 
ou  séjourner  long-temps ,  donne  lieu  à  d’autres  obser¬ 
vations. 


DES  Chinois.  53g 

a  rudement  inculqué  les  Cliinois  en  général , 
et  principalement  les  marchands  de  Canton ,  sur 
la  passion  excessive  qu’ils  ont  pour  l’argent.  Il 
est  vrai  que  les  marchands  se  prêtent  souvent  à 
toutes  les  voies  et  moyens  de  tromper ,  qu’ils 
y  excellent,  et  que  les  artistes  exécutent  toutes 
les  jieintures  obscènes  qu’on  leur  commande 
d’Europe.  Les  étrangers,  par  leur  immoralité,, 
n’ont-ils  pas  encouragé  ces  peintures  lubriques 
qui  ne  pénètrent  jamais  dans  l’intérieur  de  l’Em¬ 
pire  ,  et  ne  sont-ils  pas  aussi  coupables  que  les 
chinois  de  Canton  ? 

Le  capitaine  anglois  Jean-Méarhs ■,  dans  son 
dernier  voyage  de  la  Chine  ,  est  plus  équitable 
à  l’égard  des  Chinois  :  il  avoue  quelques-uns 
de  leurs  tours  do  friponnerie;  mais  il  dit  qu’il 
y  a  dans  ce  port  et  dans  toutes  les  grandes  villes 
de  la  Chine  des  maisons  de  commerce  auxquelles 
on  peut  donner  avec  sûreté  sa  confiance. 

Nos  Etats  d’Europe  sont- ils  exempts  des 
vols  et  des  voleurs?  Non  certainement. 

VOYAGEURS. 

On  NE  trouve  pas  dans  les  auberges  de  lits 
dressés  ;  la  coutume  est  que  les  Voyageurs  por¬ 
tent  leur  lit  avec  eux  ,  à  moins  qu’ils  n’aiment 
mieux  coucher  fraîchement  .et  durement  sur 
une  simple  natte  (i),  selon  l’.usage  fréquent  dans. 
l’Asie. 

Les  mœurs  et  les  usages  étant  si  différents 


L1  4 


(i)  Duhalde,  I,  96. 


54°  Mœurs  et  Usages 

dans  les  diverses  parties  du  monde ,  qui  seroit 
surpris  de  ne  pas  trouver  en  Chine  des  hôtels 
garnis ,  pourvus  de  toutes  choses  commodes  pour 
des  hommes  fatigués;  quand  on  sait,  malgré 
notre  luxe  etnos  recherches  européennes,  qu’il 
n’y  a  pas  6o  à  bo  années,  qu’en  voyageant  en 
Espagne,  les  aubergistes,  entendant  très  -  mal 
leurs  intérêts,  ne  vouloient  pas  Iburnir  dans 
leurs  hôtelleries  d’aliments,  ni  les  choses  dont 
on  avoit  le  plus  de  besoin  ,  et  qu’ils  se  conten- 
toient  d’indiquer  ceux  qui  vendûient  les  comes¬ 
tibles  ;  etc. 

USAGÉS  ANCiÉivs  ET  iWOOËRîvÊs.  (Quelques) 

Par  ùn  attachement  outré  aux  anciens  usages 
les  Chinois  aimèrent  mieux  ,  lors  de  l’invasion 
des  Tartares  qui  sont  aujourd’hui  sur  le  trône , 
se  laisser  couper  la  tête  ^  que  de  raser  leurs 
cheç’eux  (i),  et  s’exiler  de  leur  patrie  ,  que  de 
porter  des  habits  fendus  par  devant  et  par  der- 
l'ière.  Cette  opiniâtreté  ridicule  n'étoit  qu’une 
suite  de  l’abus  de  cette  grande  maxime  ^  qu’// 
Jàut  conserver  son  corps  tel  qu’on  l’a  reçu  de 
son  père  et  de  sa  mère ,  et  ne  point  changer  ce 
qu’ont  établi  nos  ancêtres.  Il  faut  n’avoir  au¬ 
cune  connoissailce  de  l’histoire  ni  des  moeurs 
des  Chinois,  pour  ignorer  que  c’est  cet  article  de 
la  piété  filiale,  poussée  hors  de  son  vrai  sens, 
qui  fait  porter  des  ongles  si  longs  aux  personnes 


(i)  Sous  le  régné  de  Pierre  I ,  les  Rtisses  ne  se  sont- 
ils  pas  portés  aux  plus  graruls  excès  pour  ne  pas  perdre 
leur  barbe? 


DES  Chinois.  54-1 

de  qualité ,  aux  lettrés  et  aux  personnes  du  sexe  ; 
que  c’est  lui  qui  a  fait  préférer  la  mort  aux  am¬ 
putations  salutaires  de  la  chirurgie;  qui  fait  re¬ 
garder  d’avoir  la  tête  tranchée  comme  une  fin 
plus  infamante  que  d’être  pendu,  et  qui  perpétue 
une  infinité  d’usages  et  de  coutumes,  malgré 
tous  les  cris  de  la  réflexion.  Mais  cette  erreur  a 
un  avantage  :  c’est  elle  qui  dégoûte  les  Chinois 
de  toute  nouveauté ,  et  qui  les  sauve  de  ces  chan¬ 
gements  perpétuels  dans  la  manière  de  se  nour¬ 
rir  ,  de  s’habiller ,  de  se  loger  ,  de  se  meubler  , 
qui  mettent  en  Europe  une  génération  si  loin 
de  l’autre ,  et  font  succéder  en  quelque  sorte  une 
nation  à  une  autre  nation  dans  le  même  pays. 
(  L’empire  de  la  mode  ,  qui  subjugue  tout  en 
F  rance,  qui  entraîne  à  sa  suite  tant  d’excès,  de  fo¬ 
lies  et  de  dépenses,  est  inconnu  en  Chine;  etl’on 
n’y  respecte  que  l’empire  des  anciens  usages  ). 

C’en  est  un  universellement  reçu  de  donner 
de  grandes  démonstrations  de  joie  à  la  naissance 
d’un  fils.  On  cuit,  on  durcit  quantité  d’oeufs  ( i  ). 
de  poules  et  de  cannes  :  on  prépare  du  riz  clair 
pour  ceux  qui  viennent  prendre  part  à  la  joie....  ; 
on  envoie  chez  eux  divers  présens  de  choses 
propres  à  les  régaler  :  c’est  ce  qui  s’appelle  le 
régal  du  poil  follet. 

La  cérémonie  est  plus  grande  le  troisième 
jour  qu’on  lave  l’enfant  :  on  prépare  des  œufs  par 
centaine  et  par  mille  ;  on  les  peint  de  toutes 


(1)  Ce  même  usage  relativement  aux  présens  d’oeufs 
durs  a  lieu  en  Russie. 


542  Mœurs  et  Usages 

sortes  de  couleurs,  et  ou  les  nomme  les  oeufs  du 
troisième  jour  ;  c’est  alors  que  les  parents  et  les 
voisins  viennent  en  foule  à  la  porte  de  la  maison 
pour  offrir  pareillement  des  œufs  et  diverses 
sortes  de  gâteaux  sucrés  (1). 

Parbii  les  riclies  la  dépense  est  bien  plus 
grande  surtout  s’il  J  a  long-temps  qu’ils  at¬ 
tendent  un  liéritier  :  on  tue  une  grande  quantité 
de  poules,  de  canards,  etc.  on  fait  un  grand 
festin ,  et  l’on  n’épargne  rien  pour  donner  des 
marques  de  réjouissance.  Un  héritier  ,  un  suc¬ 
cesseur  ,  meme  adoptif,  est  un  bonheur  néces¬ 
saire  à  un  Chinois. 

Les  Chinois  distinguent  la  nuit  en  cinq  par¬ 
ties  y  par  les  veilles  qu’ils  font  battre  sur  le  tam¬ 
bour  d’intervalle  en  intervalle.  La  première  est 
à  l’entrée  de  la  nuit  ,  et  la  dernière  se  bat  à 
l’aurore. 

La  viande  est  ce  qu’il  y  a  de  plus  exquis  pour 
les  Tartares  et  plour  les  Chinois  ;  mais  ils  ne  sont 
pas  délicats  sur  le  choix  ...  La  chair  de  .cheval , 
de  chameau,  d’âne  ,  et  de  chien  même  ,  est  ex¬ 
cellente  à  leur  goût.  Encore  la  plupart  de  ces 
animaux  ,  quand  on  les  vend  au  marché ,  sont 
morts  de  vieillesse  ou  de  maladie  :  car  il  est  dé¬ 
fendu  de  tuer  les  chameaux,  les  chevaux,  et 
non  les  chiens  que  le  peuple  aime. beaucoup.  La 
prodigieuse  population  entraîne  de  grands  be¬ 
soins  et  décide  rusagè  de  tous  les,  aliments  qui 
peuvent  soutenir  la  vie. 


(1)  Duhalde.  III ,  i34'.—Mém.  des  Miss,  de  Pékin* 
IV,  387. 


DES  Chinois.  543 

C’est  une  coutume  à  la  Chine  de  délasser  les 
bêtes  de  somme,  chevaux ,  mulets,  et  autres, 
en  les  faisant  aller  et  venir  à  pas  comptés  ,  pen¬ 
dant  environ  une  demi-heure  de  temps,  surtout 
si  c’est  après  une  course  un  peu  longue  :  sans 
cette  sage  précaution ,  les  bêtes  seroient  bientôt 
hors  de  service. 

Les  Chinois ,  de  même  que  les  Tartares ,  ne 
ferrent  pas  leurs  chevaux.  A  Rome  on  ne  ferre 
pas  les  pieds  de  derrière  des  chevaux  de  carrosse  : 
dans  nos  pays  montueux  méridionaux,  on  ferre 
les  pieds  des  vaches. 

Chaque  nation  a  ses  préjugés  et  ses  travers. 
La  frisure  des  cheveux,  accompagnée  de  pom¬ 
made  et  de  poudre ,  est  aussi  ridicule  dans  les 
idées  des  Chinois,  que  la  longueur  de  leurs 
ongles  dans  les  idées  des  Européens.  Encore  faut- 
il  ajouter,  selon  la  réflexion  des  Missionnaires 
de  Pékin ,  qu’il  y  a  incomparablement  moins  de 
personnes  en  Chine  ,  toutes  les  proportions  du 
rang  et  des  conditions  gardées ,  qui  aient  les 
ongles  longs ,  qu’il  n’y  en  a  de  frisées  et  de  pou¬ 
drées  en  Europe  (i). 

M.  Paw  ést  le  seul  qui  ait  avancé  que  les 
Femmes  Chinoises  allongent  leurs  paupières  par 
artifice.  Mais  que  n’a-t-il  pas  dit  d’absurde  ? 


(i)  Mém.  des  Miss,  de  Pékin,  II ,  468.  —  VII ,  3z. 
■  Fin  de  la  seconde  et  dernieue  Partie. 


544  Notes  sur  les  Mœurs  et  Usages 


NOTES 

SUR  LES  MCEÜRS  ET  USAGES  DES  CHÏNOIS. 


P.  374.  («)  Plusieurs  Historiens  considèrent  les 
Chinois  coiniiie  une  colonie,  qui,  après  la  confusion 
des  langues,  lors  de  la  constructioncle  laTour  de  Babel, 
en  l’an  2247 ,  avant  l’ère  dirétieilne ,  s’est  portée  des 
plaines  de  Sennaari  vers  la  Chine  ,  et  est  venue  s'établir 
dans  la  province  de  Chaii-si ,  et  selon  d’autres,  dans 
celle  de  Chan-tong. 

P.  421.  Mém.  des  Miss,  de  Pékin ,  Tom,  XI,  40.; 
—  Les  Grecs,  selon  Plutarque,  étoient  fort  soigneux 
et  difficiles  dans  le  choix  des  nourrices  qu’ils  donnaient 
à  leurs  enfants,  quand  les  mères  ne  les  àllaitoient  pas 
elles-mêmes.  Ces  premiers  essais  de  la.vie  pjijsique  et 
morales  étoient  considérés  par  eux  coinme  très-iinpor- 
tants.  Au  sortir  de  l’enfance ,  le  choix  dès  esclaves  qu’on 
inettoit  auprès  d’eux  et  des  instituteurs ,  en  méritoit 
encore  bien  davantage  :  car  de  former  des  sujets  ver¬ 
tueux  ,  c’est  de  la  part  des  parents  les  prepners'  biens 
qu'ils  aient  à  transmettre,  sans  crainte  de  la.  vicissitude 
des  événements  et  le  principal  devoir  qujils  aient  à 
remplir.. 

Quand  on  dérange ,  dit  ici  le  Traductèurdès 
morales  de  ce  Philosophe,  tout  le  systèihe  d’éducation 
reçu,  qui  a  donné  avec  succès  pendant  plusieurs  siècles, 
de  grands  hommes  à  l’État  dans  les  différents  ordres 
où  la  Providence  les  avoit  Init  naître  i  quand  on  subs¬ 
titue  des  idées  nouvelles  ,  souvent  plus  spécieuses  qUe 
solides  ;  et  encoi-e  pluSi  si  l’on  se  permet  d’exclure  ces 
principes  de  morale  ,  qui  peuvent  seuls  rendre  les 
hommes  heureuxpar  la  pratique  constairte  de  la  vertu , 
en  assurant  les  liens  de  la  société ,  on  a  bien  à  redouter 
les  maux  qu’on  prépare.à  la  jeunesse  qu  on  élève ,  et  on 
doit  craindre  de  ne  former  qu’une  génération  perverse. 
Les  Philosophes,  grecs  et  romains,  Socrate,  Platon, 


DES  Chinois.  545 

Cicéron ,  etc.  étoient  trop  éclairés  pour  traiter  de  fables 
tout  ce  qui  regardoit  le  bonheur  ou  les  peines  d’une 
autre  vie. 

Le  même  savant  Traducteur  relève  l’assertion  de 
J.  J.  Rousseau,  sur  l’âge  du  discernement  du  bien  et 
du  mal  à  quatorze  ans  pour  les  jeunes  gens  ,  tandis  que 
les  anciens  Philosophes,  et  Aristote  en  premier,  le 
lîxent  vers  l’âge  de  sept  ans,  terme  plus  conforme  à  la 
raison  et  à  l’expérience ,  comme  bien  plus  utile  dans 
lès  suites  ,  relativement  aux  passions  dont  il  faut  pré¬ 
venir  la  fougue.  Plutarque,  œuvres  morales ,  trad.  par 
Ricard.  Tom.  I,  in- 12.  —  Tom.  XII,  p.  333.  —  Et 
dans  la  traduction  des  "Vies  des  Hommes  Illustres, 
Notes ,  Tom.  III,  in-12,  p.  820,  il  ajoute  :  «Que  les 
étrangers  mêmes  cherchoient  avec  empressement  à  se 
procurer  des  nourrices  de  Lacédémone  ,  parce  qu’elles 
mettoient  dans  leur  manière  d’élever  les  enfants  beau¬ 
coup  de  soin  et  d’art  «. 

P.  43i.  (c)  Au  rapportde  Plutarque  ,  chez  les  Grecs, 
chaque  convive  avoit  dans  les  anciens  temps  sa  table 
particulière,  étoit  servi  séparément  et  de  la  même 
manière  que  tous  dans  la  même  salle.  Cet  usage  fut 
aboli  ensuite  avec  raison.  Le  repas  chez  les  Anciens 
étoit  partagé  généralement  en  deux  services ,  dont  le 
premier  étoit  composé  de  viande  et  de  légumes  ;  le 
second ,  de  fruits,  de  confitures  et  de  pâtisseries  sèches-. 
Les  Chinois  ont  de  même  l'usage  des  viandes ,  les  lé¬ 
gumes  fort  relevés  d’épices,  les  fruits  et  les  pâtisseries 
de  toute  espèce  en  grande  abondance. 

P.  433.  (d)  Oui  certainement  les  repas  d’étiquette 
des  grands  et  des  riches,  entre  hommes  seulement, 
doivent  être  souverainement  ennuyeux  ,  à  cause  du 
cérémonial  si  respecté  et  si  suivi  ;  mais  il  est  question 
ici  des  habitudes  et  des  usages  d’un  peuple  grave,  et 
non  de  les  comparer  avec  nos  moeurs  françoises,  qui 
admettent  la  gaîté,  l’enjouement,  la  liberté,  îes.saillies, 
les  épigrammes  ;  puis  le  charme  des  conversations  gé¬ 
nérales  devenant  plus  ou  moins  intéressantes,  polies 
et  délicates,  selon  le  caractère  des  convives  des  deu?; 


546  Notes  sur  les  Mœurs  et  Usages 

sexes  ;  autre  avantage  inappréciable.  Combien  le  vin 
de  Champagne  et  les  chansons  n’animoient-ils  pas,  il 
y  a  trente  années,  nos  repas?  Une  sotte  vanité,  une 
somptuosité  coûteuse ,  et  une  élégance  recherchée , 
adoptées  depuis ,  rendoient  les  tables  tristes  et  mono¬ 
tones.  Mais  la  situation  a  bien  changée  eu  1792. 

P.  481.  (e)  Pab.  exemple  la  variation  de  nos  modes, 
en  F  rance ,  a  été  grande  sous  chaque  règne  de  nos 
Rois,  et  se  distingue  essentiellement.  Les  costumes 
gravés  qu’on  en  conserve  dans  les  cabinets ,  sont  et 
seront  recherchés  des  curieux  :  ces  costumes  de  la 
belle  mise  des  deux  sexes ,  sous  Louis  XIII  et  Louis  XIV 
seulement,  démontrent  la  mobilité  de  la  Nation.  Sous 
Louis  XV,  il  y  a  eu  encore  un  peu  moins  de  disparate 
dans  les  modes,  eu  égard  aux  changements  absolus 
qu  elles  ont  éprouvés  chaque  mois  sous  son  successeur, 
surtout  depuis  178g.  Ces  trois  règnes  antérieurs  de 
Princes  heureux  dans  leurs  guerres ,  et  brillants  par  le 
faste  de  leurs  cours  ,  entourés  comme  ils  l’étoient  des 
plus  savants  hommes’ dans  tous  les  genres  et  des  artistes 
lesplus  célèbres,  propageoientnécessairement,  les  lois, 
les  moeurs  et  les  institutions  françoises ,  et  leurs  modes 
chez  tous  les  autres  peuples  voisins.  En  17G0  et  après, 
la  Russie  même  vouloit  les  modes  de  France,  en  avoit 
des  modèles  aussitôt  qu’ils  pouvoient  lui  être  envoyés, 
et  les  Nations  étrangères  suivoient  cette  impulsion  de 
richesse  et  de  luxe  qu'on  voyoit  parmi  nous.  Tout  a 
changé  avec  le  changement  de  l’Etat.  On  n’a  rien  trouvé 
depuis  qui  eût  le  plus  foible  rapport  avec  ce  qui  avoit 
précédé  et  ce  qui  a  suivi.  Les  costumes  qu’on  en  a  gravés 
jusqu’à-présent,  et  que  quelques  citoyens  aisés,  en  très- 
petit  nombre,  se  seront  procurés  ,  prouveront  combien 
les  changements  ont  été  extrémés. 

On  a  donné  il  y  a  au  moins  une  douzaine  d’années 
un  volume  in- 12  sur  les  Modes  françoises.  Mais  c’est 
un  sujet  à  traiter  de  nouveau,  et  à  présenter  morale¬ 
ment,  sans  le  dénuer  de  la  plaisanterie  et  de  la  gaîté 
dont  il  est  susceptible.  L’instruction  s’y  trouveroit  aveu 
le  rappel  des  anciens  usages ,  en  revenant  à  chaque 


OEs  Chinois.  547 

siècle  ;  et  tout  lecteur  raisoniicable  n’en  seroit  pas  en¬ 
nuyé  ,  si  une  bonne  plume  en  traçoit  le  tableau. 

J’ai  dans  mon  cabinet  à  Paris  un  Recueil  précieux , 
volume  petit  in-fol.  de  70  portraits  environ,  aux  trois 
crayons  attribués  au  peintre  Dumoustier ,  célèbre  en 
son  temps.  Ils  donnent  les  costumes  exacts  des  deux 
sexes ,  mais  surtout  des  femmes  de  la  cour ,  depuis 
François  r  jusqu’à  Louis  XIII.  Les  noms  sont  au  bas 
de  la  majeure  partie  des  Portraits. 

Moxtagne  ,  l’un  des  plus  célèbres  écrivains  du  XIV® 
siècle ,  a  un  bon  et  libre  cbap.  48 ,  livre  I ,  à  sa  manière 
dans  lequel  il  reproche  à  notre  Nation  de  se  laisser 
piper  et  aveugler  à  Vauthorité  de  l'usage  présent  et 
de  changer  d'opinion  j  davis  (  et  de  modes  )  tous  les 
mois,  s'il  plaît  à  la  coustume.  Il  en  cite  plusieurs 
exemples.  Et  liv.  II,  chap.  12,  pag.  iSî.  En  parlant 
de  l’homme  qui  s’enveloppe  d’iiabits  et  dont  la  peau 
peut  résister  par  l’habitude  à  la  variation  des  saisons, 
il  ajoute  en  rappelant  nos  usages  :  «  La  partie  en  nous 
foible  ,  et  qui  semble  devoir  craindre  la  froidure ,  ce 
devroit  être  l’estomac  où  se  fait  la  digestion  :  nos  pères 
le  portoient  découvert,  et  nos  dames  ainsimolles  et  déli¬ 
cates  qu’elles  sont,  elles  s’en  vont  tanstot  entrouvertes 
jusqu’au  nombril  ». 

Que  diroit  donc  de  nos  derniers  temps  de  folié  ce 
philosophe  véridique  ,  .s’il  considéroit  que  les  femmes 
après  avoir  étéserrées  étroitement  dans  des  corps  durs  et 
baleinés  ,  qui  rétrécissoient  étrangement  la  taille,  elles 
ont  pris  subitement  en  renonçant  àces  entraves  incom¬ 
modes  à  un  certain  point,  la  manière  large  et  libre  de 
l’habillement  des  femmes  asiatiques  ;  elles  ont  adopté 
leurs  robes  ouvertes  ou  fendues ,  les  pantalons  de  tafe- 
tas,  etc.  Pour  paroitre  sveltes  et  donner  leurs  propor¬ 
tions  ,  elles  ont  renoncé  alors  aux  . croupes  postiches 
qui  étoient  le  comble  du  ridicule. 

L’iiroécENCE  du  beau  sexe  se  fortifiant  ensuite  dans 
ses  progrès  a  amené  une  mode  aujourd’hui  bien  plus 
luneste  et  plus  meurtrière ,  cèlle  de  ne  plus  se  vêtir  et 
dé  porter  des  robes  et  des  jupes  d  une  telle  légèreté  que 


548  Notes  SUR  LES  Mœurs  5T  Usages 

les  formes  du  corps  y  sont  {iperçues  de  même  qu'au  tra¬ 
vers  des  draperies  des  statues  qui  sortoient  du  cjgeau  des 
habiles  sculpteurs  arecs,  Notre  climat  cependant  trop 
inégal,  n’a  pas  la  chaleur  brûlante  de  l’Inde.  Cette 
mode  en  vigueur  dans  la  saison  froide  a  conduit  bien  des 
jeunes  femmes  au  tombeau,  ou  malgré  les  leçons  d’une 
expérience  journalière ,  et  malgré  les  avis  des  médecins 
les  plus  prudents ,  elles  persistent  et  refusent  de  se  vêtir 
davantage,  même  quand  des  raisons  impérieuses  le  leur 
ordonnent.  L’expectative  de  longues  infirmités ,  si  leur 
tempérament  résiste  à  une  mode  si  dangereuse  ne  les 
intimide  pas.  Françaises  de  ce  temps-ci  ,  vous  n’en¬ 
tendez  pas  vos  intérêts  et  vous  ne  connoissez  plus  tan 
de  -piper  des.  amants  honnêtes. 

Nous  renvoyons  à  ï Année  littéraire,  N"  la,  an  g 
(1801),  page  067  et  suiv,  Geoffroy  traitant  de 

\ Anglomanie  en  France  ,  et  par  suite  ,  de  l’adoption 
des  modes  actuelles  par  les  dames  françoises.  Leur 
amour  propre  ,  malgré  l’énergie  du  censeur  et  les 
couleurs  vives  de  ses  pinceaux,  pourra  peut-être  en¬ 
core  être  content  ;  car  souvent  plus  l’excès  est  frap¬ 
pant,  plus  on  s’applaudit. 

P.  487-  ( /)  L’Hist.  gén.  ou  les  grandes  Annales  de 
la  Chine  ,  trad.  en  Fr.  par  le  P.  de  Mailla ,  Miss.  Jés.  Fr. 
ont  été  publiées  par  MM.  Des-Hautes-Rayes  et  Gro- 
sier-.  Paris  ,  1777  et  suio.  12  vol.  in- If  -  —  Il  faut  que 
M.  Cibot  ait  fait  ses  recherches  dans  d’autres  ouvrages, 
ou  mémoires  ,  car  je  n’ai  trouvé  dans  les  Annales  qu’il 
cite  ,  que  l’époque  de  l’an  iSSz,  sous  l’Empire  de  Li- 
tsong  ,  de  la  XIXe  Dynastie  ,  d’une  Peste  terrible  dans 
ses  effets.  Elle  commença  à  la  cinquième  Lune  à  Cai- 
tsong-fou  ,  capitale  de  la  province  de  Honan  ,  appelée 
jardin  de  la  Chine  ,  et  située  au  Sud  du  fleuve  Jaune. 
Elle  fit  tant  de  ravages  dans  cette  ville  environnée  des 
horreurs  de  la  guerre-  entre  les  Chinois  et  les  Mongons, 
qu’en  cinquante  jours  qu’elle  dura  ,ilsoriit  plus  de  neuf 
cent  mille  cercueils  sans  compter  un  grand  nombre  de 
jsauvres  qui  ne  laisspient  pas  après  leur  mort  de  quoi 
s’en  prqcttrer.  7'pm, /.Jt,  1^4”.  p.  170. 

Ces 


DES  Chinois*  549 

Ces  Annales  disent  aussi  que  durant  seize  jours , 
pendant  lesquels  le  général  Mongou  Soupoutai  avoit 
fait,  auparavant  la  Peste,  attaquer  nuit  et  jour  Caï- 
tsong-fou,  sans  pouvoir  s’en  emparer,  il  périt  des 
d*ux  côtés  un  million  de  personnes.  Je  ne  relève  ce 
fait  que  pour  montrer  l’ancienne  et  énorme  population 
de  la  Chine.  On  douteroit  de  la  fidélité  des  Annales , 
si  elles  ne  disoient  pas,  ibid.  pag.  188,  à  l’année  suiv. 
1253,  que  quand  le  général  Mongou  parvint  à  sou¬ 
mettre  cette  capitale,  ony  comptoit  encore,  outre  la 
garnison ,  un  million  quatre  cent  mille  familles. 

L’Auteur  d’un  ouvrage  de  grand  mérite  qui  vient 
de  paroitre,  en  parlant  de  la  Peste  noire  de  iS/jy, 
réfute  le  sentiment  de  Villani,  qui  dit  que  ce  fléau, 
qui  enleva  les  quatre  cinquièmes  des  habitants  de 
l’Europe,  partit  en  1346  du  royaume  de  Catai,  au 
nord  de  la  Chine ,  se  glissa  dans  l’Inde ,  parcourut  la 
Turquie  d’Asie  et  d’Europe,  pénétra  en  Egypte  et 
dans  une  partie  de  l’Afrique ,  fut  portée  en  Sicile  par 
des  vaisseaux  venant  du  Levant ,  infecta  l’Italie ,  la 
France,  l’Espagne,  l’Angleterre,  rAIlemagne,  revint 
en  France  et  la  désola  en  i36i ,  etc.  Epoques  mé¬ 
morables  de  la  Peste,  etc.  par  J.  Papou.  Paris,  an  8, 
1800,  2  vol.  in-S”.....  Et  Notice  de  ces  Epoques, 
par  M.  Grosier ,  Année  littéraire ,  an  g  ,  N°  VIII ,  pag. 
129  et  suiv. 

Nous  avons  fait  aussi  mention  de  la  Peste  dans  le 
petit  Traité  sur  la  Médecine.  Voyez  article  Petite 
Vérole,  pag.  296  et  suiv. 

P.  525.  (g)  Doit-on  être  surpris  de  ce  que  les  Chinois 
attribuent  tant  d’influence  aux  astres  sur  le  sort  des  hu¬ 
mains?  Les  plus  instruits  ont  donné  dans  cette  erreur. 
Qu’on  lise  Manilius,  poète  qui  vivoit  du  temps  d’Au¬ 
guste  ,  ou,  si  l’on  veut ,  dans  la  savante  Traduction  que 
nous  a  donné  de  son  Ppëme  M.  Pingré,  sous  le  titre  d’^j- 
tronomiques ,  et  l’on  verra  combien  les  Romains  furent 
livrés  par  goû.t  à  l’Astrologie  judiciaire  et  à  cette  pré¬ 
tendue  science ,  d’après  laquelle  Manilius  se  flatte 
d’apprendre  à  ses  contemporains  quels  sont  les  années. 

Seconde  Partie.  M  m 


55o  Notes  sur  les  Mœurs  et  Usages 

les  mois,  les  jours,  les  heures  mêmes  de  la  vie,  qui 
appartiennent  à  chaque  signe,  et  quel  nombre  d’années 
leur  est  promise  par  chacune  des  douze  maisons  cé¬ 
lestes.  Le  poëte  ne  se  contente  pas  d’en  avoir  parlé 
une  première  fois,  il  revient  encore  à  ce  système  chéri 
dans  le  IV*!  et  V®  livre  de  son  ouvrage  ;  il  y  traite  des 
décrets  des  astres ,  c’est-à-dire  de  leur  influence  sur 
la  destinée  des  hommes. 

Obsekvons  que  dans  ceheau  siècle  de  Rome,  l’Astro¬ 
logie  étoit  autant  estimée  qu’elle  est  justement  décriée 
dans  celui  où  nous  vivons. 

«  L’augure  Vettius ,  vers  la  fin  du  VIF  siècle  de  la 
Capitale  du  monde,  dit  à  Varron  ,  si  célèbre  par  sa 
science,  et  qui  vivoit  cent  ans  avant  Jésus-Christ,  que 
selon  ses  supputations  de  la  durée  de  \ Empire  éternel, 
il  ne  devoit  pas,  en  raison  de  l’apparition  des  douze 
Vautours,  lorsque  Romulus  jetoit les  fondements  de 
Rome,  passer  1200  ans  ;  et  cette  date  se  portoit  à 
l’an  447  <16  l’ère  chrétienne  ;  temps  où  les  irruptions 
antérieures  des  Barbares  et  les  soulèvements  précédents 
des  peuples  admis  forcément  dans  les  Gaules ,  comme 
dans  plusieurs  autres  parties  de  l’Empire  ,  formoient 
de  petits  Etats  sous  leurs  Rois  :  d’autres ,  tels  que  les 
confédérés  Armoriques  .  avoient  déjà  une  République 
qui  s’est  long-temps  soutenue.  On  s'appuyoit  quarante 
années,  avant  l’événement  de  cette  prophétie;  on  s’ap- 
puyoitde  ces  bruits  vulgaires,  parce  que  dans  nos  Gaules 
on  désiroitun  changement  de  gouvernement,  celui  an. 
cien  (dénaturé),  étant  devenu  intolérable  sous  lô  faix 
des  impôts  et  de  finjustice  des  Préfets  du.  Prétoire , 
(raison  plus  que  suffisante  à  un  pays  qui  ne  connoissoit 
pas  le  joug  de  l’Evangile).  On  profitoit  des  circonstances 
pour  préparer  les  esprits  aux  innovations.  Dans  cet  ordre 
la  marche  des  révolutions  est  souvent  accompagnée  de 
meurtres,  de  massacres  et  de  l’anarchie  :  cette  marche 
varie  selon  les  siècles.,  mais  elle  est  à  peu  près  la  même 
au  fond,  delà  part  des  chefs,  qui  présentent  toujours 
le  seulbut  généralpoursatisfàireleursvuesparticuhères 
d’ambition  et  pour  se  venger  de  leurs  ennemis.  La  su¬ 
perstition  n'est  pas  dans  les  chefs ,  mais  ils  en  tirent  bon 


DES  Chinois.  55i 

Farti  ea  politiques  habiles.  On  sait  que  l’an  millième  de 
ère  chrétienne  a  donné  des  alarmes  de  la  fin  du  monde, 
et  chacun  arrangeoit  alors  ses  affaires  et  prenoit  ses  me¬ 
sures  en  conséquence  du  terme  fatal  ».  Dubos ,  Mon. 
f'ranç.  Paris  ,  1742  ,  tom.  I ,  în-/\.  341  et  suie. 

Au  rapport  de  Brantôme  on  avoit  prédit  à  Henri  II, 
qui  avoit  fait  tirer  son  horoscope ,  qu’il  seroit  tué  en 
duel.  Le  roi  n’y  ajouta  aucune  foi  ;  et  dans  les  guerres 
qu’il  eut  à  soutenir,  il  exposa  souvent  sa  vie ,  mais  il 
voulut  que  l’horoscope  fut  gardée  et  déposée  entre  les 
mains  de  Laubespine ,  secrétaire  d’état...  Après  le  fatal 
événement ,  en  iSSg ,  de  la  joute  de  Henri  II  contre  le 
C.  de  Mpntgommeri,  on  rapporta  la  prédiction  déposée, 
qui  autorisa  les  calculs  bizarres  de  l’astrologie  judiciaire. 
Hist.  de  Fr.  de  Daniel. 

On  dira  qu’il  y  a  des  Princes  nés  malheureux  ,  et  on 
appuie  cette  assertion  sur  les  premiers  pas  chancelants 
qu’ils  ont  fait  vers  le  trône  ,  et  qui  sont  devenus  pour  les 
peuples  des  indices  d’une  fin  tragique. 

L’histoire  dit  d’Henri  III ,  si  différent  du  Duc 
d’Anjou,  dont  il  portoit  le  nom  avant  son  règne,  lors¬ 
qu’il  fut  sacré  à  Rheims  en  février  1576,  qu’après  sonre- 
tour,  ou  son  évasion  de  Pologne,  on  oublia  de  terminer 
cette  pompeuse  cérémonie  par  le  chant  solennel  du 
TeDeum.  L’histoire  ajoute,  que  quand  on  posa  la  cou¬ 
ronne  sur  la  tête  du  Prince  ,  il  dit  qu’elle  le  blessoit,  et 
qu’on  la  soutint  deux  fois ,  sans  quoi  elle  seroit  tombée  : 
et  dernière  circonstance ,  qu’Henri  III ,  s’étant  amusé  à 
choisir  des  diamants  pour  la  Reine  ,  on  ne  célébra  la 

messe  que  le  soir . Le  ler.  août  i58g  ,  il  fut  assassiné 

par  le  frère  Jacq.  Clément,  jacobin.  Journ.  de  Henri  III. 

Dans  les  dernières  années  de  Louis  XV,  on  faisoit 
circuler  des  calculs  sur  la  durée  de  sa  vie.  On  citoit, 
d’après  un  in-folio  sous  le  titre  de  Fatum  mundi, 
du  capucin  Yves ,  de  Chartres ,  des  prédictions  sinistres 
qui  menaçoient  la  France  et  la  fin  du  siècle.  On  rap- 
peloit  d’autres  anciens  ouvrages ,  tirés  également  de 
la  poussière  et  méritant  l’oubli  le  plus  profond,  mai» 
qu’on  alloit  consulter  dans  les  bibfiothèques  pour  en 
M  m  2 


552  Notes  sur  les  Mœurs  et  Usages,  etc. 

annoncer  des  présages  désastreux*  dont  l’exécution, 
les  plans  ,  se  méditoient  dans  l’ombre  et  à  l’aide  d’une 
philosophie  meurtrière.  La  superstition  n’est  utile  qu’aux 
projets  du  crime  et  aux  ambitieux  qui  s’y  prennent  de 
loin  pour  profiter  des  circonstances. 

L’augure  Vettius  ,  cité  par  Dubos ,  parolt  avoir  eu 
grande  confiance  dans  sa  science  conjecturale.  Il  ne 
pensoit  pas  comme  Cicéron ,  dont  les  œuvres  philoso¬ 
phiques  font  connoitre  l’étendue  du  génie  et  des  lu¬ 
mières.  L’orateur  Romain,  qui  étoit  du  collège  des 
Augures,  disoit  à  ses  amis  qu’il  ne  concevoit  pas  com¬ 
ment  deux  augures  qui  se  rencontroient ,  ne  rioient 
pas  de  leur  prétendue  science  de  l’avenir,  bonne  seu¬ 
lement  pour  le  vulgaire.  Mais  d’autre  part,  homme 
d’Etat ,  sentant  l’importance  de  ne  pas  ébranler  par  des 
innovations  l’ordre  social,  et  de  ne  pas  rompre  l’har¬ 
monie  du  Corps  politique  ,  il  pense  que  tout  citoyen 
qui  oseroit  désobéir  aux  décrets  des  augures  mérite 
une  peine  capitale. 

P.  536.  {h)  J’ai  reçu  depuis  177S,  les  étoffes  pro¬ 
venant  d’un  des  trônes  de  Kien-Long,  qui  forment 
ordinairemeutime  grande  estrade  avec  un  dossier,  élevé 
plus  haut  vers  son  milieu,  et  diminuant  à  mesure  qu’il 
s’approche  des  deux  extrémités.  Cette  étoffe  jonquille, 
de  la  couleur  de  la  Dynastie  régnante,  est  du  Pékin 
très-fort ,  brodé  artistement  en  couleurs  nuées  :  elle 
représente  des  terrasses ,  des  rochers  ,  des  plantes  ,  des 
arbres  avec  leurs  fruits,  des  animaux,  des  oiseaux,  la 
cicogne  surtout,  de  petits  palais  ,  et  un  ciel.  Les  cou¬ 
leurs  en  sont  très-brillantes  ;  et  quoique  cette  étoffe 
n’ait  été  enlevée  que  pour  en  mettre  mre  plus  riche  ou 
plus  fraîche,  à  l’époque  sans  doute  du  renouvellement 
des  meubles  ,elle  m’a  paru  si  bien  conservée  que  pour 
la  rendre  en  partie  à  sa  destination  première  ,  mais  eu 
l’appropriant  à  nos  usages,  j’en  ai  fait  tapisser  une  niche 
de  fit  de  repos  dans  un  cabinet  de  ma  maison  de  cam¬ 
pagne.  Ainsi  la  décoration  d’un  trône  de  l’Asie  est  venue 
se  perdre  dans  l’intérieur  modeste  de  la  retraite  favorite 
d’un  petit  Particulier  :  son  emploi  simple  et  ordinaire 
«mpêcheroit  qu’on  ne  connût  son  illustre  origine. 

Fin  des  Notes. 


DESCRIPTION 

D’UN  RECUEIL  DE  CINQUANTE  PEINTURES 

DES  CRIS  DE  PÉKIN, 

DE  MON  CABINET  DE  PARIS. 

Le  célèbre  Bouchardon  ,  un  des  plus  habiles- 
Dessinateurs  et  Sculpteurs  du  dernier  siècle ,  a  des¬ 
siné  les  Costumes  de  nos  petits  marchands  parcou¬ 
rant  les  rues ,  yendant  leurs  marchandises  et  denrées 
de  tous  comestibles  ;  puis  les  porteurs  d’eau ,  crieurs 
de  vieux  chapeaux ,  revendeurs  ,  etc.  Ces  Dessins 
recherchés  et  gravés  ensuite  ,  ont  été  connus  sous  1® 
nom  de  Cris  de  Paris.  Je  donne  le  même  nom  aux 
cinquante  Peintures  qui  me  sont  venues  de  Pékin  , 
puisqu’elles  ont  le  même  objet. 


I.  COMESTIBLES  On  voit  clans  chaque  seau  la  me- 

ET  BOISSONS.  sure  pour  verser  ce  Jus. 


554-  Des  Cris 

Sus  des<luéls  ôn  voit  une  jatte  en 
bois  et  quelques  petites  tasses. 

7.  Vendeou  de  Iuen-siao, 
espèce  de  petits  pâtés  étalés  sur 
une  boutique  portative ,  avec  le 
fourneau  ,  et  dessus  est  le  vase 
qui  contient  la  pâte  délayée. 

8.  VENDEun  DE  Confitures 
SÈCHES  et  DE  Sarbacanes.  Plu¬ 
sieurs  jattes  remplies  de  ces  Con¬ 
fitures  sont  étalées  sur  la  petite 
table  du  marchand.  On  y  voit 
aussi  des  piles  de  petites  cor¬ 
beilles  propres  pour  les  mettre. 

9.  Vendeur DEPETiTS Pâtés 

Jje  fourneau  et  la  chaudière  dans 
laquelle  se  prépare  la  pâte  sont  à 
la  gauche  du  pâtissier ,  et  à  sa 

mée  garnie  de  tablettes  destinées 
à  recevoir  la  pâtisserie,  et  à  l’em¬ 
pêcher  de  relroidir. 

10.  Vendeur  de  Sucreries 
portées  dans  des  seaux  de  bois  , 
ou  de  cuivre  ,  sur  l’un  desquels 
est  une  espèce  de  tiroir  garni  de 
Élucieries. 

11.  Vendeur  de  Patisse- 

Tie,  ou  marmiles  couvertes,  sont 
plus  grands  que  les  précédents. 
Sur  l’un  des  deux  est  le  four¬ 
neau  et  les  ustensiles  nécessaires 
pour  faire  ces  pâtés;  mais  tout  cela 
est  bien  plus  propre  que  la  bou¬ 
tique  de  nos  faiseurs  de  Bei¬ 
gnets  sur  les  ponts  ou  sur  les 

12.  Autre  Vendeur  de  P⬠
tisserie  FRITES  portées  dans 
des  seaux  de  cuivre  ,  dont  l’un 
contient  un  fourneau  ,  sa  chau¬ 
dière  ,  et  la  pâtisserie. 


DE  PÉKIN. 

13.  Vendeur  de  Pâtisserie 
faite  au  bain-marie.  D’un  cùté 
on  voit  le  petit  fourneau  portatif 
formé  d’un  bâti  léger  en  bois  et 
quand ,  assemblé  haut  et  bas  par 
des  traverses,  supportant  la  chau- 

contenant  la  braise  allumée  :  la 
partie  supérieure  reçoit  l’air  par 
une  grille  sur  laquelle  est  posée 
une  bouilloire  de  cuivre  remplie 
d’eau.  De  l’autre  cûté  est  une 
marmite  de  cuivre  ,  et  dessus  un 
plateau  à  rebords  contenant  la 
pâtisserie  dans  des  jattes  ,  ainsi 
qu’un  vase  plein  de  bâtonnets  , 
qui  sont  les  fomehettes  chinoises 
pour  prendre  les  pâtisseries. 

14.  Vendeur  de  Pommes. 
Elles  sont  dans  des  paniers  d’o¬ 
sier  ou  de  nattes  fortes  et  atta¬ 
chées  par  des  cordes  qui  passant 
sous  les  paniers  se  réunissent  aux 
extrémités  du  bâton  que  le  ven¬ 
deur  cliargesur  ses  épaules.  Tout 
ce  qui  précède  est  porté  de  même. 

15.  Vendeur  de  Bouielon. 
Ce  Bouillon  est  dans  des  seaux 
de  bois  cerclés  de  cuivre.  Dessus 
l’un  des  deux  est  une  grande 
bouilloire  ,  où  ,  à  l’aide  d’un 
double  fond ,  il  y  a  un  fommeau 
allumé  ,  recevant  l’air  par  un  ci- 
lindre  qui  traverse  la  bouilloire , 
et  qui  tient  le  Bouillon  chaud  et 
prêt  à  être  vendu. 

16.  Vendeur  d’Hereages.  La 
brouette  qu’il  traîne  n’a  qu’une 
roue,  comme  celle  de  nos  vinai¬ 
griers,  mais  beaucoup  plus  large  ; 
elle  supporte  une  grande  manne 
faite  d’osier  ou  de  natte ,  remplie 
de  différentes  sortes  d’Herbages. 

17.  Vendeur  de  chair  de 
Cochon.  Cette  chair  est  coupée 
par  morceaux,  attachés  au  grand 


Des  Cris 

bâton  que  le  vendeur  met  sur  ses 
épaules.  A  chaque  bout  du  bâton 
est  une  espèce  de  petit  tréteau 
léger  composé  de  deux  mon¬ 
tants  ,  qui  en  se  rétrécissant  par 
le  haut,  s’élargissent  par  le  bas  : 
ils  sont  assemblés  de  môme  par¬ 
ties  traverses  légères  et  tenus  par 
en  haut  au  matrd  bâton  ,  de  ma¬ 
nière  que  le  marchand  pose  sa 
petite  boutique  où  il  veut.  Les 
instruments  nécessaires  pour  cou¬ 
per  les  morceaux  au  gré  des  ache¬ 
teurs  ,  sont  dans  des  petits  seaux 
de  bois  ou  d’osier  ,  attachés  aux 
traverses  des  tréteaux  ,  qui  peu¬ 
vent  avoir  trois  pieds  de  hauteur. 

SENTES  Amandes  grillées  , 
SÉCHÉES,  etc.  La  brouette,  sem¬ 
blable  à  celle  décrite  ci-dessus  , 
présente  des  clayons  en  bois , 
vernissé ,  contenant  les  Amandes 
grillées.  Au  brancard  gauche  de 
la  brouette ,  près  du  marchand  , 
est  planté  un  grand  bâton  sur¬ 
monté  d’un  fer  poli  recourbé  , 
emmanché  à  douille  au  haut  du 
bâton.  Ce  morceau  de  fer  tient 
une  banderolle  composée  de  fi¬ 
lets  de  soie  de  diverses  couleurs. 

19.  Vendeur  d’une  espèce 
DE  PETITS  Pâtés  cuits  au  bain- 
marie.  Les  deux  armoires  de  ce 
marchand  sont  suspendues  par 
un  long  bâton  tpi’il  porte  sur  ses 
épaules.  L’intérieur  des  deux  pe¬ 
tites  armoires ,  d’égale  hauteur 
chacune  ,  fait  voir  quatre,  tablet¬ 
tes,  et  que  l’une  d’elles  renferme 
le  fourneau  nécessaire  pour  avoir 
une  bouilloire  d’eau  chaude.  Le 
marchand  tient  de  la  main  droite 
une  cuiller  de  bois ,  et  de  la  gau¬ 
che  une  jatte  de  porcelaine. 

20.  PiLEUR  DE  Riz.  A  un  long 
bâton  est  suspendu  d’un  côté  un 


DE  PÉKIN.  555 

panier  fait  de  nattes ,  et  un  van 
propre  à  vanner  le  Riz  ;  de  l’autre 
est  une  espèce  de  seau  en  bois 
cerclé  de  fer  ou  de  cuivre ,  pour 
mettre  le  Riz  et  le  pilon  pour  le 

II.  USTENSILES 
DE  MÉNAGE. 

21.  Vendeur  de  Vases  du 
CUIVRE.  Iltientàla  main  un  bas¬ 
sin  de  cuivre  et  une  baguette  , 
dont  il  le  frappe  pom-  avertir 
de  son  passage.  Sa  boutique  , 
posée  à  terre,  consiste  en  deux 
cassettes  ou  coffres  tenus  par  des 
bâtons  de  bambou  attachés  par 
l’extrémité  supérieure  à  un  long 
bâton ,  et  par  le  bas  aux  coffrets. 
Dessus  ces  coffrets  sont  diffé¬ 
rents  ustensiles  en  cuivre  ;  et  des 
bouilloires  ,  des  théières  pen¬ 
dent  à  des  cordes  de  chaque  côté 

22.  Vendeur  de  Vases  de 
terre  pour  le  Thé.  Deux 
mannequins  d’égale  grandeur, 
posés  à  terre,  sont  suspendus  à 
un  long  bâton.  Chaque  manne¬ 
quin  contient  des  Vases  de  terre 
variés .  quant  aux  formes  et  aux 
couleurs,  pour  mettre  le  thé. 

23.  Vendeur- DE  différents 
PETITS  Ouvrages  de  cuivre 
BLANC.  Sa  boutique  est  sur  une 
table ,  dont  les  bords  paroissent 
retomber  de  chaque  côté ,  et  se 
relèvent  ensuite  pour  enfermer 
les  différents  petits  Ouvrages  qui 
sont  à  découverts  dans  des  layet¬ 
tes  inclinées.  De  chaque  côte  de 
la  table  est  un  coffret  quarré  et 
fermé  :  sur  le  gradin  du  fond  sont 
attachés ,  par  des  bâtons  légers 
formant  unquarré  d’envi  ron  deux 
pieds  de  hauteur,  des  chaînes  et 
chaînettes  de  diverses  formes  eu 

M  m  4 


marche.  Deux  seaux  en  bois  et 
bien  cerclés  sont  posés  à  terre  ; 
ils  se  rétrécissent  en  haut  et  ont 
lin  courercle  relevé  qui  ferme 
bien  exactement  les  seaux ,  sur 
les  côtés  desquels  on  voit  des 
courroies  qid  servent  à  les  atta¬ 
cher  à  chaque  extrémité  du  long 
bâton  que  le  marchand  porte  sur 
ses  épaules  quand  il  enlève  sa 
boutique.  Quelques  instruments 
propres  à  verser  l’Huile  sortent 
au-dessus  de  chacun  des  seaux 
où  ils  sont  enfermés. 

26.  DicilASSEtJIl  MiROtRS 


QUI  ,  ÏEHPANT  l’été  ,  SE  MET¬ 
TENT  AUX  PORTES  ET  AUX  FE¬ 
NÊTRES.  Ces  Lien-ue  sont  de 
petits  treillis  très-lins,  composés 
de  très-petits  hâtons  de  bambou, 
refendus  en  filets  de  la  manière 
la  plus  mince,  tenus  ensemble 
par  des  fils  et  colorés  de  dilïë- 
rentes  manières.  Au  travers  de 
ces  jolis  treillis  connus  ici ,  mais 
moins  communs  qu’à  Londres , 
on  peut  recevoir  l’ajr ,  sans  être 
incommodé  du  soleil.  Les  rou¬ 
leaux  dans  cette  peinture  sont 
posés  sur  des  plateaux,  etles  pla¬ 
teaux  tenus  en  faisceau ,  connue 


558  Des  Cris 

de  la  caisse  est  im  petit  cadre 
léger ,  auquel  tiennent  encore 
des  Bourses  et  des  Briquets.  Je 
ne  connois  pas  l’instrument  que 
le  marchand  fait  mouvoir.  On 
voit  à  terre  quelques  Briquets. 

■lÿ.  Vendeur  de  Tabac  en 
EEüiLLES.  Il  tient  deux  paniers 
d’osier ,  dont  les  quatre  cordes 
enlacées  par-dessous  chaque  pa¬ 
nier  passent  sur  le  côté  dans  des 
anneaux ,  et  vont  se  relever  en 
faisceau  à  un  crochet  de  fer  qui 
se  trouve  également  aux  deux 
bouts  du  bâton.  Des  feuilles  rou¬ 
lées  ,  d’autres  déployées ,  rem¬ 
plissent  les  paniers. 

4o.  Vendeur  de  Tabac  a 

PRENDRE  PAR  UE  NEZ.  Cc  TahaC 
en  poudre  est  dans  des  boites  de 
différentes  formes,  et  de  diffé¬ 
rentes  grandeurs  :  elles  recou¬ 
vrent  le  dessusd’unejoliearmoire 
peinte  et  vernissée ,  mise  sm-  une 
table  couverte  d’un  tapis  rouge. 
A  côté  de  la  petite  armoire  est 
une  boîte  à  coulisse ,  sur  laqiielle 
pose  une  sonnette  de  métal.  Le 
marchand  est  debout ,  et  a  près 
de  lui  un  siège  pour  s’asseoir. 

4i  -Raccommodeur  de  Pipes. 
Il  est  assis  au  milieu  de  sonpetit 
atelier.  Uii  fourneau  est  à  ses 
pieds  :  on  voit  à  sa  droite  une 
caisse  quarréfe  ,  sur  laquelle  il 
tient  une  pipe  qui  vient  d’être 
réparée  :  a  sa  gauche  est  une 
boite  épaisse  ,  tlerrière  laquelle 
il  lient  une  béquille.  La  petite 
figure  de  l’ouvrier  annonce  un 
homme  contrefait.  Dessus  la 
boîte  est  un  vase  contenant  de 
la  pâte  préparée  pour  le  raccom¬ 
modage  des  Pipes.  Près  de  son 
atelier  on  remarque  une  table 
légère  en  bois  ,  surmontée  de 
cartons  fermés  ,  contenant  des 


DE  PÉKIPr, 

Pipes  ,  et  au-  dessus  un  petit 
étalage  d’où  pendent  des  Pipes 
de  différentes  couleurs. 

III.  JOUETS  D’ENFANTS. 

4t.  Vendeur  d’Amüsettes 
d’enfants,  Tambourins,  Mas¬ 
ques  ,  etc.  Il  est  debout ,  et  tient 
de  la  main  droite  un  'Tambour 
de  basque  garni  de  ses  grelots , 
et  de  l’autre  main  une  baguette 
pour  en  jouer.  A  côté  est  une 
grande  et  haute  boîte  ronde, 
sur  laquelle  sont  posées  des  piles 
de  Tambours  à  anses  et  des 
Tambourins  de  basque.  Sur  les 
gradins  sont  rangés  vis-à-vis  du 
marchand ,  des  Masques  de  dif¬ 
férentes  formes,  etun  entr’autres 
qui  ressemble  beaucoup  à  celui 
de  notre  Arlequin  ;  puis  des  pou¬ 
pées  et  poupards,  d’autres  petits 
Jouets ,  des  chevaux  de  car- 


4-3.  Vendeurde  petits 
Hommes  faits  de  pâte.  Deux 
tréteaux  légers  soutiennent  une 
planche ,  sur  laquelle  est  posée 
une  boîte  quarrée  à  tiroirs,  et 

Elus  haut  un  gradin  qui  porte 
îs  Jouets  d’enfants,  savoir,  un 
petit  homme  et  un  oiseau  en 
pâte  colorée.  Le  marchand  tient 
de  la  main  gauche  en  l’air  un  de 
ces  petits  hommes ,  etc. 

44-VendeurdeSingesfaits 
DE  poiu.  De  la  main  droite  il 
porte  sur  son  épaule  un  long 
bâton,  terminé  par  un  parasol 
reployé ,  sur  lequel  sont  attachés 
plusieurs  petits  Singes  couverts 
de  poils  ;  et  de  la  main  gauche 
il  tient  un  bâton  moins  long, 
surmonté  d’un  grand  Singe  de 
même  fabrique  ,  dans  chaque 
main  duquel  est  une  bande- 


Des  Gris 

45.  Homme  qui  eait  danseu 
tEs  SisGEs.  A  sa  main  gauche 
est  passée  entre  les  doigts  une 
courroie  ,  d’où  pendent  une  pla¬ 
que  de  cuivre  et  une  corde  assez 
longue,  tenue  au  collier  d’un 
singe  qui  danse  debout  devant 
son  maître.  Cet  animal  appuie 
sa  main  droite  sui-  un  bâton  pour 
faciliter  sa  marche ,  ou  sa  danse  ; 
et  il  tient  de  la  gauche  un  mor¬ 
ceau  d’étoffe  dont  il  s’essuie  la 
face.  L’homme  ,  avec  une  ba¬ 
guette  ,  qu’il  tient  de  la  main 
droite ,  frappe  la  plaque  de  cui¬ 
vre  ,  et  est  aussi  armé  d’un  fouet , 
sans  doute  plus  utile  que  la  mu¬ 
sique,  pour  montrer  l’habileté 
du  danseur.  Près  de  cet  homme 
est  un  coffre  quarré  et  fermé, 
dans  la  largeur  duquel  il  y  a  par 
le  devant  une  sangle  qui  lui  sert  à 

Eorter  sa  boutique  sur  sesépau- 
;s.  Le  dessus  du  coffre  contient 
un  étalage  de  masques  et  de 
têtes  en  cartons  ,  d’où  sortent 
des  plumes  en  forme  de  pa- 

46.  Autre  VEtTDEUED’AMu- 

SETTES  d’eneakts.  Il  tient  de 
la  main  droite  un  petit  bassin 
plat  et  ovale  en  cuivre  ,  et  de  la 
gauche  une  baguette  pour  frap¬ 
per  dessus.  Deux  grandes  boîtes  , 
rondes  recouvertes  sont  à  ses 
côtés  :  quatre  cordes  enlacées  à 
chaque  Doîte  prenant  par-des¬ 
sous  ,  viennent  se  rattacher  en 
faisceau  aux  extrémités  d’un  long 
bâton ,  que  le  vendeur  porte  sur 
ses  épaules.  Sur  la  boîte  la  plus 
gi'ande  est  un  plateau  quarré  et 
arebords,  contenant  des  Joujoux 
de  différentes  espèces  ;  et ,  der¬ 
rière  ,  deux  bâtons  légers  qui  se 
fixent  sur  le  dessus  de  la  boîte , 
et  qui  ont  dans  la  hauteur  deux 
traverses  pour  attacher  d’autres 


DE  PÉKIN.  559 

Jouets,  comme  plumes,  petits 
moulins  ,  etc. 

47 . Montreur  de  Curiosité. 
Il  est  assis  sur  un  siège  élevé , 
ayant  pardevant  un  marchepied. 
Un  enfant ,  monté  sur  un  petit 
escabeau,  regarde  attentivement 
et  a  les  yeux  fixés  sur  les  verres, 
au  travers  desquels  il  voit  le  de¬ 
dans  de  la  Curiosité.  La  machine 
est  à  l’extérieur  faite  plus  pro¬ 
rement  et  mieux  décorée  que 

îs  nôtres.  Le  montreur  tient  de 

la  main  droite  une  baguette , 
dont  il  frappe  légèrement  le  côté 
de  la  machine ,  en  indiquant  les 
différentes  scènes  qui  se  passent 
intérieurement. 

48.  Montreur  de  Marion- 
NETTES.Le  montreur  est  enfermé 
dans  une  grande- boîte  au  moins 
de  sa  hauteur,  rétrécie  par  le  bas 
et  plus  large  par  le ,  haut ,  en 
forme  d’une  grande  gaine  lar¬ 
gement  évasée.  La  partie  supé¬ 
rieure  ,  ou  le  couvercle,  se  relève 
par  derrière  pour  laisser  voir  un 
petit  bout  de  décoration  formée 
par  un  ordre  d’architecture.  Du 
centre  de  la  boîte  l’homme  élève 
au-dessus  de  lui ,  et  sans  pouvoir 
être  aperçu  des  spectateurs ,  les 
Marionnettes  qu’il  fait  mouvoir 
et  parler.  C’est  le  même  jeu  qu’en 
Europe.  D’un  côté  on  voit  un 
Chinois  portant  son  enfant  sur 
les  épaules ,  pour  lui  donner  l’a¬ 
musement  des  Marionnettes  ;  et 
de  l’autre  un  enfant  ayant  à  la 
main  un  petit  tambour ,  et  mon¬ 
trant  du  doigt  les  Marionnettes. 
V jyez  page  469. 

49.  V  ENDEUR  DeTaMEOURINS. 
Il  tient  de  la  main  droite,  en 
marchant, uiiTambour  de  basque 
où  il  y  a  un  manche ,  et  de  la 


56o  Des  Cris  de  Pékit^. 

gauche  uue  baguette  avec  la-  vendeur  est  attaché  sur  un  tapis 
ûuelle  il  l'rappe  dessus.  Sur  ses  ou  sur  une  toile ,  et  consiste  en 
épaulés  est  un  liavresac  de  peau,  Ceris-volants  de  toutes  espèces 
rempli  sans  doute  des  mêmes  et  de  toutes  formes,  pour  amuser 
instruments  :  à  sa  ceinture  pend  les  enfants.  Les  uns  représentent 
une  bourse.  de  gros  oiseaux  de  proie ,  des 

papillons ,  des  oiseaux  aquati- 
5o.  VEuDEun  DE  Cerfs-  ques  les  ailes  déployées  ,  des 
VOLANTS.  Le  jeune  âge  a  les  serpents  creux  et  propres  à  rece- 
jnêmesplaisirs ,  à  peu  près ,  chez  voir  le  vent.  Ces  Cerfs-volants 
les difléreiiiesNationsoiiles arts  sont  tous  colorés  et  artistement 
se  sont  introduits.  L’étalage  du  faits. 


AUTRE  RECUEIL 


DE  TRENTE-NEUF  PEINTURES; 


Habillements,  Métiers,  Mendiants, 
Jeux  et  Bateleurs  de  Chine. 

On  trouve  les  Habillements  et  Métiers  dans  les 


Planches  gravées  en  taille-douce ,  du  grand  Ouvrage 
in-folio  de  Duhalde. 


1.  Officier  dans  son  habit 
militaire. 

2.  Soldats  qui  s’exercent  à 

3.  M  A  N  D  A  R  I N  du  premier 
ordre  :  le  bouton  de  son  bonnet 
est  rouge-clair  ou  transparent. 

4-  Petit  Médecin  qui  court 
les  rues  :  il  tient  en  main  un  ins¬ 
trument  bruyant  qui  sert  à  le 
faire  connoître,  l’ecriteau  qu’il 
porte  marque  qn’il  guérit  toutes 
sortes  de  maladies. 

5.  Femme  de  village  enche- 
min  siu  une  mule  ,  et  suivie  d’un 


homme  tenant  un  fouet  à  la  main 

6.  Vendeur  de  Poissons  do¬ 
rés.  Il  porte  des  balons  de  verre 
pour  les  y  mettte  :  parmi  ces  ba¬ 
lons  il  y  en  a  un  sur  un  piédestal 
peint  en  rouge. 

7.  Diseur  de  bonne  aventure. 
Il  pose  dans  une  cage  des  Tarins 
(petits  oiseaux)  quai  ainstiuits. 

8.  Bonze  ,  qui ,  pour  attraper 
des  deniers ,  se  met  dans  une  es¬ 
pèce  de  guérite  toute  garnie  de 
clous  ,  dont  la  pointe  est  en  de¬ 
dans  ,  de  manière  qu’il  ne  peut  se 
touiner  sans  être  piqué.  Il  de- 


Des  Habillements,  Métiers,  etc.  56ï 


»eure  ainsi  jusqu’à  ce  que  les 
passants  ,  par  compassion  ,  lui 
aient  donné  autant  de  deniers 
qu’il  y  a  de  clous  dans  sa  loge  : 
on  lui  en  retiie  un  à  chaque  de¬ 
nier  qu’il  reçoit. 

9.  Bohze  ,  qui,  par  une  conte¬ 
nance  modeste  et  très-gênante , 
touche  de  compassion ,  et  excite 
les  passants  à  lui  faire  l’aumône  : 
fine  donneroitpasson  habit,  tout 
de  pièces  ,pour  un  habit  neuf  et 
sans  pièces.  On  voit  à  ses  pieds 
une  espèce  de  gourde ,  sur  la¬ 
quelle  U  frappe,  et  une  tasse  dans 
laquelle  il  boit  et  mange  ;  il  af¬ 
fecte  de  n’avoir  besoin  d’aucun 

10.  Bonze,  qui,  par  sa  mo¬ 
destie  ,  ou  son  attitude  immo¬ 
bile,  sans  sourciller,  sans  remuer 
eri‘  aucune  manière  pendant  une 
demi-journée ,  et  plus  ,  demande 
ainsi  l’aumône ,  assis  sur  sa 


U.  Bonze,  qui  tonales  jours 
fait  sa  ronde  dans  un  quartier  de 
la  ville ,  frappant  sur  une  espèce 
de  gourde  pour  aveitir  de  son 
passage  1  il  ne  prend  point  d’au¬ 
mône  alors  ;  mais  à  la  fin  de 
l’année  il  vientrecueillir  ce  qu’on 
lui  a  conservé. 

12.  Bonze  ,  qui  parcourt  son 
district  en  frappant  sur  une 
planche  de  cuivre ,  pour  avertir 
les  familles  qu’il  vient  chercher 
le  riz  qu’elles  lui  ont  réservé 
dans  le  mois.  Il  laisse  dans  les 
maisons  où  l’on  a  coutume  de 
lui  faire  l’aumône ,  un  petit  sac 
qui  reçoit  chaque  jour  la  quan¬ 
tité  de  riz  qu’on  a  jugé  à  propos 
de  lui  destmer. 

a3.  Espèce  de  Bonie.  Il  porte 


sur  une  grande  gourde  ,  dans  la¬ 
quelle  il  met  des  drogues  propres 
à  guérir  tous  les  maux,  une  loupe 
d’arbre  pour  lui  servir  à  boire ,  à 
manger ,  recevoir  l’aumône,  etc. 
comme  le  seul  meuble  dont  il 
ait  besoin  ;  puis  mi  tapis  d’une 
écorce  d’arbre  dont  on  fait  les 
cordes  en  Chine ,  et  sur  lequel 
il  peut  s’ asseoir  ;  un  chasse-mou¬ 
che,  et  un  long  bâton  fort  et 
grotesque. 

14.  Autre  Bonze  ,  qui  de¬ 
mande  l’aumône  :  il  y  en  a  qui 
l’obtiennent  par  importunité  ;  ils 
ne  quittent  pas  la  porte  où  ils 
■s'arrêtent ,  en  chantant  des  vers 
qui  contiennent  leur  morale  :  ils 
n’en  sortiroient  pas  plutôt  de  la 
journée.  Comme  on  sait  cela, 
on  s’en  delivre  le  plus  promp¬ 
tement  qu’il  est  possible  en  leur 
donnant  quelques  deniers  :  si  on 
les  faisoit  attendre  long-temps, 
peut-être  ne  se  contenteroient- 
ils  pas  de  peu. 

15.  Bonze  avec  son  manteau 
de  cérémonie,  tenaht  en  main 
une  jatte  faite  d’une  loupe  de 
bois,  qui  lui  sert  à  manger,  boire 
et  recevoir  l’aumône.  Il  tient  son 
bâton  en  l’air,  et  chaque  fois 

?lu’on  lui  donne  l’aumône  il  eu 
rappe  la  terre,  et  fait  croire  qu’il 
délivre  une  âme  de  son  lieu  tle 
supplice. 

16.  Mendiants  et  Bonzis, 
etc.  p'oyez  page  538. 

17.  Aveugle  qui  joue  de  la 
guitare  :  grand  nombre  d'aveu¬ 
gles  gagnent  leur  vie  à  ce  mé- 


18.  Filou  qui  vole  ane  pipe 
à  un  voyageur.  Fbyez  ariicle 
Voleurs,  page  536.  et  suly. 


Collection  des  Recueils  de  Chine.  563 


ÉTAT  DE  LA  COLLECTION 

DES 

RECUEILS  DE  CHINE, 

En  Peintures ,  ou  Gravés  avec  Figures  sur  bois  , 
venus  de  Pékin ,  et  faisant  partie  de  mon  Cabinet 
à  Paris. 

1.  Liber  organicus  astronomiæ  Europœæ 
apud  Sinas  institutæ  sub  imperatore  Sino- 
Tartarico  Cam-hi  appellato  ,  auctore  Pâtre 
Ferdinando  Verbiest ,  Belga  Bru- 

gens  i,  e  Societate  Jesu ,  Academiœ  Astro- 
nomicæ  in  Begia  PekinensePrcefecto.  Anna 
salutis  1668. 

Petit  in-folio  avec  Planches  gravées  en  bois ,  pré¬ 
cédées  de  Discours  et  d’Explications  des  Plan¬ 
ches  ,  etc.  le  tout  gravé  et  imprimé  dans  le  Palais 
de  l’Empereur,  La  couverture  de  ce  petit  volume 
est  fond  rouge  et  fleurs  d’or. 

3.  Cris  de  Pékin  ,  volume  in-40.  contenant 
5o  Peintures.  Voyez  les  Descriptions  pages 
553  et  suiv. 

3,  Autre  Recueil  in-fol.  oblong  de  Zg  Pein¬ 
tures  ,  décrites  pag,  56 1. 

4.  Plusieurs  feuilles  peintes  représentant  la 
salle  où  l’on  prend  le  thé ,  des  fiançailles, 
des  tombeaux ,  des  cérémonies  funèbres ,  etc. 
décrites  dans  \e&  Mœurs  et  Usages  617 


S64  COLLÈCTION  DES  ReCÜEILS  DE  GiIINE. 

5.  Un  grand  volume  in-fol.  couvert  d’une 
étoffe  chinoise ,  contenant  XXVI  belles  pein¬ 
tures  soignées  qui  donnent  tous  les  procédés 
de  la  fabrique  de  la  porcelaine  en  Chine. 

Deux  voduhes  moins  grands  ,  couverts  éga¬ 
lement  d’une  étoffe  chinoise  ,  contenant  XVI 
Peintures  qui  donnent  les  travaux  de  la  culture 
du  Riz  et  de  sa  récolte. 

Un  volume  grand  in-4.°.  couvert  d’une  étoffe 
jaune.  C’est  un  Recueil  de  XI  Peintures  soi¬ 
gnées,  encadrée  chaçune  dans  des  bordures  de 
soie  jonquille,  représentant  les  mœurs  et  usa¬ 
ges,  etc.  des  peuples  appelés  Miao-Tsée,  et 
autres  barbares  leurs  voisins  subjugués  et  dé¬ 
truits  sous  le  dernier  Empereur  Kien-Lon^. 
Voyez  l’explication  des  Fig.  pag.  475  et  suiv. 

Un  volume  grand  in-4°.  contenant  XXV  Des¬ 
sins  colorés  et  collés  sur  papier  blanc.  Ces  Des¬ 
sins  faits  sous  l’inspection  du  P.  d’Incarville  qui 
se  proposoitde  donner  le  Mémoire  sur  les  Vers 
A  SOIE  SAUVAGES  DE  CiiiNE ,  objet  Seul  de  ces 
dessins ,  peut-être  uniques  dans  mon  cabinet. 

Un  autre  volume  ,  recueil  de  fleurs  et 
d’oiseaux,  peints  très-élégamment  sur  soie, 
chaque  sujet  encadré  dans  des  bordures  de  soie 
blanche,  et  rais  sur  du  papier  plus  grand  pour 
être  mieux  conservé. 

Un  The- je  ou  Livre,  qui  n’est,  comme 

Sue  tous  les  livres  deChine,  qu’une  longue 
e  ployée.  Ce  volume  contient  dix  fleurs 
différentes. 


Collection  des  Recueils  de  Chine.  565 
différentes.  Le  fond  est  de  soie  pieté  d’or,  et 
la  peinture  est  si  légère  et  si  délicate,  qu’il  faut 
y  donner  attention  pour  la  remarquer  dans  ses 
contours.  Les  couleurs  peubrillantes  sont  celles 
qui  flattent  et  s’accordent  le  plus  au  goût  des 
amateurs  et  des  lettrés.  Ils  gardent  précieuse¬ 
ment  dans  leurs  cabinets  ces  sortes  de  peintures  , 
où  sans  chereber  l’éclat,  ils  ne  veulent  que  la 
plus  parfaite  ressemblance  avec  la  nature.  Ce 
livre  est  collé  dans  ses  bordures  sur  tranche, 
avec  une  dextérité  qui  n’appartient  à  aucun 
autre  peuple. 

Un  volume  de  dix  dessins,  à  l’encre  de  la 
Chine ,  qui  représentent  les  différents  travaux 
des  Lanternes  de  corne.  Chaque  dessin  est 
accompagné  d’explications,  de  la  main  du  P. 
d’Incarville ,  qui  a  envoyé  dans  le  temps  son 
Mémoire  à  l’Académie  Royale  des  Sciences. 
On  le  trouve  dans  un  des  volumes  in-40.  des 
Savants  Etrangers,  avec  figures  gravées. 

Autre  volume  ,  gr.  in-40  ^  Je  XXIX  feuilles 
de  dessins  colorés,  pour  faire  connoître  les  ha¬ 
billements  de  divers  états  ;  mendiants,  jeux, 
bateleurs,  en  Chine,  avec  des  explications  ma¬ 
nuscrites  au  bas  de  chaque  dessin. 

J’ai  décrit  une  partie  des  sujets,  pag.  56i 
précédente. 

Un  volume  in-folio  très-mince,  contenant 
seize  feuilles  peintes,  sur  tous  les  procédés 
successifs  de  Y  Art  du  Eernis  ,  avec  des  expli¬ 
cations  sommaires  au  bas  de  chaque  peinture. 
Seconde  Part.  Nu 


566  Collection  des  Recueils  de  Chine. 

L’Art  de  faire  le  papier,  et  ses  différentes 
sortes  pour  l’impression,  l’écriture,  etc. 

Premier  Recueil  contenant  26  peintures. 

Second  Recueil  de  34  peintures,  plus  soi¬ 
gnées  encore  que  les  premières ,  etc.  accom¬ 
pagnée  chacune  d’explications. 

Ces  deux  Recueils  ont  été  faits  sur  ma  de¬ 
mande,  et  au  moyen  des  fonds  que  j’avois  en¬ 
voyés.  M.  ïurgot.  Contrôleur-général,  ne  les 
a  reçus  que  d’après  les  dessins  faits  pour  mon 
exemplaire,  et  il  n’en  a  pas  eu  les  explications. 

Recueil  des  différentes  boutiques  et  des 
marchandises  qu’on  y  trouve.  Ces  boutiques 
d’arts  et  métiers  ,  au  nombre  de  400 ,  sont 
représentées  sur  XVII  grandes  peintures,  faites 
selon  que  me  l’a  marqué,  en  1771,  le  P.  Benoist, 
par  d’habiles  Peintres  de  Sou-tchéou.  Le  vo¬ 
lume  couvert  d’étoffe  m’a  coûté  eü  taels  l’équi¬ 
valent  de  douze  louis  :  if  est  enfermé  dans  une 
boîte  particulière  de  carton. 

Un  volume  de  dessins  colorés,  au  nombre 
de  XXXVI,  des  différents  édifices  ou  palais 
qui  sont  élevés  dans  le  parc  de  Ge-ho-eulh, 
ou  Gehol,  en  Tartarie,  qui  étoit  le  Fontaine¬ 
bleau  de  l’Empereur  Kien-Long. 

Maisons  de  plaisance ,  gravées  très-finement 
sur  bois,  au  nombre  de  48  5o,  du  même 

Empereur,  dans  son  parc  Yuen-ming-Yuen , 
à  trois  lieues  de  distance  de  Pékin.  Portefeuille 


Collection  des  Recueils  de  Chine.  667 

J’ai  pareillement  en  portefeuille  six  belles 
Jeuilles  peintes  dans  le  palais  impérial  ^  repré¬ 
sentant  six  de  ces  charmantes  maisons  de  plai¬ 
sance.  Elles  sont  chacune  sur  du  papier  de 
Chine ,  de  la  grandeur  de  notre  papier  appelé 
quarré.Y.  leur  descrip. /artZinA ,  p.  19001  suiv. 

En  1784  j’ai  reçu  du  respectable  M.  Dugad, 
ancien  Missionnaire  jésuite,  en  Chine,  un 
rouleau,  peint  à  Canton  ou  à  Pékin  avec  grande 
élégance,  long  de  25  à  3o  pieds,  donnant  les 
vues  de  la  rade  du  Tigre,  qui  est  la  rivière  de 
de  Canton ,  ses  îles ,  ses  vaisseaux,  son  port,  etc. 
On  n’a  épargné  aucun  des  détails  nécessaires. 

Et  un  autre  rouleau,  aussi  long,  qui  a  son 
mérite  également,  mais  dont  le  fond  rembruni 
représente  une  grande  route  à  la  sortie  de  Pékin. 
Vers  une  des  extrémités,  il  est  terminé  par  plu¬ 
sieurs  inscriptions  en  caractères  chinois ,  anciens 
et  modernes,  dont  l’explication  serolt  désirable 
et  qui  en  feroit  vraisemblablement  connoître 
les  sujets. 

Et  encore  un  autre  rouleau,  d’une  grande 
dimension  en  longueur  et  en  hauteur  ,  sur 
fort  papier  de  Corée.  Il  est' d’une  couleur  de 
jaune  foible,  au  recto  et  au  verso  d’un  blanc 
de  lait ,  avec  un  filet  doré  très-artistement  sur 
tranche.  Ce  papier  est  uni  comme  une  glace  et 
épais  :  les  Peintres  s’en  servent  pour  les  portraits, 
n’employant  pas  la  toile. 

Presque  tous  les  Recueils  de  Peintures  des 
pages  précédentes  sont  enfermés  dans  des  boîtes 


568  Collection  des  Recueils  de  Chine. 
de  fort  cartOH,  formant  volumes  in-fol.ou  in-4'’. 
avec  leurs  titres  en  or  sur  le  dos. 

Plusieurs  boîtes  semblables ,  contenant  un 
nombre  de  petits  volumes  minces  avec  figures 
en  bois,  relativement  à  l’Astronomie  chinoise. 

Une  boîte  contenant  une  douzaine  de  petits 
volumes,  figures  en  bois,  pour  les  villes  du 
second  ordre.  Ces  cartes  géographiques  sont  sur 
très-beau  papier. 

Une  autre  boîte  de  volumes  imprimes, 
contenant  des  mélanges. 

Une  autre  boîte  de  plusieurs  volumes  sur  la 
Religion  existante  en  Chine  ,  avec  fig.  en  bois.  - 

Deux  volumes,  petit  in-fol.  contenant  les 
gravures  en  bois,  des  superbes  fêtes  données 
par  l’Empereur  Kien-Long,  à  la  soixantième 
année  de  l’Impératrice  sa  mère  :  planches  en 
bois  bien  finement  gravées,  qui  suppléent,  chez 
les  Chinois ,  à  notre  taille-douce.  Ces  deux 
‘Volumes  sont  dans  une  seule  boîte. 

Plusieurs  volumes  de  figures  en  bois ,  pour 
anciens  meubles ,  vases  antiques  d’une  belle 
forme,  contenus  dans  trois  boîtes. 

Quatre  boîtes  de  Livres  de  morale,  en  ca^ 
ractères  chinois,  donnant  les  explications  d’un 
grand  nombre  de  figures  gravéès  en  bois  et  qui . 
enrichissent  chaque  Traité. 

Puis  collection  de  curiosités  ,  bijoux ,  boitas  eu 
laque  ,  raretés  ,  porcelaines  de  Chine  et  du  Japon  , 
tant  à  Paris  qu’à  S.  B. 

F  IN.